Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange
Chapitre 1571
»Vostre bien bonne cousine et perpétuelle amye,
»JEHANNE.»
[29] British museum, mss. Harlay, 1.582, fº 367.
Charlotte de Bourbon accueillit avec gratitude les directions et l’affectueux patronage que mentionnait cette lettre.
Depuis sa réception, six mois s’écoulèrent en prudentes combinaisons et démarches, avant que la jeune princesse pût mettre à exécution son projet d’évasion.
Forte de l’appui que lui prêtaient sa soeur et la reine de Navarre, elle accepta, d’accord avec l’une et l’autre, celui d’un homme recommandable, François Daverly, seigneur de Minay, dont le dévouement était à la hauteur des devoirs que lui imposait le rôle de protecteur d’une noble fugitive, pendant le long et difficile trajet qu’elle allait entreprendre.
Ce fut en février 1572 que Charlotte de Bourbon quitta l’abbaye, d’où sortirent, en même temps qu’elle, deux de ses religieuses. Toutes trois étaient accompagnées par François Daverly et par son frère.
On croyait, en voyant l’abbesse de Jouarre et son entourage franchir l’enceinte du cloître, qu’il ne s’agissait que d’une simple visite à rendre à l’abbesse du Paraclet.
En réalité Charlotte de Bourbon s’acheminait vers Sedan, comme vers un lieu de refuge inaccessible à la persécution. Mais, là même, à en juger par certains indices d’hostiles menées, récemment ourdies en France, la persécution pouvait l’atteindre: aussi, presque aussitôt, des conseils inspirés par l’affection et la vigilance d’autrui la détournèrent-ils, à son vif regret et à celui de la duchesse, sa soeur, de son projet de résidence à Sedan, et la décidèrent-ils à se rendre directement à Heydelberg, où il lui était affirmé qu’elle serait en pleine sûreté, auprès de l’électeur Frédéric III et de l’électrice.
Un témoin bien informé[30] nous fournit, sur l’évasion et le voyage de Charlotte de Bourbon, de précieux renseignements. S’adressant, après qu’elle eut cessé de vivre, à l’une des filles issues de son mariage avec un prince duquel il sera bientôt parlé, il dit:
«Quand feue, de très bonne et très louable mémoire, la très illustre princesse, vostre mère, se retira totalement de la superstition et idolâtrie papistique, dont Dieu luy avoit donné bien bonne cognoissance, et qu’elle fuyoit la France comme le climat auquel, lors, tous ceux et celles qui vouloient servir purement à Dieu estoient grièvement persécutez, sans aucune distinction de sexe, d’aage, ni de condition, voire mesmes sans espargner les princes et princesses du sang royal, ce qu’elle estoit, non plus que ceux du commun populaire, je sçay, comme tesmoin oculaire, qu’elle prit la route de Sedan, vers feue, de très heureuse mémoire, la très illustre princesse, duchesse de Bouillon, sa soeur; et ce, d’autant qu’audit lieu, la parole de Dieu estoit purement annoncée, et les sacremens de la religion chrétienne administrés selon leur institution: qui estoit le bien à la participation duquel tendoit et aspiroit le principal désir de son âme. Mais lors elle reçut advis et conseil, fondé sur plusieurs notables considérations, de n’y venir point establir son séjour, ains de passer oultre, si elle vouloit vivre en pleine tranquillité. Comme donc il estoit question de l’adresser à quelque bon port, auquel, autant qu’on en pouvoit juger, elle peust avoir ung assez sûr abry, pour n’estre point agitée de tant d’orages et tempestes qu’elle l’eust peult-estre esté en d’autres, elle fut aussi prudemment que heureusement adressée à ce phoenix des princes de son temps, le très illustre et très puissant Electeur, Frédéric troisième, comte palatin du Rhin, comme à celui qui estant le parangon de toute piété et vertu, recevoit volontiers tous ceux que ces mesmes marques rendoient recommandables.»
[30] Jacques Couet, ministre de la parole de Dieu, auteur du
_Traité servant à l’esclaircissement de la doctrine de la
prédestination_, Basle, »in-8º, 1779.»—Les lignes ci-dessus
transcrites sont tirées de la préface de ce traité, dans laquelle
Couet s’adresse «à haulte et puissante» dame, madame
Louise-Julienne de Nassau, Electrice palatine.»
Avec cet exposé de faits si précis concorde celui qui émane d’un autre écrivain, également digne de foi[31].
[31] _Mémoires sur la vie et la mort de la sérénissime princesse
Loyse-Julienne, Electrice palatine, née princesse d’Orange._ 1
vol. in-4º; à Leyden, de l’imprimerie de Jean Main, 1625, fº 12.
Il nous suffira de détacher de son livre les lignes suivantes:
«Il est certain que cette princesse (Charlotte de Bourbon) étoit peu disposée à prendre le voile. Néanmoins sa vertu et son bon naturel la firent demeurer dans une déférence entière aux volontés paternelles, et patienter en sa condition jusques à ce que la Providence divine brisât miraculeusement les chaînes qui sembloient brider et asservir sa conscience. Les guerres civiles ayant, quelques années auparavant, rempli la France de confusion, les lieux les plus inviolables furent exposés à la violence des armes, et le monastère de Jouarre courut la mesme fortune. Cette occasion servit pour mettre cette princesse en liberté. De fait, elle ne trouva meilleur asyle, parmi ces désordres, que de se retirer vers une sienne soeur, mariée avec M. R. de Lamarck, duc de Bouillon et seigneur de Sedan. C’est par ce moyen qu’elle fut conduite, en fuite, à la cour palatine, à Heidelberg, et accueillie par Frédéric III, électeur palatin, avec l’honneur dû à une princesse de sa naissance. Ceste cour estant, en ce temps-là, une école de vertu, soubs un prince religieux, cette vertueuse princesse ne crut pas pouvoir trouver une retraite plus innocente.»
Rappeler ici ce que fut Frédéric III, c’est légitimer, par cela même le respect qui s’attache à sa mémoire et démontrer immédiatement combien il était apte à étendre sur Charlotte de Bourbon un patronage efficace.
Peut-être Frédéric III n’a-t-il jamais mieux justifié le surnom de pieux, que par sa noble attitude, d’une part, au foyer domestique, et, de l’autre, dans la série de ses généreux efforts en faveur des protestants français, cruellement persécutés. Ils étaient pour lui des frères en la foi; et il le leur prouva, soit en prenant leur défense contre leur souverain, dans d’énergiques représentations adressées à celui-ci, soit en cherchant à les arracher au supplice, comme il le fit pour Anne du Bourg[32], soit en répondant à leurs appels par l’envoi de troupes en France, sous la conduite d’un de ses fils, soit enfin en repoussant, dans une protestation mémorable[33], les censures que l’empire germanique fulminait contre lui à raison de l’appui qu’il prêtait à la réforme française, et en défendant, en face de cet empire, les droits imprescriptibles de la conscience chrétienne.
[32] De Thou, Hist. univ., t. II, p. 701.
[33] Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 6.619.
La chaleureuse sympathie de Frédéric III pour ses coreligionnaires de France, et surtout pour Coligny, éclate dans sa correspondance[34]. Réciproquement, les lettres adressées par Coligny, d’Andelot, Condé, et autres, à Frédéric III, prouvent en quelle haute estime ils tenaient ce prince, dont Hotman, de son côté[35], caractérisait le sage gouvernement, en ces termes: «Il y a, ce croy-je, seize ans, prince très illustre, que Dieu a mis une bonne partie de la coste du Rhin sous le pouvoir et sauvegarde de Vostre Excellence, et depuis ce temps-là on ne sauroit croire, ni suffisamment exprimer, en quel repos et tranquillité on a vescu en tous les pays de vostre obéissance, ressemblant proprement à une bonace riante de la mer plate et tranquille où il ne souffle aucun vent, que doux et gracieux: tant toutes choses y ont toujours esté, moyennant vostre sage prévoyance, paisibles, saintement et religieusement ordonnées.»
[34] Frédéric III s’est, en quelque sorte, peint lui-même dans
cette vaste correspondance et dans son testament. En publiant
l’une et l’autre, le savant et judicieux M. Kluckhohn a élevé un
monument durable à la mémoire du prince électeur. Voir 1º _sur
Frédéric III_, Le Laboureur, addit. aux Mém. de Castelnau,
in-fº, t. Ier, p. 538 à 542;—les _Mém. de Condé,
passim_;—D’Aubigné, Histoire univ., passim;—La Popolinière,
Hist., passim;—Brantôme, édit., L. Lal., t. Ier, p.
313;—Baum, Th. de Bèze, append.;—Archives de Stuttgard,
Frankreich, 16, no 40;—_Bulletin de la Soc. d’hist. du prot.
fr._, année 1869, p. 287.—2º Écrits de Frédéric III—_das
Testament Friedrichs des frommen, Kurfürsten der Pfalz_, von A.
Kluckhohn, in-4º;—Kluckhohn, Briefe Friedrichs des frommen,
etc., etc., in-8º, 1868, 3 vol.—Voir, pour d’autres lettres de
Frédéric III, en Angleterre, _Calendar of State papers, foreign
series_, ann. 1560, 1562, 1563, 1567, 1668 et suiv.;—à Genève,
Archiv., portef. histor., no 1.753;—en France, Bibl. nat., mss.,
f. fr., vol. 2.812, 3.193, 3.196, 3.210, 3.314, 3.318, 6.619,
15.544, et fonds Colbert, Ve vol. 397.
[35] Dédicace de son célèbre ouvrage, intitulé _la Gaule
françoise_ (ap. Mém. de l’Estat de France sous Charles IX, t.
II, p. 579).
Des pasteurs français exprimaient à Frédéric III leur gratitude et celle de leurs troupeaux, en lui écrivant[36]: «Nous osons avoir recours à vous, veu principalement que vous avez jà depuis longues années fait une singulière profession de la religion chrétienne, de laquelle une bonne partie est employée à l’aide de ceux qui sont affligés pour le nom de Dieu et au soulagement des misères et adversitez de tous fidèles. Nous vous remercions, tant qu’il nous est possible, de tant et si singuliers bénéfices que, ces années passées, avons reçus de vostre bénignité et splendeur, ayant si souvent usé de prières et supplications à l’endroit des rois, nos souverains, pour nos frères qui, pour le nom du Christ, souffroient martyres et tourmens[37].»
[36] Mém. de Condé, in-4º, t. III, p. 431.
[37] Frédéric III couronna sa carrière par une profession
solennelle de sa foi qu’il consigna dans un testament du 23
septembre 1575, contenant d’ailleurs, sur des points divers, une
longue suite de dispositions. L’une d’elles, notamment, atteste
sa constante sollicitude pour les nombreuses victimes des
persécutions religieuses, qui, à leur sortie de France ou
d’autres pays, avaient trouvé dans le Palatinat un accueil
hospitalier, et pour celles qui à l’avenir, y chercheraient un
refuge; il voulait que les unes continuassent à jouir des
avantages dont elles étaient pourvues, et que des secours fussent
assurés d’avance aux autres. Sa sollicitude se portait aussi,
dans l’intérêt des professeurs, des étudiants et étrangers, de
toutes conditions, qui ne parlaient pas l’allemand, sur la
continuation du service divin qui se célébrait, _en langue
française_, à Heydelberg.
Si, par ce qui précède, on est amené déjà à pressentir la nature de l’accueil que Charlotte de Bourbon devait recevoir, à la cour d’Heydelberg, on peut en outre, se convaincre de tout ce qu’il y eut de simple et de touchant dans cet accueil, en entendant J. Couet ajouter à son récit ces lignes expressives[38]: «Comme l’électeur Frédéric III étoit d’un vray naturel de prince, il receut aussi ceste princesse et la recommanda à la très illustre électrice, d’affection accompagnée de si graves propos concernans la condition de ceux qui préféroient Jésus-Christ à toutes les grandeurs et commodités desquelles ils pouvoient jouyr en ce monde, dont elle avoit devant ses yeux un bel objet, que ladite très illustre princesse a eu toute occasion de dire, comme souvent elle le disoit entre ceux qui luy estoient familiers, que Dieu, par sa singulière grâce et miséricorde, lui avoit fait rencontrer, en ce sien exil, un second père et une seconde mère, puis un domicile tellement orné de piété et de toute autre vertu, qu’il lui estoit plus agréable que n’avoit jamais esté celui de sa propre naissance.»
[38] Loc. cit.
Frédéric III s’empressa d’informer le roi de France, la reine mère et le duc de Montpensier de l’arrivée de Charlotte de Bourbon à Heydelberg, et de l’accueil qu’il avait, ainsi que l’électrice, cru devoir lui faire.
Il est digne de remarque que sa lettre au duc portait la date du 15 mars 1572, mois qui était précisément celui dans le cours duquel, onze ans auparavant, avait eu lieu, à Jouarre, l’odieuse scène qualifiée d’entrée en religion. Asservie alors, Charlotte était libre désormais.
«Monsieur mon cousin, écrivait l’électeur au père de la jeune princesse[39], ce gentilhomme, présent porteur, vous dira comme il a laissé ma cousine, vostre fille, en ma maison, où je l’ay receue et veue bien volontiers, pour la bonne affection que j’ay congneu qu’elle a, tant à la gloire de Dieu, que à vous rendre tous les devoirs d’obéissance et service; de quoy je vous ay bien voulu advertir, et, par mesme moïen, prier Dieu que le malcontentement que vous pourriez avoir de son absence, n’empêche point que vous ne la recongnoissiez pour ce qu’elle vous est; dont je m’asseure, puisque ceux à qui elle ne touche pas de si près en veulent bien prendre soing. J’ai faict sçavoir au roy et à la royne mère comment et pour quelle occasion elle soit venue pardeçà; et, comme je ne fais nul doubte que leurs royales dignitez estans informées de son faict, ne se sentent bien fort contentes et satisfaites, ainsi je me persuade qu’aussi vous, sçachant que c’est que de la force de conscience, principalement quant au faict de la religion, ne trouverez point mauvais ce département de madite cousine, vostre fille, ains, comme père très débonnaire, usant de vostre prudence et bonté accoustumées, ne ferez que prendre le tout en la meilleure part, et moïenner les choses de sorte, qu’avec la liberté de sa conscience elle puisse servir à Dieu, vous obéyr et jouyr de ses biens, selon les édicts du roy; à quoy je vous prierois davantage, si je ne craignois de mettre par là en doubte la bonne affection paternelle que portez à ladite vostre fille, laquelle je sçay vous estre par trop bien recommandée. Par tant je feray fin de ceste présente; priant Dieu, monsieur mon cousin, vous donner en santé bonne et heureuse vie. De Heidelberg, le 15e jour de mars 1572.»
[39] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.193, fº 62.
Que ressort-il de cette lettre, dont le ton était à la fois si digne et si conciliant?
Une sérieuse manifestation du bienveillant intérêt que l’électeur portait à Charlotte de Bourbon, à raison de sa bonne affection à la gloire de Dieu, point capital sur lequel il était parfaitement à même de se prononcer, et de son respect filial pour le duc;
La revendication, en faveur de la pieuse fugitive, d’une situation qui assurât la liberté de sa conscience et lui permît de concilier avec l’exercice du culte évangélique, qu’avant tout elle entendait professer sans contrainte restrictive, le respect qu’elle ne cesserait de porter à son père;
L’espoir que le duc, avec sa prudence et sa bonté accoutumées, accueillerait cette légitime revendication.
Mais, qu’attendre, en fait de prudence et de bonté, de la part d’un homme à idées rétrécies et grossières, violent, haineux, tel que le duc de Montpensier? rien, absolument rien. Sa conduite et son langage, depuis l’évasion de sa fille, ne le prouvèrent que trop, ainsi qu’on va pouvoir en juger.
CHAPITRE II
Colère et menaces du duc de Montpensier à la nouvelle du départ
de sa fille.—Sa réponse à la lettre de l’électeur
palatin.—Une information judiciaire a lieu à Jouarre.
Dépositions importantes des religieuses.—Négociations
entamées à Heydelberg pour obtenir le renvoi de Charlotte de
Bourbon en France.—Fermeté de l’électeur.—Lettre de Jeanne
d’Albret.—Charlotte demeure à Heydelberg sous la protection
de l’électeur et de l’électrice.—Dernière lettre de Jeanne
d’Albret à Charlotte.—Douleur de celle-ci en apprenant la
mort de la reine de Navarre, et, bientôt après, les massacres
de la Saint-Barthélemy.—Charlotte vient en aide aux Français
qui se réfugient à Heydelberg.—Ses procédés généreux à
l’égard de l’apostat Sureau du Rosier.—Ses intéressantes
relations avec Pierre Boquin, Doneau, François Dujou, Jean
Taffin et autres personnages distingués, ses
compatriotes.—Sa correspondance avec les fils de l’amiral de
Coligny.—Intervention des ambassadeurs polonais auprès du
roi de France en faveur de Charlotte de Bourbon.—Passage à
Heydelberg de Henri, élu roi de Pologne. Double incident qui
s’y rattache.—Joie que Charlotte éprouve du séjour de son
cousin, le prince de Condé, à Heydelberg.—Mme de Feuquères
et Ph. de Mornay à Sedan.—Mort du duc de Bouillon en
décembre 1574.—Affliction que causa à Charlotte de Bourbon
le veuvage de la duchesse, sa soeur.
Au milieu de l’émotion causée par la fuite de Charlotte de Bourbon, l’une de ses soeurs, abbesse de Farmoutiers, était accourue à Jouarre, et avait aussitôt informé le duc de Montpensier de la disparition de sa fille, sans avoir pu, du reste, lui donner le moindre renseignement, soit sur ses intentions, soit sur la direction qu’elle avait prise.
Le duc était alors en Auvergne, où le retenaient ses devoirs militaires. A l’ouïe de l’événement inopiné qui le blessait au vif dans ses préjugés et son autocratie, il frémit de colère et déclara: qu’il fallait que chacun s’employât «pour sçavoir où la fugitive s’estoit retirée, afin de trouver moyen de luy faire quelque bon admonestement»; ajoutant qu’il fallait aussi qu’on l’aidât, «pour qu’elle pût estre trouvée, en quelque part qu’elle fût, dedans ou dehors le royaume, et ramenée, vive ou morte, afin que l’injure et déshonneur faits à son père par elle et ceulx qui l’avoient induite, conseillée et favorisée à commettre ceste faute, fussent réparés, avec une pugnition et chastiment si exemplaires, que la mémoire en demeureroit perpétuelle, à l’advenir[40]».
[40] Lettre du duc de Montpensier à sa fille, l’abbesse de
Farmoutiers (ap. dom Toussaint Duplessis, _Hist. de l’église de
Meaux_, in-4º, 1731, t. II, Pièces justificatives, no 5).
Le 17 mars, le duc ignorait encore ce qu’était devenue Charlotte, ainsi qu’il l’annonçait, d’Aigueperse, ce même jour, «à son bon seigneur, parent et amy, le duc de Nemours[41]».
[41] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.353, fº 23.
La réception de la lettre de l’électeur palatin mit un terme à son incertitude; mais, en même temps, excita en lui un redoublement de colère.
Les sentiments désordonnés auxquels il était alors en proie se traduisirent avec amertume dans une réponse qu’il adressa, le 28 mars, à l’électeur[42].
[42] Cette réponse, démesurément longue, est intégralement
reproduite avec les annotations qu’elle nécessite, au no 2 de
l’Appendice, dans la rudesse de ses assertions, pour la plupart
outrageantes et mensongères.
Il ne s’en tint pas à cet acrimonieux factum: il écrivit au roi, à la reine mère, et à divers personnages sur le concours desquels il croyait pouvoir compter[43]. Il provoqua, d’un côté, une enquête, et, de l’autre, des négociations ayant pour objet le retour de sa fille en France, même par voie de contrainte. Il insistait, dans ses accès de fureur, sur le châtiment exemplaire qu’il lui réservait.
[43] «Le duc de Montpensier lors emplissoit la cour de plaintes,
pour sa fille, l’abbesse de Jouarre, qui, se voyant menacée,
s’enfuit à Heidelberg.» (D’Aubigné, Hist. univ., t. II, liv.
1er, ch. II.)
Ses démarches et ses menaces n’aboutirent pas, au gré de ses désirs.
En effet, en premier lieu, une information secrète, dirigée à Jouarre même, sur l’ordre du premier président du Parlement de Paris, n’eut d’autre résultat, que la constatation réitérée de la brutale pression dont Charlotte de Bourbon avait été victime, le 17 mars 1559.
Sans se laisser intimider par la présence ni par les interpellations du magistrat chargé de les interroger, six religieuses, autres que celles dont les déclarations avaient été recueillies, le 25 août 1565, confirmèrent pleinement ces déclarations par des dépositions empreintes de sympathie pour la jeune princesse, qui, durant son long séjour à l’abbaye de Jouarre, s’était constamment montrée affectueuse et bonne pour chacune d’elles.
L’information secrète dont il s’agit est d’une si haute portée, qu’il faut en reproduire ici la teneur exacte. La voici[44]:
«Information secrète, faicte par nous, Nicolas de Gaulnes, lieutenant-général de monsieur le bailly de Juere (Jouarre), appelé avec nous, Pierre Desmolins, greffier de ce bailliage, et ce, à la postulation et requeste de noble homme, Me Pierre André, sieur de La Garde, advocat en la Cour de Parlement de Paris, et superintendant des affaires de Monseigneur le duc de Montpensier; joinct le procureur desdites religieuses et couvent dudict lieu, aux fins de trouver la vérité de ceux qui ont suborné madame Charlotte de Bourbon, abbesse de Jouarre, fille de mondit seigneur le duc, pour la tirer hors de ladite abbaye, pour la conduire hors de ce royaume, comme aussi des occasions qui peuvent avoir induict icelle dicte dame d’avoir laissé son habit qu’elle avoit porté par l’espace de douze à treize ans, sans en avoir faict plainte ni doléance à mondict seigneur ou à aultre, ainsi que prétend ledict André; joinct qu’elle n’avoit faict protestation contraire à la profession par elle faicte; de façon que, si aulcune se trouvoit, qu’elle seroit sans cause, faulte d’induction, séduction, force, contrainte et menaces, tant dudict seigneur duc, que de deffuncte madame sa mère, ou autres ses supérieures; à la vérification desquelles choses, pour servir auxdicts procureur, seigneur duc, ou à ladicte dame de Juere ce que de raison, avons vacqué comme s’en suit:
»Du 28e jour d’apvril, l’an 1572.
[44] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3,182, fos 58 et suiv.—Au
dos du document ci-dessus transcrit se trouve la mention
suivante: «Par commandement de messieurs le premier président et
Boissonnet, conseiller, ceste information faicte par les
officiers de Jouerre.»
»1º.—Vénérable religieuse Catherine de Richemont, religieuse en l’abbaye de Juere, âgée de soixante-quatre ans ou environ, laquelle, après serment par elle faict, a dict que, plus de cinquante ans a, qu’elle est religieuse en ladite abbaye, mais qu’elle ne sçait qui a sollicité ny fait sortir hors de ce royaume de France madame Charlotte de Bourbon, abbesse de ladite abbaye, sinon qu’elle pense que Françoys et Georges d’Averly luy pourroient bien avoir sollicité de ce faire, parce que journellement ils hantoient et fréquentoient en ladite abbaye, où icelle madite dame leur monstroit grande faveur. On ne sçayt personne qui sceust aucune chose de l’occasion pour laquelle elle a délaissé sadite maison, sinon que icelle portoit son habit à contre-coeur, parce qu’elle n’a esté religieuse que par le commandement de madame sa mère, laquelle la faisoit importuner et solliciter d’estre religieuse par plusieurs personnes, lesquelles rapportant à madite dame sa mère, que sa fille n’y vouloit entendre, elle-même luy envoyoit des lettres rigoureuses, pleines de menaces et de l’envoyer en fosse de religion de Fontevrault; crainte de quoy et pour éviter les rudesses, elle fit ce que sadite mère voulut; mais le regret luy en fist avoir la fiebvre qui la tint pour un long temps. N’a la déposante jamais entendu que monseigneur le duc de Montpensier ayt oncques forcé sadite fille, mais au contraire marry contre sa défunte femme de ce qu’elle attaquait sa fille n’estre contre son gré telle qu’elle la desiroit, et prophétisa ce qui est advenu de cette force et importunement; et pense ladite déposante que, si ladite fille eust fait entendre librement à mondit seigneur que son habit luy déplaisoit, que fort voluntiers il luy eust faict oster; mais elle estoit fille si craintive, qu’elle n’osa jamais luy en parler, crainte de l’ennuyer et fascher. Bien l’a-t-elle dict souvent à plusieurs, qui l’ont célé à mondit seigneur, de peur de l’irriter. Toutefois elle continuoit toujours à dire, en lieu de liberté, qu’elle n’estoit professe, et que, si elle n’avoit craint que mondit seigneur son père se fâchast, qu’elle auroit bien tantost changé de voile. Elle le luy a souvent ouy dire, veu et entendu ce que dessus, et est bien certaine de tout, pour avoir eu cest honneur de parler à elle souvent et familièrement, comme veu et entendu ce que sa défunte mère si faisoit, et la révérence paternelle qu’elle portoit à sondit père.
»_Ainsi signé_: RICHEMONT.
»2º.—Vénérable religieuse, Catherine de Perthuis, religieuse en l’abbaye de Juerre, âgée de soixante ans ou environ, laquelle, après serment par elle faict, a dit que, quarante-six ans a, elle est religieuse en ladite abbaye, et qu’elle ne sçayt ceux qui pourroient avoir sollicité et donné conseil à madame Charlotte de Bourbon, abbesse de ladite abbaye, de sortir hors et s’en avoir allé hors du royaume de France, sinon Françoys et Georges d’Averly, qui estoient ordinairement avec madite dame, ausquels elle monstroit grande faveur; et nul ne pouvoit sçavoir ce qu’ils vouloient faire; et emmenèrent madite dame, faisant semblant d’aller voir madame du Paraclet; et a on esté longtemps qu’on pensoit qu’elle ne fust allée que jusques audict Paraclet, jusques à tant qu’il vint nouvelles de ceulx qui estoient allez avec elle, qui estoient Me Jehan Petit, Jehan Parent, Loys Lambinot, Gilles Leroy et Jacques de Conches, fussent revenus, qui dirent qu’elle estoit allée en Allemagne, au logis du comte palatin, et que lesdits d’Averly et un nommé Robichon estoient demourez avec madite dame; et qu’elle pense certainement qu’il y a jà longtemps que lesdits d’Averly sollicitoient madite dame de s’en aller. Dict aussy que, quand monseigneur le duc de Montpensier vint à Jouarre, durant les désastres qui ont esté en ce royaume, et qu’il fit publier de baptiser plusieurs enfans des huguenots, madite dame dict: puisque mondit seigneur son père luy avoit joué ce tour, qu’elle ne se pourroit plus contenir qu’elle n’en feist un autre et ne luy monstrast qu’elle n’eut jamais envie d’estre religieuse, en ayant faict profession par forcedite de madame sa mère, laquelle, à la vérité, luy a tenu toutes les rigueurs du monde pour la faire telle. Et en a veu la déposante tant de menaces de sadite mère et tant de sollicitations de plusieurs gentilshommes et serviteurs, qu’elle n’en ose dire la centième partie, voire que, pour tromper cette pauvre enfant, elle déposante vit que, quand monsieur Ruzé, à présent évesque d’Angers, vint pour luy faire faire sa profession, il avoit deux lettres; l’une contenant paroles douces et fort légères, de profession, non accoustumées à dire, afin que ceste abbesse ne les trouvast rudes, et une autre véritable, de laquelle on ne fit lecture quelconque; et a entendu que, si elle n’eust faict ladicte profession, que madite dame sa mère luy eust faict toutes les rigueurs du monde. N’a jamais entendu que mondit seigneur son père en ait esté content, mais bien marry; mais ladite abbesse l’a tousjours tant redoubté, qu’elle ne s’est oncques osée déclarer à luy, sinon par personnages qui luy ont tousjours célé sa dévotion (volonté); qui est l’occasion qu’elle luy peult présentement avoir baillé un ennui. Dict, oultre, qu’elle a tousjours entendu continuer sa volonté n’estre en cest estat, et pour cest effect n’a oncques voulu se faire béniste abbesse. C’est tout ce qu’elle peult dire, quant à présent, sinon ce qu’il est notoire.
»_Ainsi signé_: C. DE PERTHUIS.
»3º.—Vénérable religieuse, soeur Marie Brette, grand’prieure de l’abbaye de Jouarre, âgée de quatrevingts ans, ou environ, laquelle, après serment par elle faict, a dict que, soixante-dix ans a, elle est religieuse en ladicte abbaye, et qu’elle ne sçayt ceulx qui peuvent avoir donné conseil et sollicité madame Charlotte de Bourbon, abbesse de ce lieu, de s’en aller et sortir hors de ceste abbaye, mesmes de s’en aller hors de ce royaume, sinon Françoys et Georges d’Averly, qui estoient ordinairement à ladite abbaye et à l’entour d’icelle madite dame; et pense qu’il n’y avoit aulcunes religieuses de ladite abbaye qui en pussent sçavoir aulcune chose, sinon Jehanne Mousson et Jehanne Vassetz, qui s’en sont allées avec madite dame. Et quand elle partit, elle disoit qu’elle alloit au Paraclet; et néanmoins elle s’en seroit allée en Allemaigne, au logis du comte palatin, ainsy qu’elle a ouy dire. Dict aussy qu’elle n’a point sceu que madite dame ayt oncques, de son bon gré, voulu estre religieuse; car, encores qu’elle ayt faict voeu de religion, si est-ce qu’il ne fut jamais, ainsy qu’il appartient, faict aux religieuses, parce que, encores qu’elle fust prompte à hanter et fréquenter l’église; et quand ladicte déposante l’allait quérir pour aller au service, elle y estoit aussitost que ladicte déposante; si est-ce que cela estoit sinon pour agréer à monseigneur son père; mais, pour tout cela, la déposante ne peut croire qu’icelle n’eust tousjours dévotion (volonté) de poser son habit, qu’elle a entendu luy déplaire infiniment, et pour l’avoir pris trop jeune, à contre-coeur, par force de sa mère, laquelle luy a faict faire profession par des subtilitez et forces estranges.
»_Ainsi signé_: soeur MARIE BRETTE.
»4º.—Vénérable religieuse, soeur Radegonde Sarrot, religieuse en ladicte abbaye, âgée de cinquante-six ans, ou environ, laquelle, après serment par elle faict, a dict que, quarante-deux ans a, elle est religieuse en ladicte abbaye, et qu’elle a tousjours connu, depuis que madame Charlotte de Bourbon a esté en ceste maison de Jouarre, fort jeune, qu’elle y a faict une profession oultre son gré et volonté, parce que, quand elle fit ladicte profession, mesme auparavant le décez de feue madame Loïse de Givry, au précédent, elle, abbesse de ladicte abbaye, et deux ou trois jours auparavant que ladicte dame de Givry décedast, elle se voulut démettre de ladicte abbaye entre les mains de madite dame Charlotte de Bourbon, fut assemblé tout le couvent de ladicte abbaye pour la faire professe, qu’elle ne vouloit accorder; tellement que madame sa mère fut extrêmement offensée, et dès lors infinies rudesses avec inductions et sollicitations grandes, qui émurent tellement cette jeune princesse, que l’appréhension qu’elle en eust luy donna une fiebvre qui la print; et disoit à toutes les filles de ladicte abbaye qui l’alloient veoir, qu’elle ne vouloit estre professe; et ladicte maladie venoit, craincte que sadite mère ne la traitast mal; pour obvier auxquels mauvais traictemens, qu’elle seroit contrainte faire son commandement; dont monsieur son père estoit bien fasché contre sadite femme; et que, si les serviteurs de mondit sieur luy eussent faict entendre ce que madame leur abbesse leur disoit, qu’elle déposante a opinion qu’il luy eust osté l’habit qu’elle a tousjours porté et fait actes de religion convenables à sa charge, pour donner plaisir à sondit père, plustost que de volonté, car elle n’eut oncques le coeur de demeurer en ceste charge, qualité et habit de religion; qu’elle, comme tout le monde sçayt, a faict voeu par force et mille inductions de sadicte mère, laquelle escrivoit audict couvent, qu’elle vouloit que madicte dame Charlotte de Bourbon donnast son bien à monseigneur le prince son frère. Ne sçayt ladicte déposante si elle fit ou non, parce qu’elle n’y estoit présente. Dict aussy que, quand madicte dame fit sa profession, que nulles des filles dudict couvent n’entendirent jamais un seul mot de la lecture de son voeu; aussy qu’il y avoit deux lettres, l’une simulée, et l’autre ordinaire; et quand eust présenté à l’autel une desdictes lettres, soeur Cécile Crue, autrement appelée Chauvillat, print icelle et la mit dans son sein; et que telle prétendue profession fut faicte assez maigrement, par les ruses de madame du Paraclet, qui n’estoit professe; et sy y eust infinies menées, desquelles toutes les religieuses du couvent se mescontentoient. Dict aussy qu’elle pense qu’il n’y avoit personne quy ayt sollicité ladicte dame de Bourbon de sortir de sa maison, sinon Françoys et Georges d’Averly, auxquels elle portoit faveur, et estoient ordinairement à son conseil. Dict aussy que, quand madicte dame fit sa profession, elle dict à monsieur Ruzé, avec plusieurs autres religieuses de ladicte abbaye, qu’elles n’avoient point entendu la profession de madicte dame, lequel leur fit responce, qu’elle estoit aussi tenue de garder les biens, comme les autres abbesses avoient faict auparavant.
«_Ainsi signé_: soeur R. SARROT.
«5º.—Soeur Marie Beauclerc, religieuse en ladite abbaye âgée de quarante-trois ans, ou environ, laquelle, après serment par elle faict, a dict que, trente ans a, elle est religieuse professe en ladite abbaye, et qu’elle sçayt que madame Charlotte de Bourbon a esté contraincte d’estre religieuse et faire sa profession par madame la duchesse de Montpensier, sa mère, la menaçant, si elle ne faisoit ladite profession, elle la feroit mener à Frontevrault; depuis lequel temps, depuis deux ans en çà, ladite dame Charlotte de Bourbon avoit dict à feue madame de Reuty, qu’elle n’estoit professe et qu’elle n’avoit faict les voeux ainsi que ladite déposante a ouy dire à madite dame de Reuty; et qu’elle ne sçayt qui lui a donné conseil de laisser son abbaye, sinon d’Averly et quelques autres de la religion prétendue réformée, qui hantoient en ladite maison, qui lui mettoient en opinion qu’elle se damnoit en ladite abbaye. Sçayt ce que dessus pour avoir vû les lettres mesmes envoyées au couvent de ladite dame, et pour avoir esté présente quand plusieurs personnes venoient de la part de madite dame vers ladite dame Charlotte pour luy faire récit des volontés de sadite mère, en quoy faisant, ceste jeune princesse trembloit, et, au moyen de ce, fit la volonté de sadicte mère, dont elle en gagna une fiebvre. Sçayt que, en la profession y eut du murmure des religieuses qui voyoient la manifeste contrainte et les menées avec la force, peu de volonté de ladite abbesse, surprise par le moyen de deux lettres de profession et des belles promesses par ceulx qui estoyent venus pour luy faire faire le voeu, connu par toutes moins que légitime et solennel; joinct que ladicte abbesse ne l’a jamais approuvé, sinon pour faire plaisir, monstrant toujours effect contraire à iceluy.
»_Ainsi signé_: soeur MARIE BEAUCLER.
»6º.—Soeur Marie de Méry, religieuse professe en l’abbaye de Jouarre, âgée de quarante ans, ou environ, dict que, vingt-cinq ans a, elle est professe en ladite abbaye, et que douze ans a, vu que feue madame Loïse de Givry décéda, et depuis son décez, fut pourvue de ladite abbaye madame Charlotte de Bourbon. Ladite déposante a vû que ladicte dame Charlotte de Bourbon ne vouloit faire profession, et ne l’eust jamais faicte, ains la contrainte de madame sa mère et induction de sa part en ladicte abbaye. Dict aussi qu’elle a ouy dire à soeur Cécile de Crue qu’il falloit qu’elle fust professe, parce que c’étoit la volonté de madame sa mère, à laquelle elle n’oseroit désobéir. Mesme, le jour de sa profession, elle pleuroit tellement, qu’on ne sceut entendre un seul mot de sa profession, et fut la lettre cachée par ladite de Crue; mais ne sçayt ceux qui ont sollicité à faire sortir de ladite abbaye madicte dame.
»_Ainsi signé_: MARIE, soeur de Méry.
»_Signé_: DE GAULNES,
»DESMOLINS.»
Après avoir échoué sur le terrain de l’enquête, le duc de Montpensier échoua également sur celui des négociations entamées, à la cour d’Heydelberg.
Le premier président de Thou et le sieur d’Aumont s’étaient rendus auprès de Frédéric III et lui avaient demandé, au nom du roi, de renvoyer Charlotte de Bourbon à son père: l’électeur répondit avec fermeté qu’il ne la lui renverrait qu’à la condition expresse que la princesse serait certaine d’obtenir, pour la sûreté de sa personne et pour le libre exercice de son culte, la protection à laquelle elle avait droit[45].
[45] «Il y eut force dépesches vers le comte palatin pour r’avoir
Charlotte de Bourbon, mais lui, ne voulant la renvoyer qu’avec
bonnes cautions, pour la liberté de la dame en sa vie et en sa
religion, le père aima mieux ne l’avoir jamais.» (D’Aubigné,
Hist. univ., t. II., liv. Ier, chap. II).—«Le père, grand
catholique, avoit redemandé sa fille à l’électeur, vers lequel
fut envoyé M. le président de Thou, et puis M. d’Aumont.
L’électeur offrit de la renvoyer au roi, pourvu qu’on ne la
forçât point dans sa religion; mais M. de Montpensier aima mieux
la laisser vivre éloignée de lui que de la voir, à ses yeux,
professer une religion qui lui étoit si à contre-coeur.»
(_Mémoires pour servir à l’histoire de la Hollande et des autres
provinces unies_ par Aubery de Maurier. Paris, in-12, 1688, p.
63.)
Les envoyés du roi n’ayant pouvoir de s’engager sur aucun de ces deux points, la négociation qu’ils avaient entamée fut rompue.
Sa rupture consolida la position de Charlotte, à la cour de l’électeur et de l’électrice; position honorable et sûre, qu’elle avait immédiatement conquise, sans effort, par l’intérêt qu’excitait son infortune, par la franchise de son maintien, par le charme de son caractère, et par le sérieux de ses hautes qualités.
Jeanne d’Albret, qui suivait, de coeur et de pensée, sa jeune amie sur la terre étrangère, se montra sensible à l’accueil qu’elle y recevait, en lui écrivant[46]:
«Ma cousine, sachant la dépesche qui se faisoit en Allemaigne, j’ay escrit à monsieur le comte palatin et à monsieur le duc Casimir, son filz, pour leur mander la bonne nouvelle de la convention du mariage de madame et de mon filz. Je les remercye, par mesme moyen, du bon recueil qu’ils vous ont faict, et les supplie de continuer. Cependant j’estime que ce mariage vous pourra servir, car j’auray meilleur crédict, duquel vous pouvez faire estat comme de la meilleure de vos parentes. J’ay commencé à parler de vostre faict; mais monsieur de Montpensier tient encores les choses, ung petit, aigres. Je ne fauldray de solliciter pour vous et d’employer tout le pouvoir que Dieu m’a donné. Parmy la joye que j’ay du mariage de mon filz, Dieu m’a affligée d’une maladie qu’a ma fille, d’une seconde pleurésie qui luy a repris quatre jours après l’autre. Elle a été saignée: j’espère en Dieu que l’issue en sera bonne; elle est entre ses mains; il en disposera comme il luy plaira. Je luy supplye lui donner ce qu’il sçait lui estre nécessaire, et à vous, ma cousine, ce que vous désirez.
»De Bloys, ce 5e d’apvril 1572.
»Vostre bonne cousine et parfaite amye,
»JEHANNE.»
[46] British museum, mss. Harlay, 1.582, fº 367.
La dignité personnelle d’une femme chrétienne, aux prises avec les difficultés inséparables d’une vie de privations, recèle en elle-même des secrets trésors d’abnégation et de délicatesse, que pressent et que respecte, dans sa généreuse sympathie, tout coeur qui aspire à soulager une souffrance noblement supportée.
Cette touchante vérité se fit sentir, en 1572, à Heydelberg, dans la sincérité de son application.
La jeune fugitive, à son arrivée, se trouvait dans un état voisin du dénûment. Plus, sans affectation, elle se montrait humblement résolue à en subir les rigoureuses conséquences, plus, de leur côté, l’électeur et l’électrice s’attachèrent, par de judicieux et tendres ménagements, à l’affranchir du malaise inhérent à un tel état. Profondément touchée de leurs prévenances, elle en déclinait cependant en partie les effets, dans la crainte de leur être à charge. Ils ne réussirent à surmonter son extrême réserve et à lui faire accueillir la plénitude de leurs bons offices qu’en la convainquant que le meilleur moyen à adopter, pour leur prouver la réalité de son affection et de sa gratitude, était de les laisser l’aimer et la traiter comme si elle eût été leur propre fille.
Heureuse de pouvoir, en toute confiance, s’abriter sous la bienveillante protection de l’électeur et de l’électrice, Charlotte de Bourbon rencontra un appui de plus dans le dévouement éprouvé de François d’Averly, seigneur de Minay, qui avait pris à coeur, disait-elle «de la secourir et de l’assister en ses affaires», et qui, de fait, avec l’assentiment de Frédéric III, dont il s’était concilié l’estime, resta auprès d’elle, à Heydelberg, tant qu’elle-même y résida.
La jeune princesse avait le don de se faire aimer de tous ceux qui l’entouraient. Sa constante bonté la rendait particulièrement chère aux personnes attachées à son service. Au premier rang de celles-ci, se trouvait une femme recommandable, du nom de Tontorf, sur les soins vigilants et sur la fidélité de laquelle elle se reposait. Confidente discrète de maintes pensées et de maints sentiments exprimés dans l’épanchement de la familiarité par sa maîtresse, cette femme de coeur s’élevait, en quelque sorte, à leur niveau, par la seule intensité de son dévouement. Ayant voué à Charlotte de Bourbon une sorte de culte, elle ne la quitta jamais. On verra plus tard dans quelles circonstances la mort seule les sépara l’une de l’autre.
Dans la douce retraite que ses deux protecteurs lui assuraient à leur côté, par sympathie pour ses épreuves et pour ses convictions religieuses, Charlotte, libre désormais de professer publiquement ces dernières et d’y conformer pleinement sa vie, se fit un devoir de prendre part aux exercices du culte réformé, auquel sa mère s’était rattachée naguères, et que sa soeur, la duchesse de Bouillon, continuait à pratiquer. Elle le fit en toute simplicité, avec un sérieux d’attitude et une modestie de langage qui lui concilièrent le respect de tous.
Enfin était venu le jour où, éprouvant pour la première fois une réelle dilatation de coeur, elle commençait à goûter le charme d’une existence paisible et utilement employée.
La reine de Navarre ne cessait de soutenir par d’affectueux conseils sa protégée, ou, pour mieux dire, sa fille adoptive, en même temps qu’elle agissait, dans son intérêt, auprès du duc de Montpensier et de Catherine de Médicis, ainsi que le prouvent ces lignes[47], datées de Vendôme, où la pieuse Jeanne était allée remplir un solennel devoir[48]:
«Ma cousine, je croy que vous avez maintenant receu mes lettres, et monsieur le comte, les remercimens que je luy fais de vous avoir receue; ce que mon filz continuera, à sa venue. Quant à vostre affaire, j’ay monstré à la royne, mère du roy, celles-ci que m’a escript monsieur le comte, et sur cela ay adjousté ce que j’ay pensé vous pouvoir servir; mais je n’ay eu telle responce que j’eusse désiré. Vous avez beaucoup de gens qui ont pitié de vous, mais peu qui osent parler, pour l’aigreur en quoy monsieur de Montpensier tient tous ceux de ceste court. Cependant je ne craindray chose qui puisse me fermer la bouche. Je m’employeray de coeur et d’effect en tout ce que je verray de pouvoir faire et que vous congnoistrez que j’en auray le moyen. J’ay eu mes deux enfans extrêmement malades: Dieu les a encores conservez pour sa gloire. Ma cousine, faictes estat de mon amitié, de mes moyens et biens; et sur cela, je prie Dieu, ma cousine, vous donner sa saincte grâce et assistance, en toute et si grande affaire.
»De Vendosme, ce 5e de may 1572.
»Vostre bien bonne cousine et parfaicte amye.
»JEHANNE.»
[47] British museum, mss. Harlay, 1.582, fº 367.
[48] «_La de Vandoma_ (qualification dédaigneusement appliquée
par les Espagnols à Jeanne d’Albret) partio ayer para la dicha
Vandoma. Oy el conde Lodovico, el almirante y toda la camarada se
han de hallar alli para hazer su cena y el enterramiento del
principe de Condé que por la honrra le quieren poner en la
yglesia entre los otros de su sangre.» (Pedro de Aguila au duc
d’Albe; Blois, 5 mai 1572, Archiv. nat. de France, K. 1.526, B.
32.)
A un mois de là, une mort inopinée ravit à l’affection de Charlotte de Bourbon cette parfaite amie, qui s’était montrée pour elle une seconde mère, et à laquelle l’attachaient des liens devenus de jour en jour plus étroits[49]. Cette séparation déchirante la plongea dans une affliction dont la correspondance de Frédéric III atteste la profondeur[50].
[49] Jeanne d’Albret succomba, à Paris, le 9 juin 1572.—Voir sur
ses derniers moments et sur sa mort, notre publication intitulée:
Gaspard de Coligny, amiral de France, t. III, p. 383, 384, 385.
[50] Lettre de l’électeur Frédéric III, à J. Junius, de juin 1572
(ap. Kluckhohn, Briefe, etc., etc., Zweiter Band, no 662, p.
467).—Voir aussi, Calendar of state papers, foreign series,
lettre du 27 juin 1572. On y lit: «Mademoiselle de Bourbon is
very grieved at the death of the queen of Navarra.»
Quel surcroît de douleur la jeune princesse n’eut-elle pas à subir, peu de temps après, quand parvinrent à Heydelberg les premières nouvelles des effroyables massacres commis à Paris et dans les provinces de France lors de la Saint-Barthélemy! Elle en fut frappée de stupeur et navrée.
Mais bientôt, se relevant de ses souffrances morales, sous l’impulsion d’un grand devoir à remplir, elle concentra ses pensées sur l’adoption immédiate de moyens propres à soulager ceux de ses compatriotes qui, ayant échappé au fer des égorgeurs, viendraient chercher un refuge dans les États de l’électeur palatin. Plusieurs y vinrent, en effet, et ne tardèrent pas à se ressentir des bienfaits du ministère de charité et de consolation qu’elle remplit auprès d’eux: pieux ministère, dans l’accomplissement duquel, associée aux efforts et aux généreux procédés de l’électeur et de l’électrice adoption, que, dès le premier moment, ils lui avaient accordé.
Aimée par eux, que ne l’était-elle aussi par son père? Que ne pouvait-elle le convaincre non seulement de son respect pour lui, mais, en outre, de l’énergique besoin qu’elle éprouvait de gagner son affection et de lui faire sentir la sincérité de celle, qu’en retour, elle lui porterait? Question douloureuse pour le coeur anxieux de Charlotte de Bourbon, mais en présence de laquelle elle ne désespérait cependant pas de l’avenir; et pourquoi? parce qu’il lui semblait impossible que Dieu ne répondît pas, un jour, à ses prières, en touchant le coeur du duc, en lui inculquant un sentiment de justice envers une fille qui n’avait, en rien, démérité de lui, et en lui inspirant enfin pour elle une affection vraiment paternelle. On verra plus loin combien Charlotte de Bourbon, inébranlable dans sa foi et fidèle aux pressentiments de sa confiance filiale, eut raison de n’avoir jamais désespéré de gagner le coeur de son père.
Cependant, que faisait celui-ci, alors qu’il continuait à la délaisser?
Selon son habitude, il menait de front les assiduités d’un homme de cour et les plates obsessions d’un esprit formaliste et intolérant. Il se complut, notamment, à reprendre, dans les derniers mois de 1572, ses menées de convertisseur, à l’égard de sa fille la duchesse de Bouillon. Il détacha vers elle le jésuite Maldonat et le ministre apostat Sureau du Rosier[51]; mais tous deux échouèrent dans leur mission: Maldonat en dépensant son argumentation en pure perte, et du Rosier en n’affrontant la présence de la duchesse que pour subir les légitimes reproches qu’elle lui adressa sur son infidélité.
[51] Benoit, Hist. de l’édit de Nantes, t. Ier, p. 42.—Bayle,
Dict. phil., Vc Rosier (Hugues Sureau du).—Voir aussi les
détails que donne sur les missions de Maldonat et de du Rosier un
écrit intitulé: «Oraison funèbre pour la mémoire de très noble
madame Françoise de Bourbon, princesse de Sedan, faicte et
prononcée par de Lalouette, président de Sedan, etc., etc. Sedan,
in-4º, p. 10.»
Revenu à résipiscence, l’apostat se rendit à Heydelberg, où Charlotte de Bourbon put lire, dans un écrit qu’il y publia[52], cet aveu, précédé de bien d’autres: «Le duc de Montpensier m’avoit envoyé, le mardi 4 novembre 1572, avec Maldonat, jésuite, pour aller à Sedan vers madame de Bouillon, pour la ramener à l’obéissance du pape. J’escrivis lettres à ladite dame, à Sedan, par le commandement de monsieur son père, pour la tirer à cest estat: lui faisant une triste et pauvre recongnoissance de l’humanité receue de sa part, tant par moy que par plusieurs autres, aux troubles de l’an 1568.»
[52] _La confession et recongnoissance d’Hugues Sureau, dit du
Rosier touchant sa chute en la papauté et les horribles scandales
par lui commis, à_, etc. (_Mémoires de l’Estat de France sous
Charles IX_, t. II, p. 238 et suiv.).
Bourrelé de remords, sous le poids des lâchetés dont il s’était rendu coupable, du Rosier avait eu finalement le courage d’avouer publiquement l’énormité de ses méfaits et d’exprimer un repentir dont il n’était guère permis de révoquer en doute la sincérité. La loyale et compatissante Charlotte de Bourbon y crut pleinement; et, se représentant les angoisses qui torturaient l’âme du malheureux, elle s’empressa au nom de sa soeur, la duchesse, dont elle connaissait les sentiments élevés, de couvrir d’un généreux pardon l’offense commise à Sedan. Ce fut là pour du Rosier, dans sa détresse, un réel bienfait, sous l’impression duquel il se retira à Francfort, où, trois ans plus tard, il termina sa triste existence.
Combien différaient de du Rosier, par leur valeur morale et intellectuelle, certains Français, théologiens, prédicateurs, savants de divers ordres, tels, par exemple, que Pierre Boquin, François Dujon, Jean Taffin, Hugues Doneau, dont Frédéric III aimait à s’entourer et dont il avait vu le nombre s’accroître, à Heydelberg, à dater de 1572! Cédant à l’attrait qu’exerçaient la complète affabilité et la vive intelligence de Charlotte de Bourbon, ces hommes distingués avaient noué, sous les yeux de l’électeur et de l’électrice, de sérieuses et consolantes relations avec leur gracieuse compatriote. On la vit, charmée elle-même de les connaître, s’entretenir avec eux de leurs affections domestiques, de leurs intérêts personnels, de leurs travaux, puis aussi et surtout de la France, de cette patrie commune à laquelle tous demeuraient profondément attachés, dans la crise terrible qu’elle traversait et dont ils suivaient, de coeur et de pensée, les incessantes péripéties.
Pierre Boquin, professant depuis 1557 la théologie à Heydelberg, avait rarement quitté cette ville, et était ainsi demeuré à l’écart des événements qui, dans le cours des quinze dernières années, s’étaient accomplis de l’autre côté du Rhin. Dans ses entretiens avec lui, la jeune princesse se reportait, de préférence, vers le passé; elle se plaisait à l’entendre parler d’une mission dont l’électeur palatin l’avait chargé, en 1561, et à l’occasion de laquelle il avait, à l’issue du colloque de Poissy, vu, à Saint-Germain, une foule de hauts personnages, et, plus particulièrement que tous autres, l’amiral de Coligny et divers membres de sa famille[53].
[53] Relation, ap. Kluckhohn, Briefe Friederich des frommens,
Erst Band, p. 215 à 229.—Voir, sur la mission de Boquin, les
développements contenus dans notre publication intitulée: _Les
protestants à la cour de Saint-Germain, lors du colloque de
Poissy_, 1574.
Charlotte de Bourbon portait un vif intérêt aux récits de Boquin.
Pour être d’une nature différente, ceux que lui faisaient d’autres Français ne l’intéressaient pas moins.
Le célèbre jurisconsulte Doneau, récemment appelé par l’électeur à occuper, à Heydelberg, une chaire de droit[54] dont il venait d’inaugurer avec éclat la prise de possession, entretenait la princesse des scènes sanglantes dont Bourges et le Berri avaient été le théâtre, lors de la Saint-Barthélemy, et auxquelles il n’avait échappé qu’à grand’peine; de ses dangereuses pérégrinations à travers la France, et du triste sort d’une masse de victimes de la persécution, en proie à la misère, à des perplexités, à des souffrances de tout genre, et cherchant au loin un refuge. Détournant ensuite du tableau de tant d’infortunes les pensées de son interlocutrice, il les reportait sur des sujets religieux, historiques ou littéraires, qu’il savait être de nature à captiver son attention. Il n’y avait qu’à gagner dans les familières communications d’un tel homme, doué de vastes connaissances, que son esprit judicieux et lucide mettait avec aisance à la portée d’autrui.
[54] Doneau fut appelé, le 19 décembre 1572, à Heydelberg, pour y
enseigner le droit romain.
L’énergique et docte François Dujon, connu dans le monde littéraire sous le nom de Junius, parlait à Charlotte de Bourbon de l’actif et périlleux ministère qu’il avait, comme pasteur, exercé jusqu’en 1566, dans les Pays-Bas, et de la confiance dont Frédéric III l’avait honoré, en le chargeant de la direction de l’église de Schonau, puis en l’envoyant à l’armée du prince d’Orange, pour y remplir, pendant toute la durée d’une laborieuse campagne, les fonctions d’aumônier, et enfin en le rappelant dans le Palatinat, pour y reprendre son service au sein de l’église de Schonau, qu’il devait ultérieurement quitter, par ordre de l’électeur, afin de devenir, en 1573, à Heydelberg, le collaborateur de Tremellins dans la traduction de la Bible[55].
[55] Voir sur François Dujon, D. 1º Scrinium antiquarium,
Groning, 1754, t. Ier, part. 2, _Francisci Junii vita ab ipsomet
conscripta_; 2º G. Brandts, Historie der Reformatie, Amst.,
1677, in-4º, Boek 5, 6, 7, 8, 9, 10, 15, 17.
Quant à Jean Taffin, que l’électeur avait investi, à sa cour, du titre et des fonctions de prédicateur français[56], et dont les antécédents dans l’exercice du saint ministère, spécialement à Anvers, étaient des plus recommandables, il avait, par ses solides qualités, promptement gagné la confiance de la princesse, qui depuis lors attacha toujours un grand prix à ses pieux conseils. On ne saurait mieux caractériser le sérieux et l’efficacité de ses relations avec elle, qu’en disant, à l’honneur de tous deux, que Charlotte de Bourbon inspira à Taffin un dévouement qui ne se démentit jamais, et qu’en toute occasion elle sut dignement reconnaître.
[56] «Taffin (Jean), Bleef echter tot in 1572, te Metz, beget
zich naar den Paltz in weerd fransch predikant te Heidelberg.»
(_Dict. biogr., Holland_.)—Voir sur J. Taffin, l’intéressante et
substantielle monographie de M. Charles Rahlenbeck, intitulée:
Jean Taffin, un réformateur belge du XVIe siècle, Leyde, 1886,
br. in-8º.
Vivant, comme on le voit, dans un milieu favorable à l’affermissement de ses intimes convictions et à l’expansion de son activité chrétienne, la pieuse fille du persécuteur des réformés français ne cessait d’étendre, de loin comme de près, sa sollicitude sur tous les infortunés, qui, sortis de France, portaient, à des degrés divers, le douloureux poids de l’expatriation.
De ce nombre étaient les enfants de l’homme éminent dont plus que de tout autre, elle pleurait la mort, de Coligny. Deux des fils de la grande victime, Chastillon et d’Andelot, réfugiés en Suisse, venaient d’écrire, de Bâle, à l’électeur et à Charlotte de Bourbon, qu’ils savaient être, à Heydelberg, sous sa protection; ils connaissaient la chrétienne sympathie de Charlotte pour les affligés, et la vénération qu’elle avait constamment professée pour leur père. Aussitôt leur parvinrent ces lignes tracées, le 12 mars 1573 par la princesse[57].
[57] La lettre écrite à Chastillon et à d’Andelot par Charlotte
de Bourbon, le 12 mars 1573, est ici intégralement reproduite
d’après l’original que M. le duc de La Trémoille possède dans ses
riches archives, et qu’il a bien voulu me communiquer.
«Messieurs, pour estre affligée par la mesme cause qui a réduit vos affaires en telle extrémité comme elles sont, vous ne pouviez pas à qui mieux vous adresser qu’à moy, pour ressentir vostre peine et vous y plaindre infiniment, n’en faisant point seulement comparaison à la mienne, mais l’estimant, selon qu’à la vérité l’on peult juger, ne vous en pouvoir advenir de plus grande; mais j’espère que les moyens qui vous sont cachez à ceste heure pour en pouvoir sortir, ce bon Dieu vous les descouvrira lorsqu’il luy plaira vous en retirer. De ma part, si je puis quelque chose pour cest effect, je m’y emploieray de bien grande affection, tant pour le mérite du faict, que pour celle que j’ay tousjours portée à feu monsieur l’admiral, vostre père, dont le zèle et piété qu’un chacun a recongneu en luy me fait honnorer la mémoire. Incontinent donc que j’ay receu vos lettres et celles que vous escriviez à monsieur l’électeur, j’ay esté les luy présenter, lequel a faict congnoistre les avoir bien agréables et vouloir son Exelence embrasser l’affaire dont luy faites requeste, avec une singulière affection; ce que vous pourra dire le gentilhomme qui l’est venu trouver de vostre part, à qui il a parlé de façon que je vous puis assurer que son Exelence est résolue à faire bientost la dépesche, tant pour madame l’admirale[58], que pour vostre regard, telle que vous la pouvez desirer; ce que je ne fauldray de luy ramentevoir, si je congnois qu’il en soit besoin; comme aussy madame l’électrice m’a fait entendre estre en pareille volonté; en sorte que vous ne pouviez pas choisir un meilleur et plus favorable recours que celuy de leurs Exelences, qui sçavent peser les causes selon la droiture et équité, et ont tousjours les mains ouvertes pour donner ayde aux affligez. Je prie Dieu, Messieurs, de vous oster de ce nombre et bientost vous remettre en tel heur, bien et félicité, que vous vouldroit veoir celle de qui vous recevrez les affectionnées recommandations à vos bonnes grâces, et la tiendrez pour
»Vostre affectionnée et meilleure amye,
»CHARLOTTE DE BOURBON.
»A Heydelberg, ce 12 mars.»
[58] Jacqueline d’Entremont, que le duc de Savoie tenait alors en
captivité. (Voir, sur ce point, notre publication intitulée
Madame l’amirale de Coligny, après la Saint-Barthélemy. Br.
in-8º, Paris, 1867.)
L’excellente et judicieuse princesse avait découvert promptement ce à quoi «elle pouvoit s’employer de bien grande affection». Elle réussit à concilier à ses jeunes correspondants la protection de Frédéric III et celle de l’électrice.
La réponse des deux frères à Charlotte de Bourbon fut celle de coeurs émus de reconnaissance. «Mademoiselle, disaient-ils[59], la prompte et briefve expédition de nos affaires en la cour de monseigneur l’électeur nous est assez suffisant témoignage de la grande sollicitude et bonne vigilance qu’il vous a pleu prendre d’icelles; mais surtout les lettres qu’il vous a pleu nous escrire rendent la preuve si certaine de vostre charitable affection envers nous, que nostre ingratitude seroit la plus extrême qui fust oncq, si nous ne sentions à bon escient combien nous sommes obligez à recongnoistre par tous très humbles services, quand Dieu nous en donnera les moïens, le très grand bien et faveur que recevons de vous, mademoiselle, qui estes esmeue et incitée à nous bien faire, par la seule inclination naturelle d’une grande et vertueuse princesse, de laquelle vous estes partout merveilleusement recommandée. A ceste cause, mademoiselle, après vous avoir très humblement remercié du très grand bien et plaisir qu’avons promptement receu par vostre moïen, des sainctes consolations et vertueux enseignemens qu’il vous a pleu nous adresser par vos lettres, avec les offres tant honnestes et amyables, accompagnées d’une vifve démonstration de la charité chrestienne que pouvons espérer et attendre de vous, nous vous supplions très humblement, mademoiselle, nous faire cest honneur de croire que mettrons si bonne peine et diligence, avec la grâce de Dieu, à suivre le droit chemin de vertu et vraye piété, que toutes les contrariétés et grandes difficultés qui se présentent à nous, en ce bas âge, ne pourront nous en fermer le passage. Que si nostre bon Dieu, prenant compassion de notre calamité, comme avons bonne espérance qu’avec le temps il fera, nous relève de ceste oppression très dure, et qu’ayons moïen de vous faire très humble service, nous osons bien vous promettre, mademoiselle, que jamais n’aurés serviteurs plus humbles ni plus affectionnés pour recevoir et obéir à tous vos commandemens, quand il vous plaira les nous faire entendre; et sur ceste assurance d’avoir cest honneur que serons creus de vous, mademoiselle, nous supplions l’Eternel, nostre bon Dieu, qu’il luy plaise vous maintenir très longuement, mademoiselle, en très bonne santé et heureuse vie, pour servir à sa gloire et à la consolation et soulagement des pauvres affligez.
»Vos très humbles et obéissans serviteurs,
»CHASTILLON, ANDELOT.
»De Basle, ce 1er juin 1573.»
[59] Archives de M. le duc de La Trémoille (même indication que
dans la note précédente).
Peu de temps après avoir donné, dans sa correspondance avec les fils de Coligny, une preuve de l’affectueux intérêt qu’elle prenait à leur situation, la princesse fut, en ce qui concernait l’atténuation des rigueurs imposées à la sienne par la dureté et l’avarice de son père, l’objet d’une démarche officielle que tentèrent auprès de Charles IX les ambassadeurs polonais venus en France, à l’occasion de l’élévation du duc d’Anjou au trône de leur patrie.
Ces ambassadeurs firent entendre au monarque devant lequel ils se présentaient d’énergiques paroles[60]. Après avoir réclamé en faveur des droits et des intérêts de la généralité des protestants français, ils dirent[61]: «Nous conjoignons aussi à ces causes les requestes de beaucoup de princes d’Allemaigne et les larmes de tant de milliers de personnes qui, chassées de leur pays, sont en Allemaigne, Suisse et autres lieux, lesquelles ayant estimé que nostre intercession vaudroit beaucoup, en ce temps, envers Vostre Majesté, n’ont cessé, en présence, quand elles nous ont rencontrés, et par lettres, de nous prier et supplier d’employer toute la faveur et crédit que Dieu, par sa puissance et grâce nous donneroit, tant envers Vostre Majesté que nostre sérénissime esleu, à ce qu’il y ait paix en France, et que les innocens et affligés soient soulagés. Parquoy la pitié et les requestes de ceux auxquels nous n’avons pû ne dû refuser ce que nous pouvons en cest endroist, font que nous supplions Vostre Majesté que, selon sa royale clémence et bénignité envers les siens, il luy plaise pourvoir et remédier à une si longue et grande calamité d’armes civiles, par une équitable et très ferme paix.»
[60] Mém. de l’Estat de France sous Charles IX, t. III, p. 6 à
15.—La Popelinière, Hist., t. II, liv. 36, fos 196, 197,
198.—Du Bouchet, Hist. de la maison de Coligny, p. 569.
[61] Mém. de l’Estat de France sous Charles IX, t. III, p. 8.
L’histoire atteste[62] «qu’outre ceste requeste pour ceux de la religion, ces nobles ambassadeurs en firent d’autres pour divers particuliers, de la part desquels ils en avoient esté suppliez, notamment pour mademoiselle de Bourbon, jadis abbesse de Jouarre, fille du duc de Montpensier, laquelle ayant quitté l’habit, s’étoit retirée en Allemaigne, chez l’Electeur palatin, où elle fut receue honorablement. Ce qu’ils demandoient pour elle estoit qu’il pleust au roy faire tant envers le duc de Montpensier, que sa fille eust de quoy s’entretenir selon le rang qu’elle devoit tenir, estant fille d’un prince du sang.»
[62] Mém. de l’Estat de France sous Charles IX, t. III, p. 14,