Aux pays d'Alexandre
Mardi 2 octobre 2012
Une île, une bouteille à la mer…
Il est 7 h. Jonathan et moi avons pris notre petit déjeuner. Nos sacs à dos sont prêts pour cette courte expédition, rêvée depuis Québec. Sans stress, nous attendons Naomi et Bly.
— Jonathan! Tu es certain que tu as notre bouteille dans ton sac?
— Oui, papa, ne t’inquiète pas!
— D’accord! Moi, j’ai la croix de bois de Raoul et le bouchon de liège de ma dernière soirée avec Vanessa dans la poche de mon anorak. J’ai apporté un contenant de verre qu’on pourra sceller sous vide et où nous déposerons une photo de nous deux prise devant notre inukshuk.
— Moi, papa, j’ai le bracelet de Steve que ses parents m’ont donné et un morceau du plâtre qu’on m’a posé après mon accident. On y voit ta signature, celle de maman et de mes amis. Voilà! C’est tout ce que je vais déposer au pied de l’inukshuk. J’ai conservé dans un fichier une copie du texte qu’on mettra dans la bouteille.
— Excellente initiative, mon fils!
Le temps est très froid et le vent, mordant. Je crois que le mercure n’indique qu’un degré Celsius. Jonathan et moi avons déjà, sur nos têtes, les tuques inuites achetées la veille. On dirait que le temps est propice à une bordée de neige. J’entends le vrombissement du camion de Bly. Voilà Jonathan et Naomi qui entrent sans frapper; une pratique courante chez les gens du village. Pendant que je prépare des cafés pour tout le monde, Naomi nous explique l’itinéraire et l’agenda des deux jours à venir. Tout est prévu sur l’île. Nos campements sont montés, le bois a été préparé pour le feu des repas et le confort de nos tentes est assuré. Les embarcations nous attendent, ancrées au bord de la baie, à l’entrée du fjord. Bly nous explique, en anglais, que les eaux du détroit sont agitées aujourd’hui.
Nous sommes maintenant tous à bord du camion de Bly et nos rires sont contagieux. Ces deux jours au cours desquels nous laisserons à jamais notre empreinte et fêterons les vingt ans de Jonathan représentent un réel bonheur. Il nous reste quelque cinquante mètres de marche pour atteindre nos embarcations. La répartition des passagers est la même qu’à Baie Déception; Naomi et Jonathan, moi et Bly. Les moteurs ronronnent du premier coup. C’est parti! Un trajet de trente minutes sur des eaux rendues tumultueuses par la puissance des vents, comme nous l’explique Bly. Sous ses épaisses lunettes de soleil, le vieux Bly dissimule un regard perçant. Il est chez lui, cela se sent! Nous naviguons près d’un immense glacier. Bly éteint le moteur pour que nous admirions ce phénomène arctique. Je lis dans le regard de Jonathan, non loin de nous, l’immense désir de fouler la surface du glacier. Nos embarcations se collent l’une à l’autre. Il interroge Bly…
— Bly! Crois-tu qu’il serait possible, à notre retour, d’aller prendre quelques photos sur cette étendue de glace?
— Oui, c’est possible! Mais accoster les embarcations au bord des glaces demeure un exercice périlleux à cette période de l’année. Nous évaluerons le temps et les possibilités d’accostage au retour.
— D’accord!
Nos embarcations reprennent un rythme qui nous éloigne de plus en plus de cette magnifique étendue de glace, dont les crevasses révèlent des reflets bleu turquoise. Longeant le littoral à l’embouchure du fjord, nous apercevons un groupe d’Inuits ramassant des moules en eaux peu profondes. On les voit au loin, debout avec des pelles, remuant les fonds afin de capturer les mollusques bleus. Nous sommes à quelques minutes de l’île Sugluk, située à l’embouchure du fjord. C’est sur cette île que nous séjournerons durant les prochaines quarante-huit heures. L’endroit est totalement désertique et seuls quelques campements de chasseurs surplombent la crête de l’île. Le paysage lunaire se confond avec l’immensité de l’horizon. Arrivés près du bord, nous sécurisons les embarcations avec des ancres assez lourdes; les changements de marées ne pardonnent pas en ces lieux. Bly jette une longue corde hors de l’embarcation afin de l’attacher à une prise solide au sol. Naomi fait de même…
Nous transportons le matériel jusqu’aux campements installés à quelque cinquante mètres du point d’ancrage de nos immenses chaloupes de bois, qui sont renforcées de lames de fer de chaque côté. Le vent froid s’en donne à cœur joie sur ce terrain où il est maître du jeu. Les bagages rangés, nous aidons Bly à préparer le feu et à chauffer en douceur nos campements de toile épaisse. Naomi prépare du thé, ce qui nous fera à tous le plus grand bien. Nous sommes quelque peu engourdis par les paquets d’eau salée et glacée reçus en rafale lors de la traversée du détroit. Sans compter le vent presque hivernal qui souffle sur l’île. Dans ce pays, je constate à quel point les petits gestes les plus élémentaires sont nécessaires à la survie et à la vie de tous les jours d’une population aussi intrinsèquement liée à la nature.
Nous décidons d’explorer les lieux et de partir à la découverte de l’endroit le plus approprié pour la construction de notre inukshuk. Nous disposons encore de quelques heures avant la préparation de notre repas du midi. Bly nous accompagne; il connaît cette île sur le bout des doigts.
Il nous entraîne vers la pointe de l’île, à quelque vingt-cinq minutes de marche. Une vue imprenable s’offre à nous. Bly nous explique, en anglais, pourquoi il suggère cet emplacement.
— Ici, vous pourrez lancer votre bouteille à la mer. Les courants la mèneront vers l’océan Atlantique. Si vous regardez la petite crête à votre gauche, vous verrez l’endroit idéal pour la construction de votre inukshuk. Les pierres abondent dans ce périmètre très rocailleux. Qu’en dites-vous?
— Bly, vous êtes le meilleur!
— Sans oublier Naomi, papa!
— Comment pourrais-je oublier la belle Naomi, mon fils?
Une petite gêne se lit sur les visages de Naomi et Jonathan. Je crois que celui-ci réalise alors l’importance de cet élan du cœur spontané pour sa belle Inuite. Bly ne se formalise pas de cette assertion de Jonathan; il rit même de toutes ses dents… enfin, de celles qui lui restent. Après ce moment plein de candeur, nous montons explorer la crête à quelques minutes de marche. Bon nombre de résidus de pierre multiformes jonchent le sol. Jonathan et moi regardons Bly en lui faisant un signe du pouce signifiant que l’endroit est idéal. Nous nous empressons d’immortaliser le moment, posant pour quelques clichés avec, comme décor, la vue imprenable sur la baie et le fjord.
Nous redescendons à pas lents jusqu’au campement, tout en observant l’envolée migratoire de canards sauvages. Ces oiseaux manifestent bruyamment leur présence, comme un au revoir de visiteurs qui s’attardent et ont peine à quitter le pays du silence où le soleil brille jour et nuit. Arrivés près du feu, Naomi a une petite surprise pour nous… Elle sort de la glacière un superbe morceau de viande de caribou qu’elle tient à bout de bras, le sourire aux lèvres.
— C’est mon père qui a chassé ce caribou! Il vous l’offre en espérant que cela vous fasse plaisir. Il l’a coupé en filets, tout est prêt pour la cuisson.
— C’est la première fois de ma vie que je mange du caribou. Qu’il ait été chassé par ton père, Naomi, est tout un honneur!
— Naomi, à notre retour, on ira faire connaissance avec ton père et le remercier pour ce caribou, que j’ai très hâte d’avoir en bouche!
— Papa… Ce n’est pas un grand vin que tu vas déguster, mais de la viande de caribou que tu vas manger!
— Mon fils, tu as le don inné de me ramener sur le plancher des vaches. Euh! Je veux dire… le plancher des caribous.
Un rire de bon cœur accompagne ces dernières paroles, ainsi que l’anticipation du bonheur de ce moment, gustatif à souhait. Naomi prépare le pain de bannoque, puis quelques légumes dans une cocotte d’aluminium. Déplaçant légèrement la braise au moyen d’une cuillère en bois, elle enfouit le tout dans le feu. J’ai tellement faim que je salive à la seule pensée de goûter cette viande juteuse; j’avoue que ce sera la première fois, pour moi aussi. Pendant que Jonathan assiste Naomi dans la préparation du repas, je pars avec Bly à la recherche de bois sec rejeté par les eaux du détroit ou de racines séchées dont je ne connais trop la provenance. Enfin! Je pourrais demander à Bly, mais j’ai la tête au repas qui se prépare et au début de la construction de notre inukshuk cet après-midi.
Naomi sort une poêle, une motte de beurre, puis commence la cuisson des steaks de caribou. Ce n’est pas compliqué, nous les voulons tous saignants, sauf Bly, qui le mange carrément cru. Cette viande sauvage est un véritable délice! Goûteuse, légèrement boisée par la fumée de bois, elle fond dans la bouche, une véritable jouissance pour le palais. Des légumes croustillants, tout chauds, complètent le tout. Quelques petits fruits sauvages en confiture sur le pain de bannoque font office de dessert. Nous vivons un réel instant de bonheur à la vue magique et irréelle de ce ciel arctique et des eaux noires du détroit, tous deux se mariant dans un même horizon. J’en ai des frissons!
Après avoir lavé sa vaisselle à l’eau froide, chacun vaque à ses occupations. Je fais une petite sieste de trente minutes sous notre tente. Je ne sais comment l’expliquer, mais depuis mes étourdissements et l’engorgement de mon foie par le repas de truite de mer crue à Baie Déception, je ressens une fatigue permanente. Je me dis que cela va finir par passer…
À 15 h, il fait soleil comme s’il était midi. Nous sommes prêts à retourner au bout de l’île et à commencer la construction de notre inukshuk. Je remarque que Jonathan marche très souvent la tête baissée, le regard au sol. Je me rapproche de lui…
— Jonathan, pourquoi marches-tu la tête baissée? Ça m’intrigue!
— J’essaie de trouver des fossiles, artefacts de la présence inuite. Cela me ferait un sacré beau souvenir à rapporter à la maison et à montrer à mes amis!
— Vous savez, Alexandre, les fossiles existent réellement! Mon père et moi en avons découvert sur l’île.
— Je te crois, Naomi! La présence inuite date de peut-être mille ans, sinon plus. Je ne serais pas surpris que nous en découvrions si nous regardions comme il faut.
Nous poursuivons notre marche jusqu’au bout de l’île. Nous déposons nos sacs à dos par terre, près du lieu dédié à l’érection de notre inukshuk. Bly et Naomi nous offrent de ramasser les pierres pour le début de notre création inuite. Nous déterminons la largeur de sa base et sa hauteur. Pendant des heures, nous travaillons inlassablement sous les conseils plus que précieux de Bly, qui nous aide à trouver les pierres et à les ramener sur le site de notre première tentative d’art inuit.
Un grand moment que le choix et l’emplacement des pierres qui constitueront les assises de notre petit monument anthropomorphe. Dans la symbolique inuite, cet amas de pierre, qui ressemble à un humain, a également la capacité d’agir comme un humain. Il représente un repère important pour le chasseur pendant la longue saison hivernale. Telles sont les explications que nous donnent Naomi et Bly pendant que nous amassons et trions soigneusement nos pierres.
Nous utilisons les plus grosses pierres pour la base. Puis nous montons, pierre par pierre, la structure de notre monument. Elles doivent toutes se superposer les unes aux autres dans une harmonie parfaite, afin d’assurer la solidité de la structure. Heureusement que Bly et Naomi sont là pour nous donner un coup de main! La technique semble facile à première vue, mais tout réside dans le choix des pierres et dans la place qu’elles occupent dans l’édification de l’inukshuk. Le besoin d’une pause se fait sentir, le temps d’une tasse de thé.
Il y a plus de quatre heures que nous travaillons à ce projet tant anticipé. Jonathan est fier de notre réalisation, presque terminée. L’angle ouvert de l’inukshuk – qu’on appelle «fenêtre» – indiquera l’endroit à partir duquel, demain, nous jetterons notre bouteille à la mer. Il fait clair, le soleil et la lune cohabitent, tels d’inséparables amants. Dans quelques heures, les étoiles et, espérons-le, les aurores boréales nous éblouiront, et nous resterons muets devant cette fresque qui nous rapprochera du divin. Le thé chaud et la magie du ciel nous motivent à terminer ce qui sera l’humble trace de notre passage en ce pays. Il ne nous reste plus qu’une heure de travail afin de terminer l’inukshuk. Nous nous faisons l’accolade et nous félicitons tous pour cette œuvre, qui n’est rien de moins qu’un rêve enfin réalisé.
Demain, nous déposerons au creux de l’inukshuk les objets que nous avons choisis et lancerons notre bouteille à la mer. Au retour, j’observe pour la première fois que Naomi et Jonathan se tiennent par la main, un geste qui ne ment pas; ce sont les premiers signes tangibles de l’expression de deux cœurs prêts à s’exprimer sans fausse pudeur. Je suis bouleversé par cette scène d’un fils qui a trouvé l’amour en ce pays du bout du monde. Qui aurait cru, il y a six mois, qu’il trouverait l’amour au cours de cette expédition qui habitera à jamais son pays intérieur? Le destin est un rendez-vous qui ne demande de permission à personne; il sculpte les vies au gré de rencontres inattendues, façonnant à jamais la part de soi qui doit mourir et celle qui doit naître.
Jonathan aura vingt ans demain! Je suis le témoin privilégié du parfait bonheur de ce fils unique. Je ne croyais pas que la vie m’offrirait une joie aussi grande. Il doit y avoir un peu de Vanessa et de Raoul là-dessous… Il y a des millions d’hommes de foi qui prient des saints qu’ils n’ont jamais vus et encore moins connus. Personnellement, je préfère croire que certaines personnes de cœur et d’esprit peuvent davantage influencer nos vies. La soirée se passe autour du feu, à manger de l’omble chevalier cuit dans un petit beurre poêlé sur le feu. Le reste du repas est constitué de bannoque et de légumineuses. Quant au chocolat noir, que nous avons réservé jusqu’à maintenant, nous le dégusterons en guise de dessert.
Nous passons ce premier soir sur l’île à parler de notre journée et à nous extasier devant le spectacle féérique offert par les aurores boréales et l’horizon arctique, enveloppés d’un silence absolu… Un silence qui me manquera à mon retour à Québec…
Il est l’heure d’embrasser le sommeil afin de rêver à cette journée du lendemain. Jonathan rentre quelques minutes après moi.
— Tu n’as pas veillé un peu plus tard avec Naomi?
— Non! Elle était fatiguée. Tu sais, on a eu une grosse journée à construire notre inukshuk! Je suis content de notre journée, papa. Mes photos vont être magnifiques! J’ai hâte de partager tout ça à notre retour à Québec!
— Écoute, Jonathan… On se fera une soirée en invitant nos amis, ta mère et Naomi, bien sûr! Entre Naomi et toi, il se tisse des liens amoureux en ce moment, n’est-ce pas?
— Oui! C’est la première fois que je vis un coup de foudre. C’est fou comme je me sens bien quand je suis avec elle! C’est tellement facile entre nous! Toi, qu’en penses-tu?
— Je pense que c’est une rencontre magique pour vous deux. Vis pleinement ce premier coup de foudre! Un jour à la fois, sans présumer trop à l’avance où cela te mènera… La vie se chargera de vous dicter la voie à suivre… Tu verras!
— Papa, puisqu’on parle de relations amoureuses, j’aurais une question indiscrète à te poser. Tu n’es pas obligé d’y répondre. Dis-moi… Qu’est-ce qui a causé ta rupture avec Anne après dix ans de vie commune? Tu n’en as jamais parlé à qui que ce soit dans la famille! Vous aviez l’air si heureux ensemble…
— Hum! Difficile de répondre à ta question, Jonathan. Je sais que cette interrogation te turlupine l’esprit depuis longtemps. J’ai toujours apprécié ton respect envers mon silence à ce sujet. Bon! Promets-moi que cette conversation restera entre nous.
— C’est une promesse!
— Un jour, Anne, en pleurs, m’a avoué qu’elle était enceinte, mais que je n’étais pas le père. Connaissant son tempérament, une relation intime avec un autre homme signifiait qu’elle était rendue ailleurs et qu’il n’y avait plus de place pour nous dans cet ailleurs. Le couperet était tombé sur notre vie de couple! J’avais perdu ce que je considérais comme les fondements de notre vie amoureuse: l’amour, le respect et la confiance. Voilà! Je veux m’en tenir à ça, d’accord?
— Quelle histoire, papa! C’est triste comme ça n’est pas possible! Je comprends que tu aies voulu garder secrets les motifs de votre rupture. C’est un peu pour la protéger des jugements de la famille et des amis, n’est-ce pas?
— Oui! C’est la principale raison de mon silence. Je me suis senti trompé, trahi, blessé dans mon amour-propre, dans ma loyauté envers elle. Mais l’essentiel n’était pas là. J’ai éprouvé un immense chagrin, et ma confiance en moi et en l’amour au sein d’un couple a été irrémédiablement ébranlée. Tu vois… Vanessa m’avait redonné le goût d’y croire à nouveau. Bien, mon fils, je pense qu’il est temps de dormir. Demain, une sacrée belle journée nous attend: celle de tes vingt ans et de tout ce qui viendra avec!
— Bonne nuit, papa!
— Jonathan, je te souhaite un bel anniversaire, mon gars. Allez, il est minuit quinze! Fais de beaux rêves…
— Merci!
Je ferme les yeux en pensant à cette confidence faite à mon fils. La scène de l’accident mortel de Vanessa refait surface dans mon esprit sans avertissement, écourtant cette nuit où j’avais pourtant sommeil. Je me lève et sors de la tente, le temps de faire le vide, de respirer l’air arctique et de contempler le ciel plein de la lumière des étoiles. Cela me fait du bien et m’apaise. Je vais me recoucher, les yeux remplis de beauté. La mémoire allégée, je m’endors enfin.
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