C’est dans la poche n°4
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Poésie
Notre besoin de poésie
est impossible à rassasier
L a poésie ne se vend pas. Seuls les poètes se lisent entre eux – et encore, ajoute-t-on parfois avec ironie, c’est parce qu’ils s’offrent leurs livres. Le refrain est connu. Il n’est pas tout à fait inexact.
Une fois établi ce constat, ne reste-t-il qu’à laisser
tomber les bras, désespérant de la poésie et de ses
lecteurs – les rares survivants d’un autre âge ?
Au contraire. C’est par la poésie elle-même, et Eglal Errera parfois aussi par le commentaire qui s’écrit autour Les poètes d’elle, que se manifeste son caractère indispen- de la Méditerranée
sable. D’ailleurs, la poésie s’insinue partout. Elle Poésie/Gallimard, n° 464 Préface d’Yves Bonnefoy est dans le roman, dans le théâtre, au cinéma, voire 960 pages, 12 € même dans la vie quotidienne – quoique, dans ce
dernier cas, souvent de manière accidentelle ? Si le
quotidien était poétique, cela se saurant, non ?
Nous en devinons certains qui trépignent, prêts du macédonien (c’est parfois même une informa-
(s’ils sont encore là après quelques paragraphes) à tion, d’apprendre que telle langue existe). On ima-
monter sur leurs grands chevaux, ou sur scène, gine le travail des typographes et des correcteurs,
pour dire : mais si, la poésie est un art populaire, sans parler bien sûr des traducteurs, des voix épar-
voyez le slam ! pillées dans l’espace et réunies pour ce beau pro-
Ah ! c’est vrai, le slam… Nous nous étions promis jet. – la promesse tient toujours, mais elle est reportée Yves Bonnefoy, qui bien sûr y a sa place, préface
à une date ultérieure et imprécise – de démontrer l’ouvrage. « La poésie est née tôt, en Méditerra-
un jour pourquoi Grand Corps Malade ou Abd Al née. Et presque aussitôt elle y a parlé haut et fort.
Malik ne sont pas vraiment des poètes. Ou seule- C’est elle qui, en Mésopotamie, dans la geste de
ment des poètes mineurs, comme le sont les Gilgamesh, cherche à donner aux princes et aux grands paroliers. Dont la plupart, signalons-le au guerriers une conscience morale, une expérience
passage, ne se sont jamais pris pour des poètes. métaphysique, elle qui fonde le monde grec, elle
Laissons donc de côté pour l’instant les slammeurs qui, à Athènes, chez les Tragiques, entreprend cet
et les rappeurs, et tant pis pour ceux qui en font les échange avec la raison qui doit se poursuivre au-
Baudelaire ou Rimbaud de notre temps. jourd’hui encore. Et parlant fort, dans ces sociétés
Passons plutôt l’hiver autour de la Méditerranée, éclairées, elle y a aussi parlé pendant de nom-
avec la copieuse et formidable anthologie préparée breux siècles. Sa tâche de vigilance, si bien com-
par Eglal Errera. prise dans l’Énéide, est confiée par Virgile à Les poètes de la Méditerranée est
le genre d’ouvrage qui donne un supplément Dante, elle sera reprise par la Jérusalem délivrée, d’existence à qui se donnera la chance d’être ac- par Cervantès, lui aussi un poète, par Leopardi. Et
compagné par la centaine de poètes qui s’y trou- Cavafy, Séféris l’assumaient encore, et hier même
vent rassemblés. Tous traduits en français quand on la constatait un des grands soucis de Mahmoud
c’est nécessaire – il arrive que ce soit la première Darwich. » fois. Tous, aussi, avec leur propre langue, ce qui Tous les noms que cite Bonnefoy ne sont pas pré-
n’est pas fréquent. On voit donc, plutôt qu’on lit, à sents avec des textes. Car l’entreprise, outre
moins d’être un merveilleux polyglotte, à côté de qu’elle couvre un vaste espace géographique et
l’espagnol ou de l’italien, de l’arabe, de l’hébreu, linguistique, se veut aussi résolument contempo-
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raine. Eglal Errera s’en explique : « Quatre géné- Mais le reste du livre rations de poètes vivants y seront présentes par Est probablement fondé sur des faits authentiques.
cinq pages dévolues en moyenne à chacun, sans On y trouve une foule d’informations utiles distinction d’âge ou de notoriété. […] L’absence Sur la façon de servir le poi, de certains aînés reste parmi nos regrets les plus La source de la légende de l’arbre à pain, brûlants, tempérée toutefois par le plaisir vivifiant La façon de boire le kawa ou de se dispenser d’en de donner audience à d’autres, moins lus et par- boire… fois même jamais jusqu’ici publiés en français. » L’auteur explique que cette vie-là est la seule vie
Pour tous les lecteurs, et même les survivants d’un possible autre âge évoqués plus haut, il y a ici quantité de Et va jusqu’à promettre découvertes. Pour tout l’hiver, on vous le disait ! Qu’un de ces jours il enverra promener ses ma-
nuscrits
Pour finir ses jours avec Petite-Cochonne-de-Mer-
Rieuse, la beauté du village…
Pourquoi attendre ?
Et cela continue pendant quatre pages, dans les-
quelles passent tous les livres. Non : les mauvais
livres, qui en effet rendent nerveux…
Dorothy Parker
Hymnes à la haine
Traduit de l’américain
par Patrick Reumaux et
Dominique Letellier
Préface de Benoîte
Groult
Libretto, n° 330
112 pages, 10 €
Hymnes à la haine, de Dorothy Parker, ne fera pas une lecture aussi longue. Mais les poèmes sont
charnus. La mauvaise foi leur fait une solide co- Fabrice Midal lonne vertébrale. La plume cruelle de l’écrivaine, Pourquoi la poésie ? comme dit Benoîte Groult dans sa préface, pro- Pocket Agora, n° 323
255 pages, 8,90 €
pulse des traits acérés vers tout ce qui bouge. Les
femmes, les hommes, les actrices, la famille, les
tire-au-franc, les bohèmes, etc. Dix-neuf thèmes
sur le mode de la détestation, c’est tout à fait ré- Lisant Dorothy Parker – ou écoutant rap et slam –,
jouissant. Même et surtout quand elle s’en prend à Fabrice Midal aurait pu se demander ce qu’est la
ce qui était quand même une bonne partie de sa poésie, tant elle adopte des formes variées. Il a
vie, les livres : préféré une autre interrogation : Pourquoi la poé-
sie ? Il prend des détours parfois étranges, dans
Je hais les Livres : lesquels on a un peu de mal à le suivre. Peut-être
Ils me fatiguent les yeux… aussi manque-t-il de modestie devant son sujet. Il
semble en être conscient, puisqu’il conseille de
Il y a le Récit des Jours Heureux à Tahiti, lire les poètes et non leurs commentateurs – ce
Le Vade-Mecum des Îles… qu’il est. Sciant la branche sur laquelle il s’est
Après quatre semaines dans les mers du Sud, posé le temps de son livre, il fait de celui-ci un
L’anglais de l’auteur comence à rouiller guide provisoire et fragile nécessaire surtout pour
Et il se met au tahitien. accepter l’idée qu’on n’a pas besoin de guide. Il donne à entendre que son plus grand tourment Un paradoxe qui renvoie donc, comme nous cher-
A été d’échapper aux avances des vahinés, chions à le faire, vers le poème...
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