Aux pays d'Alexandre
Lundi 7 mai 2012
Il est 7 h, la sonnerie du téléphone assure mon réveil. Le standardiste me souhaite le bonjour. Je le remercie, la voix endormie, le corps fatigué par mon sommeil tardif. Vite à la douche, question de secouer cette tête lourde. Mon cœur est un peu à l’étroit en ce matin où débute mon véritable périple. Mon sac à dos, mes vêtements du jour sont prêts. Devant le miroir, je m’offre quelques petites taloches au visage afin d’effacer les traces encore visibles de cette nuit écourtée.
Je me coince péniblement dans le petit ascenseur avec mon immense sac à dos et amorce la descente jusqu’à la salle à manger, située au sous-sol du bâtiment. À cette heure, plusieurs des clients de l’hôtel dorment encore. Quelques lève-tôt boivent leur café en lisant le journal.
J’ai une faim de loup! Un excellent signe qui me rassure pour la suite du jour. J’adore le café français, le pain baguette, les croissants du matin, le beurre, les confitures, les fruits, le jus frais que je bois… C’est toujours ce même plaisir qui revient à chaque voyage.
Un deuxième café allongé fera mon bonheur!
Je m’assois dans le hall de l’hôtel; une vérification complète de tous mes documents de voyage s’impose.
J’oubliais… Un bref courriel à mon fils Jonathan pour lui écrire que tout va bien.
Tout est prêt…
Je salue le réceptionniste, traverse les portes de l’hôtel jusque dans la rue où un gai soleil matinal invite quiconque à le défier d’une mine patibulaire. Jusqu’au métro le plus proche, je m’imprègne de Paris et de ses éclats, excité comme un jeune homme en route vers son premier rendez-vous galant.
Le métro est bondé. Aucune place assise n’est disponible; je suis contraint de demeurer debout. Je surveille les passagers sur le point de sortir au prochain arrêt. Un siège se libère…
J’observe avec curiosité tous ces visages, toutes ces personnes enfermées dans leur bulle, tandis que d’autres font la lecture des journaux. Une vingtaine de minutes, puis c’est mon tour de descendre gare Saint-Lazare. Des escaliers roulants mènent directement à l’entrée de cette vieille gare de tous les départs, de toutes les retrouvailles et, certes, de bien des adieux.
La femme au guichet m’informe que le prochain train pour Dieppe part à 11 h, quai d’embarquement numéro 18. La grande horloge centrale indique 10 h 15. Une trentaine de minutes d’attente pour me permettre d’ingurgiter ma troisième dose de caféine.
Je prends place à l’une des terrasses intérieures, situées au fond de la gare, observant l’agitation frénétique des départs et des arrivées des voyageurs.
— Garçon! Un allongé, s’il vous plaît!
Au clavier, j’écris un billet dans mon blogue: «Mes yeux parcourent de long en large cette gare déclarée monument historique en 1984, soit cent quarante ans après sa construction en 1837. Deuxième plus grande gare ferroviaire d’Europe, elle accueille plus de cent millions de visiteurs par an. Ce haut lieu de départs et d’arrivées lié à la vie des hommes et des femmes de ce continent contient la mémoire d’amours, de déchirures d’au revoir qui ressemblent à des adieux, de moments d’immenses bonheurs et de malheurs aussi; ceux vécus pendant les grandes périodes troubles de cette France combattante lors des deux guerres mondiales de 1914 et de 1939.
«Troublante, cette mémoire à laquelle on ne peut échapper… Prendre la fuite pour ne plus jamais regarder derrière soi. Mais notre histoire personnelle nous accompagne, tel un rappel des multiples vies de l’histoire de l’humanité, et ses images en couleur s’étiolent doucement vers le noir et le blanc.»
Une voix caverneuse annonce le départ pour Dieppe. J’accroche à mes épaules les bretelles de mon sac à dos et, d’un pas alerte, me dirige vers le quai 18, me faufilant entre les voyageurs.
Voilà, c’est fait! Les quelques marches métalliques donnant accès aux couloirs du train sont franchies. Il n’y a pas foule: j’ai tout le loisir de trouver un siège et l’espace pour ranger mon sac à dos. À l’extérieur, de nombreux trains sont alignés; une légère fumée blanchâtre sous leurs wagons annonce un départ imminent. Au bout de la sortie ferroviaire de l’immense hangar, un faisceau lumineux presque surréel indique la voie à suivre.
Le côté gauche de ma tête repose contre la fenêtre. Je ne veux rien manquer du paysage jusqu’à Dieppe. Un léger crissement sur les rails de la voie ferrée confirme que nous respectons l’horaire prévu. Dans un peu plus de deux heures, je serai au centre-ville de Dieppe. J’ai hâte que nous sortions du ventre de Paris et de ses banlieues. Dans ma tête, la vue de la campagne, des premiers villages, indiquera que mon aventure est bel et bien commencée.
Mon portable posé sur la minuscule tablette placée à proximité de mes genoux, je poursuis l’écriture de mon blogue: «Au rythme des kilomètres, on s’enfonce à l’intérieur des terres, bordées par des maisons aux toits de tuiles rouges. C’est de cette France dont je suis amoureux depuis si longtemps. Je ressens envers elle ce bonheur des jours riches de soi, de l’autre; celui du petit geste de la main de celle qui vous aime. Un jour, au moment où il n’est plus, vous comprenez à quel point il vous manque.»
Ce pays, ce voyage, c’est un peu aussi pour oublier Anne, ce grand amour perdu dont les stigmates marquent encore ma mémoire. J’ai peur que le vent de la nostalgie de nos jours heureux ne vienne gonfler les voiles des souvenirs égarés sur la mer de l’oubli, là où échouent inexorablement les amours qui ne peuvent se conjuguer qu’au passé.
Je pense à ma rencontre avec Vanessa, au bonheur anticipé de nos retrouvailles au Québec. Sans présumer de la suite des choses entre nous, je me méfie des élans de mon cœur, sachant combien mes émotions souvent exacerbées ont tendance à me faire m’emballer trop rapidement.
Vanessa est-elle ce rendez-vous, ce petit geste de la main qui fait que le quotidien sent soudain si bon avec un simple «Je t’aime»? Je le souhaite en silence. Et cela me rend heureux d’y croire.
Grâce à elle, je me sens vivant. Du reste, je m’en fous. Je prends tout ce que la vie m’offre, même les quelques petits instants d’un bonheur savouré, assumé à deux. Mais je suis conscient du fait qu’elle a un compagnon de vie et qu’elle est toujours liée à cet homme.
Tiens! Le train s’arrête à une première station: Mantes-la-Jolie, à un peu plus de soixante kilomètres à l’ouest de Paris. Quelques voyageurs montent à bord…
Mon souhait est que personne ne vienne déranger mes rêveries et pensées furtives au défilé des paysages qui se confondent à mes propres horizons. Aucun voyageur ne se pointe dans notre wagon, sauf le contrôleur du train, qui vérifie les billets.
Un jeune musicien, assis à l’extrémité de notre section, joue sur sa guitare des accords de Leonard Cohen. L’ambiance est apaisante, chaude comme la voix du grand artiste. Personne ne se plaint de cet intermède musical inattendu. Je m’évade dans mes pensées en observant la vie qui bat sur cette France des régions, sur ses petits hameaux. Nous sommes à la porte d’entrée de la Normandie.
Les doigts aux touches de mon clavier tracent l’itinéraire qu’empruntent mes mots: «Je vois la ville de Vernon où débute cette Normandie de mes ancêtres. Des milliers de mes compatriotes, bon an mal an, ont traversé l’Atlantique pour découvrir les lieux d’où provenaient les premiers hommes et femmes partis de France pour mettre le cap sur l’Amérique.»
Je réfléchis en me disant que ce périple aurait pu faire un grand bien à Jonathan, à notre relation père-fils; toutes ces occasions auraient été propices à tisser un véritable lien filial, une complicité laissée lettre morte au feuilleton de mes espérances.
Il n’a jamais voulu voyager, partir avec moi, que ce soit pour de courts ou de longs séjours. L’idée de quitter sa mère, ses activités, ses amis, influençait davantage ses choix que le désir de se rapprocher de son père. En fait, je me suis toujours interrogé sur son attitude d’absence. Je crois qu’il est habité par une immense colère, une blessure: celle de ma rupture avec sa mère, alors qu’il n’était âgé que de cinq ans. Est-ce sa façon de me punir, moi qu’il juge fautif d’avoir quitté le nid familial pour l’amour d’une autre femme?
Il possède mon tempérament intransigeant, idéaliste, ma sensibilité, mon émotivité à fleur de peau. Alors que faire? Attendre que la vie lui enseigne que tout n’est pas teinté de couleurs pures mais, au contraire, que l’existence est plus souvent nuancée de gris et d’autres teintes d’amertume? L’affirmation de soi, la découverte de sa propre humanité, de ses passions et de ses fragilités, tout cela n’est pas un parcours sans danger. Il lui faudra bien, tôt ou tard, apprendre que l’on ne peut sans cesse esquiver les gifles de la vie…
Il le comprendra, je le sais, mais à quel prix?
Un jour peut-être me pardonnera-t-il ce qu’il perçoit comme un abandon… Je n’hésiterais pas une seule seconde à donner ma vie pour sauver la sienne. Le sait-il réellement? Je ne crois pas!
Le jeune homme musicien, en début de vingtaine, avec sa barbe toute neuve et ses cheveux d’ébène, me ramène à mon fils. Le temps passe vite quand on vit dans sa tête, dans son cœur.
Déjà Vernon! Nous sommes officiellement en Normandie. Un arrêt de quelques minutes pour le va-et-vient des voyageurs. Quelques-uns quittent le train, d’autres y prennent place.
Un vieux monsieur grassouillet, petit, chauve, s’avance le long du couloir d’un pas lent, le souffle court. Il donne des coups d’œil de gauche à droite pour choisir un siège. Il s’approche de plus en plus de moi, me jette un regard inquisiteur et décide de s’installer sur le siège en face du mien.
J’avoue que je ne désire pas du tout qu’il soit là. Il est assis trop près; il dérange ma bulle de confort. Une forte odeur de fromage bleu et d’ail émane de sa personne. Je m’en confesse, je n’aime pas la vieillesse, ni tout ce qu’elle représente de pertes et de deuils qui s’accumulent… Cette peau plissée, burinée, marquée par le passage des années me dérange. L’enveloppe charnelle, inévitablement, finit par se détériorer et par se meurtrir avec le temps. Cette étape de l’existence ne trouve guère grâce à mes yeux.
Enfin… Je me réfugie ailleurs, fixant obstinément mon regard sur le paysage. Je tente surtout d’échapper à cette haleine nauséabonde. Après quelques minutes de silence, mon voisin de siège m’apostrophe en ces termes: «Vous n’aimez pas les vieilles personnes, n’est-ce pas?»
Alors là, si je m’attendais à une telle affirmation! Car c’est bien là une affirmation davantage qu’une question. Je suis sans mot, sans voix, je ne sais que répondre. Une gêne s’empare de moi. Je me sens pathétique, démasqué par une telle assertion.
Je lui réponds gauchement que ce n’est pas son âge, mais son haleine forte qui me gêne. En vérité, je sais bien qu’il a dû ressentir avec justesse mon inconfort devant la vieillesse. D’une voix conciliante, il me répond: «Bon, je vais prendre des menthes, j’en ai toujours plusieurs sur moi. Ma femme me conseillait, toutes les fois que je quittais la maison, de ne pas oublier mes petites menthes pour rafraîchir mon haleine.»
De sa poche, il retire un petit sac de pastilles blanches. Il en porte plusieurs à sa bouche. Il avance le sac dans ma direction, m’en offre une gentiment, que j’accepte par politesse. Son geste, sa question embarrassante me le rendent sympathique. Je vois en lui une grande authenticité, je dirais même une naïve candeur. Mais je n’ai pas non plus le goût de l’infantiliser.
Il dégage la force tranquille de celui qui sait, qui saisit la nature des êtres, des choses. Mon accent chanté du Québec le fait maintenant sourire. Il s’enquiert de mon itinéraire. Tout d’un trait, je lui explique en quoi consiste mon expédition. Je lui parle de mon parcours, de mon désir de voyager léger, libre, sans les entraves du quotidien.
Il hoche la tête d’un air approbateur. Il me tend la main. Nous échangeons nos noms et prénoms. Il s’appelle Raoul, habite Dieppe depuis sa tendre enfance. Une verve, une mémoire indéfectible font de lui un merveilleux conteur. Héros de la guerre 1939-1945, il a vu les Canadiens débarquer sur les côtes de la Normandie.
Il en conserve un souvenir ému, indélébile; celui de ces jeunes soldats parlant français, venus d’outre-mer. Plusieurs sont morts afin de sauver la France de l’envahisseur, de l’Allemagne d’Hitler. Il a fait partie de la Résistance française sous le régime de Vichy du général Pétain.
Je perçois dans son regard, dans le timbre de sa voix, qu’il s’agit d’un souvenir douloureux que celui de la France «occupée» par les Allemands. Prisonnier de guerre, il passe trois années de sa vie dans un camp de concentration en Allemagne.
De retour en France, après la capitulation de l’Allemagne en août 1945, il apprend le décès de son fils aîné et de ses parents. Sa femme lui raconte l’attaque aérienne des Allemands le long de la côte normande. Elle lui avait caché ces faits dans ses lettres, afin de lui épargner trop de chagrin. Il se retrouve fragilisé par la maladie et les dures conditions de vie qu’il a connues comme prisonnier de guerre en Allemagne, miné par l’absence des siens. Sans le sou, il se retrouve face à l’immense défi d’une vie à reconstruire. Il doit renaître malgré les forces du mal et les odeurs de mort qui le réveillent encore la nuit. Il lui est impossible de chasser de son esprit les écueils d’une guerre sur la blessure fratricide d’une France déchirée, humiliée par le comportement d’une partie de sa population lors de l’Occupation.
Je suis soufflé par son récit, mais aussi honteux de mes préjugés envers son vieil âge et des sentiments hargneux qu’avait suscités en moi son arrivée à mes côtés.
Mais quelle vie que celle de Raoul! Je me sens tout petit devant ce héros de guerre, ce libérateur du monde libre. Il a quatre-vingt-huit ans, habite seul dans une petite maison située au cœur de Dieppe. Je crois qu’il a de l’affection pour moi.
Je pourrais écouter ce vieil homme pendant des heures sans me lasser. Son regard, sa gestuelle dévoilent qu’il aime se raconter, partager sa mémoire, ce qui le soulage aussi sans doute d’une lourde solitude.
Il m’invite à prendre le repas du soir chez lui et bonifie son offre…
— Pourquoi ne dormiriez-vous pas chez moi?
Je réfléchis quelque peu à l’agenda prévu pour les premières heures à Dieppe.
Il insiste en avançant que j’ai le temps d’aller faire la location ou l’achat de mon vélo, de la petite remorque, de la tente pour le camping, puis de revenir chez lui à vélo pour amorcer, au petit matin, mon périple.
Vrai que je planifiais de passer la nuit sous la tente près de la mer. Enfin, il se fait tellement convaincant que j’accepte sa généreuse invitation. De son portefeuille, il sort un bout de papier où il inscrit son nom et ses coordonnées. Le marchand de vélo est à vingt minutes de chez lui, à l’entrée de Dieppe, accessible par l’autoroute.
Eh bien! Les astres semblent s’aligner pour la poursuite de cette riche rencontre d’un homme attachant, dont la mémoire recèle des trésors d’archives. Je revois en lui un peu de mes grands-parents, ces êtres à mes yeux plus grands que nature, qui ont façonné mon enfance.
Le train ralentit, j’aperçois la gare de Rouen à l’horizon. Beaucoup de gens débarquent du train, très peu y montent. Le prochain arrêt sera la gare de Dieppe. Ce cher Raoul s’est assoupi, le temps de récupérer après l’évocation de toutes ces émotions liées à ce passage plus qu’intense de sa vie. Je m’interroge à savoir si j’aurais dû ou non accepter son invitation. Il est peut-être fatigué, compte tenu de son âge, du voyage, ou de je ne sais quoi encore…
Mais il a l’air si heureux de me recevoir chez lui. Je ne lui ferai pas l’affront d’un changement d’idée de dernière minute. Et puis, tout compte fait, un bon repas, une douche chaude, une longue nuit de sommeil et un petit rouge pour accompagner nos palabres ne peuvent me faire que du bien.
La voix de l’annonceur du train se fait entendre, nous entrons en gare de Dieppe: «Terminus! Tout le monde descend!»
Un ciel sans nuages nous accueille au-dessus de la ville. Un cadeau parfait pour l’audacieux voyageur que je suis, du moins il me plaît de me décrire ainsi. Nous nous quittons sur la promesse qu’il m’a fait répéter: celle de me rendre chez lui après mes achats. L’idée de prendre possession de mon vélo et de tout l’attirail léger de mon équipement de route m’allume.
Je hèle le premier taxi en vue. Direction: le magasin de vélos. Après avoir payé ma note au chauffeur, j’entre dans cet univers de cyclistes de tout acabit.
Je me présente au commis. Il vérifie à son ordinateur, puis confirme que tout est prêt à l’entrepôt. Un employé du magasin transporte l’équipement à l’avant du comptoir. Un Peugeot flambant neuf, à dix-huit vitesses, chaussé de pneus adaptés à la longue route et à diverses surfaces, avec un mini coffre à outils et des pièces de rechange pour parer aux aléas du trajet.
Comme on dit par chez nous: «Il est full équipé. » J’enfourche ma nouvelle monture avec le même sentiment de triomphe que celui que j’avais éprouvé lorsque mon père m’avait autorisé, à quatorze ans, à circuler où bon me semblait avec ma bicyclette toute neuve.
Je roule à basse vitesse, afin de ne rien manquer de ce qu’anticipait mon regard de ces retrouvailles avec Dieppe, avec la mer, avec son immense horizon. Les yeux sans cesse fixés sur les rétroviseurs, j’observe le comportement de ma petite remorque. J’ai l’impression bien naïve que tout le monde salue le début de mon exploit cycliste. Incroyable, ce sentiment d’être grand quand on marche dans les pas de ses rêves!
J’emprunte la piste cyclable menant vers la petite ville de Rouxmesnil-Bouteilles, située à quelques kilomètres au sud de Dieppe. Un spectacle d’une grande beauté m’entoure: un paysage de mer à couper le souffle, bordé par d’immenses tilleuls et longé de petits bancs pour mieux admirer les majestueuses falaises à l’encre rouge qui semblent défier orgueilleusement la Manche. Je m’arrête quelques instants pour vérifier, sur le bout de papier jauni, l’adresse exacte de Raoul: 8, avenue Gambetta. Je trouverai bien cette avenue de Dieppe, d’où l’on voit la mer au-dessus des toits, du moins, c’est ce que m’a dit Raoul en me décrivant sa maison.
Tout en roulant, je m’imprègne d’arômes salins, et les images de ma mémoire reprennent leurs couleurs. Les bunkers allemands, leurs canons pointés sur l’horizon, les falaises d’un rouge âcre m’apparaissent tels des géants, gardiens du temps qui passe.
Une émotion unique m’envahit soudain, l’immense respect que je ressens chaque fois que je reviens sur ces lieux, au souvenir des jeunes héros de guerre morts sur les plages à l’été 1942. Tout au long de la piste cyclable qui longe la Manche, mon regard, comme celui d’un enfant, ne se lasse pas de ces paysages dépouillés de tout ce qui pourrait faire obstacle à cette vue imprenable. Je suis toujours sans mot devant la muraille rocheuse qu’on aperçoit au loin et sur laquelle rebondit le flot des vagues venant se casser sur le rivage comme autant d’offrandes à ces géants. Des arbustes épars, au cœur d’une verdure qui sent l’aubépine, les cerisiers en fleurs et le mimosa tracent la voie jusqu’à l’entrée de Dieppe. Mon cœur est heureux de renouer avec le patrimoine de cette vieille ville du pays de Caux, en Haute-Normandie.
Tiens! Je roule à proximité du Café des Tribunaux, magnifique bâtiment à l’allure fière, moyenâgeuse. Je croise le vieux marché et ses commerçants, quelque peu semblables aux marchés en plein air de Paris. Je demande à un marchand à l’allure un peu maussade où se trouve exactement l’avenue Gambetta. Celui-ci m’indique qu’elle n’est pas loin, à quelques minutes à peine à vélo.
Raoul doit certainement m’attendre.
J’accélère un peu la cadence. Enfin, après plus de quinze minutes, apparaît en belles lettres le nom de l’avenue Gambetta. Je cherche le numéro huit, chiffre d’éternité, selon l’astrologie chinoise.
La maison de Raoul est située juste au début de l’avenue. Je roule jusqu’à une minuscule entrée d’asphalte défraîchi, fermée par une barrière métallique dont la peinture écaillée témoigne d’un certain abandon. Une jolie cour intérieure s’offre à mon regard… À petits pas, j’avance avec tout mon attirail, admirant les vignes grimpantes, les cerisiers blancs en fleurs, les majestueux platanes et les quelques peupliers pointant vers le ciel.
J’aperçois Raoul, assis à une petite table, style café, sur laquelle reposent une bouteille et deux verres à vin. Tout près, sur une autre table, sont déposés des fromages, des charcuteries, du pain, des raisins et du foie gras.
Il a eu ce geste du connaisseur; celui de laisser respirer ce cépage qui sait si bien délier les langues. Il me serre dans ses bras, tel le père saluant le retour de l’enfant prodigue après une trop longue absence.
— Tout s’est bien passé chez le marchand de vélos?
J’acquiesce avec un large sourire de contentement, les mains posées sur mon nouvel équipement de voyage. Il sent la menthe, je souris intérieurement. Un petit tour du propriétaire s’impose, du moins, c’est la proposition de Raoul. Nous entrons par l’arrière de la maison donnant accès à une minuscule cuisine fraîchement repeinte.
Dans le couloir qui mène au salon se trouve une salle d’eau munie d’une douche téléphone et d’un bidet, adaptés à l’âge vénérable de mon hôte. Ses appartements occupent deux étages. Au rez-de-chaussée, le salon, dont les murs sont couverts de photos de lui, de sa famille et de la guerre, bien sûr. Des meubles en bois massif, dont un vieux vaisselier, trônent devant des rideaux de couleur bordeaux un brin poussiéreux. Des tableaux, aux murs lambrissés de la montée d’escalier, constituent le décor menant au premier étage. Je lui demande s’il vit seul dans cette maison et il opine de la tête.
Il me confie qu’il n’a plus de famille, sauf un vieil ami. Une dame, résidant non loin de chez lui, vient faire le ménage et les courses. Sans compter la présence rassurante d’une infirmière, qui lui rend visite chaque semaine.
— Je veux mourir chez moi, là où j’ai vécu avec ma femme et ma fille.
— Je comprends.
La propreté des lieux me surprend, compte tenu de son vieil âge. Quelques marches donnent accès au toit de la maison; je jette un coup d’œil discret en passant devant sa chambre à coucher.
C’est à croire que personne n’occupe cette pièce tellement tout y est ordonné. Raoul lit dans mes pensées: «Je dors sur le divan du salon, mes vieilles jambes l’apprécient. Vous savez, Alexandre, je me sens plus en sécurité au rez-de-chaussée. À mon âge, on ne sait jamais! Voulez-vous admirer la vue de la terrasse?»
Nous montons jusqu’à la porte qui donne sur le toit où un petit banc de parc défraîchi semble s’ennuyer. Il m’invite à nous y asseoir pour admirer la vue. Je m’exclame haut et fort en apercevant l’imprenable horizon sur la Manche. C’est à couper le souffle!
Comme en guise de salutation, la mer caresse les plages de galets au pied des falaises rouges, puis elle se retire. Des voiliers rêvassent au loin; des drapeaux de tous les pays flottent au vent sur l’immense Place des combattants. On y aperçoit une partie des vieilles maisons et des hôtels de Dieppe. Le coucher de soleil de mai descend chatouiller l’horizon sur la mer.
Raoul semble ravi de mon plaisir, de mes éclats de voix.
— Vous venez souvent sur le toit, Raoul?
— Moins souvent depuis que ma femme est morte, mais il fut une époque où nous venions tous les soirs de beau temps pour y boire notre digestif et nous raconter notre journée.
— Elle est morte depuis longtemps, votre femme?
Il réfléchit quelques instants, puis répond:
— Elle est morte en novembre 2007. Une mauvaise pneumonie qui a malheureusement dégénéré en une pleurésie fatale. Ma fille unique, Catherine, âgée de cinquante-quatre ans a perdu la vie dans un accident d’auto, en revenant de Caen, il y plus de dix ans maintenant. Elle enseignait à Dieppe et vivait avec nous. Elles me manquent cruellement toutes les deux! Mais que voulez-vous? La vie, le destin, c’est le bon Dieu qui en dispose.
«J’ai un vieil ami juif qui a fait la Résistance; je le visite à l’occasion. Il demeure à Vernon, là où j’ai fait votre connaissance à bord du train. C’est moi qui me déplace pour aller à sa rencontre, parce qu’il a les jambes terriblement souffrantes.
«Quand nous prenons un petit verre ensemble, nous nous remémorons nos souvenirs de guerre. Nous pensons à nos amis, à nos parents, à ceux qui ont été exterminés dans les camps de la mort allemands ou qui ont été victimes de terribles maladies, à ceux qui sont tombés sous les tirs ennemis. Chaque fois, nous pleurons comme si c’était arrivé hier.»
Je ne sais comment réagir à toutes ces souffrances…
— Bon, il est l’heure de descendre et d’aller manger! Vous devez avoir une faim de loup, jeune homme.
— Oui, je suis affamé!
Arrivés au jardin, il nous verse un verre de rouge, légèrement fruité et quelque peu boisé.
— Vous savez, Alexandre, la Normandie a une longue tradition vinicole. Elle s’est perdue avec le temps, remplacée par l’attrait pour le cidre et le calvados. Je veux vous faire goûter un vin de la région de Rouen: le Château Grand Cru de Rouen.
— Levons nos verres à la vie, à notre rencontre, à la Normandie, au Québec! me lance-t-il.
La soirée se déroule sous le sceau de la confidence, et nos rires fusent, chargés d’authenticité. Mais une question me titille l’esprit.
— Raoul, avez-vous des amis juifs morts dans les camps de concentration allemands?
Il porte la main droite à son menton et un silence de quelques secondes accompagne son geste.
— Je ne sais quoi vous dire, Alexandre. Jamais, au grand jamais, je n’aurais cru être témoin de mon vivant d’une telle folie humaine, d’une telle haine entre les hommes. Vous savez, mon vieil ami de Vernon, que je visite à l’occasion, est un juif immigré sur cette terre de France. Ses parents et une grande partie de sa famille sont morts dans les camps nazis. Il a survécu grâce à des amis de son père, des Polonais qui l’ont caché et hébergé dans une ferme éloignée des grandes villes du pays.
«Oui, j’ai des amis juifs qui ont subi la folie d’Hitler. Si Dieu existe, je ne sais quel sort Il a réservé à ces monstres, ces criminels. On discute d’autre chose, vous voulez bien?
— Pas de problème, Raoul!
Nous avons terminé la soirée avec quelques calvados au son des classiques de Serge Reggiani.
Je constate que Raoul est fatigué. Sa verve s’étiole et des silences de plus en plus prolongés s’immiscent dans notre conversation.
Il se traîne péniblement, les jambes flageolantes, sans doute l’effet des derniers calvados. Après m’avoir gratifié des accolades d’usage, il m’indique l’endroit où sont rangées les serviettes, question que je puisse faire un brin de toilette, puis il s’éclipse en me souhaitant une bonne nuit et un repos bien mérité.
Étendu sous les couvertures, je pense à Raoul, à sa vie, à cette rencontre inattendue dans le train menant à Dieppe. Je vois en lui un être exceptionnel, un combattant fier et noble d’une résilience sans nom devant les coups et les blessures du destin. Ce soir, nous avons parlé de la guerre, bien sûr, mais aussi de politique, de musique, des femmes, de la vie, de notre époque.
Je devinais qu’il avait le goût d’être joyeux, de partager ces moments en toute authenticité, de sourire à la vie comme on défie l’univers pour hurler son refus de plier l’échine. Je m’endors heureux avec, en moi, l’espérance de l’aube.
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