Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange
Chapitre 15
Le généreux langage des ambassadeurs polonais se perdit dans le bruit des pompes et des fêtes par lesquelles seules la cour de France prétendait honorer leur présence; aucun droit ne fut fait à leurs légitimes demandes[63], et une grande iniquité de plus vint ainsi s’ajouter à tant d’autres déjà commises.
[63] «Le roi, dit de Thou (Hist. univ., t. V, p. 6), éluda
leurs demandes sous prétexte qu’elles n’intéressoient en rien la
Pologne.»
L’électeur palatin, qui très probablement avait invité les ambassadeurs polonais à intercéder en faveur de Charlotte de Bourbon, donna-t-il à celle-ci, après l’échec de la démarche tentée par ces ambassadeurs vis-à-vis de Charles IX, le conseil de s’adresser directement à la reine mère? Il est permis de supposer que oui, quand on voit la jeune princesse, trop réservée pour se décider seule à entrer en rapports avec l’autorité souveraine, entretenir d’une affaire qui la concernait personnellement Catherine de Médicis, dans une correspondance que semble clore la lettre suivante[64]:
«Madame, d’aultant que l’estat de mon affaire dépend seulement de vostre grâce, j’ay prins, encores à ceste fois, la hardiesse de supplier très humblement Vostre Majesté d’en user envers moy, à qui vous laisserez un perpétuel devoir de prier Dieu qu’il vous conserve vostre santé, madame, en très heureuse et très longue vie. De Heidelberg, ce 8 novembre 1573.
»Vostre très humble et très obéissante subjecte et servante,
»CHARLOTTE DE BOURBON.»
[64] Bibl. nat., mss., f. Colbert, Ve vol. 397, fº 947.
Il y a lieu de croire que l’affaire dont il s’agissait dans cette lettre concernait la situation de la princesse vis-à-vis de son père.
Quoi qu’il en soit, rien ne changea encore dans les dispositions du duc à l’égard de Charlotte. Il persista à refuser de l’assister, à Heydelberg, et de recevoir d’elle la moindre communication. Son obstination demeurait telle, qu’elle ne fut même pas ébranlée par les démarches officieuses que la reine d’Angleterre chargea, à diverses reprises, ses ambassadeurs d’accomplir, en France, dans l’intérêt de la jeune princesse[65].
[65] Calendar of state papers, foreign series: 1º The queen to Dr
Valentin Dale, 3 février 1574;—2º Dr Dale to the queen, 19
février 1574;—3º Answer, 8 mars 1574;—4º Instruction to lord
North in special embassy to the French king, 5 octobre 1574.
Sur ces entrefaites, arriva à Heydelberg, dans les derniers jours de l’année 1573, un homme pervers, pour lequel Charlotte de Bourbon éprouvait une répulsion que ne justifiait que trop, à ses yeux, le triple titre d’ennemi personnel de ses cousins, le roi de Navarre et le prince de Condé, d’insolent et vil auteur des infortunes domestiques de ce dernier, et de promoteur du meurtre de Coligny, ainsi que de tant d’autres personnages. Cet être dégradé était le duc d’Anjou, qui, élu roi de Pologne, s’acheminait alors vers Varsovie, en compagnie de plusieurs seigneurs[66], et ne pouvait se dispenser d’aller, avec eux, saluer l’électeur palatin. Une telle obligation lui pesait, car il devait nécessairement se trouver déplacé et mal à l’aise dans le milieu essentiellement honnête, digne et ferme qu’il allait aborder.
[66] Sa suite se composait du duc de Nevers, du duc de Mayenne,
du marquis d’Elbeuf, de Jacques de Silly, comte de Rochefort, du
comte de Chaunes, de Jean Saulx-Tavannes, vicomte de Lagny, de
Louis P. de la Mirandole, de René de Villequier, de Gaspard de
Schomberg, d’Albert de Gondi, maréchal de Retz, de Roger de
Bellegarde, de Belville, de Jacques de Levi de Quélus, de Gordes,
des frères de Balzac d’Entragues, et de plus de six cents autres
Français, tous gentilhommes. Il y avait, en outre, Pomponne de
Bellièvre qui suivait le prince en qualité d’ambassadeur de
France à la cour de Pologne, Gui du Faur de Pibrac, Gilbert de
Noailles et Vincent Lauro, évêque de Mondovi, ministre du pape.
(De Thou, Hist. univ., t. V, p. 21.)
De même que l’électeur et l’électrice, Charlotte de Bourbon se résigna à subir la présence de l’odieux visiteur et de son entourage.
«Frédéric III, rapporte d’Aubigné[67], averti des hôtes qui lui venoient, ne voulut point faire paroistre beaucoup de gens armez, pour bonne considération; et cela fut la première frayeur du roi de Pologne et des siens, qui estimoient les gens de guerre cachez pour leur faire un mauvais tour. Ce vieil prince n’oublia, à sa réception, rien d’honnesteté et aussi peu de sa gravité. Il mena ce roi pourmener dans une galerie de laquelle le premier tableau estoit celui de l’amiral de Coligny, le rideau tiré exprès. A cette vue, le palatin ayant vû changer de couleur son hoste, voilà, dit-il, le portrait du meilleur François qui jamais ait esté[68], et en la mort duquel la France a beaucoup perdu d’honneur et de sûreté; tesmoin les lettres qui furent trouvées en sa cassette, par lesquelles il instruisoit son roi des cautions qui lui estoient nécessaires au traitement des princes les plus proches, et de mesme pour les affaires d’Angleterre. Nous avons receu qu’on fit lire cet escrit à Mgr d’Alençon, vostre frère, et à l’ambassadeur d’Angleterre, en leur demandant: eh bien! étoit-ce là vostre bon ami, comme vous estimiez? on nous a encores dit que leur responce, bien que non concertée, fut pareille et telle: ces lettres ne nous assurent point comment il estoit nostre ami, mais elles monstrent bien qu’il estoit bon François.—Le roi de Pologne dit qu’il n’estoit point coulpable de ce qui s’estoit fait, et couppa court, induisant ceste remonstrance pour un affront.»
[67] Hist. univ., t. II, liv. II, ch. XIV.
[68] Rappelons ici ces belles paroles que, quelques années
auparavant, Frédéric III avait adressées à l’amiral: _«Gratulamur
tibi quod, præ cæteris, posthabitis omnibus iis rebus quas mundus
amat, suscipit et admiratur, totus in propagatione gloriæ Dei
acquiescas; nec dubitamus quin Deus his tuis conatibus felicem et
exoptatum successum sit daturus, quos nos arduis ad Christum
precibus juvare non cessabimus.»_ (Lettre du 23 mai 1561, ap.
Kluckhohn, _Briefe Friederich des frommen, Kurfürsten von der
Pfalz_, 1868, in-8º, t. Ier, p. 179).—L’électeur palatin,
Frédéric III, a rédigé, sur son entrevue à Heydelberg avec le roi
de Pologne, un récit en allemand, qui a été imprimé dans un
recueil intitulé: _Monumenta pietatis et litteraria virorum in re
publica et litteraria illustrium selecta_, Francfort, 1701,
in-4º, et que reproduit le tome IV des oeuvres de Brantôme (édit.
L. Lal.), à l’appendice, p. 412 et suiv.
La sévère leçon que donna ainsi l’électeur était méritée: le royal meurtrier de Coligny s’en vengea, avec sa grossièreté accoutumée, en cherchant à blesser Frédéric III dans son affection pour Charlotte de Bourbon. Voici, en effet, ce que mentionne Michel de La Huguerye[69], qui, à ce moment, se trouvait à Heydelberg:
«Une chose me feist esmerveiller, que le roy (de Pologne), ayant veu et salué mademoiselle de Bourbon comme les aultres, quand ce fut au partir, il ne luy feist jamais aucun présent, comme il feist à toutes les aultres, bien qu’il veist l’affection dudit sieur électeur envers elle, dont il luy recommanda les affaires; et, s’il se contraignoit en aultre chose, il se pouvoit bien accommoder à la gratifier de quelque peu, pour le respect dudit sieur électeur, qui en fut fort marry et deist depuis que, s’il eust crû cela, il se feust esloigné de Heydelberg, à son passage.»
[69] Mémoires, in-8º, 1877, t. Ier, p. 195, 196.
Quant à la princesse, trop haut placée dans l’estime générale, pour se sentir, un seul instant, atteinte par un mauvais procédé du méprisable roi qu’elle venait d’avoir sous les yeux, elle ne songea qu’à applaudir, avec toute l’énergie de son coeur de chrétienne et de Française, à la leçon qu’il avait reçue de l’électeur, et qu’à remercier ce généreux protecteur de la nouvelle preuve de bonté qu’il lui accordait, en considérant, dans sa paternelle susceptibilité, comme faite à lui-même, l’offense calculée, qui ne s’adressait qu’à elle, et qu’au surplus, ajoutait-elle, il n’y avait qu’à dédaigner.
Après un tel précédent, la princesse ne put que sourire de l’aplomb avec lequel le roi de Pologne, devenu roi de France, fit appel à l’amitié qu’il prétendait exister entre l’électeur et lui, et vouloir resserrer, en écrivant, de Cracovie, le 15 juin 1574[70] à Frédéric III: «Mon cousin, puisqu’il a pleu à Dieu, en disposant du feu roy, mon frère, me faire légitime héritier et successeur de sa couronne, j’espère l’estre aussy de l’amitié dont vous l’avez aymé, et que j’aurai maintenant tout seul ce qui estoit départy entre luy et moy: toutefois, pour ce que je le désire ainsy, et afin qu’elle soit perpétuelle, je vous prie croire que vous pouvez attendre de moy autant de bonne volonté et affection en vostre endroit, que je vous en ay moy-mesme promis, passant par vostre maison.»
[70] Kluckhohn, Briefe Friedrichs des frommen, t. II, p. 694.
Quelques mois après le séjour du roi de Pologne à la cour de Frédéric III, Charlotte de Bourbon eut inopinément la satisfaction d’apprendre que son cousin le prince de Condé, dont la position, depuis près de deux ans, la tenait dans l’anxiété, se trouvait en Alsace, et qu’il se rendrait prochainement à Heydelberg.
Ce fils de Louis Ier de Bourbon et d’Eléonore de Roye avait, en août 1572, au Louvre, fait preuve d’énergie, en réponse à ces trois mots, «messe, mort, ou Bastille,» que Charles IX, dans un accès de fureur, lui avait jetés à la face; et si, plus tard, par une défaillance regrettable, il s’était prêté, pour la forme, à conférer avec l’apostat Sureau du Rosier; s’il avait même plié sous la main de ses oppresseurs, jusqu’au point de déserter extérieurement sa foi, ce n’avait été qu’en se réservant, au fond du coeur, le droit de désavouer, un jour, avec éclat, une abjuration que la contrainte seule lui avait imposée. Sans doute, quelque formel que pût être, à cet égard, un désaveu ultérieur, il n’en devait pas moins laisser subsister la tache du coupable pacte de conscience qui l’avait précédé; mais il est juste de reconnaître, à l’honneur de Condé, que, sans prétendre d’ailleurs effacer cette tache indélébile, il aspirait avec ardeur à se relever de sa chute, et comptait, pour y réussir, sur la miséricorde et les directions providentielles de Dieu.
Dans les premiers mois de l’année 1574, Charlotte de Bourbon passa de l’anxiété à l’espérance, lorsqu’elle vit venir enfin, pour ce jeune prince, le jour d’un relèvement digne de lui et du nom qu’il portait.
Les faits, sur ce point, parlaient d’eux-mêmes.
En un an, de 1572 à 1573, les protestants français, qu’on croyait d’abord perdus sans retour, avaient relevé la tête; La Rochelle, Nîmes, Montauban, Sancerre et d’autres villes encore avaient tenu en échec les troupes royales; la cour s’était résignée à certaines concessions inscrites dans le traité dit de La Rochelle, concessions envisagées bientôt comme insuffisantes par les assemblées de Milhau, de Montauban et de Nîmes, qui, en les répudiant, avaient élevé, dans une série d’articles que leurs députés présentèrent au roi, des revendications dont l’étendue et la hardiesse effrayèrent Catherine de Médicis elle-même.
Cette étendue et cette hardiesse étaient parfaitement justifiées par la gravité des circonstances.
Il avait fallu composer avec des adversaires comptant désormais non seulement sur leurs propres forces, mais en outre sur l’appui que leur prêtait le parti des politiques, ayant à sa tête les Montmorency et Cossé. La question d’une pacification avait été vainement agitée: la mauvaise foi et l’insatiable ambition de la reine mère avaient mis obstacle à sa solution, et provoqué, de la part des mécontents, un mouvement dont ils espéraient que le duc d’Alençon, le roi de Navarre et Condé prendraient la direction. Les deux premiers de ces princes ayant échoué, en mars 1574, dans une tentative d’évasion, étaient retenus à la cour, en une sorte de captivité, tandis que les maréchaux de Montmorency et de Cossé demeuraient incarcérés à la Bastille. La formation en Normandie, en Poitou, en Dauphiné et en Languedoc de divers corps d’armée destinés à agir contre les protestants et leurs alliés venait d’être ordonnée, et un nouveau conflit allait s’engager.
Ce fut alors que Condé ayant, en avril, par une fuite que tout légitimait, recouvré sa liberté d’action, rompit avec la cour et se posa résolument, vis-à-vis d’elle, en défenseur des opprimés.
De la Picardie, où il était en tournée, comme gouverneur titulaire de cette province, il réussit à gagner le territoire du duché de Bouillon, fut rencontré, entre Sedan et Mouzon par Duplessis-Mornay, qui l’accompagna jusqu’à deux lieues au delà de Juvigny[71], et finalement il arriva à Strasbourg, avec l’un des Montmorency, Thoré.
[71] Mém. de Mme Duplessis-Mornay, édit. de 1824, t. Ier, p.
80.—_Histoire de la vie de messire Philippe de Mornay_, Leyde,
1647, in-4º, p. 28.
A son arrivée dans cette ville, il fit publiquement, en l’église des Français[72], profession de son retour à la religion réformée, jura d’en soutenir, à l’exemple de son père, les sectateurs contres leurs adversaires, et il informa les églises tant du Languedoc, que d’autres provinces, de l’engagement solennel qu’il venait de contracter.
[72] _«Condoeus proesens nuper publice processus est, in ecclesia
gallica quæ est Argentorati, se gravissime Deum in eo offendisse,
quod post illam parisiensem stragem, metu mortis, ad sacra
pontificia accesserit, et petiit à Deo et ab ecclesia ut id sibi
ignosceretur.» (Huberti Langueti Epist., lib. Ier, p. 19, 24
junii 1574.)_
Préoccupé du soin de réunir les ressources nécessaires à la levée des troupes destinées à composer une armée qui pût, un jour, marcher au secours des réformés français, il rechercha, sous ce rapport, des appuis en Suisse, en Allemagne, et spécialement le concours de l’électeur palatin, auprès duquel il se rendit en mai[73] et en juillet.
[73] Lettre de Guillaume Ier, prince d’Orange, au comte Jean de
Nassau, du 7 mai 1574. (Groen van Prinsterer, _Correspondance de
la maison d’Orange-Nassau_, 1re série, t. IV, p. 385.)—Cette
lettre, dans laquelle Guillaume parle de l’arrivée de Condé à
Heydelberg, contient ce passage remarquable: «Il nous faut avoir
cette assurance que Dieu n’abandonnera jamais les siens; dont
nous voyons maintenant si mémorable exemple, en la France, où,
après si cruel massacre de tant de seigneurs, gentilshommes et
autres personnes de toutes qualitez, sexe et aage, et que chacun
se proposoit la fin et une entière extirpation de tous ceux de la
religion, et de la religion mesme, nous voyons ce néantmoins
qu’ils ont de rechef la teste eslevée plus que jamais.»
L’accueil qu’à Heydelberg Charlotte de Bourbon fit à son cousin fut naturellement des plus expansifs. On se représente aisément la joie qu’elle éprouva à nouer avec Henri de Bourbon des entretiens dont la franche intimité atténua momentanément, pour elle comme pour lui, les rigueurs de l’expatriation.
Condé dut bientôt quitter le Palatinat, revenir à Strasbourg et de là aller se fixer, pour plusieurs mois, à Bâle, résidence qui, mieux que toute autre, pouvait faciliter ces communications simultanées avec la France, la Suisse, l’Alsace et l’Allemagne.
Du fond de sa retraite d’Heydelberg, Charlotte de Bourbon s’associait, de coeur, à l’existence que menaient, au loin, sa soeur aînée et son beau-frère, aux relations qu’ils soutenaient avec autrui, au bien qu’ils faisaient, à leurs joies, à leurs épreuves, à la sollicitude dont ils entouraient leurs enfants. Les circonstances ne lui ayant pas permis de se fixer à Sedan, comme elle en avait eu le vif désir, en quittant Jouarre, elle cherchait du moins à se rapprocher d’eux, en pensée, à titre de soeur aimante et dévouée.
Elle savait que, surtout depuis 1572, se manifestait, au point de vue de la large hospitalité accordée aux réfugiés français, une véritable similitude entre Heydelberg et Sedan, et que dans cette dernière ville se trouvait une jeune femme française d’une haute distinction, Mme veuve de Feuquères[74], qui, ayant échappé au massacre de la Saint-Barthélemy, était, ainsi qu’elle se plaisait à le dire[75], «receue avec beaucoup d’honneur et d’amytié par M. le duc et Mme la duchesse de Bouillon.» La princesse savait, de plus, qu’à Sedan se trouvait également un jeune Français singulièrement recommandable par la noblesse de ses sentimens et par la rare maturité de son caractère, Philippe de Mornay, seigneur du Plessis, Marly, etc., etc., investi de la confiance du duc et de la duchesse, dont il avait conquis l’affection[76]; qu’il soutenait d’excellents rapports, avec nombre de personnes notables de la ville et du dehors; «qu’il étoit aussi visité journellement de plusieurs ministres et autres gens de lettres; et qu’il ne se passoit affaires, tant pour les troubles de France et la cause de la religion, que pour l’estat particulier de M. de Bouillon, qui ne luy feust communiqué[77].»
[74] Charlotte Arbaleste de La Borde, veuve de Jean de Pas,
seigneur de Feuquères. Elle était en 1572, âgée de vingt-deux
ans.
[75] Mém. de Mme de Mornay, édit. de 1824, t. Ier, p. 71.
[76] Philippe de Mornay, en 1572, était âgé de vingt-trois ans.
[77] Mém. de Mme de Mornay, édit. de 1824, t. Ier, p. 82.
Charlotte de Bourbon, connaissant les liens étroits qui attachaient à sa soeur et à son beau-frère Mme de Feuquères et Philippe de Mornay, se félicitait de leur présence à Sedan, et se reposait sur eux du soin de continuer à assister de leur affection et de leur dévouement ces deux membres de sa famille qui lui étaient particulièrement chers.
Vers la fin de l’année 1574, elle eut la douleur de voir brisé pour toujours le bonheur domestique de sa soeur, par la mort du duc de Bouillon[78].
[78] Henri-Robert, duc de Bouillon, mourut le 2 décembre 1574. Il
eut pour successeur Guillaume-Robert, son fils aîné, âgé de douze
ans.
Un fait qui précéda de bien peu les derniers moments de ce prince, demeurera dans l’histoire comme un titre d’honneur indissolublement attaché à sa mémoire, ainsi qu’à celle de sa fidèle et courageuse compagne. Voici ce fait, tel que Mme de Feuquères le consigna dans ses Mémoires[79], alors qu’elle était devenue Mme de Mornay:
«Tout cest hyver M. de Bouillon ne feit que languir et traisner; et estoit tout commun qu’il ne pouvoit reschapper, et qu’il avoit esté empoisonné au siège de La Rochelle. Cependant Mme de Bouillon, sa mère, l’estoit venu voir, et craignoit-on fort que, survenant la mort de M. de Bouillon, son filz, elle se saisist du chasteau de Sedan, attendu mesmes que plusieurs avoient mauvaise opinion du sieur des Avelles, qui en estoit gouverneur. L’église de Sedan estoit belle par le nombre des réfugiés. M. Duplessis (Ph. de Mornay), qui en prévoyoit avec beaucoup de gens la dissipation, après avoir tenté plusieurs et divers moyens, s’avisa d’en communiquer avec le sieur de Verdavayne, mon hoste, médecin de mondit seigneur de Bouillon, homme fort religieux et zélé. Ilz prinrent résolutions que le sieur de Verdavayne déclareroit à Mme de Bouillon, sa femme, qui estoit lors en couche, l’extrême maladie de M. de Bouillon, son mary, et le danger qu’il y avoit, en cas qu’il pleust à Dieu de l’appeler, que madame sa belle-mère, qui estoit fort contraire à la religion[80], par le moyen du sieur des Avelles, ne se saisist de la place, pour en faire selon la volonté du roy[81].—Elle, après l’avoir ouy, toute affligée qu’elle estoit, se délibéra d’en escrire à M. de Bouillon qui estoit en une autre chambre, lequel, après avoir veu sa lettre, la voulant voir pour en communiquer avec elle, elle se feit doncq porter en sa chambre, et après résolution prise entr’eux, fut reportée en son lict.—Le lendemain M. de Bouillon envoyé quérir ses plus confidens, particulièrement fait prier M. Duplessis de s’y trouver, et avec eux esclarcit les moyens d’effectuer sadicte résolution; puis appelle tous ceux de son conseil et les principaux de sa maison, et leur déclare que, pour certaines causes, M. des Avelles ne pouvoit plus exercer sa charge, et pour ce, sur-l’heure mesme, luy ayant demandé les clefz, les mit ès mains de MM. Duplessis, de La Laube, d’Espan, d’Arson, et de La Marcillière, conseiller au grand conseil, pour, appelés les officiers et gardes du chasteau, leur déclarer l’intention dudict seigneur duc de Bouillon, et les remettre ès mains dudict sieur de la Lande, lieutenant de sa compagnie.—Ainsi, ceste place forte fut asseurée, et le sieur des Avelles s’en partit dans vingt-quatre heures; et, deux jours après, mourut M. de Bouillon fort chrestiennement, remettant madame sa femme, messieurs ses enfans, et son estat soubs la conduite de Dieu; et y demeurasmes, nonobstant sa mort, non moins paisiblement que auparavant.»
[79] Mém. de Mme de Mornay, édit. de 1824, t. Ier, p. 84,
85.—Voir aussi l’_Histoire de la vie de messire Philippe de
Mornay_, Leyde, in-4º.
[80] Elle était fille de Diane de Poitiers, et avait hérité de la
haine de celle-ci contre les protestants, ainsi que de l’âpre
cupidité qui la poussait à s’enrichir de leurs dépouilles.
[81] On voit par là que Mme de Bouillon mère était de la même
école que le duc de Montpensier, et qu’elle n’avait pas plus de
ménagements pour son fils, que Louis de Bourbon II n’en avait
pour sa fille aînée; car, si la duchesse de Bouillon était
exposée aux obsessions tenaces de son père, en matière
religieuse, le duc de Bouillon, de son côté, avait à redouter et
à déjouer les coupables manoeuvres de sa mère, hostile à la
religion réformée qu’il professait, et, par voie de conséquence,
aux droits dont il était investi, dans l’étendue de son duché.
Plus Charlotte de Bourbon était attachée à la duchesse, sa soeur, plus elle souffrait de la voir, jeune encore, vouée au veuvage, sans rencontrer dans la famille de son mari, pour elle et ses enfants, l’appui et la sympathie que sa position et la leur commandaient. Aussi, éprouva-t-elle un allègement à ses préoccupations fraternelles, en acquérant la conviction que la duchesse pouvait compter du moins sur le concours de l’électeur palatin, auquel le duc de Bouillon avait confié, ainsi qu’au duc de Clèves, l’exécution de ses dernière volontés, et sur le dévouement à toute épreuve de Mme de Feuquères et de Philippe de Mornay.
Avec l’année 1575 allait s’ouvrir, pour Charlotte de Bourbon, la phase la plus solennelle de sa vie, que feront connaître les développements qui vont suivre.
CHAPITRE III
Impression produite par Charlotte de Bourbon sur Guillaume de
Nassau.—Résumé de la vie de ce prince jusqu’à la fin de
l’année 1574.—Il demande la main de Charlotte de Bourbon.
Mission de Marnix de Sainte-Aldegonde à cet égard.—Réponse
de Charlotte.—La demande du prince est définitivement
accueillie.—Lettre de Zuliger à ce sujet.—Le prince, ne
pouvant s’absenter des Pays-Bas, confie à Marnix de
Sainte-Aldegonde le soin de se rendre à Heydelberg et de s’y
tenir à la disposition de Charlotte de Bourbon pour
l’accompagner dans le voyage qu’elle doit entreprendre.—La
jeune princesse se dirige, avec Marnix de Sainte-Aldegonde,
vers Embden, où l’attendent des vaisseaux de guerre destinés
à protéger son trajet par mer jusqu’à l’une des côtes des
Provinces-Unies.—Résolutions des états de Hollande à
l’occasion de la prochaine arrivée de Charlotte de
Bourbon.—La princesse arrive à La Brielle, où son mariage
avec Guillaume de Nassau est célébré le 12 juin 1575.—Les
nouveaux époux se rendent de La Brielle à
Dordrecht.—Chaleureux accueil qu’ils reçoivent dans ces deux
villes.—Chant composé en leur honneur.
Femme d’élite, au noble sens de ce mot, Charlotte de Bourbon alliait à une foi vivante le double apanage de la supériorité du coeur et de celle de l’esprit. La dignité personnelle rehaussait, en elle, le charme d’une beauté morale et physique[82], qui se reflétait dans la grâce de son langage et l’affabilité de ses manières. Aimante et douce, avant tout; d’autant plus compatissante, qu’elle avait profondément souffert; énergique et fidèle dans l’expansion de son dévouement à la cause des faibles et des infortunés de tout genre; associant à la générosité de sentiments la justesse et l’élévation d’idées, à la fermeté de convictions la rectitude d’actions et de paroles; sympathique enfin à tout ce qui était juste, salutaire et grand, elle exerçait sur quiconque avait accès auprès d’elle l’irrésistible ascendant par lequel se caractérise, dans la délicate sérénité d’une âme chrétienne, l’empire de la véritable bonté.
[82] De Thou (Hist. univ., t. V, p. 166) dit en parlant de
Charlotte de Bourbon: «C’estoit une princesse d’une grande beauté
et de beaucoup d’esprit.»—Un autre écrivain dit: «Si le visage
de cette princesse avoit de la sérénité et de la majesté, tout
ensemble et des grâces non communes, son esprit avoit encore plus
de beauté, et ses vertus, des attraits indicibles. (_Mémoires sur
la vie et la mort de la sérenissime princesse Louyse-Julianne,
Electrice palatine_, Leyde, 1625, 1 vol. in-4º.)
Aussi, de quels voeux sincères n’était-elle pas l’objet, à Sedan, à Heydelberg et ailleurs, de la part de toute âme qui, unie à la sienne par les liens de l’amitié ou de la gratitude, se préoccupait du soin de son bonheur! On ne se bornait pas à désirer que, affranchie désormais d’une situation isolée et dépendante, elle occupât, dans les hautes régions de la société, le rang dont, à tous égards, elle était digne; on aspirait surtout à voir son coeur aimant et dévoué s’épanouir dans les saintes affections de la famille, à un foyer domestique dont elle serait l’honneur et l’égide.
Nul, dans le secret de ses émotions et de ses pensées, sous le poids d’une existence douloureusement solitaire, n’aspirait avec plus d’ardeur au changement de situation de la jeune princesse, qu’un homme éminent, dont elle avait naguères, à Heydelberg même, fortement impressionné le généreux coeur par l’attrait de ses vertus et de ses rares qualités, aussi bien que par la grandeur de son infortune et par la dignité avec laquelle elle la supportait. Cet homme était Guillaume de Nassau, prince d’Orange, l’illustre fondateur de la république des provinces unies des Pays-Bas[83].
[83] Durant les premiers mois de l’année 1572, Guillaume de
Nassau séjourna en Allemagne, et tout particulièrement à
Dillembourg, ainsi que le prouvent plusieurs de ses lettres
datées de cette ville, il s’occupait d’organiser une armée, à la
tête de laquelle il marcherait au secours de son frère Louis, qui
se trouvait alors aux prises, dans le Hainaut, avec les forces
espagnoles. Voulant, au sujet de l’expédition qu’il préparait, se
concerter avec l’électeur palatin, il se rendit à Heydelberg, et
ce fut très probablement alors qu’à la cour de ce prince il vit
Charlotte de Bourbon. M. Groen van Prinsterer (_Corresp. de la
maison d’Orange-Nassau_, Ire série, t. V, p. 113) se rapproche de
notre opinion, sur ce point. Il en est de même de J. Van der Aa,
dans l’ouvrage intitulé: _Biographisch Woordenboek der
Nederlanden_, 1858, in-fº, Derde Deele, V. Charlotte de Bourbon.
Quelle avait été la vie, soit privée, soit publique de ce prince, jusqu’à la fin de l’année 1574, et dans quelles circonstances nourrissait-il le désir d’unir son sort à celui de Charlotte de Bourbon? c’est ce qu’il importe de préciser, au moins sommairement.
Fils de Guillaume le Riche et de Julie de Stolberg, femme d’une profonde piété, Guillaume Ier, de Nassau, dit le Taciturne naquit, en 1533, au château de Dillembourg.
Il tenait de son père, à titre héréditaire, des domaines situés dans les Pays-Bas, et de René de Nassau, son cousin, la principauté d’Orange enclavée dans le territoire de la France.
Élevé à Bruxelles et attaché comme page à la personne de Charles-Quint, il sut si bien, grâce à une rare pénétration d’esprit et à une grande droiture de caractère, se concilier la faveur et l’affection de ce monarque, que, dès l’âge de quinze ans, il devint en quelque sorte son confident.
A dix-huit ans, il épousa la plus riche héritière des Pays-Bas, Anne d’Egmont, fille de Maximilien, comte de Buren.
A vingt et un ans, il fut appelé par l’empereur, en l’absence du duc de Savoie, au commandement en chef de l’armée qui occupait alors la frontière de France.
Quand se tint, à Bruxelles, en 1555, la séance solennelle de l’abdication, ce fut en s’appuyant sur l’épaule de Guillaume de Nassau, que Charles-Quint se présenta à l’assemblée qu’il avait convoquée.
Le jeune favori fut chargé de remettre à Ferdinand la couronne impériale.
En 1558, Anne d’Egmont mourut, laissant deux enfants, Philippe-Guillaume et Marie, issus de son union avec le jeune prince.
Après avoir pris une large part aux opérations militaires dont la Picardie fut le théâtre en 1557 et 1558, et aux négociations qui aboutirent, en 1559, au traité de paix du Cateau-Cambrésis, Guillaume de Nassau vint en France avec le duc d’Albe.
A la mission que ce duc devait accomplir auprès de la jeune princesse accordée en mariage à Philippe II, s’ajoutait une mission secrète, celle de se concerter avec Henri II, sur les moyens à employer pour procéder en France, parallèlement à la marche qui serait suivie en Espagne et dans les Pays-Bas, à l’extermination des protestants. Satisfait des entretiens qu’il avait eus avec le duc d’Albe, Henri II en fit part à Guillaume de Nassau, qui, encore dépourvu de convictions religieuses précises, mais du moins ennemi décidé de toute intolérance et de toute persécution, se disait catholique, et ne l’était que de nom[84]. Ému d’indignation, à l’ouïe du langage de Henri, Guillaume toutefois se contint si bien, qu’il dut, en partie, son surnom de Taciturne[85] a l’impertubable sang-froid dont il fit preuve en cette circonstance, au sujet de laquelle il a écrit[86]: «Je confesse que je fus lors tellement esmeu de pitié et compassion envers tant de gens de bien qui estoient vouez à l’occision, que dès lors j’entrepris, à bon escient, d’aider à faire chasser cette vermine d’Espaignols hors de ces païs.» Ce fut ainsi que la vocation du Taciturne comme futur fondateur de l’indépendance des provinces unies des Pays-Bas, et comme promoteur de la liberté religieuse au sein de ces provinces, se décida soudainement, en France, aux côtés et à l’insu du royal oppresseur des chrétiens évangéliques.
[84] «Quant à ceux qui avoient la cognoissance de la religion, je
confesse que je ne les ai jamais haïs, car, puisque, dès le
berceau, j’y avois été nourri, monsieur mon père y avoit vécu, y
estoit mort, ayant chassé de ses seigneuries les abus de
l’Eglise, qui est-ce qui trouvera estrange si ceste doctrine
estoit tellement engravée en mon coeur et y avoit jecté telles
racines, qu’en son temps elle est venue à apporter ses fruicts?
Car combien, pour avoir esté, si longues années, nourri en la
chambre de l’empereur, et estant en âge de porter les armes, que
je me trouvai aussitôt enveloppé de grandes charges ès armées,
pour ces raisons, dis-je, et veu le peu de bonne nourriture,
quant à la religion, que nous avions, j’avois lors plus à la
teste les armes, la chasse et autres exercices de jeunes
seigneurs, que non pas ce qui estoit de mon salut: toutefois,
j’ai grande occasion de remercier Dieu, qui n’a pas permis ceste
sainte semence s’étouffer, qu’il avoit semée luy-mesme en moy; et
dis dadvantage, que jamais ne m’ont plû ces cruelles exécutions
de feux, de glaive, de submersions, qui estoient pour lors trop
ordinaires à l’endroit de ceux de la religion.» (_Apologie de
Guillaume de Nassau, prince d’Orange, contre l’édict de
proscription publié en 1580 par Philippe II, roi d’Espagne_,
Bruxelles et Leipzig, 1 vol. in-8º, p. 87, 88.)
[85] Loin d’être taciturne, il se montrait au contraire si bien
doué d’expansion et d’affabilité, qu’on a dit de lui: «C’étoit un
personnage d’une merveilleuse vivacité d’esprit…. jamais parole
indiscrète ou arrogante ne sortait de sa bouche par colère, ni
autrement; mesmes si aulcuns de ses domestiques luy faisoient
faulte, il se contentoit de les admonester gracieusement, sans
user de menaces ou propos injurieux; il avoit la parole douce et
agréable, avec laquelle il faisoit ploïer les aultres seigneurs
de la court, ainsy que bon luy sembloit; aimé et bien voulu sur
tous aultres, pour une gracieuse façon de faire, qu’il avoit, de
saluer, caresser, et arraisonner familièrement tout le monde.»
(_Mémoires de Pontus Payen_, Bruxelles, Leipzig et Gand, 1861,
in-8º, t. Ier, p. 42).—On lit dans un récit manuscrit, intitulé:
Troubles des Pays-Bas (Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 24.179):
«Quand Guillaume de Nassau parloit, sa conversation étoit
séduisante; son silence même étoit éloquent; on pouvoit lui
appliquer le proverbe italien: _Tacendo parla, parlando
incanta._»
[86] Apologie précitée, p. 88.
Revenu à Bruxelles, Guillaume fut douloureusement affecté par la mort de son père[87].
[87] Il existe une touchante lettre de lui sur ce grave sujet
(Groen van Prinsterer, Corresp., 1re série, t. Ier, p. 47.
Lettre du 15 octobre 1559, datée de Bruxelles). On y rencontre
l’expression des louables sentiments qui l’animaient comme fils
et comme frère, et auxquels il demeura fidèle.
Sous l’influence de l’émotion que lui avait récemment causée le langage du roi de France, il souleva, dans les Pays-Bas, une vive opposition à la présence des troupes espagnoles; et, sans partager encore les convictions religieuses des protestants, il se prit cependant de compassion pour eux, et résolut de les soustraire aux persécutions. Il y réussit maintes fois, notamment lorsque, chargé, en qualité de stathouder de Hollande, de Zélande et d’Utrecht, de faire châtier et périr une foule d’innocents, il leur ménagea des moyens d’évasion; croyant en cela «qu’il valoit mieux obéir à Dieu qu’aux hommes[88]».
[88] Apologie précitée, p. 109.
Des circonstances politiques auxquelles se subordonnait, malheureusement pour lui, le soin de ses intérêts privés, l’amenèrent à contracter, en 1561, une nouvelle alliance avec Anne de Saxe, fille du célèbre électeur Maurice, mort depuis quelques années. De cette union naquirent un fils, Maurice, et deux filles, Anne et Émilie.
La marche des événemens ayant, d’année en année, aggravé la situation générale des Pays-Bas, Guillaume de Nassau provoqua, avec d’autres seigneurs, le renvoi du cardinal Granvelle, comme troublant ces pays par sa désastreuse administration.
On vit alors le prince se consumer en de longs efforts dans une lutte engagée contre la politique persécutrice de Philippe II, et s’attacher à apaiser la fermentation des esprits justement indignés.
Quand, pour opprimer les populations et les livrer en proie aux horreurs de l’inquisition, le duc d’Albe se dirigea vers les Pays-Bas, à la tête d’une armée, Guillaume écrivit à Philippe qu’il se démettait de toutes ses charges et se retirait dans le comté de Nassau.
Sommé de comparaître devant le conseil des troubles, surnommé le conseil de sang, il répondit par un refus formel de se soumettre à cette juridiction monstrueuse, qui aussitôt fulmina contre lui une condamnation, et il proclama hautement que les Espagnols voulaient, à force d’excès, pousser les Pays-Bas à la révolte, afin de les décimer par une répression sanguinaire.
En concours avec le conseil de sang agissait le saint-office qui, aux termes d’une sentence du 16 février 1568, confirmée par décision royale du 26 du même mois, condamna à mort tous les habitans des Pays-Bas, à titre d’hérétiques[89]. La cruauté se confondait ainsi, chez les persécuteurs, avec le délire.
[89] J.-F. Lepetit, _la Grande chronique de Hollande, Zélande,
etc._, in-fº, t. II, p. 174, 175, 176.
Le jeune comte de Buren, fils aîné de Guillaume, fut arraché à l’université de Louvain et entraîné en Espagne.
Atteint ainsi comme père, proscrit, dépouillé de ses biens par voie de confiscation, mis hors la loi, mais fort de sa conscience, de son patriotisme et de sa sympathie pour la cause de la réforme, dont il faisait désormais sa propre cause, Guillaume s’érigea résolument, contre la tyrannie, en défenseur des droits de la nation et des sectateurs de la religion réformée, à laquelle il déclarait expressément adhérer.
Ce fut là plus qu’un pas décisif dans sa carrière: ce fut un acte d’une immense portée; car la foi chrétienne, en s’emparant alors de son âme, lui imprima une direction suprême et le doua d’une indomptable énergie dans l’accomplissement des devoirs ardus qui s’imposaient à lui.
Bientôt il leva, à ses frais, une armée en Allemagne, et la fit entrer en Frise sous le commandement de son frère, Louis de Nassau, qui, quels que fussent ses valeureux efforts, essuya une défaite.
Sans se laisser décourager par cet insuccès, Guillaume leva, toujours à ses frais, une autre armée, à la tête de laquelle il entra dans le Brabant, mais sans réussir à attirer le duc d’Albe au combat.
Suivi par douze cents hommes qu’il s’était réservés, et accompagné de ses frères Louis et Henri, il se joignit au duc de Deux-Ponts, qui s’avançait en France, au secours des réformés, y prit part à divers combats, et ne se retira momentanément dans le comté de Nassau que pour y préparer, en faveur des Pays-Bas, une nouvelle levée de troupes.
Le conseil que l’amiral de Coligny donna alors à Guillaume d’organiser un armement maritime fut éminemment utile à ce courageux chef; car, avec l’appui des gueux de mer, plus heureux dans leurs entreprises que ne l’avaient été jusque-là les gueux de terre, il s’assura la possession de la Hollande et de la Zélande, dont les états le reconnurent pour leur gouverneur.
De leur côté, les villes de la Gueldre, d’Overyssel, de la province d’Utrecht, et les plus importantes d’entre celles de la Frise, ne tardèrent pas à se ranger sous l’autorité du prince.
La prolongation de la lutte contre d’implacables ennemis nécessitait, de la part de Guillaume, un redoublement d’énergie.
Vainqueurs en Hainaut, les Espagnols se reportèrent sur les provinces que gouvernait le prince, et se ruèrent successivement sur trois villes, Harlem, Alckmaar et Leyde, à la défense desquelles il dut pourvoir.
Harlem, après une résistance héroïque, tomba au pouvoir des assiégeants. Loin de plier sous le poids de ce douloureux événement, Guillaume écrivit à son frère Louis[90]: «J’avois espéré vous envoyer de meilleures nouvelles; cependant, puisqu’il en a plû autrement au bon Dieu, il faut nous conformer à sa divine volonté. Je prends ce même Dieu à témoin que j’ai fait, suivant mes moyens, tout ce qui étoit possible pour secourir la ville.»
[90] Groen van Prinsterer, Corresp., 1re série, t. IV, p. 175.
Lettre du 22 juillet 1573.
Alkmaar étant, à quelque temps de là, investie, que n’avait pas à redouter Guillaume, en s’efforçant d’en soustraire les habitants aux horreurs d’un siège! Les anxiétés de son lieutenant Dietrich Sonoy, à cet égard, étaient grandes; le prince les dissipa par ces simples paroles[91]: «Puisque malgré nos efforts, il a plû à Dieu de disposer de Harlem selon sa divine volonté, renierons-nous pour cela sa sainte parole? Le bras puissant de l’Éternel est-il raccourci? Son église est-elle détruite? Vous me demandez si j’ai conclu quelque traité avec des rois et de grands potentats: je vous réponds qu’avant de prendre en main la cause des chrétiens opprimés dans les provinces j’étois entré dans une étroite alliance avec le roi des rois, et je suis convaincu qu’il sauvera par son bras tout-puissant ceux qui mettront en lui leur confiance. Le Dieu des armées suscitera des armées afin que nous puissions lutter contre ses ennemis et les nôtres.»
[91] P. Bor, Historie der Nederlandtsche Oorlogen, Seste Boek,
p. 447, 448, 9 Augusti 1573.
Quelle foi que celle du héros chrétien et de tant d’êtres opprimés qui, comme lui, s’attendaient à l’Éternel! Aussi, des prodiges d’abnégation et de courage furent-ils, de même qu’à Harlem accomplis à Alkmaar. Redoutant un désastre final, les Espagnols se virent contraints de lever le siège de cette seconde place.
Bientôt ils entreprirent celui de Leyde.
Guillaume comptait, pour être secondé dans ses combinaisons relatives à la défense de cette ville, sur un corps d’armée que son frère Louis lui amenait d’Allemagne; mais ce corps fut défait à Mookerheyde, dans un combat où Louis et Henri de Nassau perdirent la vie. Déjà un autre frère de Guillaume, le comte Adolphe de Nassau, avait trouvé la mort, en 1558, à la bataille de Heyligerlée.
Frappé au coeur par la mort de ses trois frères, dont l’un surtout, Louis, avait été pour lui constamment un appui précieux, le prince ne se laissa pourtant pas abattre[92] et consacra au secours de Leyde tout ce qui lui restait de force et d’activité.
[92] Il écrivait au comte Jean de Nassau, à propos de la mort de
Louis et de Henri: «Je vous confesse qu’il ne m’eust sçeu venir
chose à plus grand regret; si est-ce que tousjours il nous faut
conformer à la volonté de Dieu et avoir esgard à sa divine
providence, que celui qui a respandu le sang de son fils unique,
pour maintenir son église, ne fera rien que ce qui redondera à
l’avancement de sa gloire et maintenement de son église, oires
qu’il semble au monde chose impossible. Et combien que nous tous
viendrions à mourir, et que tout ce pauvre peuple fust massacré
et chassé, il nous faut toutefois avoir cette asseurance, que
Dieu n’abandonnera jamais les siens, dont voyons maintenant si
mémorable exemple en la France, où après si cruel massacre de
tant de seigneurs, gentilshommes et autres personnes de toutes
qualitez, sexe et âge, et que chacun se proposoit la fin et une
entière extirpation de tous ceux de la religion, et de la
religion mesme, nous voyons ce néantmoins, qu’ils ont derechef la
teste eslevée plus que jamais, se trouvant le roy en plus de
peines et fascheries que oncques auparavant, espérant que le
seigneur Dieu, le bras duquel ne se raccourcit point, usera de sa
puissance et miséricorde envers nous.» (Groen van Prinsterer,
Corresp., 1re série, t. IV, p. 386, 387.)
Une nouvelle épreuve lui était réservée. Écrasé par le fardeau de préoccupations incessantes, il fut saisi d’une violente fièvre qui mit ses jours en danger; toutefois, quelque menaçantes que devinssent, de moment en moment, les étreintes du mal[93], il n’en concentrait pas moins toutes ses pensées sur la délivrance de Leyde, et, malgré l’extrême faiblesse à laquelle il était réduit, continuait à donner toutes les instructions, tous les encouragements qu’il jugeait être nécessaires. Lorsque enfin il eut commencé à se relever de son état de faiblesse, il se porta partout où sa présence et ses directions pouvaient venir en aide aux assiégés. Sous son inspiration, les habitants de Leyde supportèrent avec un admirable courage le poids d’horribles souffrances, auxquelles, sans lui, ils eussent succombé; et sous son inspiration aussi, le valeureux amiral Boisot accomplit, à la tête de ses marins, l’un de ces prodiges de dévouement, de bravoure et d’habileté qui commandent à jamais l’admiration et la reconnaissance. Refoulés loin de Leyde, les Espagnols laissèrent libre l’accès de cette noble cité à Guillaume, qui y fut acclamé comme il méritait de l’être.
[93] Voir Appendice, no 3.
Peu de jours avant celui où il lui fut possible d’entrer à Leyde en libérateur, Guillaume avait écrit au comte Jean de Nassau, son frère[94]: «Je me remetz du tout à Dieu, bien asseuré qu’il ordonnera de moy comme pour mon plus grand bien et salut il sçait estre utile, et ne me surchargera de plus d’afflictions que la débilité et fragilité de cette nature en pourra porter.»
[94] Lettre du 7 septembre 1574 (Groen van Prinsterer,
Corresp., 1re série, t. V, p. 53).
Guillaume se trouvait alors atteint dans sa vie privée par de poignantes afflictions.
En effet, non seulement il souffrait de la captivité de son fils aîné, en Espagne, et de la mort de ses frères à Heyligerlée et à Mookerheyde; mais, de plus, il était navré de l’indigne conduite d’Anne de Saxe, qui, trahissant ses devoirs de femme et de mère, avait, depuis plusieurs années, abandonné et lui et ses enfants, pour se plonger dans un abîme de désordres auxquels il s’était vainement efforcé de l’arracher.
La culpabilité de l’épouse infidèle ressortait à la fois de témoignages accablants et de ses aveux personnels, ainsi que de ceux de son complice; témoignages et aveux que le magistrat compétent avait recueillis[95], et à la vue desquels les représentants les plus considérables de l’autorité ecclésiastique, appelés à se prononcer, avaient déclaré que le prince, dont le mariage avec Anne de Saxe était désormais dissous, se trouvait légalement libre d’en contracter un autre[96].
[95] Voir, sur les divers points ci-dessus indiqués, les
documents recueillis par M. Groen van Prinsterer dans la
Correspondance de la maison d’Orange-Nassau, 1re série, t. III,
p. 326, 354, 367, 369, 387, 391, 394, 397.
[96] Voir Appendice, no 4.
Telle était, à la fin de l’année 1574, la situation de Guillaume, au double point de vue de sa carrière publique et des douloureuses perturbations de son foyer domestique, lorsque le besoin de se créer un nouvel intérieur le porta à demander la main de Charlotte de Bourbon.
La grandeur de ses devoirs d’homme d’État ne lui permettant pas de se rendre à Heydelberg, il y envoya son fidèle ami Marnix de Sainte-Aldegonde, en le chargeant de remettre à la princesse une lettre dans laquelle il lui exprimait le plus cher de ses voeux et l’invitait à croire Sainte-Aldegonde, comme un autre lui-même, dans les franches communications qu’il lui adresserait, afin qu’elle pût apprécier sous toutes ses faces la portée d’une démarche qui impliquait la plus solennelle des questions, celle des bases de la félicité conjugale.
On ne connaît pas la teneur de la lettre dont Sainte-Aldegonde était porteur; mais il est facile de la deviner, en consultant le texte d’un mémoire que Guillaume remit au comte de Hohenloo[97], lorsque, à quelque temps de là, il lui confia une mission confirmative de celle dont Sainte-Aldegonde s’était acquitté à Heydelberg.
[97] Voir Appendice, no 5.
Sincère dans sa recherche, le prince la caractérisait en homme de coeur, aux yeux de la jeune princesse, comme un hommage rendu par lui à l’élévation de ses sentiments, à ses vertus, à l’attrait de ses rares qualités, à l’irrésistible ascendant de son généreux caractère. Il plaçait dès lors en elle une confiance sans réserve.
Quant à lui, sous quel aspect, dans sa virile loyauté, se révélait-il à Charlotte de Bourbon? Il ne pouvait lui offrir ni fortune, puisque la majeure partie de ses biens demeurait affectée, soit à la conservation des droits de ses enfants, soit au service des Provinces-Unies; ni la perspective d’une existence paisible, car elle aurait à affronter les agitations, les labeurs et les périls de la sienne; mais il lui assurait du moins l’inébranlable dévouement d’une âme qui voulait se consacrer à elle, et la stabilité d’une gratitude qu’inspirerait à ses enfants, comme à lui, la tendresse maternelle dont elle les entourerait, en les adoptant. De plus, sympathique appréciateur de sa fidélité aux doctrines évangéliques, il présageait le bien sérieux qu’elle saurait accomplir, en contribuant, par la douce influence de ses conseils et de ses procédés, à resserrer les liens qui unissaient les réformés français à ceux des Provinces-Unies, et la France elle-même à ces provinces.
On ne sait rien des entretiens de Charlotte de Bourbon avec Marnix de Sainte-Aldegonde; mais on connaît du moins la lettre qu’à la suite de ces entretiens elle fit parvenir à Guillaume de Nassau. La voici dans sa gracieuse simplicité[98]:
«A monsieur le prince d’Orange.
»Monsieur, j’ay reçeu la lettre qu’il vous a pleu m’escrire et entendu de ce gentilhomme, présent porteur, l’affaire dont luy avés donné charge de me parler, quy est telle que je n’y puis faire réponce que par le conseil et commandement de monsieur l’Électeur et de madame l’Électrice, auxquels j’ay tout remis; car, me tenant lieu de père et de mère, et recevant de leurs Excellences les mesmes offices et bons traitemens, il est bien raisonnable que je leur rende le debvoir de fille, comme j’y suis obligée. Pour ce qui dépent de ma voullonté, monsieur, il ne sera jamais que je n’estime et honore beaucoup la vostre, avec desir de vous faire service, en ce que Dieu m’en donnera le moïen, lequel je vais supplier vous donner, monsieur, après vous avoir présenté mes bien humbles recommandations à vostre bonne grâce, en santé et prospérité, très heureuse et longue vie.
»Vostre bien humble, à vous faire service.
»CHARLOTTE DE BOURBON.
»à Heydelberg, ce 28 janvier 1575.»
[98] Autographe (archives de M. le duc de La Trémoille).
La délicate réserve dont ces lignes étaient empreintes n’excluait pas, aux yeux de Guillaume, la perspective d’un consentement qui, s’il était obtenu, assurerait son bonheur. Convaincu que la détermination à laquelle Charlotte de Bourbon s’arrêterait ne devait être que le résultat de mûres réflexions, il tint à la laisser s’y livrer à loisir, en demeurant, vis-à-vis d’elle, dans une silencieuse expectative, et à lui prouver, par cela même, combien il respectait la plénitude de sa liberté.
Les sentiments de la jeune princesse étaient à la hauteur de ceux de Guillaume[99]. Elle se sonda devant Dieu, n’aspirant qu’à connaître et qu’à suivre sa volonté. Vint le jour où, obtenant, dans le recueillement de la foi, une réponse à ses instantes prières, elle se sentit paternellement amenée par une direction suprême sur le seuil de la voie qu’elle devait suivre, et qu’aplanissait d’ailleurs, devant elle, l’affectueuse approbation de sa soeur aînée, de ses cousins, le roi de Navarre et le prince de Condé, de l’électeur palatin et de l’électrice. Alors elle accepta avec une confiante sérénité d’âme le rôle sacré de compagne d’un homme de foi et d’abnégation, et la mission touchante de maternelle protectrice de ses enfants. Préoccupations, labeurs, fatigues, périls, elle était prête à tout supporter, à ses côtés; car son coeur la portait à devenir pour lui ce qu’elle fut en effet, «_une aide fidèle, lui faisant du bien, tous les jours de sa vie_[100].»
[99] Certains historiens des Pays-Bas qualifiaient la princesse
de «vray miroir de toute vertu, et de princesse vrayment douée
d’une piété singulière.» (Voir Lepetit, _la Grande chronique de
Hollande, Zélande, etc._, t. II, p. 301.—_Hist. des troubles et
guerres civiles des Pays-Bas_, par T. D. L., 1 vol. in-12, 1582,
p. 358. Ouvrage attribué au prédicateur Ryckwaert d’Ypres.)
[100] Genèse, chap. II, v. 18.—_Proverbes_, chap. XXXI, v. 12.
L’acceptation si vivement désirée par le prince intervint, à la fin du mois de mars 1575, dans des circonstances que Zuliger, l’un des principaux conseillers de l’électeur palatin, fit connaître à Guillaume, en lui expédiant, le dernier jour de ce même mois, la lettre suivante[101]:
«Monseigneur et très illustre prince, le seigneur Mine est revenu de France, portant la mesme résolution du roy de France et de la royne mère, comme Vostre Excellence l’a cognue par l’extrait des lettres dudit de Mine, lequel ay envoyé dernièrement à Vostre Excellence, à sçavoir que le roy ne se veut engager en cest affaire, comme estant contre sa religion; toutesfois que Mademoiselle seroit heureuse de rencontrer une si bonne partie; semblablement a fait la royne mère: et qu’en somme, ils ne trouveront point mauvais ce que Madamoiselle feroit par le conseil du conte palatin, et qu’elle verroit estre son bien, moyennant qu’il ne soit contre le service du roy; toutesfois que cela méritoit bien estre communiqué au duc de Montpensier, son père. Ce nonobstant, il a esté résolu, en présence du conte palatin, du chancelier Ehem et de moy, par Madamoiselle, qu’il ne fust besoing d’attendre le consentement du duc de Montpensier, à cause qu’il ne faut espérer de luy autre responce que du roy, estant de mesme religion, et qu’elle, aïant atteint son parfait âge, ne demande sinon d’obéir au conte palatin en tout ce qu’il luy plairoit de luy conseiller, lequel en cest affaire elle trouve pour père; et qu’ayant le conte palatin trouvé bon et déclaré qu’il ne luy sçauroit desconseiller un parti si honneste et estant de sa religion, Madamoiselle a simplement déclaré en cest affaire d’obéir au conte palatin, et vouloir donner son consentement; ce que le conte palatin m’a commandé de escrire à Vostre Excellence.
[101] Groen van Prinsterer, Correspondance, 1re série, t. V, p.