Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange

Jules, comte Delaborde · Chapitre 6 sur 23

Pages du PDF

Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange

Chapitre 205

De Heydelberg, Charlotte de Bourbon et Sainte-Aldegonde s’étaient dirigés vers Embden, où avaient ordre de les attendre des vaisseaux de guerre fortement armés, que Guillaume de Nassau avait envoyés audevant d’eux[105], pour protéger leur trajet par mer jusqu’à l’une des côtes des Provinces-Unies.

 

[105] «Charlotte van Bourbon quam over Embden, alwaer de prince

de selve twe wel toegeruste Oorlog-schepen sond, diese brachten

na de Mase, etc., etc.» (Voir Bor, _Historie der Nederlandtsche

Oorlogen_, in-fº, t. Ier, p. 644.)

Certaines mesures officielles furent prises, dans ces provinces, en l’honneur de la princesse dont on attendait la prochaine arrivée. Voici, quant à la Hollande, celles que nous font connaître les procès-verbaux des résolutions de ses états[106]:

«Séance du 4 juin 1575.—Étant représenté aux états, que, pour répondre à de hautes convenances, ils ne peuvent se dispenser de congratuler, à son arrivée, la princesse, future épouse de Son Excellence qui a si bien mérité de la patrie, et de lui offrir quelque don de joyeuse entrée; que, dès lors, il y a lieu de déterminer où et de quelle manière la princesse sera receue;—en conséquence, il est résolu qu’on informera Son Excellence de la décision prise par les états de congratuler la princesse, au lieu même de son arrivée, et de l’accompagner jusqu’au lieu où Son Excellence a l’intention de célébrer les fêtes de noces; ce dont les états s’enquerront auprès de Son Excellence; à l’effet de quoi sont députés vers elle les sieurs Culemburgh, Kenenburgh, Swieten et l’avocat Buijs.»

 

[106] Archives générales du royaume de Hollande.

«Séance du 6 juin 1575.—Étant fait rapport aux états de la congratulation adressée à Son Excellence, à raison de sa nouvelle alliance, et étant offerts de la part des états, tous les bons offices du pays, Son Excellence les en a remerciés et a déclaré qu’elle espéroit que cette nouvelle alliance contribueroit à la prospérité dudit pays. Son Excellence n’avoit pas encore décidé où les fêtes de noces seraient célébrées; mais elle avoit l’intention d’attendre l’arrivée de la princesse à La Brielle. Du reste, on avoit pu s’apercever qu’il seroit agréable à Son Excellence que la princesse fût receue à La Brielle même par les états.—Sur ce, il est résolu par les états, que, de leur part, seront envoyés à La Brielle divers députés, savoir: les sieurs Vankenenburg, Swieten, ceux de Dordrecht, d’Alckmaar, M. Pieter de Rycke, avec ceux de La Brielle; qu’après les noces, on offrira à la princesse un banquet, quelques cadeaux et un don de six mille livres de quarante gros, dans l’espoir que Son Excellence prendra plus en considération l’affection que l’importance de l’offre, à raison des pesantes charges imposées aux états par suite de la longue durée de la guerre; ce que l’on aura soin de représenter[107].»

 

[107] On lit dans le recueil des Résolutions des états de

Hollande (Archives générales du royaume de Hollande): «Séance du

10 juin 1575.—Les villes et états de Hollande ayant résolu

d’offrir à la princesse Charlotte de Bourbon, à titre de

congratulation et de don, une somme de six mille livres, il sera

demandé à Son Excellence en quoi elle désire que le don consiste,

soit en numéraire soit en pierres précieuses.» «Séance du 16 juin

1575.—Son Excellence a déclaré désirer que le don destiné à la

princesse lui soit offert en numéraire, afin qu’elle en puisse

faire tel usage que bon lui semblera.»

A peine cette délibération venait-elle d’être prise, que le prince eut le bonheur d’accueillir à La Brielle Charlotte de Bourbon, dont l’arrivée fut acclamée par la population et par les députés des états avec un enthousiasme qui émut profondément cette princesse.

Dès le 7 juin furent arrêtées entre les futurs époux les conventions civiles qui devaient précéder leur union.

L’acte dans lequel ils les consignèrent était d’une simplicité exceptionnelle, au double point de vue de la forme et du fond. Il mérite d’autant plus d’être connu, qu’il témoigne d’une complète réciprocité de désintéressement, en laissant apparaître l’absence de toute fortune personnelle, pour le moment du moins, du côté de l’une des parties contractantes, et l’exiguïté des seules ressources alors disponibles, du côté de l’autre[108].

 

[108] Voir Appendice, no 6.

Le 12 juin eut lieu, à La Brielle, la célébration du mariage. Il fut béni par le ministre Jean Taffin, que Guillaume de Nassau avait récemment pris pour chapelain, et qui, à ce titre, demeura désormais attaché à la maison du prince et de la princesse.

Les nouveaux époux ne tardèrent pas à se rendre à Dordrecht, où, de même qu’à La Brielle, ils reçurent un chaleureux accueil, bientôt suivi de fêtes et de réjouissances, dans le cours desquelles d’ailleurs on s’abstint de danser[109].

 

[109] Ce détail, ainsi que plusieurs autres, relatifs à l’entrée

et au séjour de Charlotte de Bourbon à Dordrecht, est consigné

dans la publication suivante: _Dordrecht, door Dr G. V. J.

Schotel, te Dordrecht bij H. Lagerewij_, 1858, br. in-8º, p. 50

et suiv. (_Komst van Charlotte van Bourbon te Dordrecht in

1575_). Il y est parlé, notamment d’une association littéraire,

dite des Rhétoriciens, ayant pour devise les «mots: _joie

pure_, laquelle joua, pour le bon plaisir de Son Excellence, une

moralité.»

On ne peut mieux, croyons-nous, se faire une idée de l’ardente sympathie dont Charlotte de Bourbon fut entourée, à La Brielle et à Dordrecht, qu’en se reportant à une modeste production littéraire, du XVIe siècle, qui, dans sa naïveté, demeure empreinte de l’émotion que fit naître en une foule de coeurs la présence de l’excellente et gracieuse princesse. Il s’agit d’un morceau en treize stances, faisant partie d’un ancien recueil intitulé: Chansonnier des Gueux[110].

Voici la traduction simplement littérale de ce morceau, qui fut chanté, à Dordrecht, pendant le séjour du prince et de la princesse dans cette ville, en 1575:

«Entrée de la sérénissime princesse, de haute naissance.

 

»(Sur l’air de Guillaume de Nassau.)

»1º Faites éclater votre allégresse, vous, villes de Hollande et de Zélande! Vous, hommes, femmes, faites éclater, de tous côtés, votre allégresse, en l’honneur de l’éminent prince et de son épouse noble et renommée. Veuille Dieu, qui leur a accordé sa grâce, la leur continuer, à toujours.

»2º A La Brielle, la princesse arriva en grand triomphe, comme chacun en a été témoin. De nombreux coups de canon furent tirés en l’honneur du prince; et, quant à elle, on la prit par la main et on lui dit qu’elle était la bienvenue dans la patrie du prince.

»3º En apprenant l’arrivée de la princesse, le prince, joyeux de coeur, partit aussitôt pour La Brielle, car vers elle tendaient les plus chers désirs de ce noble et bon prince. Aussi, en recevant sa fiancée, l’a-t-il saluée affectueusement.

»4º Dans La Brielle se manifesta une franche allégresse; je vous le dis tout simplement. Les tambours et les trompettes se firent entendre sur la jetée et dans la ville. Le canon fut tiré en l’honneur de la charmante fiancée. Rien n’a été épargné pour qu’elle fût accueillie par de nombreuses salves.

»5º Quand la chaste et noble jeune dame entra dans la ville, chacun lui souhaita la bienvenue, et la joie éclata de toutes parts. Des feux brillèrent sur la tour et dans les rues, nuit et jour; et cela, d’une manière ravissante. Pas une plainte ne troubla l’émotion générale.

»6º De là, les nouveaux époux sont partis rapidement pour Dordrecht, comme on a pu s’en assurer en les voyant. Dieu les a gardés. Tandis que les trompettes et les clairons sonnaient fortement, on vit chacun accourir pour rendre hommage à la compagne du prince.

»7º Ceux de Dordrecht, résolus de caractère, eurent bientôt pris leurs mesures; car, en attendant la princesse, ils n’épargnèrent aucuns frais pour la recevoir. La garde bourgeoise s’avança en faisant flotter ses bannières.

»8º Pleins d’ardeur, les citoyens accoururent et franchirent la porte de la ville, afin de recevoir honorablement la princesse. Le canon se fit entendre. On vit, çà et là, par la ville, les tonneaux de résine lancer leurs flammes, à la honte de tous les mécréants, et en l’honneur du prince vénéré.

»9º Les autorités de la ville, l’Escoutète, les échevins, dans leur bon vouloir, les bourgmestres et les gardes civiques allèrent triomphalement, bannières déployées, à la rencontre de la princesse, et lui adressèrent avec cordialité ces paroles: Soyez la bienvenue en Hollande.

»10º Veuillez donc, de tous côtés, vous villes, manifester une vive allégresse, faire éclater votre amour pour le vaillant prince, et remercier Dieu, à haute voix, d’avoir détruit Babylone, et de vous avoir donné sa sainte parole.

»11º Oui, vous montrerez votre allégresse, vous villes très renommées, parce que jamais vous n’avez été placées sous une aussi grande protection que sous celle de notre noble prince et de notre excellente princesse, qui, tous deux, appuyés sur la parole divine, veulent sacrifier, pour nous, corps et biens.

»12º Vous, hommes grands et petits, remerciez le Seigneur. C’est lui qui nous soutient, nous pauvres créatures chétives, comme on a pu le voir devant la ville de Leyde, où l’ennemi a été saisi d’épouvante, et aussi à Alckmaar, d’où il s’est enfui précipitamment.

»13º De grâce, seigneuries princières, veuillez agréer de bon coeur ce chant composé en l’honneur du prince d’Orange et de l’éminente princesse. Que Dieu daigne les maintenir en bonne santé et leur accorder une longue vie! Voilà ce dont je le prie, du fond de mon coeur!»

 

[110] _Geuse Liet Boek, waer in begrepen is den Oorsprongh van de

troubelen der Nederlansche Oorlogen, en et geen doer op gevolght

is. «T’Amsterdam gedruckt by Jan Jacobsz Bonneau, woonende op ‘t

water, anno 1656_, in-8º».

Émue, au fond du sien, de l’accueil chaleureux qu’elle rencontrait au sein des populations, Charlotte de Bourbon se demandait si elle pouvait y voir le présage de celui qu’elle recevrait des membres, alors disséminés, de la famille du prince. Répondraient-ils aux sincères efforts qu’elle ferait pour se concilier l’affection de chacun d’eux? Elle l’ignorait, mais elle se reposait sur la bonté de Dieu, pour résoudre, tôt ou tard, en sa faveur, cette importante question, si intimement liée désormais à celle de son bonheur domestique.

 

CHAPITRE IV

 

Lettre de Charlotte de Bourbon à la comtesse de Nassau, sa

belle-mère.—Lettre de Guillaume au comte Jean de Nassau, son

frère.—Hommage rendu par le comte Jean au noble caractère de

la princesse, sa belle-soeur.—Félicitations adressées à

Charlotte de Bourbon par divers membres de sa famille à

l’occasion de son mariage.—Lettre de Guillaume à François de

Bourbon, son beau-frère.—Charlotte de Bourbon s’efforce en

vain de se concilier les bonnes grâces du duc de Montpensier,

son père.—Inexorable dureté de celui-ci.—Étroitesse des

sentiments du duc lors de la mort de la duchesse de Nevers,

sa fille.—Graves préoccupations de Charlotte de Bourbon, au

sujet de son mari, avec la carrière publique duquel elle

s’est identifiée.—Il trouve dans ses judicieux conseils et

dans son dévouement un appui efficace.—État des affaires

publiques depuis l’insuccès des _Conférences de

Bréda_.—Reprise des hostilités.—Diète de Delft en juillet

1575.—Siège de Ziricksée.—Naissance de Louise-Julienne de

Nassau.—Lettre de Marie de Nassau.—Lettre de la princesse

d’Orange à son mari lors de la mort de l’amiral

Boisot.—Perte de Ziricksée.—Excès commis dans les provinces

par les Espagnols.—Indignation générale et efforts faits

dans la voie d’une sévère répression.—Correspondance du

prince et de la princesse d’Orange avec François de

Bourbon.—Lettres de Louis Cappel et de Marie de

Nassau.—_Pacification de Gand._—Lettre de Guillaume au duc

d’Alençon.—Les Espagnols sont expulsés de la

Zélande.—_Union de Bruxelles._

 

Ni la vénérable mère de Guillaume de Nassau, ni l’unique frère qui lui restait, le comte Jean, n’avaient pu quitter l’Allemagne pour assister à son mariage. Tous deux avaient été retenus au loin, l’une, par son âge avancé et son état de faiblesse, l’autre, par la maladie.

Le comte Jean était incontestablement fort attaché à son frère; mais, plus timoré parfois que clairvoyant, il avait cherché à détourner Guillaume, si ce n’est précisément du mariage projeté par lui, tout au moins de sa prompte conclusion, en invoquant des considérations, soit politiques, soit d’intérêt privé, qui, aux yeux du prince, n’avaient rien de déterminant.

Sa mère, à l’inverse, non moins judicieuse que tendre, s’était dégagée de ces considérations, et n’avait nullement songé à dissuader son fils de contracter une union dans laquelle il lui disait être assuré de rencontrer le bonheur. Elle l’aimait trop et avait en lui trop de confiance pour ne pas croire à la dignité de ses sentiments et à la justesse de ses appréciations.

Aimante et aspirant à être aimée, Charlotte de Bourbon, dès les premiers jours de son union avec Guillaume, s’attacha à gagner, avant tout, le coeur de sa belle-mère; et y réussit immédiatement par l’expression de sa douce et délicate déférence, dans ces lignes datées de Ziricksée, où elle venait, en quittant Dordrecht, d’arriver, le 24 juin, avec son mari[111]:

 

«A madame la comtesse de Nassau,

ma bien-aimée mère,

«Madame, encore que je n’aye jamais esté si heureuse de vous voir, pour vous rendre, selon mon desir, tesmoignage de l’affection que j’ay dédiée à vous obéir et servir, sy m’asseuray-je, veu l’honneur que m’a faict, monsieur le prince, vostre fils, qu’il vous plaira bien me faire ceste faveur, d’avoir agréable la bonne voullonté que je vous supplie bien humblement vouloir accepter, et croire que, si Dieu me donne le moïen, et que vos commandemens me rendent capable de vous pouvoir faire service, je m’y emploiré de sy bon coeur, que vous cognoistrés, madame, combien j’estime l’heur que ce m’est de vostre alliance, laquelle m’est doublement à priser, tant pour vostre vertu et piété, que pour celle de mondit seigneur, vostre fils, pour l’amour duquel j’espère que vous me favorisés de quelque bonne part en vos bonnes grâces, dont je vous fais encore bien humble requeste, et supplie Dieu que le temps puisse estre bientost si paisible, que je puisse avoir cest honneur de vous voir; et que cependant il vous conserve en bonne santé et vous donne, madame, très heureuse et très longue vie.

 

»Vostre très humble et obéissante fille.

 

»CHARLOTTE DE BOURBON.»

 

[111] Groen van Prinsterer, Corresp., 1re série, t. V, p. 230.

 

Revenu de Ziricksée à Dordrecht, Guillaume voulut, en ce qui concernait son mariage, amener le comte Jean à une saine appréciation des préliminaires et de la portée de cet acte capital. Il lui adressa donc, le 7 juillet 1575, avec toute l’autorité d’un homme de coeur, une grave et longue lettre, de laquelle nous détachons ces paroles[112]:

«Monsieur mon frère, despuis ma dernière escripte du 21e jour de may dernier passé, par laquelle vous priois bien affectueusement me vouloir envoier les actes et informations de la faulte commise par celle que sçavez[113], ou bien quelque attestation solennelle, afin que, à faulte de cela, je ne fûsse contrainct de cercher autres moïens par publications solennelles de donner contentement à madamoiselle de Bourbon, laquelle, pour obvier à toutes oblocutions qui, par cy-après pourroient se faire, desire grandement ce que dessus; en quoy aussi je ne puis sinon luy donner toute raison: j’ay reçu vostre lettre du 19 dudit mois de may, et par icelle entendu premièrement vostre malladie, laquelle j’ay ressenti et ressentz jusques au coeur, comme celuy qui ne désire rien tant, comme aussy je me sens tenu à le desirer, que vostre bien, salut et prospérité, à quoy vous pouvez estre asseuré que de tout mon pouvoir je tiendray la main, priant Dieu, en quoy j’espère qu’il m’exaucera, de vous garder de tous inconvéniens et vous remettre bonne santé.

 

[112] Groen van Prinsterer, Corresp., 1re série, t. V, p. 244

et suiv.

 

[113] Anne de Saxe.

»Aussy ay-je par la mesme lettre apperçu, dont ay esté très marry, qu’estiez en merveilleuse peyne de ce mien mariage qui est en train, vous semblant advis que l’on n’y auroit pas procédé avec telle discrétion, et par tels moyens, comme il estoit requis, et mesmes en si grande haste, et par cela moy et les miens, voire et toute la cause générale, en pourroient encourir grans inconvéniens, mesmement en ceste journée impériale qui se doibt tenir, le 29 de juillet, à Francfort.

»Sur quoy, je vous puis asseurer, monsieur mon frère, que mon intention, depuis que Dieu m’a donné quelque peu d’entendement, a tendu toujours à cela, de ne me soucier de paroles, ni de menasses, en chose que je peusse faire avecq bonne et entière conscience, et sans faire tort à mon prochain, mesme là où je fûsse asseuré d’y avoir vocation légitime et commandement exprès de Dieu.

»Et de faict, si j’eûsse voulu prendre esgard au dire des gens, ou menasses des princes, ou aultres semblables difficultez qui se sont présentées, jamais je ne me fûsse embarqué en affaires et actions si dangereuses et tant contraires à la volonté du roi, mon maistre du passé, et mesmes au conseil de plusieurs miens parens et amys. Mais, après que j’avois veu que ny humbles prières, ny exhortations ou complaintes, ny aultre chose, quelle qu’elle fûst, y peust servir de rien, je me résoluz, avecq la grâce et aide du Seigneur, d’embrasser le faict de ceste guerre, dont encoires ne me repens, mais plus tost rendz grâce à Dieu, qu’il luy a pleu avoir esgard par sa miséricorde à la rondeur et sincérité de ma conscience, lorsqu’il me donnoit au coeur de ne faire estat de toutes ces difficultés qui se présentoient, pour grandes qu’elles fussent.

»Je dis aussy tout le mesme à présent de ce mien mariage, que, puisque c’est chose que je puis faire en bonne conscience, devant Dieu, et sans juste reproche devant les hommes; mesmes que par le commandement de Dieu je me sentz tenu et obligé de le faire, et que, selon les hommes, il n’y a que redire, tant la chose est claire et liquide; veu singulièrement qu’après avoir attendu l’espace de quatre ou cinq ans, et en avoir adverty tous les parens, tant par vous que par mon beau-frère, le comte de Hohenlohe, il n’y a eu personne qui m’ait presté la main, ou donné conseil pour y remédier; m’a semblé, puisque l’occasion s’est présentée, de l’embrasser résolutement et avec toute accélération, afin de ne ouvrir la porte aux traverses que l’on y eust peu donner.

»…..J’espère que ce mariage tournera autant et plus à nostre bien et de la cause générale, que n’eust fait le retardement ou plus long délai, lequel eust peu bien aisément ruiner et renverser toute nostre intention. Aussi, quand le tout sera bien considéré, je ne voy nul juste fondement sur lequel les princes puissent asseoir leur indignation et offense si grande que vous me alléguez.

»…..Quand ils considéreront bien le tout, ils auront grande occasion de me sçavoir bon gré d’y estre procédé de cette façon, et m’estre plustost assubjecty à je ne sçay quels soupçons sinistres d’aucuns qui ignorent la vérité, par ceste mienne accélération et simple et secrète façon de procéder, que d’avoir voulu, par longs délais et par odieuses disputes, débats et déclarations sur les difficultés occurrentes, ou bien par autres solennités ou cérémonies juridiques, publier ce fait par tout le monde, comme à son de trompe, et réduire le tout à plus grande aigreur et scandale qui ne fust oncques[114].

 

[114] Voir Appendice, no 7.

»…..Je croy fermement que cecy a esté le chemin plus seur, non seulement pour moy, mais aussy pour la cause générale.»

Cette conviction, qu’exprimait si fortement le prince, fut bientôt partagée, comme elle devait l’être, par le comte Jean, qui s’y affermit sans réserve, dès que, par les communications détaillées et précises qui lui parvinrent à Dillembourg, il eut appris à connaître la constante dignité de sentiments, de caractère et d’actions de sa belle-soeur, ainsi que la basse animosité de ses détracteurs et de ceux de Guillaume de Nassau. Il se fit alors, en toute loyauté, un devoir d’élever la voix en faveur de Charlotte de Bourbon et de son mari. La preuve en est, notamment, dans le langage qu’il s’empressa de tenir au landgrave de Hesse:

«En ce qui concerne, lui disait-il[115], les rumeurs qui courent au sujet de la nouvelle compagne de Monsieur le prince d’Orange, il faut les reléguer au rang des déplorables et indignes calomnies proférées contre sa grâce, la princesse. Elles sont, Dieu merci, dépourvues de tout fondement. La vengeance n’en appartient qu’à Dieu. Il faut attendre avec patience le moment où, après de longs jours de troubles et d’orages, il daignera, de nouveau, faire luire son soleil de justice et délivrer Sa Grâce la princesse, ainsi que nous-mêmes, de si nombreuses croix. Ceux qui journellement arrivent de Hollande, et principalement ceux qui ont été un certain temps auprès de ladite noble épouse de Monsieur le prince, rendent, en dépit des calomniateurs, un témoignage on ne peut plus favorable à sa grâce la princesse. Et afin, mon cher prince, que vous puissiez d’autant mieux sonder le fond des odieuses calomnies dont il s’agit, je vous envoie, à cet effet, sous le présent pli, ce que Sa Grâce la princesse a écrit, de sa propre main, il y a peu de jours, à Madame ma mère.»

 

[115] Lettre datée de Dillembourg, 21 nov. 1575 (Groen van

Prinsterer, Corresp., 1re série, t. V, p. 312.)

Ces derniers mots prouvent le soin affectueux que prenait Charlotte de Bourbon de continuer à correspondre avec sa belle-mère et l’appui implicite que celle-ci prêtait au langage du comte Jean.

Fidèle à la douce habitude de se rapprocher, en pensée, par une active correspondance, des personnes qui lui étaient chères et loin desquelles elle se trouvait, la jeune princesse avait, dès le premier moment, fait part à son frère et à ses soeurs de son mariage avec Guillaume. Le prince avait, vis-à-vis d’eux, suivi son exemple.

Par leurs réponses à la communication des nouveaux époux, les enfants du duc de Montpensier prouvèrent qu’ils étaient loin d’avoir subi l’influence des préventions et des rudesses paternelles à l’égard de leur soeur; car ils la félicitèrent, ainsi que Guillaume, d’un mariage qu’ils envisageaient comme un élément de bonheur pour elle et pour lui.

Rien de plus naturel qu’une telle appréciation de la part de la duchesse de Bouillon, à raison des liens multiples d’affection, de croyance et de sentiment qui l’unissaient à Charlotte.

Mais ce qui rend cette appréciation particulièrement remarquable, de la part des autres enfants du duc de Montpensier, c’est la spécialité même de la position de chacun d’eux.

A ne parler que de celles du frère et de l’une des soeurs, quoi de plus frappant, par exemple, que d’entendre le prince dauphin, François de Bourbon, vivant, d’habitude, aux côtés de son père, et parfois confident de ses pensées, déclarer qu’il éprouve un contentement réel du mariage de sa soeur!

Quoi de plus frappant encore que de rencontrer, sur ce point, l’expression d’une vive sympathie sous la plume d’une abbesse, et, qui plus est, d’une abbesse de Jouarre; car telle était bien Louise de Bourbon. Du fond de l’abbaye, qu’elle dirigeait, comme ayant succédé à Charlotte, elle écrivait, dans l’élan du coeur, au mari de celle-ci[116]:

«Monsieur, je ne vous puis dire combien j’estime l’honneur et faveur que j’ay receu de vous, m’ayant faict démonstration, par la lettre qu’il vous a pleu m’escripre, de me vouloir recognoistre pour ce que j’ay l’honneur de vous estre maintenant. Aussy vous supplieray-je très humblement de croire que, pour ma part, j’estime comme je doibz la faveur qu’il vous a pleu de faire à nostre maison, d’y avoir prins alliance par le mariage de ma soeur avec vous; la réputant très heureuse d’avoir esté voulue d’un prince si vertueux et sage, comme en avez la réputation; et me ferés cest honneur de croyre que je me tiendroys bien heureuse et contente, sy j’avois l’honneur de recevoir de vos commandemens, affin que puissiés juger, par l’exécution, combien je désire tenir lieu en vos bonnes grâces, aulxquelles je présente mes très humbles recommandations et supplie Nostre Seigneur vous donner, monsieur, en très bonne santé, très longue et très heureuse vie. A Juerre (Jouarre), ce 21 août 1575.

 

»Vostre plus humble et obéissante soeur à vous

faire service.

 

»LOUYSE DE BOURBON.»

 

[116] Groen van Prinsterer, Corresp., 1re série, suppl., p.