C’est dans la poche n°7
Chapitre 11
Fiction française
Victime collatérale Alain Blottière
d’une dépression fait son cinéma
G illes déprime. Il ne se passionne plus pour Au moment où sortait L’armée du crime, le rien, ce qui convient mal à son métier de film de Robert Guédiguian, Alain journaliste. Depuis trois mois qu’il va mal, Blottière publiait un roman qui évoquait ses amis se sont éloignés. Et Éloïse, qui partage sa lui aussi le « groupe Manouchian », comme on l’a
vie, s’interroge. Tous ceux qui voudraient l’aider appelé. Des actions menées en France par des
l’énervent par leur tendance à raconter « leur » résistants, souvent jeunes et d’origine juive,
dépression. Comme si c’était la même chose ! jusqu’à leur arrestation et leur exécution en février
Victime du mal de l’époque, Gilles se réfugie à la 1944, en passant par la filature exercée par la
campagne du côté de Limoges, chez sa sœur police française, la trame historique est connue. Odile. Là, même les plaisirs simples goûtés dans C’est donc dans le traitement des faits qu’on
le passé se refusent à lui. Rien ne semble pouvoir trouvera les vraies raisons de lire Le tombeau de
le ranimer. Sinon l’intérêt soudain que lui porte la Tommy. belle Mme Silvener, épouse d’un notable et reine Le romancier a imaginé un… cinéaste qui réalise
de la ville. Quand elle entreprend de l’aimer, un long métrage sur le sujet. Il a choisi de centrer
Gilles ne voit plus qu’elle. Et ses soucis le récit sur Thomas Elek, alias Tommy, dix-neuf
s’évanouissent comme ils étaient venus. ans en décembre 1943, dans une cellule de
Françoise Sagan raconte la mutuelle attirance Fresnes. Le romancier réel et le cinéaste fictif ont
charnelle comme personne. Gilles et Nathalie sont lu tous deux les documents à leur disposition, en
poussés par des forces auxquelles ils résistent particulier le livre que la mère de Thomas a publié
d’autant moins qu’elles les dépassent – et qu’elles trente ans plus tard, ainsi que les lettres de son fils.
ont, entre autres vertus, celle de guérir Gilles. Mais la tension dramatique naît surtout de la
Mais Françoise Sagan raconte aussi comme manière dont Gabriel, le jeune homme qui joue le personne les ambiguïtés d’une relation installée rôle de Tommy, est habité par son rôle. Acteur non
dans une période de faiblesse et de résurrection. professionnel, il investit le personnage au point de
N’étant pas vraiment lui-même, le journaliste n’a se confondre avec lui. De se perdre dans un destin
pu laisser entrevoir à sa nouvelle maîtresse ce que qui n’aurait pas dû être le sien. Le réalisateur
pourrait être leur relation. Veule et instable, observe la transformation de Gabriel avec
comme le dit Jean, son meilleur ami, Gilles n’est culpabilité. « Gabriel ne parvenait pas à revenir
pas long à retomber dans ses habitudes passées et de son tombeau », dit-il en sachant qu’il l’y a à refermer les portes qui avaient laissé entrer un placé…
peu d’air frais. Pour le malheur de Nathalie. Les scènes du film, son tournage et les événements
qui l’inspirent se succèdent, se mêlent et se
superposent. Les échos
qui circulent entre les
différents niveaux de
narration font de ce
livre une superbe
analyse des rapports
humains.
Françoise Sagan
Un peu de soleil
dans l’eau froide Alain Blottière Le Livre de poche, Le tombeau de Tommy n° 32145 Folio, n° 5203 245 pages, 6,50 € 256 pages, 5,70 €
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