Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange

Jules, comte Delaborde · Chapitre 15 sur 23

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Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange

Chapitre 86

La grâce de Dieu, en réponse aux ferventes supplications de la princesse, continuait si manifestement à faire sentir ses effets, que Guillaume écrivit, le 25 avril, à Condé[306]: «Je vous remercie humblement de ce qu’il vous a pleu avoir soing de moy, durant ma blessure, et comme je suis assuré que vous louerez Dieu avec moy de la guérison que, j’espère, il m’envoyera bientost; mais je vous en ay bien voulu escrire ce mot par les présentes: c’est que, comme tous les médecins et chirurgiens m’assurent, et comme je le sens aussy en moy mesme, Dieu m’a mis non seulement hors de ce danger, mais moyennant son ayde et l’apparence d’une briefve guérison, laquelle j’essayeray d’employer pour vous en rendre service, en ce qu’il vous plaira me commander.»

 

[306] Bibl. nat. mss. Ve Colbert, vol. 29, fº 725.

A peu de jours de là, la guérison étant complète, les états généraux, en corps, allèrent offrir au prince leurs félicitations.

Par ordre du duc d’Anjou, eurent lieu, dans les églises de toutes les villes des services d’actions de grâces.

Guillaume assista à celui qui fut célébré à Anvers, le 2 mai, «au milieu d’une telle affluence de personnes venues pour le voir, et dont plusieurs pleuroient de joie, qu’à peine, à un certain moment, pouvait-on pénétrer dans l’église, ou en sortir[307]».

 

[307] Bor, t. II, p. 316.

Si la reconnaissance du prince envers Dieu était profonde; quelle n’était pas, en même temps, celle de sa pieuse et fidèle compagne! Elle voyait comblé le plus cher de ses voeux, par le rétablissement de son mari; et, heureuse d’avoir pu accomplir, dans sa plénitude, vis-à-vis de lui, une tâche sacrée, elle acceptait avec une entière soumission l’austère dispensation sous laquelle désormais elle devait s’incliner. Les angoisses, les veilles, les fatigues de tout genre avaient, depuis le 18 mars, épuisé ses forces physiques, et un mal irrémédiable devait, en peu de jours, tarir chez elle les sources de la vie: elle allait mourir, et le savait.

Elle envisagea en chrétienne la mort qui, sur cette terre, allait la séparer de tous ceux qu’elle chérissait; et ce fut, en priant pour eux, en les bénissant, que, confiante en un revoir éternel, elle exhala son dernier soupir.

Quel moment solennel pour tous ceux qui l’entouraient, que celui où elle remit, en paix, son âme entre les mains de Dieu! Que de larmes, mais aussi quelle puissance de relèvement et d’espérance dans ces admirables paroles: «Toute mort des biens-aimés de l’Éternel est précieuse devant ses yeux[308].»—«Bienheureux sont dès à présent ceux qui meurent au Seigneur, car ils se reposent de leurs travaux et leurs oeuvres les suivent[309].»

 

[308] Ps. CXVI, 15.

 

[309] Apocal. XIV, 13.

L’histoire ne fournit aucuns détails sur la durée de la maladie à laquelle la princesse succomba, ni sur ses derniers entretiens, soit avec son mari, soit avec ses enfants, soit avec Mme de Mornay, qui l’assista, à l’heure suprême[310] ni sur les recommandations qu’elle put faire entendre, dans l’intérêt de ceux qu’elle aimait. L’intuition de quiconque peut aujourd’hui se faire une juste idée du caractère et des généreux sentiments de cette femme éminente suppléera aisément ici au silence de l’histoire.

 

[310] «La maladie de la princesse fut une pleurésie procédée des

sang-melleures qu’elle avoit eues pendant son mal, passant, à

tout moment d’espérance en crainte, et au rebours. Elle mourut

fort chrétiennement, et l’assista ma femme, jusques à la mort.»

(Note de Mornay sur l’Hist. univ., de de Thou, t. VI, p. 182.)

Ce fut le 5 mai 1582, vers quatre heures du matin, que Dieu rappela à lui sa fidèle servante[311].

 

[311] Le même jour, les états généraux prirent la résolution

suivante: «Étant décédée de ce monde la sérénissime princesse

d’Orange, madame Charlotte de Bourbon, il est résolu que, pour

s’associer au deuil du prince, des membres de l’Assemblée se

transporteront vers Son Excellence, après midy.» (Archives

générales du royaume de Hollande. Rec. des pr.-v. des

Provinces-Unies, à la date du 5 mai 1582.)

Les obsèques de la princesse furent célébrées à Anvers avec une solennité exceptionnelle[312].

 

[312] Bor, t. II, p. 316.—Meteren, Hist. des Pays-Bas, tr. fr.

La Haye, 1618, in-fº p. 215.—_Antverpin Christo nascens et

crescens_, par J. C. Diercxsens, t. III, Antverp., 1760:

«Carolina Borbonia sepulta est, 9 mensis maï, solenni pompa, in

cathedrali, in vacello Circumcisionis, concitantibus nobilibus,

statis generalibus, consiliariis, senatu, colonellis, capitaneis,

etc., etc., ad duo millia; non aderat Orangius, tanquam non plane

restitutus.»

«Si la douleur causée par sa mort pouvoit être capable de recevoir quelque allégement, ce fut qu’on la voyoit comme partagée par un grand nombre, et que chacun y prenoit part. Non seulement tout Anvers étoit tendu de deuil, mais aussi les yeux et la face de tous les habitans de cette superbe ville y rendoient des preuves sincères d’une véritable douleur. Ce qu’on peut contribuer d’honneur et de pompe pour un appareil funèbre y fut contribué; et le corps où une si belle âme avoit habité fut conduit par tous les ordres du pays, en une foule indicible, en ce superbe vaisseau que le vulgaire appelle la grande église, et fut mis, avec les regrets d’un grand peuple, en la chapelle de la Circoncision[313].»

 

[313] Mém. sur la vie de Louise-Julienne de Nassau, Leyden,

1625, p. 18.—Il n’existe aujourd’hui aucune trace de la

sépulture de Charlotte de Bourbon dans la grande église

d’Anvers, en d’autres termes, dans la cathédrale. Aucune mention

n’en est même faite dans un volumineux ouvrage dont le tome Ier

(Anvers, 1856, gr. in-4º) est intitulé: «Inscriptions funéraires

et monumentales de la province d’Anvers.»—Arrondissement

d’Anvers.—Église cathédrale.»—Voir les explications dans

lesquelles a cru devoir entrer, sur ce point, l’auteur de

l’ouvrage suivant: «Annales antverpienses, ab urba condita ad

annum 1700, collecti ex ipsius civitatis monumentis, etc., etc.,

auctore Daniele Papebrochio S. I. Antverpiæ, 1847, p. 67, 68.»

La mort de Charlotte de Bourbon plongea dans le deuil tous ceux qui, au sein des Pays-Bas, de même qu’en France et ailleurs, l’aimaient et l’honoraient.

La douleur de Guillaume fut profonde; car, que n’avait pas été constamment, pour lui, son incomparable compagne?

«Monsieur, écrivit-il au prince de Condé[314], encore que j’aie senti de plus près la perte que j’ai faite de ma femme, pour plusieurs raisons, si est-ce que je ne laisse de cognoistre que plusieurs gens de bien y ont perdu avecq moy, par la grande amytié et affection qu’elle a portée à tous ceux qui ont aimé Dieu. Et quant à vous, monsieur, je vous puis assurer que vous y avez perdu une bonne parente et amie, qui vous honoroit et aimoit autant que prince de la chrestienté. J’espère que vous ne lairrez, pour cette affliction qu’il a plû à Dieu m’envoyer, de continuer, en mon endroict et de mes petits enfans, la mesme bonne volonté qu’il vous a pleu nous porter par cy-devant.»

 

[314] Lettre du 28 mai 1582 (Bibl. nat., mss. Ve Colbert, vol.

29, fº 727).

Ces petits enfants, en perdant une mère telle que la leur, étaient bien à plaindre: leur aïeul maternel le sentit, pour sa part, et la lettre suivante ne prouve pas seulement la sympathie qu’il éprouvait pour eux; elle constitue surtout un hommage rendu aux sentiments élevés de la fille qui, si longtemps méconnue par lui, avait enfin gagné son coeur.

Trois mois avant de descendre, à son tour, au tombeau[315], le duc de Montpensier écrivit à sa filleule, Louise-Julienne de Nassau[316]:

«Ma petite-fille, je plains beaucoup vous et vos petites soeurs, pour la perte que vous avez faicte en feu ma fille, vostre bonne mère, que j’eusse bien désiré qu’il eut pleu à Dieu vous conserver plus longuement, pour achever de vous rendre bien saiges et bonnes filles, comme j’ay entendu elle avoit bien commencé, en vous principalement, qui pouvez croire que, si vous suivez les vertus et bonnes moeurs dont elle estoit douée, obéissant bien à vostre père, je ne vous oublieray jamais, ny voz soeurs pareillement, et supplie Nostre Seigneur, ma petite-fille, de vous en faire à toutes la grâce et de vous conserver en la sienne.

 

»De Champigny, ce 16e jour de juing 1582.

 

»Vostre bien bon grand-père,

 

»Loys de Bourbon[317]»

 

[315] «En ce mois de septembre 1582, messire Loys de Bourbon, duc

de Montpensier, mourut, en sa maison de Champigny.» (_J. de P. de

L’Estoile_, nouvelle édit., t. II, p. 69).—De L’Estoile dit

encore dans son journal (t. II. p. 69).—«En ce moys de may 1582

mourut, à Anvers, dame Charlotte de Bourbon, fort regrettée pour

ses vertus et, entre autres, pour la charité miséricordieuse

qu’elle exerçoit à l’endroit de toutes sortes de personnes

affligées et oppressées.»

 

[316] Archives de M. le duc de La Trémoille.

 

[317] Une lettre, qu’à la même époque, Louise-Julienne de Nassau

reçut de la duchesse de Montpensier, était ainsi conçue: «Ma

fille, je n’ay peu qu’avec beaucoup de regret entendre les

nouvelles du désceds de feu madame la princesse, vostre mère,

tant pour la grande perte que je sçay que vous et mes

petites-filles, vos soeurs, ont faicte en cela, que pour l’amytié

que, je sçay, elle me faisait ce bien de me porter; vous

suppliant, ma fille, de m’aymer aussy, et croire que je prendray

bien grand plaisir de m’emploïer pour vous servir toutes, en ce

que j’en auray de moïens, et vous tenir, au reste, aux bonnes

grâces de monsieur vostre grand-père; ce que je feray tousjours

de pareille affection et bonne volonté que, pour fin de lettre,

je supplie Nostre Seigneur, vous donner, ma fille, en bonne

santé, longue et heureuse vye.—De Champigny, ce 9e jour de juin