Aux pays d'Alexandre
Vendredi 11 mai 2012
Dès l’aube, nous quittons Le Havre en direction de Paris, aéroport Charles-de-Gaulle. Nous sommes tous les trois silencieux: tout a été dit depuis l’annonce du grave accident de Jonathan.
Nadia et son père sont des anges sur ma route. Je réalise à quel point ils sont précieux, dévoués, en venant ainsi en aide à un parfait inconnu. Une seule idée m’obsède, celle de prendre l’avion afin d’être au chevet de mon fils le plus rapidement possible. Je sens, au plus profond de moi, que le véritable voyage vient de s’imposer, alors que je n’y étais pas du tout préparé…
Nous sommes à l’aéroport en moins de deux heures. Je retire mon sac à dos, rangé dans le coffre du véhicule, chagriné de quitter la France dans de telles circonstances.
Mon billet d’avion sur moi, mes bagages pesés, étiquetés, prêts pour l’embarquement, j’enlace tendrement Nadia, ému, reconnaissant de tant de solidarité, de gentillesse à mon égard.
Maurice, ce gaillard au cœur tendre, me démontre sans équivoque toute la compassion qui l’anime face à mon angoisse de père. La gorge nouée par l’émotion, je fais une dernière accolade à mes amis du Havre, puis je leur adresse un geste de la main, les saluant ainsi une dernière fois. Assis près du hublot de l’avion, je regarde cette terre de France, le cœur serré, emportant avec moi les émotions fortes de ce périple écourté.
Je réfléchis à la richesse de mes rencontres avec Vanessa, Raoul, avec la petite Sabrine et son chien Bacchus, avec Pierre, Constance, Maurice, Nadia et tous les autres: les couleurs vives d’un tableau inachevé…
Plus de six heures d’un vol interminable avant que l’avion ne se pose sur la piste à l’aéroport Jean-Lesage de Québec.
J’attends nerveusement devant le carrousel à bagages que mon immense sac à dos apparaisse.
C’est fait! Au sortir de l’aérogare, Pascale est là, les traits tirés, le visage livide, avec son ami de cœur, Sébastien.
À bord du véhicule, je ne peux m’empêcher de m’informer sans plus tarder de l’importance de ses blessures. Pascale essaie de me dresser un portrait du diagnostic médical. Je la sens dépassée par les événements… Je le suis aussi, d’ailleurs…
Arrivés à l’Hôpital de l’Enfant-Jésus, nous nous dirigeons vers les soins intensifs. Cette institution hospitalière est un centre de traumatologie reconnu au Québec. J’aperçois mes parents, les parents de Pascale, dans la salle d’attente située dans un petit hall précédant l’accès aux soins intensifs de l’hôpital. Je me sens mal.
Ma mère m’enlace pendant plusieurs minutes, mon père aussi. Je réalise à quel point ils sont sous le choc de ce qui arrive à leur petit-fils. Je n’ai pas encore vu mon Jonathan et il me tarde d’être à son chevet, même si j’ai le souffle court d’angoisse.
Pascale reste avec ses parents, son ami de cœur et mes parents. Je veux être seul avec Jonathan… J’entre sur la pointe des pieds dans cette minuscule pièce remplie de tous les appareils de vérification et d’assistance au patient. Je vois mon fils unique étendu, là, immobile, anesthésié par les narcotiques, enrubanné de la tête aux pieds, telle une momie toute de blanc vêtue.
J’ai le cœur brisé de constater son piètre état. Les larmes me montent aux yeux, et je prends sa main, dans l’espérance qu’il ressente ma présence. Quelques mots à son oreille pour lui dire que je l’aime… Je prie l’univers pour que lui soit donnée sa chance.
Après une quinzaine de minutes auprès de Jonathan, je le laisse à son repos. Il me tarde d’en savoir davantage sur la réalité objective du diagnostic médical. J’interpelle une infirmière du poste de garde afin de rencontrer le médecin en charge du suivi médical de Jonathan. Je veux entendre le réel diagnostic.
L’infirmière signale ma présence au médecin, qui est sur un autre étage de l’hôpital. Ouf, j’ai mal au cœur, j’ai chaud! Le stress, la peur de ce que j’anticipe d’apprendre, la fatigue des dernières vingt-quatre heures, le retour au Québec en catastrophe, j’imagine que c’est un peu tout cela…
La neurologue arrive et se présente à nous en me demandant si je suis le père de Jonathan. Je lui réponds que oui. Elle connaît Pascale pour l’avoir rencontrée il y a deux jours. Le docteur Isabelle Bouchard, neurologue, spécialiste de cette institution, nous invite à la suivre jusqu’à un bureau tout près, plus discret dans les circonstances.
Déjà, le fait que ce soit une spécialiste en neurologie qui assure le suivi du dossier médical de Jonathan, plutôt qu’un autre spécialiste, ne me rassure pas du tout. La neurologie est un univers complexe qui me fait peur parce qu’il concerne le cerveau humain.
— Alors, docteur, quel est le bilan médical de Jonathan?
— Depuis les dernières vingt-quatre heures, son état est stable. Sa tension artérielle est revenue à la normale, sa saturation est à 90 %, ce qui nécessite un supplément en oxygène pour son confort personnel et pour ménager son cœur. Il a une fracture au bras gauche; une autre ouverte au tibia de la jambe droite, ce qui a exigé une chirurgie afin de placer une tige de métal à l’os.
«À la radiographie, nous avons observé une légère perforation du poumon droit, mais cela ne nous inquiète pas. À vrai dire, ce qui nous préoccupe sérieusement, c’est son état neurologique, affecté par une sévère commotion cérébrale dont nous ne sommes pas en mesure d’évaluer les dommages collatéraux. Voilà le portait de la situation à ce jour… Avez-vous des questions, des interrogations auxquelles je n’ai pas répondu?»
Pascale et moi sommes en état de choc, incapables de réagir sur le coup au diagnostic du médecin. Un lourd nuage noir plane au-dessus du petit bureau dans lequel nous sommes. Nos gorges sont nouées, retenant le moindre son en réaction à ce que nous venons d’entendre. Quelques minutes s’écoulent; je prends mon courage à deux mains afin de poser l’incontournable question.
— Docteur Bouchard, quelles sont les possibilités que Jonathan s’en sorte sans séquelles neurologiques?
— Vous savez, les prochaines vingt-quatre heures seront déterminantes pour lui. Nous le gardons sous observation aux soins intensifs, en espérant que sa jeunesse, sa bonne santé avant son accident, et la chance aussi, soient des facteurs contribuant à une rémission totale ou partielle de sa condition neurologique. Pour les autres traumatismes, nous n’avons aucune crainte quant à sa réhabilitation complète.
«Je ne peux vous en dire davantage pour le moment. Toute l’équipe médicale est à l’œuvre et se croise les doigts afin que le meilleur dénouement soit au rendez-vous pour votre fils. Nous allons le suivre pas à pas, avec de nombreux tests neurologiques très spécifiques et des examens fréquents, au scanner, de l’activité électrique de son cerveau. D’ici les prochains jours, nous serons fixés quant à la suite des choses. Nous gardons confiance, vous êtes d’accord?
— Oui… Nous sommes d’accord, docteur!
Nous quittons le bureau du médecin spécialiste, ébranlés.
Je passe toute la soirée près de mon fils, revenant le voir toutes les trente minutes. Il ouvre les yeux, me serre la main, me signifiant sans doute qu’il est heureux que je sois là. Du moins, c’est ce que je souhaite croire. Il est toujours dans un état de semi-conscience causé par les narcotiques et sa commotion cérébrale.
Je me convaincs qu’il est temps d’aller dormir. J’avoue que je suis exténué par le voyage et par le stress émotionnel des dernières vingt-quatre heures. Mes parents m’ont invité à passer la nuit à la maison, ce qui me fait plaisir dans les circonstances. Papa m’a laissé un petit mot sur la table de la cuisine: «Je t’aime, mon grand. Si tu as faim, il y a tout ce qu’il faut dans le frigo… Bonne nuit et à demain matin xxx.»
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