C’est dans la poche n°7
Chapitre 17
Fiction étrangère
Au plus intime du couple Une simple
T clef homas Bradshaw se pose de grandes questions. « Qu’est-ce de consigne que l’art ? », se demande-t-il en ouverture du roman dont il est, un peu, le héros. Une année sabbatique plus tard, il n’est
pas certain que le trille joyeux d’un oiseau entendu en rentrant à la a mystérieuse Randi a fait L
maison lui fournisse la réponse. La vie de Thomas, comme celles de une brève apparition dans
son épouse Tonie et de leur fille Alexa, comme celles des autres la vie du narrateur, lui
membres de la famille, parents, beaux-parents, frères, belles-sœurs, confiant à Copenhague une clef
etc., traverse pendant cette période une parenthèse lourde de sens. de consigne qu’elle n’est jamais
Rachel Cusk, dont Les variations Bradshaw sont le septième ro- venue rechercher.
man, pratique pourtant une écriture toute de légèreté. Les change- Des années plus tard, il la re-
ments de tempo y sont pour beaucoup, inscrits dans un rythme plus trouve, la suit, finit par la con-
ample comparable à celui qui conduit l’exécution d’un morceau de naître mieux.
musique. « Il faut penser à une horloge. Imaginez-vous à l’intérieur Il découvre aussi dans son passé
d’une horloge. La musique, c’est le mécanisme », explique son pro- une page obscure pour elle-
fesseur de piano à Thomas. Car celui-ci, retiré pour quelque temps même, qu’elle cherche à élucider.
du marché du travail, consacre maintenant du temps à cette an- En éveillant les échos des années
cienne passion contrariée. Tout en regrettant de n’être pas plus terroristes allemandes, magnifi-
doué. quement restituées dans le loin-
Tonie a accepté, à contrecœur, de prendre la direction du départe- tain, Jens Christian Grøndahl
ment d’anglais de l’université. Elle y perd pas mal de liberté en rai- bâtit une histoire d’amour impos-
son d’horaires contraignants. Mais l’inversion des rôles, Thomas à sible et émouvante. la maison et Tonie à l’extérieur, pourrait donner un nouvel équilibre
au couple.
Les bulles de temps heureux alternent avec les arrêts sur les soucis. Ni les unes ni les autres ne sont précisément définis. Ils arrivent
sans prévenir, au détour d’une pensée vagabonde dont la roman-
cière excelle à débusquer les embardées. Chaque page, ou presque, offre des embryons de réflexions qui retiennent l’attention et ralen-
tissent la lecture. Et qui, en même temps, inscrivent le roman dans
la marche globale du monde.
Deux brefs exemples, pour ne pas abuser : « Quelque chose a chan-gé. Ou plutôt : a été perdu. Cette découverte la fait sursauter »…
Ou : « L’atmosphère se charge soudain d’amertume et d’une sensa-
tion d’échec comme elle n’en avait pas
ressenti depuis sa dernière visite »… Ces
ponctuations servent le récit et en renfor-
cent la réalité par la perception de senti-
ments intimes, parfois décalés. Tous les
personnages sont ainsi saisis dans ce
qu’ils disent le moins, ne s’avouent qu’à Les mains rouges Jens Christian Grøndahl
eux-mêmes, troublés par ce qui leur vient Traduit du danois
à l’esprit. Et, du même coup, nous trou- par Alain Gnaedig
blent. Folio, n° 5208
192 pages, 5,70 €
Rachel Cusk
Les variations Bradshaw
Traduit de l’anglais par Céline Leroy
Points, n° 2570
285 pages, 7 €
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Avril 2011