Aux pays d'Alexandre
Mardi 8 mai 2012
Je hume l’odeur du café comme je l’aime. Raoul est au premier étage, préparant le petit déjeuner. Je m’habille et descends le retrouver.
— Bonjour, Raoul! Bien dormi?
— La vérité, Alexandre, c’est que j’ai le cœur gros de te voir partir, de te voir quitter la maison.
C’est la première fois qu’il me tutoie. Je reçois ce passage du «vous» au «tu» comme l’annonce d’une proximité, l’amorce d’un lien créé dans son cœur.
Je crois que le bonheur, surtout s’il se fait rare, est source d’immenses angoisses pour celui ou celle qui n’en a que peu. On a tendance à l’éloigner du seuil de sa maison, de peur du mal qu’il pourrait nous faire en nous quittant.
Raoul avait accepté ce risque.
— Je vais revenir te voir, Raoul, t’inquiète!
— Alexandre, ne te chagrine pas avec mes états d’âme de vieillard aux émotions fragiles. Je sais que les chances que nous nous revoyions un jour sont minces. À partir de maintenant, il y aura toujours quelqu’un qui pensera à toi à Dieppe, et ce sera moi. Bon! Assez de sentiments de filles, mangeons!
Ni l’un ni l’autre ne cherchons à meubler le silence. Je sais bien que c’est mon dernier repas avec lui. Je le regarde droit dans les yeux, afin que ma mémoire sculpte son visage sur la fresque de mes jours.
Le petit déjeuner terminé, je fais un brin de toilette et ramasse mes effets personnels. Je suis fin prêt pour le départ. Raoul m’accompagne dans le jardin jusqu’à mon vélo en me regardant d’un air qui en dit long sur son envie de partager cette aventure avec moi. Il glisse dans ma main une petite croix de bois qu’il avait sculptée lors de sa détention dans les camps de concentration allemands.
— Tiens, mon jeune ami! Cette petite croix de bois te protégera et te guidera sur ta route de vie. Et puis cela t’obligera à ne pas oublier le vieux Raoul de Dieppe.
Nous nous quittons avec un petit éclat dans les yeux, sachant tous les deux qu’un cierge s’est allumé en nos pays de cœur. Je m’éloigne du 8, avenue Gambetta en voyant au loin Raoul qui continue à agiter la main en guise d’adieu.
Je ne peux m’empêcher d’avoir en tête cette chanson sublime du grand Serge Reggiani, que nous avons écoutée en silence hier soir Le temps qui reste. Merci, Raoul, pour ton regard posé sur moi, pour ces moments précieux, uniques, qui m’accompagneront tout au long du voyage…
Je retiendrai de cette rencontre que le seul âge véritable est celui de l’accueil à l’autre, de l’esprit, de la jeunesse du cœur, sans les préjugés qui empêchent de voir l’étendue de l’univers. Voilà une leçon de vie qui me sera bénéfique…
Étonnant, ce sentiment de liberté que peuvent procurer un simple vélo et une petite remorque contenant le nécessaire pour se loger et les effets personnels pour parer aux imprévus du temps. Je me sens tellement vivant, confronté aux éléments de la nature, avec tout mon temps pour rêvasser.
Je lui parle, à ce vélo, et je me parle aussi, afin que nous fassions équipe tout au long de ces quinze cents kilomètres qui nous mèneront à notre point de chute: Marseille. Je m’éloigne peu à peu des heures vécues près de Raoul.
Je fais une halte, le temps de vérifier ma carte routière. Puis, je prends la route A29, qui sillonne l’intérieur des terres. Une distance de cent quatorze kilomètres pour arriver au Havre. J’ai planifié deux jours de vélo pour franchir cette première étape. Ce soir, je me trouverai un endroit pour monter ma tente, près de l’ancien village royaliste d’Yvetot. Si mes jambes tiennent le coup, je me rendrai jusqu’à Bolbec avant le coucher du soleil. On verra…
Plus de trois heures se sont écoulées depuis mes adieux à Raoul. Ce cher Raoul dont je retiens cette phrase dite en confidence: «Mourir n’est pas un péché, mais ne pas réaliser ses rêves, survivre à sa mémoire est par contre un délit de fuite regrettable.»
Jamais je ne me suis senti aussi bien, libre de prendre le temps d’observer les paysages, de humer les odeurs des champs, des arbres en fleurs, de m’arrêter là où bon me semble. Le terroir de la Haute-Normandie est tout simplement magnifique.
Je vois au loin un chemin qui mène à un petit hameau. Je bifurque vers cette route étroite, délaissant quelque peu mon trajet. À l’entrée du village, un magasin offre des fruits et légumes sur un joli présentoir.
J’y arrête le temps de quelques achats pour mon déjeuner: pain baguette, fromages, jambon de campagne, quelques fruits, un demi-litre de rouge. Une pause méritée après ces quelques heures de vélo.
Derrière le magasin, je découvre un étang où reposent des nénuphars endormis dans la lumière tamisée par le feuillage d’arbres géants qui semblent chuchoter pour ne pas les réveiller. L’endroit, entouré de saules qui pleurent, de peupliers, de lilas en fleurs est tout indiqué pour la sieste. Avec appétit, je dévore mon casse-croûte tel un affamé arrivant du bout du monde. La fatigue et le vin aidant, je sommeille au pied du grand peuplier avec, comme cadeau, la légère brise odorante de vent printanier et un troupeau de vaches laitières broutant non loin.
Une heure ou deux – je ne sais plus – à l’ombre de cet arbre. Puis, entre rêve et somnolence, je ressens sur mon visage une langue rude, baveuse. J’ouvre les yeux, les narines. Un gros chien s’amuse à me souhaiter la bienvenue sur ses terres.
Je sursaute quelque peu. Un magnifique lévrier aux longues pattes et au museau avancé me renifle, mémorisant mes empreintes olfactives. Juste à ses côtés, une petite fille me regarde comme si j’étais un extraterrestre. Elle tient à la main une corde reliée à un cerf-volant dont le vol s’est brutalement terminé dans les hautes branches d’un chêne.
Elle n’arrive pas à décrocher son cerf-volant de sa fâcheuse position. Je me redresse, attrape la corde, la faisant virevolter dans tous les sens. Le cerf-volant bouge, mais demeure coincé entre deux branches.
Il n’y a pas cent mille solutions: je m’agrippe à l’arbre, corde à la main et me hisse comme je peux pour trouver l’angle qui me permette de libérer son grand oiseau volant. Plusieurs secousses dans tous les sens finissent par avoir raison du prisonnier multicolore. À lire le bonheur dans les yeux de cette gamine blonde aux yeux bleus et à l’accent normand, je sais à quel point ce cerf-volant compte pour elle. Elle me remercie en m’appelant «Monsieur l’étranger».
— Je m’appelle Alexandre, et toi?
— Moi, c’est Sabrine et mon chien s’appelle Bacchus.
Elle observe attentivement mon vélo, ma remorque, le petit drapeau du Québec.
— Êtes-vous venu de l’autre côté de la mer pour sauver les cerfs-volants des enfants?
Je réfléchis en silence à cette question qui me bouleverse tant elle est chargée du sens que je voudrais donner à ce périple en solitaire.
Suis-je venu de l’autre côté de la mer pour sauver les cerfs-volants des enfants? Serait-il possible que je sois à la recherche de mon propre cerf-volant intérieur, de l’enfant en moi, que j’ai obligé au silence depuis tant d’années? Pourquoi cette phrase de Sabrine prend-elle toute la place dans ma tête?
Je suis ému, touché droit au cœur tellement l’émotion ressurgit d’un passé que je croyais avoir oublié…Tuer l’enfance en soi est-il le premier crime commis contre sa personne? Peut-être…
Toute mon enfance, j’ai voulu devenir grand le plus vite possible. Parce que les grands étaient écoutés, entendus, pris au sérieux. Je me souviens des grands rassemblements familiaux et de la table réservée aux enfants, à l’écart des adultes. Il me semblait que les vraies choses n’étaient abordées qu’à la table des grands.
Déjà, à huit ou dix ans, j’avais mon opinion sur beaucoup de sujets adultes. J’avais hâte, je rêvais de m’affranchir du carcan de l’enfance qui me soumettait au contrôle des grands qui me rabrouaient à l’occasion. Oncles, tantes et grands-parents ne se gênaient pas pour me faire sentir que mon opinion d’enfant, sur des sujets dits d’adultes, n’était pas la bienvenue.
On me traitait de «grand talent», une expression typiquement québécoise et pas très flatteuse que l’on affublait à l’enfant qui voulait intervenir dans la conversation des adultes. Cela me peinait, moi qui avais tant besoin de l’attention des plus vieux de ma famille. Elle me parut longue, cette enfance, tandis que j’attendais impatiemment qu’elle fût derrière moi.
Voilà comment j’ai vécu cette période de ma vie qui devrait fleurer bon le souvenir des tuques, des bas de laine et des joues rougies par le froid d’hiver. Et peut-être aussi ai-je raté l’occasion de la revivre en étant absent de celle de mon fils?
— Vous venez de l’autre côté de la mer pour sauver les cerfs-volants des enfants? répète la fillette.
Tout à mes réflexions, je reviens subitement à la réalité en lui répondant vivement:
— Non, je vis au Québec, au Canada, de l’autre côté de l’océan Atlantique, tout près des États-Unis. Je fais un voyage à vélo en solitaire, pour mieux découvrir ton pays. Et toi, Sabrine, tu ne demeures pas très loin d’ici?
— La maison près de la route, juste là, répond-elle en désignant du doigt une modeste habitation tout près.
— Cette terre appartient à tes parents?
— Oui!
— Avant de poursuivre mon périple, on va faire voler ton cerf-volant, d’accord?
Ses yeux rieurs acquiescent. Le cerf-volant dans ma main droite, dans l’autre la corde et la minuscule main de Sabrine, je marche avec elle jusqu’au petit chemin de terre battue, à une dizaine de mètres en bordure de l’étang.
Nous nous mettons à courir de toutes nos forces jusqu’à ce qu’un vent léger emporte notre grand oiseau vers le ciel. Bacchus, son chien, court tellement vite et si près de moi que je m’empêtre dans ses pattes, risquant de tomber à quelques reprises.
Sabrine suit à l’arrière en criant sa joie de voir grimper son cerf-volant si haut. Je m’arrête, faisant du surplace pour contrôler l’envolée de notre objet qui colore le ciel. Tout en lui faisant tenir l’extrémité de la corde, je l’aide à en orienter la trajectoire.
Le regard hypnotisé par notre oiseau volant, nous nous amusons plusieurs minutes à le faire virevolter dans tous les sens. Elle ne se lasse pas, moi non plus…
Je tire sur la corde, faisant revenir le cerf-volant de ses fabuleuses hauteurs. Une fois au sol, nous roulons la ficelle jusqu’à sa base. Nous venons de vivre un moment d’enfance «à tuque» qui laisse, sur cette journée de la saison nouvelle, sa trace indélébile.
Il est l’heure, je dois partir. Sabrine et son chien me suivent jusqu’au lieu fixé pour mon départ. Je l’enlace fort pendant que Bacchus réclame mon affection. Je suis déjà assis sur ma bécane lorsque Sabrine me lance à voix haute une phrase toute en métaphore: «Bon voyage, monsieur Alexandre! Votre vélo est aussi un cerf-volant.»
J’imagine que l’analogie que voit Sabrine entre mon vélo, ma petite remorque et son cerf-volant s’explique par les couleurs vives de mon attirail et l’allure un peu tzigane de ma chevelure. Elle m’envoie des baisers soufflés en agitant sa menotte. Je viens de vivre, je le sais, des instants d’une grande beauté.
Dans ma tête défile en boucle cette phrase qui a jailli en moi, spontanément:
«Nous courons seuls tous les deux, là, au pays des apologues, où personne ne pourra nous atteindre.»
Mon voyage débute à peine et déjà, le grenier de mes souvenirs s’agrandit. Une pensée pour Jonathan me traverse le cœur.
Direction Bolbec, où je trouverai bien un endroit en dehors de la ville pour passer la nuit. Je roule plusieurs kilomètres avant d’apercevoir le panneau de signalisation annonçant Bolbec. Je suis fatigué, rompu après cette journée fertile en émotions et tous ces kilomètres que mon corps doit prendre le temps d’apprivoiser. Je regarde de chaque côté de la route afin de trouver un chemin menant à un boisé ou à un promontoire un peu isolé de la voie rapide.
Quelle chance! Une petite voie d’accès serpente au milieu d’un champ agricole. Le ciel s’assombrit soudain. Il va déverser son chagrin dans quelques heures. Par le chemin de terre, je traverse les immenses champs d’orge en herbe. Une clairière entourée de feuillus apparaît un peu plus loin, telle une île au milieu de la mer, une oasis inespérée pour que j’y passe la nuit.
Pour la première fois, je sors ma tente de son enveloppe. En deux temps trois mouvements, celle-ci a fière allure. J’étends mon sac de couchage de tout son long à l’intérieur. Dans ma remorque, une lampe de spéléologue, munie de minuscules piles, m’éclairera suffisamment pour la durée de mon équipée.
Mon portable sur mes genoux et les touches de mon clavier parcourent en mots mes plus récentes aventures, depuis les derniers écrits à bord du train. La tête vers l’horizon, l’orge à perte de vue, j’organise en images la chronologie des derniers jours.
Quelques gouttes de pluie annoncent un bel orage de fin de soirée. Il est presque 22 h, l’heure d’aller rêver les yeux fermés. Je zippe la moustiquaire d’entrée de ma tente, me glisse dans mon sac de couchage posé sur une carpette moelleuse. Dans le chant des locustes et à la lueur d’insectes luminescents, je m’endors, rompu de fatigue.
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