Asphyxie

Amy McCulloch · Chapitre 51 sur 57

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Asphyxie

Chapitre 51

– 51 –

 

– On devrait s’encorder, proposa Cecily. À quoi bon s’inquiéter à propos de Doug et de la tempête si l’un de nous fait une chute mortelle dans une crevasse…

– Bien vu. Tu as de la corde supplémentaire ?

– Non, et toi ?

– Non plus.

Ils échangèrent un regard silencieux, puis Cecily secoua la tête :

– Notre place n’est pas sur cette montagne. Nous sommes mal préparés. Nous ne sommes pas de véritables alpinistes mais de simples touristes ici.

– Je n’imaginais pas que les sherpas nous abandonneraient ! Ni que notre soi-disant guide serait un psychopathe ! Qu’est-ce qu’on est censés faire, putain ? On ne peut pas partir, on ne peut pas rester. On est complètement foutus.

Cecily regarda Zak droit dans les yeux. S’il leur était impossible de s’attacher physiquement l’un à l’autre, il était vital qu’ils restent soudés dans cette épreuve, comme une équipe, pour avoir une infime chance de s’en sortir.

Tandis que Zak soutenait son regard, Cecily devina l’hystérie qui bouillonnait en lui. Elle savait que les rôles s’inverseraient régulièrement : chacun serait le roc auquel l’autre s’accrocherait. En cet instant, elle était celui de Zak.

– Écoute… Le vent est tombé. Doug est tout près, quelque part, et il se déplace, je l’ai vu, ce qui veut dire qu’il ne se sent pas obligé de rester à l’abri. On peut peut-être en déduire qu’on peut bouger sans trop de risque. Il faut qu’on soit aussi légers que possible. Mon masque à oxygène est mort, il est inutile que je garde la bouteille sur moi.

– Le mien aussi. Encore une coïncidence, à moins que…

Cecily préféra ne pas s’attarder sur ce point.

– Quelle heure est-il ? s’enquit-elle.

– Dix heures.

Un nœud se forma dans sa gorge ; ils évoluaient au-dessus de sept mille mètres depuis largement plus de vingt-quatre heures – autant dire beaucoup trop longtemps.

– Allons-y, lança-t-elle.

Ils se mirent en marche sur la lugubre étendue blanche, progressant courbés en deux, leur premier défi consistant à retrouver la corde fixe. Alors peut-être auraient-ils une chance de se tirer de ce piège.

Zak traînant, hésitant à chaque pas, Cecily prit la tête, déterminée. Considérant les tentes alignées, elle constata qu’elles étaient à présent si peu nombreuses que ses repères avaient disparu. Elle n’avait aucune idée de la direction à prendre pour retrouver la corde fixe. Peu après, elle aperçut un objet qu’elle reconnut instantanément : son piolet planté devant sa tente, presque couvert de neige. Elle s’en empara et le glissa dans son baudrier. Aussitôt, elle se sentit plus forte.

Enfin, elle distingua un enchevêtrement de cordes colorées.

– Par ici ! s’écria-t-elle, ouvrant déjà son mousqueton pour s’attacher à la corde fixe.

Celle-ci descendait ; c’était donc certainement la bonne !

– Allez, viens, Zak ! lança-t-elle à travers son tour de cou.

Il s’agrippa à son bras, puis elle s’assura qu’il était correctement attaché avant d’aller plus loin. Alors que l’ascension avait été pénible sur le flanc si raide, ils redescendirent en se laissant aller, cramponnés à la corde pour éviter de chuter. Cecily souffrait atrocement du genou, chaque pas lui valant un coup de poing dans les tripes, mais elle ne voulait pas mourir. Elle n’était pas prête pour cela.

La corde lui cisaillait le bras mais elle la serrait de toutes ses forces, se laissant glisser vers le bas. Elle avait vu les sherpas s’aider des cordes et de leur inertie pour descendre en quelques bonds sûrs – on aurait dit qu’ils volaient – mais elle n’avait ni leur vitesse ni leur assurance.

De plus en plus pressé de filer d’ici, Zak, au changement de corde suivant, prit la tête.

Ils conservaient un bon rythme et les nuages aussi épais que de la soupe leur dissimulaient les pentes vertigineuses des environs ; ainsi, aucune vision terrifiante n’accentuait celle que leur inspirait la voie qu’ils suivaient. Cecily espérait plus ou moins que Doug les ait estimés morts et soit également occupé à redescendre au plus vite au camp de base. Comment comptait-il justifier la perte de son équipe ? Elle n’avait pas de réponse à cette question.

Zak s’immobilisa, la forçant à en faire autant. Trahie par son genou blessé, elle trébucha. La corde s’enfonça dans son bras mais l’empêcha de chuter.

– Que se passe-t-il ? cria-t-elle, espérant se faire entendre par-dessus le vent mugissant.

– Merde… Les cordes ont été retirées.

Cecily laissa passer quelques secondes, le temps de digérer ces mots.

– Qu’est-ce que tu racontes ?

– Vois par toi-même…

Le point d’ancrage était encore vaguement visible, enfoui sous la neige, mais aucune corde n’y était attachée.

– Mon Dieu…

Cecily avait un mal fou à croire que Doug ait commis une telle abomination, qu’il ait violé la règle tacite selon laquelle on ne touchait jamais les cordes fixes en haute montagne. Ce qui servait à une équipe pouvait être utile à une autre. En détachant des cordes, Doug était allé à l’encontre de tout ce qu’il avait défendu sa vie durant. Il était déterminé à tout faire pour s’assurer qu’ils ne redescendent pas de la montagne.

La pente qui se présentait ne semblait pas trop ardue. En prenant mille précautions à chaque pas et en s’aidant de leurs piolets, il devait être possible de poursuivre leur descente sans cordes fixes.

Ils n’avaient pas le choix, de toute façon.

– Allez, on peut le faire, dit Cecily. On ne peut plus remonter, maintenant. La seule issue est droit devant.

Zak tremblait, le regard chargé d’une terreur brute et primitive.

– Reste calme, inspire à fond, lui conseilla-t-elle, faisant appel à l’être humain enseveli sous la bête sauvage.

Il devait à tout prix reprendre la maîtrise de lui-même, sans quoi il courrait à sa perte. Charles lui avait décrit ce danger, le tueur tapi en chacun d’eux. S’il se laissait dominer par sa peur, Zak les précipiterait tous deux vers la mort. Par ce temps et vu les circonstances, le moindre faux pas ou la plus petite saute de concentration lui seraient fatals – et il entraînerait vraisemblablement Cecily dans sa chute.

Alors qu’ils étaient toujours attachés à la corde fixe qui s’achevait ici, elle l’agrippa par les épaules et le guida vers un monticule de neige. Zak avait le regard vide, et ses tremblements n’étaient peut-être pas uniquement dus à sa peur. La mort s’emparait de lui, son corps renonçait.

Tandis qu’elle remuait doigts et orteils et se frappait dans les mains pour se réchauffer, Zak restait figé.

– Secoue-toi, Zak ! lui cria-t-elle. Reste avec moi !

Elle lui prit les mains et les frotta contre les siennes, espérant y insuffler de l’énergie.

Il fallait qu’il boive. Elle farfouilla dans la poche de poitrine de sa combinaison, osant légèrement ouvrir sa fermeture Éclair ; le froid s’engouffra en elle aussi facilement que de l’eau de mer dans le sable et la frigorifia jusqu’aux os.

Elle sortit sa gourde d’un demi-litre, qui se révéla vide, puis elle constata que son autre Nalgene ne contenait que l’équivalent de quelques gorgées.

Si Zak mourait dans ses bras, Cecily deviendrait folle, c’était certain. Le maintenir en vie était à présent son unique objectif, la seule façon pour elle de rester alerte. Bloquant le visage de Zak d’une main, elle versa de force un peu d’eau dans sa gorge. C’est avec un immense soulagement qu’elle le vit déglutir, puis ciller ; son regard retrouva un peu de vivacité.

– Cecily ?

– On va s’en sortir, Zak, mais il ne faut pas s’arrêter !

Dégageant la neige d’une moufle, elle sentit sa combinaison se tremper un peu plus, mais ce désagrément fut compensé : elle avait retrouvé la corde fixe, simplement enfouie sous la couche blanche après les dernières chutes de neige. Personne ne l’avait coupée, en définitive. C’était pourtant si évident. Ils commettaient de petites maladresses, des erreurs de jugement. C’en serait fini d’eux s’ils ne se montraient pas plus attentifs.

– Regarde, Zak ! s’exclama-t-elle, soulagée et folle de joie.

Voyant Zak tituber, Cecily se hâta de l’accrocher à la corde fixe dégagée de la neige. Puis elle attacha la seconde corde de Zak à son propre baudrier – elle était bien trop courte pour leur permettre de s’encorder correctement, mais aucune autre solution ne lui vint à l’esprit, vu les circonstances. Elle le positionna devant elle, car en aucun cas elle n’aurait la force d’enrayer leur glissade s’il trébuchait et la percutait par-derrière. En le suivant, elle pourrait au moins tenter de le retenir et, si cela se révélait impossible, couper la corde qui les reliait. Peut-être…

– Tu ne vas pas mourir, tu ne vas pas me laisser seule ! cria-t-elle, davantage pour renforcer sa propre confiance en elle que pour rassurer Zak qui, de toute façon, ne l’écoutait plus.

Faisant glisser la corde dans ses mains, elle l’encouragea à s’engager dans la pente. Ils connurent quelques instants terrifiants, lorsqu’il fut à deux doigts de glisser, mais la force de la volonté de Cecily – ainsi que son réflexe de planter ses crampons dans la neige – l’aida à rester debout.

Cecily ne perdait pas de vue que chaque mètre parcouru rendait une partie de ses forces à Zak, que chaque pas les rapprochait du camp 3. Savoir qu’ils seraient bientôt en sécurité lui donnait l’énergie de continuer.

Se remémorant l’ascension de cette portion de la montagne, Cecily revit en pensée l’interminable pente rectiligne ; nulle crevasse n’était à craindre par ici, ce qui renforça son optimisme. Ils seraient bientôt au camp 3.

La tempête se calmait peu à peu, par miracle, mais cela permettait aux douleurs et à la fatigue de Cecily de mieux se faire sentir. Son piolet était comme un poids mort dans ses bras, néanmoins elle le plantait avec toute son énergie à chaque pas. Elle s’était résolue à progresser de biais, ne faisant pas vraiment confiance à son genou blessé. Au point d’ancrage suivant, elle se détacha de Zak, qui, ayant retrouvé des forces, marchait de nouveau sans aide.

Elle lui donna une petite tape sur l’épaule et, sans un mot, désigna une tache jaune non loin de là, en contrebas. Ils étaient presque au camp 3. Zak hocha la tête.

Les mains engourdies dans ses moufles dont l’humidité avait gelé, Cecily se demanda si elle retrouverait le plein usage de ses doigts à l’issue de cette histoire.

Le Manaslu était censé être la montagne la plus facile, la plus accessible, celle que Charles gravirait aisément pour intégrer le cercle des plus grands alpinistes de la planète. Où était-il, d’ailleurs ? Avait-il atteint le sommet ? La reconnaissance mondiale et les commentaires de son exploit historique seraient-ils éclipsés par les nombreux décès survenus ?

Enfin parvenus au camp 3, Zak et Cecily se glissèrent dans la première tente. Le soulagement qu’ils éprouvèrent en échappant au vent et au froid fut de courte durée, car ils n’avaient toujours pas de provisions.

Cecily se délesta de son sac à dos – qui n’était plus bleu mais blanc, couvert d’une couche de glace qui craqua lorsqu’elle tira sur les sangles. Luttant pour l’ouvrir avec ses doigts engourdis, elle poussa un cri de frustration. Elle devait à tout prix accéder à son autre paire de moufles.

Zak lui apporta son aide, et à eux deux – chacun tirant d’un côté –, ils vinrent à bout de la fermeture Éclair. L’ouverture ménagée permit à Cecily d’attraper ses moufles.

Elle adressa un bref remerciement aux dieux de la préparation lorsqu’elle songea qu’elle avait glissé des chauffe-mains dans la poche supérieure de son sac. Elle s’en saisit aussitôt et les fourra dans ses moufles, priant pour qu’ils ravivent ses doigts avant qu’il ne soit trop tard. Sans même oser baisser les yeux sur ses mains, quand elle ôta ses moufles trempées, elle enfila les autres aussi rapidement que possible.

– On est foutus, gémit Zak.

– Tu as quelque chose à manger dans ton sac ? Une barre de céréales, peut-être ?

Il secoua la tête. Cecily déplora son manque de préparation. Elle pensait avoir quelque chose, mais il lui fallut une éternité pour farfouiller dans son sac, malgré l’action des chauffe-mains dans ses moufles. Enfin, elle dénicha une barre de chocolat – ou plutôt un bloc de bouillie congelée. Non seulement il était à peu près impossible de croquer cette chose, mais en plus ses apports nutritifs étaient quasi inexistants.

Soudain, elle perçut un son à l’extérieur, distinct des hurlements du vent : de la neige qui crissait.

Elle serra si fort la main de Zak que celui-ci, qui s’était assoupi sans qu’elle s’en rende compte, s’éveilla en grognant.

– Qu’est-ce qu’il y a ? marmonna-t-il.

– Il y a quelqu’un dehors, tout près de la tente, souffla-t-elle.

Prenant conscience de la situation, Zak ouvrit grand les yeux. Les bruits de pas, dehors, n’étaient pas aussi lourds que ceux de Doug, dont l’écho était resté gravé dans le cerveau de Cecily.

Bien que quelque peu rassurée par ce détail, elle préféra rester méfiante. Son piolet serré dans une main, elle se traîna jusqu’à l’entrée de la tente. Zak secoua vivement la tête, mais elle le calma d’un regard appuyé. Puis elle hocha la tête, et il en fit autant.

Elle s’étonnait qu’il lui fasse confiance, alors qu’elle se sentait si peu sûre d’elle. Le piolet brandi, elle écarta en douceur le rabat de la tente…

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