Aux pays d'Alexandre
Mercredi 3 octobre 2012
Je suis réveillé par un bruit de pas et par celui de l’entretien du feu par Bly. Notre guide se lève avec l’aube et se couche à l’heure inuite. Quel phénomène de la nature que ce vieil autochtone! Je replonge quelque peu dans le sommeil. J’en ai besoin!
8 h à ma montre! Tout le monde est dehors et a déjà bu son premier café. Bly est parti à la pêche au petit matin. J’aperçois au loin Naomi et Jonathan assis sur un promontoire rocailleux, observant l’embarcation de Bly, immobile sur les eaux à proximité de l’île. D’un grand geste de la main, je leur signifie ma présence. Tous les deux reviennent à petits pas au campement. Bly lève l’ancre et nous rejoint aussi. Quelques minutes plus tard, nous sommes tous réunis autour du feu, préparant le déjeuner. Bly a pêché une immense truite saumonée et il n’est pas peu fier d’exhiber ce monstre sous nos yeux. Notre repas de ce soir, nous dit-il en anglais.
Au moment de manger la bannoque et la confiture de petits fruits, Naomi sort de la glacière un beau gâteau qu’elle décore de quelques bougies multicolores. Bly et elle l’offrent à Jonathan, accompagné d’un chant inuit qui s’apparente à notre chant rituel du Sud. Jonathan souffle ses bougies en faisant un vœu qu’il garde jalousement pour lui.
Naomi lui tend un petit sac en tissu ornementé de dessins inuits. Il en dénoue le cordon et en tire un magnifique bracelet en peau de phoque, fabriqué par notre charmante guide. Des dessins d’animaux de l’Arctique et un petit cœur en leur centre l’agrémentent. Jonathan a les yeux pleins de lumière. Il embrasse tendrement Naomi et serre la main de Bly. Arrivé à ma hauteur, il m’enlace en me chuchotant à l’oreille que, grâce à ce voyage, il vit son plus beau rêve: notre expédition père-fils. Je sors de ma veste un cadeau offert par sa mère. Celle-ci me l’avait remis discrètement le matin de notre départ. Il ouvre le paquet, en dévoile le contenu et ne cache pas sa joie: une magnifique boussole qui ferait l’envie de bien des mordus d’expédition.
Nous prenons ensuite la direction de la pointe de l’île, empressés de retrouver notre inukshuk. Pendant notre marche, Naomi me confie qu’elle a créé ce bracelet pour Jonathan le jour même de notre arrivée. Je me souviens qu’elle avait pris congé de nous tôt après que nous nous étions installés dans la maison de Salluit. Un cœur immense que celui de cette jeune femme! Je suis fier qu’elle ait remarqué l’éclat de mon fils. Quoi qu’il ne soit pas mal physiquement non plus!
Sur les lieux, nous nous réjouissons que notre inukshuk soit tel que nous l’avons laissé la veille. La fenêtre de celui-ci donne directement sur l’endroit où, dans quelques minutes, nous lancerons notre bouteille à la mer. Avant d’y enfouir nos objets chargés de symboles, je demande à Jonathan que nous fassions silence en nous enlaçant les épaules, ce qu’il accepte avec toute la retenue que réclame ce moment unique et poétique. Naomi et Bly se tiennent légèrement en retrait, comprenant toute la charge symbolique de notre geste. Qui de mieux que des Inuits pour saisir cette quête de sens?
Après ce silence de quelques minutes nous déposons, chacun notre tour, ces objets pour nous lourds de signification et chargés du désir qu’ils vivent à jamais en ce pays des glaces éternelles. Je dépose, le premier, le bouchon de liège de la bouteille de champagne, le souvenir de l’unique nuit d’amour vécue avec Vanessa. Jonathan dépose un morceau du plâtre, souvenir de son accident. Il se déleste du bracelet de son ami Steve, décédé à ses côtés dans cette tragédie. Puis j’enlève la croix de bois à mon cou, celle que Raoul m’a offerte avant mon départ de Dieppe.
Nous avons la gorge nouée par l’émotion. Étrange, ce sentiment de laisser une part de soi afin que vivent, bien au-delà du temps, les êtres rencontrés qui ont façonné notre chemin de vie. Jonathan sort une enveloppe plastifiée contenant une photo de lui, enfant, avec sa mère et moi. Nous enfouissons tous nos objets sous un amas de pierre, à l’abri des intempéries. Nous nous faisons une longue accolade, scellant ainsi notre rêve réalisé. Puis nous descendons près de l’eau où Jonathan sortira de son sac à dos la bouteille faite d’un alliage de plastiques, fabriquée à ma demande par un ami embouteilleur de boissons pétillantes de Québec. Cette dernière résistera à l’érosion du sel de mer, aux heurts inévitables d’un voyage à la durée indéterminée. La fenêtre de notre inukshuk nous indique exactement l’endroit où, depuis le rivage, nous poserons le dernier geste poétique de notre expédition.
Nous souhaitons bon voyage à cette bouteille messagère… Je la lance de toutes mes forces dans le bras de mer du détroit d’Hudson. Tous réunis, nous la suivons du regard pendant de longues minutes, hypnotisés par le début de son odyssée. À l’intérieur se trouve un texte, accompagné d’une photo récente de chacun de nous. Le libellé de la bouteille demande de ne pas l’ouvrir avant dix ans, soit le 3 octobre 2022.
La suite de la journée se déroule dans un farniente qui me laisse tout le temps de revivre les moments privilégiés que nous venons de passer. Naomi et Jonathan décident d’explorer l’île et ses secrets. Bly sculpte patiemment, près du feu, un petit morse en pierre de stéatite.
Au menu du repas de ce dernier soir sur l’île: moules fraîches, truite saumonée pêchée le matin par Bly et la surprise, précieusement sécurisée dans mon sac à dos, d’une bouteille de vin blanc pour souligner la fête de Jonathan et la réalisation de notre projet père-fils. Une bouteille que nous partagerons à trois, Bly ne buvant plus une goutte d’alcool. Je pose sur lui un regard admiratif, sachant que cette sobriété n’est pas sans d’immenses renoncements.
La chaleur du feu au grand air, l’effet du vin, le bonheur de notre rêve devenu réalité délient les langues et les cœurs. Notre vieil Inuit nous chante a capella quelques chansons traditionnelles. Naomi fredonne avec lui en nous traduisant le sens des paroles en inuktitut. Dans ma vie d’homme, j’ai vécu de ces moments qui laissent des traces heureuses, mais jamais comme ces instants d’une rare beauté, auprès de mon fils, de Naomi et de Bly, dans la féérie du ciel arctique.
Qu’importe la suite du voyage! Voir Jonathan si heureux, amoureux pour la première fois, comble totalement mon cœur de père. La vie pose un baume incommensurable sur la détresse que j’ai vécue il y a quelques mois à peine. Et nous veillons jusqu’aux petites heures aux lueurs de la lune, du soleil et des étoiles.
OceanofPDF.com