Aux pays d'Alexandre
Jeudi 10 mai 2012
Le petit matin se lève, le soleil traverse les rideaux de ma chambre.
J’ouvre les yeux et aperçois par la fenêtre d’immenses bateaux de pêche, prêts à prendre la mer ou en revenant. Ma seule obligation aujourd’hui: communiquer avec mon fils Jonathan, avec Vanessa et avec Raoul.
Quelques étirements musculaires s’imposent, puis je file sous la douche. Je descends dans le hall de l’hôtel pour prendre possession de mon vélo, rangé dans la cour intérieure de l’immeuble. Tout est en ordre, tel que laissé la veille. À quelques mètres de l’hôtel, je repère un bistro avec une vue directe et imprenable sur le port de pêche. Je commande un café crème, des tartines et de la confiture.
Le serveur m’informe qu’il y a Internet à l’intérieur. Formidable!
À ma montre, il est 8 h 30, donc 2 h 30 du matin au Québec. Je commande un deuxième café au lait, en demandant au garçon de table de me le servir à l’intérieur. Voilà, je suis sur Skype, espérant communiquer en direct avec Jonathan. Pas de réponse! Normal à l’heure qu’il est au Québec, quoique Jonathan soit un oiseau de nuit… Je lui envoie un texto l’informant que tout va bien.
Bon! Eh bien, je ferai une nouvelle tentative demain, en soirée. J’ai en ma possession un cellulaire avec un numéro international que je lui ai envoyé (ainsi qu’à ma mère) lors de ma communication Internet depuis Paris. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles…
J’adresse quelques mots à Vanessa dans l’espoir qu’elle réponde dans un prochain courriel. Sans oublier ce cher et bon vieux Raoul, dont je porte fièrement au cou la petite croix de bois qu’il m’a offerte à mon départ de Dieppe.
Même si mon Peugeot me satisfait au-delà de mes attentes, la selle de mon vélo me semble plus raide qu’à l’habitude. Non loin du port de pêche, j’aperçois la cathédrale Notre-Dame du Havre mêlant architectures gothique, baroque et de la Renaissance. Elle a fière allure cette cathédrale, en plus d’être la doyenne des lieux. Je prends quelques photos avec mon appareil numérique afin de partager un peu de mon voyage sur mon blogue.
Je ne pourrais vivre sans Internet: je suis un véritable accro!
Je flâne le long de la promenade sur les quais, droit devant la Manche; les bateaux entrent au port de pêche ou en sortent avec lenteur. Debout à côté de mon vélo, je hume les odeurs, celles du poisson frais débarqué sur les quais, trié, pesé et mis sur la glace pour la vente aux marchands du Havre.
Le soleil en milieu de matinée réchauffe déjà mes vêtements et ma chevelure. Je mets ma casquette et mes lunettes fumées. Assis sur un banc, le regard plongé vers la mer, je vis un moment de grâce. Une jeune cycliste remarque ma présence. J’observe son expression, elle a l’air intriguée par mon vélo et sa remorque.
Elle fait une pause en s’asseyant à mon banc. Nous discutons de tout et de rien, en regardant déambuler les promeneurs. La sonnerie d’un téléphone se fait entendre. Je crois qu’il s’agit de celui de la jeune femme assise près de moi. À ma grande surprise, c’est mon cellulaire, accroché à ma ceinture, qui sonne. Je réponds…
— Allô!
— C’est Pascale!
— Qu’est-ce qui se passe?
La mère de mon fils sanglote au bout du fil… Je n’ai aucun doute, il est arrivé malheur à Jonathan. D’un trait, elle me déclame qu’il a eu un grave accident d’automobile, qu’il est aux soins intensifs de l’Hôpital de l’Enfant-Jésus de Québec. Mon sang se glace dans mes veines, un immense silence m’envahit, je ne peux proférer un seul mot. Pascale pleure à chaudes larmes, incapable de contenir son angoisse. Je veux en savoir davantage…
— Pascale, dis-moi toute la vérité!
— Écoute, Alexandre, tout est arrivé cette nuit. Il revenait d’une fête chez une amie, avec Steve. Steve a perdu la maîtrise de son véhicule et est allé percuter un lampadaire. Jonathan a une jambe et un bras fracturés, un poumon perforé et il souffre d’une sévère commotion cérébrale. Je n’en sais pas davantage pour le moment.
— Bon, je reviens au Québec le plus vite possible. Donne-moi ton numéro de cellulaire. Je t’informe dès mon arrivée à Québec. Appelle-moi s’il y a du nouveau concernant son état de santé… Je fais tout mon possible pour être là dans les meilleurs délais. As-tu informé nos familles?
— Oui, tes parents, mes parents et Sébastien (son compagnon de vie) sont avec moi à l’hôpital. On est tous sous le choc, tu sais!
— D’accord, Pascale! S’il se passe quoi que ce soit d’ici mon arrivée, tu communiques avec moi à n’importe quelle heure.
— Promis, Alexandre!
Après cet appel, il n’y a plus de voyage, de soleil, de mer, de périple à vélo, ni dans ma tête, ni dans mon cœur. Une angoisse froide comme une lame de couteau a envahi chaque pore de ma peau. J’ai laissé s’échapper sans retenue des larmes devant le drame que vit mon fils unique, le drame que nous vivons tous. Je m’en veux d’être absent, loin de lui, au moment où il a le plus besoin de ma présence.
La cycliste assise à côté de moi, Nadia, témoin bien malgré elle de ma conversation avec la mère de mon fils, m’offre de m’aider.
— Monsieur, je communique avec mon père pour qu’il vienne vous chercher. Il a un camion où on pourra ranger votre vélo et votre petite remorque. On vous emmène à la maison où vous pourrez planifier votre départ pour le Québec. Qu’en dites-vous?
— Je dis que c’est un cadeau du ciel que vous soyez sur ma route.
Elle téléphone à son père. Il sera là dans une trentaine de minutes, le temps de retourner chez lui pour changer de véhicule. Mes pensées se bousculent dans ma tête. Je suis terriblement anxieux de la suite des choses pour mon Jonathan. Nadia tente de me rassurer du mieux qu’elle peut.
Le père de Nadia arrive, je me présente… Il se prénomme Maurice, c’est un gaillard à l’allure costaude. Nadia lui explique ce que je viens d’apprendre au sujet de mon fils. Il s’empresse de me réconforter, m’offre de ranger mon équipement à l’arrière de son camion.
Nadia viendra nous rejoindre chez elle, à vélo. Arrivés à l’appartement, Maurice me propose un verre d’alcool et la possibilité de m’installer à son bureau pour gérer la suite des choses. Je décide de faire sans délai un appel téléphonique à ma compagnie aérienne afin de réserver le premier siège disponible.
Je contacte le marchand de Dieppe pour négocier les modalités du retour de mon vélo et de mon équipement. Maurice transportera tout mon attirail à Dieppe. Nadia, qui vient d’arriver, prépare un petit goûter avec son père à la cuisine. Nous nous réunissons autour de la table, quoique je n’aie pas très faim. Nous en profitons pour en apprendre un peu plus les uns sur les autres.
Maurice vit seul depuis son divorce d’avec la mère de Nadia. Il est entrepreneur en bâtiment. Il se déplace régulièrement à Paris pour faire des achats, rencontrer des clients potentiels ou actuels. Nadia termine sa maîtrise en psychologie à l’Université de Caen. Elle habite chez son père quelques jours par semaine quand elle n’a pas de cours. La tranquillité de la maison familiale lui permet de faire avancer son mémoire de maîtrise tout en conservant un lien avec son père et quelques amies d’enfance.
Maurice me dit, à brûle-pourpoint, de ne pas me soucier de mon transport à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Sa fille et lui m’accompagneront jusqu’à Paris. Demain, à 8 h 45, le vol 870 d’Air Transat entre Paris et Québec est prévu à l’horaire.
Une nuit sans sommeil; l’angoisse habite tout mon être. Je ne combats pas mon insomnie, j’assume!
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