C’est dans la poche n°4

Janvier 2011 · Chapitre 3 sur 17

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C’est dans la poche n°4

03-06

Fiction française

 

Dany Laferrière et Haïti,

 

autrefois et hier…

 

P our Haïti aujourd’hui, il ne faut pas chercher gnant pour ceux qui l’ont vécu – alors qu’il fau- dans les collections de poche, mais dans le drait peut-être, dit-il, faire passer la pauvreté au nouveau livre de Dany Laferrière qui paraît premier plan, s’oublier pour se fondre dans la réa- début janvier : Tout bouge autour de moi . lité vécue sur place par ceux qui y sont restés et ne

L’écrivain, qui se trouvait à Port-au-Prince le 12 peuvent que rêver d’autres horizons. « Je prends janvier de l’année dernière, a vécu le tremblement conscience que je n’ai pas écrit ces livres simple-

de terre… ment pour décrire un paysage, mais pour en faire

Dans L’énigme du retour, prix Médicis 2009, c’est encore partie. » donc d’une autre histoire qu’il nous parle. Le livre, Bourré de fulgurances qui prennent à la gorge et

écrit pour sa plus grande partie en vers libres, au ventre, au cœur et à la tête, L’énigme du retour s’ouvre par un coup de fil : « La nouvelle coupe la est un texte haché et splendide, duquel chacun

nuit en deux. » Son père est décédé à New York. Il privilégiera un paragraphe ou une page, selon les

l’a peu connu, l’exil les a séparés, le père ayant affinités individuelles avec la politique ou les

quitté très tôt Haïti pour des raisons politiques. Et images, avec un destin personnel ou la condition

l’exil ne les aura pas réunis après que le fils a fui collective. Dany Laferrière a réussi un livre global,

la dictature à son tour. un kaléidoscope à travers lequel s’aperçoivent

Il aura donc fallu la mort pour les rapprocher. Pour toutes les questions qu’il se pose, sans jamais ou-

que Dany Laferrière prenne conscience de la place blier l’homme. occupée par l’absent. Prenne sa place, aussi, sur le À travers rencontres et conversations, dans une

siège où il avait l’habitude de s’asseoir chez son langue splendide détachée de l’ambition ancienne

ami coiffeur quand il venait boire le café. d’être un « écrivain rock », l’accumulation est La succession est assurée. L’héritage est plus pro- offerte avec une générosité sans pareille, jusqu’à

blématique : la valise enfermée dans un coffre de la fin du voyage. Pendant lequel il y aura eu des

la Chase Manhattan Bank gardera son mystère, éclairs de lucidité et des moments opaques, les uns

faute de connaître le code qui pourrait l’ouvrir. et les autres étant placés sur le même pied, sans

« Cette valise n’appartient qu’à lui. / Le poids de aucune intention de les comparer dans une balance

sa vie. » qui les opposerait. Le temps est venu, en tout cas, de repartir vers

Haïti, le pays natal qui reste une énigme autant

que l’est ce retour d’un porteur de mauvaise nou-

velle. Le temps de reparler avec sa mère, sa sœur,

les autres membres de la famille. D’entreprendre

une plongée en apnée dans un monde qui fut le

sien, et ne l’est plus tout à fait, autant parce que le

pays a changé qu’en raison des années passées

ailleurs, et au cours desquelles Dany Laferrière a

évolué.

On dit « Dany Laferrière », comme s’il était en-

tendu que le narrateur et l’auteur ne font qu’un. Dany Laferrière C’est presque vrai. Pas tout à fait. Le romancier L’énigme du retour s’en explique d’ailleurs dans l’entretien qu’il nous Le Livre de poche, a accordé. Mais il s’agit bien de son regard quand n° 32035

300 pages environ,

il retrouve Haïti et les paysages si souvent décrits

6,50 €

dans ses livres. Il s’agit bien de l’exil, thème pré- Parution le 5 janvier

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Fiction française

 

© Georges Seguin

 

Entretien : « Passons à autre chose,

 

entrons dans le présent des gens »

 

D ans ce roman, le narrateur, vous-même En réalité, j’avais déjà évoqué la figure de mon ou quelqu’un qui vous ressemble beau- père, dans Le cri des oiseaux fous . Mais c’était de coup, revient en Haïti après plus de manière assez abstraite. Je n’avais pas encore trente ans, sans avoir remis les pieds dans son approché le personnage physiquement. Quand il

pays entre-temps. Était-ce votre cas ? est mort, quand je l’ai vu dans son cercueil, j’ai

senti, pour la première fois peut-être, une authen-

Pas tout à fait. Mais les émotions sont exactement tique présence. C’était différent des images que

celles que j’ai ressenties. Pour les besoins du livre j’avais de lui, des photographies que j’avais vues,

et afin de lui donner une certaine linéarité, j’ai des choses qu’on m’avait racontées… pratiqué des télescopages dans le temps. Mais je

peux dire que je n’y étais pas retourné de cette Vous avez choisi une forme inhabituelle, où le

manière-là depuis trente ans, c’est-à-dire dans un poème occupe la plus grande place. Pourquoi ?

voyage pour moi-même, dans une réalité intime.

Ca s’est imposé. Je voulais capter l’instant. Ce qui

À vous lire, il semble que la mort de votre père se passait était un moment particulier, au cours

ait déclenché l’écriture de votre nouvel ou- duquel des choses se faisaient et d’autres se défai-

vrage. L’avez-vous vécu ainsi ? saient. J’ai voulu aussi tenter, malgré l’événement

qui me touchait, de voir ce qui se passait pour les

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Fiction française

 

autres, comment ils vivaient. J’ai noté tout cela On est frappé autant par la pauvreté de Haïti

avec l’idée d’un livre. Et, quand j’ai retrouvé mes que par l’omniprésence du rire. Comment ex-

carnets, la forme est venue naturellement. pliquez-vous cette coexistence paradoxale ?

 

Est-ce parce que vous êtes parti de ces notes La nature est forte, la sève bouillonne. Le rire est

que L’énigme du retour offre aussi un aspect un jaillissement auquel personne ne peut résister.

très fragmenté ? Les gens rient comme les arbres vivent, dans un

pays où tout pousse en

En partie. Mais il y a permanence. autre chose : quand on

est dans une foule, si on Extrait Aimé Césaire est très ne veut rien rater, les présent dans votre

choses ne se suivent C’est par le bruit que la Caraïbe livre. Vous citez en

pas. Par exemple, on est entrée en moi. exergue quelques mots rencontre quelqu’un J’avais oublié ce vacarme. de Cahier d’un retour

pendant dix minutes, Cette foule hurlante. au pays natal dont le

puis on passe son che- Ce trop-plein d’énergie. volume accompagne le min et autre chose se Ville de gueux et de riches narrateur. Avez-vous présente, qu’on note debout avant l’aube. voulu lui rendre

aussi. Il s’agissait de hommage ? rendre la sensation On trouve pareille énergie d’être parmi des cen- dans la peinture primitive J’ai d’abord voulu re-taines de personnes. où le point de fuite lire Césaire. Je l’avais

se situe, non au fond du tableau, lu très tôt…

Vous écrivez mais dans le plexus : « Je

m’étais promis de ne de celui qui regarde la toile. Trop tôt ? pas regarder la ville /

avec des yeux du passé. Quand on observe une scène de marché Peut-être. Je l’avais / Les images d’hier chez n’importe quel peintre de rue trouvé ardu. Je ne le

cherchent sans cesse / on n’a pas l’impression de pénétrer comprenais pas. Haïti, à se superposer sur dans le marché mais que c’est plutôt le marché il est vrai, était un pays

celles d’aujourd’hui. / qui vous pénètre en vous intoxiquant indépendant et ne pos-Je navigue dans deux avec ces odeurs et ces saveurs. sédait pas ce rapport temps. » Comment D’où ce mouvement de recul avec la France dans

s’est joué ce mouve- devant ces fortes couleurs primaires. lequel vivait Césaire. ment entre passé et Haïti avait des pro-

présent ? Si on meurt plus vite qu’ailleurs, blèmes internes et

la vie est ici plus intense. j’avais l’impression de

C’est vrai : je ne vou- Chacun porte en soi la même somme ne pas être concerné lais pas regarder avec d’énergie à dépenser par le Cahier d’un re-le passé. Bien entendu, sauf que la flamme est plus vive tour au pays natal. qu’on le veuille ou non, quand son temps pour brûler Mais, plus tard, j’ai on est fait de son passé. est plus bref. compris la tension qui Mais il s’agissait de ne habitait le poète, com-

pas juger le présent ment il tentait de vivre

avec les yeux du passé. comme un être humain.

C’était aussi une manière de dire : passons à Et je me suis senti proche de lui. autre chose, entrons dans le présent des gens.

 

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Fiction française

 

L’homme qui réinvente son île

 

L es Québécois avaient rarement suivi d’aussi près qu’en 2009 les sélections pour les prix littéraires. Ils ont été les premiers à se ré-jouir du Médicis de Dany Laferrière.

Les Canadiens francophones en ont fait depuis

longtemps l’un des leurs. Peut-être pas tout de

suite. Le temps d’assimiler son goût de la provoca-

tion qui, ajouté à un sens du titre qui frappe (« le plus rapide titreur d’Amérique », comme disait Kurt Vonnegut Jr.), l’avait fait intituler son pre-

mier roman Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer.

C’était en 1985, il habitait Montréal depuis une © Georges Seguin

petite dizaine d’années. Avant cela, il avait pas

mal galéré, comme beaucoup d’émigrés. « J’ai Quand il s’est enfui en 1976, aux pires heures des

écrit pour prouver que je ne suis pas un chien », exactions des Tontons Macoutes, après

dit-il dans Cette grenade dans la main du jeune l’assassinat de son ami et confrère journaliste

nègre est-elle une arme ou un fruit ? La preuve Gasner Raymond, il ne s’est confié qu’à sa mère.

était faite. Dany Laferrière pouvait oublier l’usine Plus tard, alors qu’il était devenu une authentique

où, pour reprendre ses mots, « je crevais littérale- vedette à Montréal, il s’est installé à Miami. Avant

ment. » de rentrer au Canada douze ans plus tard. Comme ses maîtres nord-américains, Henry Mil- Écrivain et journaliste, il est aussi attiré par le ci-

ler, Charles Bukowski ou James Baldwin, il a néma. Après avoir travaillé à des scénarios,

choisi de faire entrer la rue dans ses livres. d’après Comment faire l’amour avec un nègre D’utiliser une langue où les mots sont français sans se fatiguer ou Le goût des jeunes filles, il a mais le rythme, anglo-saxon. Et rock. « Je voulais réalisé lui-même Comment conquérir l’Amérique être un écrivain rock. Un écrivain de l’ère de la en une nuit, où il redéfinit son territoire américain, machine », écrit-il dans L’énigme du retour. de Montréal à Haïti. Il y parle d’Haïti, son pays d’origine. Ce n’est pas Un territoire qui se dessine aussi contre la langue

la première fois qu’il en fait une matière roma- française qui fut celle du colonisateur avant

nesque. Sa grand-mère, avec qui il a passé son l’indépendance, et qui a laissé sa marque sur le sol

enfance, a inspiré L’odeur du café. Et son père haïtien. était déjà présent dans Le cri des oiseaux fous. Élevé en créole, Dany Laferrière avait constaté

Mais il est incapable de se limiter à l’île où il est avec stupeur qu’il devait tout réapprendre en fran-

né en 1953. Il nous confiait même, à la sortie de çais. Arrivé à Montréal, il tombe dans un débat où

son livre précédent (Je suis un écrivain japonais) : le français tente de résister à l’anglais. « C’est un vieux rêve d’enfant que de vouloir être Alors, il choisit de se couper de la France et de se

quelqu’un d’autre, le plus éloigné de ce qu’on est. placer résolument dans cette Amérique du Nord au

Et j’écris aujourd’hui pour effacer de mon écran présent à laquelle appartient aussi Haïti. Anéantis-

les notions de race, d’origine, de classe, de genre sant en même temps en lui le rêve d’une Afrique

même. Le livre est un espace de liberté. Un pays mythique, « invention d’intellectuels aux abois. » rêvé où l’écrivain et le lecteur se rencontrent. Joli Il préfère, pour sa part, réinventer Haïti dans une

coin, n’est-ce pas ? » poésie qui n’écarte pas le prosaïque, dans un ro-

Qu’il parle, écrive ou vive, Dany Laferrière est un man qui est tout autant un récit de voyage. homme d’élans. N’essayez pas de le retenir. Il

n’est pas du genre à se laisser enchaîner.

 

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