Aux pays d'Alexandre

Christian Bilodeau · Chapitre 17 sur 33

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Aux pays d'Alexandre

Lundi 10 septembre 2012

 

 

Les premiers jours de septembre sont magnifiques. La lumière entre de tous ses éclats par les fenêtres de mon salon. Un bon café latte pour dire bonjour à ce matin et bien me réveiller. Comme à l’habitude, je lis les nouvelles sur mon portable. Le téléphone sonne. Qui peut bien vouloir me parler à 8 h 30? Je réponds en pensant que c’est Jonathan qui veut partager le fruit de ses recherches de la veille.

— Oui, allô?

— Puis-je parler à monsieur Alexandre Besson, s’il vous plaît?

— Oui, c’est moi!

— Vous êtes bien monsieur Besson, l’ami de monsieur Raoul Duflet de Dieppe?

— Oui! À qui est-ce que je parle?

— Je me présente, je suis Albert Weber, notaire de Dieppe, une connaissance de longue date de monsieur Duflet. Je communique avec vous à la demande de celui-ci afin de vous informer qu’il a procédé à des changements sur son testament. Il tient à vous inclure dans ce dernier. Il vous lègue sa maison de Dieppe avec paiement de tous les frais afférents liés aux taxes diverses. Le tout est étalé sur une période dix ans, débutant le jour de son décès. Il n’a aucune créance en suspens, sa maison vous appartiendrait en totalité selon les modalités que je viens de vous énumérer.

«Acceptez-vous ce legs post mortem? Si oui, je vous envoie tous les papiers que vous pourrez soumettre à votre notaire. Je dois vous faire la confidence que la santé de Raoul n’est pas à son mieux. Il souffre d’un cancer terminal. Je pense qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre. Je voulais que vous le sachiez, que vous sachiez aussi qu’il vous aime beaucoup. Voilà, monsieur Besson, le pourquoi de mon appel de Dieppe.

— Monsieur Weber, je suis sans mot et bouleversé par l’état de santé de mon ami Raoul. Je n’ai pas le goût de parler de testament en ce moment. Laissez-moi vos coordonnées, je vous contacterai très bientôt. Il est impératif pour moi d’avoir une communication téléphonique avec Raoul.

— Très bien, monsieur Besson! Je comprends votre étonnement. Serait-il possible de m’assurer de votre discrétion au sujet de l’état de santé de M. Duflet? Merci de garder confidentielle cette information bien personnelle. À bientôt, cher monsieur!

 

Je suis complètement soufflé, sous le choc de cet appel d’outre-mer. Une émotion ambiguë habite mon esprit. Dois-je avouer à Raoul ce que je sais à propos de son état de santé ou occulter cette réalité, tel qu’il le fait lui-même? Incroyable que notre amitié si récente ouvre la porte à un tel legs testamentaire. Il doit être à sa maison à cette heure. Je décroche le téléphone et communique sans délai avec lui. Après quelques sonneries, j’entends sa voix au bout du fil.

— Raoul, c’est Alexandre! Comment vas-tu?

— Alexandre, quelle belle surprise! Je vais bien, et toi? Tu as reçu l’appel téléphonique de mon notaire, qu’en dis-tu?

— Raoul! Je suis sans mot. On se connaît depuis six mois à peine. Un legs aussi important… Je ne sais quoi répondre… J’ai dit à ton notaire que j’allais communiquer avec toi. Mais ta santé, ça va?

— Ne t’inquiète pas, Alexandre, tout va bien pour moi. Tu sais, je serais heureux que cette maison soit un jour la tienne. Je n’ai plus de famille et ceux qui sont encore vivants sont trop avancés en âge. Tu es jeune. Ton fils et toi pourriez profiter d’un pied-à-terre en Normandie. Accepte, Alexandre! C’est à toi que je veux léguer ma maison. Tu en feras ce que tu voudras. Elle sera ta maison au pays de tes ancêtres. Dis-moi, ton voyage au Nunavik avec Jonathan, tu le réalises toujours à la fin de ce mois? Un aventure fabuleuse avec ton fils que tu ne regretteras pas, mon cher Alexandre.

— D’accord, Raoul! Tu me fais un immense cadeau, c’est un privilège. Tout cela est inimaginable. Jamais de ma vie je n’aurais cru recevoir un tel héritage d’un ami français rencontré durant un simple périple à vélo. Merci de tout cœur, Raoul! Ne te presse pas de rejoindre ton éternité. Je ne suis pas riche, mais j’ai ce qu’il faut pour être heureux. Je veux surtout garder ta précieuse amitié… Raoul, tu me dis toute la vérité sur ta santé? Tu me le jures?

— Alexandre, tout va bien pour moi, je ne veux pas que tu te tracasses. Allez! Communique avec mon notaire pour les papiers et prépare ce grand projet de voyage avec Jonathan. Tiens-moi informé de la suite des choses. Cela me soulage de te savoir heureux qu’un jour ma maison soit tienne. Belle journée, Alexandre! Embrasse Jonathan pour moi…

— Merci pour tout, Raoul! Je t’informe de ce que nous allons planifier chez les Inuits. Prends soin de toi, promis?

— Promis, Alexandre!

 

Il est 10 h et, déjà, ma journée se vit au rythme d’une courbe bimodale. Je ne sais plus quoi penser de ce qui se trame du côté de Dieppe. Raoul ne tient pas à partager ce que je sais de son état de santé. Aurais-je dû insister, l’informer que je suis au fait de ce cancer qui le ronge? Je respecte son silence, sa liberté de partager ou non cette information cruciale. Il le fera en son temps, si tel est son désir. Compte tenu de ce que je viens d’apprendre aujourd’hui, je ressens d’autant plus l’urgence de ce voyage avec mon fils.

Toutefois, je ne peux m’empêcher de me sentir mal devant cette équation; une maison en France au prix de la mort de mon vieil ami au petit sac de bonbons à la menthe. Il y a quelque chose d’indécent dans la vie. Enfin! Je communiquerai au cours des prochains jours avec le notaire Weber pour lui dire que j’accepte avec joie d’être bénéficiaire de la maison de Raoul à Dieppe.

Un dernier café s’impose, une pause obligée afin d’aérer mon esprit. Bien, je dois concentrer toutes mes énergies sur notre périple chez les Inuits. Je vais suivre l’état de santé de Raoul de près, mais je dois réaliser ce rêve avec Jonathan; je sais à quel point Raoul serait déçu si nous ne réalisions pas ce projet. Je cherche sur Google les coordonnées de l’Association touristique du Nunavik et trouve sur son site le nom d’une entreprise qui offre des expéditions avec guide. J’appelle sur-le-champ. J’explique le type de voyage, la durée, la période, les deux endroits que nous voulons découvrir, la liberté que nous recherchons dans le choix des activités que nous aimerions faire, mon fils et moi.

«Aucun problème», me répond le représentant de l’agence de voyage. Il m’informe que son entreprise offre des forfaits sur mesure à ses clients. Il me parle d’un forfait de dix jours, comprenant trois nuits à Baie Déception et six nuits à Salluit. Nous volerions sur les ailes d’Air Inuit, départ de Montréal le samedi 29 septembre à 8 h en direction de Baie Déception, le retour étant prévu de l’aéroport de Salluit en direction de Montréal le lundi 8 octobre, départ à 11 h. Le coût total du forfait est de 5 500 $ avant taxes. Il m’enverra par courriel le contrat en bonne et due forme et la liste des activités à faire sur place. Il me promet que nous ne serons pas déçus de ce que nous allons vivre là-bas.

Il ne me restera qu’à approuver le contrat, une fois que je l’aurai reçu et minutieusement examiné. Les modalités de paiement et les assurances voyage me conviennent. Je vais proposer à Jonathan un bref aller-retour à Montréal afin de prendre possession de nos billets d’avion et de notre itinéraire. J’ai hâte de partager la nouvelle avec lui. Je ne sais trop si c’est l’excitation, mais je ressens une douleur, des palpitations anormales à la poitrine. Merde! Il faut que je me calme. Pas question que j’aille à l’hôpital et que je prenne le risque d’avoir un verdict médical qui remettrait notre expédition aux calendes grecques. Je prends quelques minutes pour respirer doucement et à fond, et tout rentre dans l’ordre. J’avale trois aspirines, une gorgée d’eau et écoute un peu de musique. Dire que je ne suis pas inquiet de l’instabilité de mon cœur serait me mentir à moi-même. Mon grand-père Besson est mort d’un infarctus du myocarde à l’âge de soixante-huit ans. Mon père souffre d’arythmie cardiaque importante depuis l’âge de quarante ans. Pourtant, une voix intérieure m’oblige à passer outre ce signal de mon corps.

J’appelle mes parents pour les informer de mon voyage avec Jonathan à la fin septembre. J’en profite pour leur parler de Raoul, de son état de santé et du fameux legs testamentaire dont je serai titulaire à son décès. Ma mère n’en revient pas de toute cette action dans ma vie. Elle compatit à l’état de santé de Raoul, mais se réjouit de l’héritage qu’il me laissera. Mon père m’adresse quelques mots, heureux de cette expédition avec mon fils, un rêve qu’il aurait bien aimé réaliser avec moi.

Une invitation à prendre le repas du dimanche midi à la maison familiale est dans l’air afin que l’on discute de tous ces sujets qui semblent passionner mes parents. Je raccroche en leur promettant d’être là dimanche, avec ou sans Jonathan.

La suite de la journée se déroule sur Internet à approfondir mes recherches sur le Nunavik et à continuer de noircir mon journal personnel sur mon blogue.

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