Cœur de draconienne (French Edition)

Marine Derache · Chapitre 9 sur 27

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Cœur de draconienne (French Edition)

Chapitre 8

 

Un silence pesant domine l’intérieur de la maison. Maddi s’est relevée et se tient à bonne distance de la Polonaise, même si son corps semble tourné vers elle, bien que ses yeux fixent les nouveaux venus.

Damian n’a toujours pas parlé. Il reste telle une statue de marbre, attendant qu’on lui dise quoi faire. Il ne doit pas être plus âgé que Miroslawa, ou alors il approchait lentement les vingt-six ans.

Sa peau d’elfe lui enlevant toute pilosité ailleurs que sur le dessus de son crâne, il n’a pas de barbe. Ses cheveux, tout aussi blancs que les nôtres, semblent légèrement plus courts que les miens ou encore que ceux des deux autres filles, mais c’est uniquement parce qu’il les porte attachés en un chignon haut et tiré, laissant ses deux longues et fines oreilles attirer le regard.

Ses yeux, d’un vert profond, hypnotiques, appellent à être contemplés. Il est grand, plus encore que nous, et ses muscles semblent extrêmement développés de partout. Il ne porte qu’un simple pantalon et un pull au col roulé. Il paraît décontracté, bien que son regard indique qu’il regrette presque de se trouver là.

Quant aux deux autres hommes, les draconiens, ils m’offrent un pincement au cœur. En eux, dans leur gestuelle, la forme de leur visage ou encore dans leur assurance, j’y retrouve un peu de mon père, mais aussi de mon frère. Cette famille que j’ai toujours connue à la ferme. C’est un peu comme si les draconiens possédaient cette force commune, qui les rendait identiques sans leur enlever la particularité d’être tout aussi uniques.

C’est intense. Un silence pesant, mais intense. Le premier des deux draconiens est toutefois plus robuste. Ses yeux, d’un gris délavé, semblent renvoyer les années de lassitude pendant lesquelles il a assisté aux crimes de son maître. Sa barbe brune, hirsute et épaisse, souligne son regard éteint et cerné. Il paraît épuisé, sans doute parce qu’il a dû faire partie du groupe qui a voyagé jusqu’au Canada.

Le second, tout aussi robuste, bien que légèrement plus petit de quelques centimètres au plus, me semble plus brut encore que le premier. Sa barbe est tressée, et ses cheveux sont longs et noirs, contrairement au draconien aux yeux gris qui les porte suffisamment courts. Il a des yeux d’un bleu acier, fades et tout aussi éteints que ceux de son homologue.

Tous me fixent, attendent que je prenne la parole, comme si c’était à moi que revenait la responsabilité du groupe entier. D’une certaine façon, mon âge plus avancé me rend en quelque sorte « doyenne », mais je ne me vois pas à la place de meneuse. Je ne peux nier que ces derniers temps, c’est bel et bien ce que j’étais pour mes amies, mais c’était uniquement parce que je n’avais pas d’autre choix que celui-là. D’après moi, s’il fallait voter, je dirais que Miroslawa vaut bien mieux cette place que moi. Après tout, la Polonaise a vécu l’enfer pendant huit longues années, maîtrise la magie et l’art du combat.

Je soupire un long moment, les observe un instant de plus, puis me lance sous l’œil appuyé du Topaze.

― Je m’appelle Maalta Die Helia. Qui êtes-vous et que voulez-vous ?

Je voulais ajouter que je suis également la fille de deux draconiens du Nord, mais je me retiens de justesse : je ne souhaite pas révéler qu’un groupe d’individus est parvenu à rester cloisonné pendant plus de trente ans dans un royaume magique bondé d’œufs de dragons et de draconiens.

J’ignore en réalité ce que je suis censée dire. Je n’ai absolument pas la moindre idée de la façon dont je dois leur parler, et de la manière dont je dois m’y prendre pour leur soutirer efficacement les informations dont j’ai besoin. Je jette un regard vers le nouveau venu au sein de notre cercle d’intimes, et celui-ci comprend aussitôt ce que j’attends de lui. Damian sert d’interprète auprès des deux hommes, et ceux-ci remuent un instant, comme s’ils attendaient un peu plus de ma part. Je fronce les sourcils. Comment puis-je deviner ce qui les taraude ? Entrer dans l’esprit des dragons, c’est mon domaine. En revanche, percer les secrets de l’esprit humain… je ne m’y suis jamais vraiment frottée, en dehors de ceux de mes consœurs, et je me vois mal tenter l’expérience sur un individu qui ne soit pas un elfe.

Tout ce que je parviens à faire, c’est leur indiquer de s’installer convenablement sur les fauteuils du salon. Toutefois, ayant plus de monde que prévu dans la bâtisse, je fais aussitôt apparaître d’autres meubles pour permettre à tous de s’asseoir.

Le premier homme, celui aux yeux gris, déclare dans une langue que je ne connais pas, et que je déduis comme étant le fameux anglais, que Damien se presse de traduire en elfique :

― Mon nom est Paragon, et celui de mon collègue est Rascal. Nous sommes venus en paix et souhaitions simplement nous entretenir avec vous.

En entendant cela, je comprends qu’ils souhaitent un échange en privé. Toutefois, je ne suis pas en mesure de le faire : le seul à pouvoir parler anglais et à traduire les mots des deux hommes sous ce toit n’est autre que Damian, un parfait inconnu à mes yeux, bien qu’il fasse désormais partie des nôtres.

Subitement, Abby se lève. Elle lance un regard vers moi, puis vers l’elfe aux yeux verts, et enfin vers Paragon et Rascal.

― Je sais parler anglais. C’est ma langue natale. Éclipsons-nous tous les quatre, je te ferai la traduction sans problème. Ainsi, nous serons deux elfes de confiance contre deux draconiens, et Maddi ainsi que Miroslawa pourront veiller sur Damian.

Elle ne s’est pas cachée de parler. Elle sait que même si c’est en elfique, empêchant ainsi les draconiens de comprendre, que les deux autres elfes – et même Maddi désormais – sont capables d’entendre, même si elle a chuchoté ses mots. Alors, au lieu de faire comme s’il y avait des choses à cacher au sein du groupe, elle s’est exprimée haut et fort.

Mes oreilles remuent en même temps qu’un sourire apparaît sur mes lèvres. Derrière, la Polonaise approuve la décision de l’Australienne, puis je demande à cette dernière de traduire les mots suivants aux deux hommes :

― Il n’y a aucun souci à échanger en petit comité. Suivez-nous. Abby reste avec nous simplement pour nous permettre de nous comprendre.

Les deux hommes hochent la tête sans broncher et se lèvent en même temps que moi. Je dévisage un instant ma sœur. Je suis attendrie de la voir aussi heureuse d’avoir retrouvé la femme qu’elle aime. Cela me réchauffe le cœur.

Ainsi rassurée de savoir ma cadette en sécurité, d’autant plus que Miroslawa connaît déjà Damian, je me mets en marche vers les escaliers. Là-haut, à l’étage, il n’y a que des chambres, mais je suis certaine que si je bouge un lit, et qu’à la place je fais apparaître un bureau et des chaises, alors le confort sera tout aussi pareil que celui d’un salon.

― J’aimerais savoir ce que vous savez de nous, questionne Paragon d’emblée de jeu.

Je suis parvenue à faire de ma chambre un endroit assez cosy, bien que cela m’ait un peu agacée de devoir bouger toutes mes recherches.

― Je sais simplement que vous nous espionnez depuis une bonne année, que vous avez accompagné mon amie jusqu’au Canada et que vous avez assuré leur retour à tous les quatre jusqu’ici, en plus de l’avoir aidée à chercher après Damian. Je sais également qu’une résistance se crée au sein même de l’Armée du roi Tyorn et, qu’en plus de cela, il a retrouvé certains de ses pouvoirs.

Les draconiens échangent en silence à travers un long regard. Ils ne prennent pas la peine de s’exprimer, sachant pertinemment que l’elfe aux yeux rouges comprendrait ce qu’ils pourraient se dire.

― Ne voyez pas cela comme de l’espionnage, mais plutôt comme de la surveillance, répond Rascal. Nous devons avouer que votre progression était bien discrète, d’autant plus lorsque nous savons que vous avez voyagé avec des dragons, et que ce n’est vraiment pas simple à camoufler. Mais, à plusieurs reprises, vous vous êtes vendus. Certaines nuits, il a été plus simple que d’autres de vous remarquer, et notre rôle a simplement été d’effacer vos pistes pour pousser les fidèles de Tyorn à regarder ailleurs.

Je fronce les sourcils. Des dizaines de questions se bousculent dans mon esprit et j’ignore par quoi commencer. Je ressens alors la vague de chaleur transmise par Nuussak et cela m’apaise immédiatement. Je prends même le temps de profiter de cette sensation. Il faut avouer que cela fait un moment déjà que je n’ai plus perçu la présence de Nuussak en moi, ou du moins, pas avec autant d’intensité que depuis qu’il est revenu et que je me suis collée contre son flanc.

― Pourquoi ne pas nous avoir attaqués ? Je veux dire… je suis heureuse de ne pas être morte à l’heure actuelle, mais j’aimerais savoir ce qui vous a poussés à nous épargner ?

Rascal est le plus rapide à reprendre la parole. Ses yeux brillent d’une lueur toute nouvelle, pleins d’espoir.

― La prophétie !

Puis, Paragon enchaîne à sa suite :

― Oui ! Les quatre joyaux seront les seuls capables de détrôner le mauvais roi et de rétablir la paix sur Terre.

Je sens de nouveau mon cœur se serrer. J’ai l’impression d’entendre mon père me parler. De ce fait, inconsciemment, mon esprit me renvoie dans le passé, un an plus tôt. Nous sommes tous présents autour de la table et le souverain Milaan nous narre l’histoire qui me touche. Il peine lui-même à réaliser à quel point tout cela peut être vrai jusqu’à ce qu’il me voie métamorphosée.

Mon seul regret, et j’ose me l’avouer, c’est de ne pas avoir eu le temps de lui montrer la femme que je suis devenue. Après tout, il a péri alors que je venais d’acquérir ma pierre. Au moins, si j’ai pu lui montrer l’espoir que je représente pour les hommes, alors il a pu partir en paix de ce monde.

― Effectivement, déclaré-je. Cela fait de nombreux mois que je suis bassinée par cette histoire et, aujourd’hui, nous sommes enfin tous réunis. J’ai, toutefois, plusieurs questions à vous poser.

Les deux hommes sont suspendus à mes lèvres, comme s’ils n’attendaient que cela, que je leur demande des choses. En un sens, je dois reconnaître que c’est assez perturbant, bien que cela soit un signe plutôt positif : s’ils sont aussi soumis à mes mots, alors je peux être certaine qu’ils ne se retourneront pas contre moi ni contre aucun de nous, en réalité.

― Combien de résistants êtes-vous ? Et combien de draconiens êtes-vous au total ? Où se situe votre repaire ? Comment pouvons-nous être sûrs que vous n’êtes pas ici dans le simple but de nous tendre un piège ?

J’ai davantage de questions, mais je veux procéder par étapes. Pour le moment, j’expose mes interrogations stratégiques. Ainsi, j’aurai au moins une idée du nombre de draconiens que nous aurons à combattre.

Ils semblent songeurs et discutent entre eux, mais Abby préfère ne pas traduire leur échange brouillé. Puis, subitement, Paragon relève la tête et répond :

― Tyorn possède une Armée rapprochée, juste pour lui. Nous devons être une centaine à le servir lui, mais, dans chaque pays et chaque continent, des dizaines d’autres draconiens sont postés pour surveiller. Je pense… que nous devons être quelques bonnes centaines de draconiens à travers le monde entier.

― Trois ou quatre cents. Au maximum, ajoute Rascal. Mais pas plus. Le plus gros d’entre nous se trouve à Londres, près du roi, les autres sont des sentinelles, ils n’ont personne à défendre, juste une loi à appliquer.

Je redresse la tête et la colère déforme aussitôt mes traits.

― Comme cette loi débile de tuer toute chose qui bouge la nuit ?

Ils n’osent pas répondre, honteux. Même s’ils font partie de la résistance, pour le moment, ils sont encore dans l’obligation de suivre les directives. Pas ce soir ni demain, mais peut-être que la semaine prochaine, ce seront bien eux qui livreront des innocents aux ambassadeurs dans le but de les éliminer.

― Comment avez-vous pu mettre autant de temps avant de réaliser la monstruosité de ce geste ? m’exclamé-je tandis qu’une vague de dégoût me traverse de part en part. Ne vous êtes-vous jamais rendu compte que vous brisiez des familles ? Que vous semiez le chaos et la tristesse partout où vous alliez ?

Paragon déglutit puis reprend doucement la parole, d’abord lentement, comme pour tâter le terrain, et enfin plus fermement.

― Les choses ne sont pas aussi simples, elfe. Les premiers draconiens ont pris le goût du pouvoir et ont cherché un moyen de se faire respecter, un moyen de se faire craindre, afin d’assurer leur pouvoir. Ensuite, il y a eu les générations d’après. Les lois et les codes d’éthique des draconiens étant mis en place depuis des dizaines, voire des centaines d’années – tout n’est que question de point de vue en fonction des années de naissance – nous n’avions aucun moyen, à nous seuls, à notre petite échelle, de nous rebeller. Si nous l’avions fait, nos têtes ne seraient plus vissées sur nos corps à l’heure actuelle.

Je plisse les yeux.

― Il est vrai que c’est mieux pour vous que ce soient la tête des innocents qui ne fassent plus partie de ce monde à l’heure actuelle… n’est-ce pas ? ne puis-je m’empêcher de demander avec cynisme.

Abby lève une main qu’elle pose sur mon bras, me ramenant à la réalité. Je ne peux pas mettre tous les malheurs de cette planète sur le dos des deux personnes qui me font face. Déjà, un mouvement de résistance est lancé et ils sont du bon côté de la corde. Je peux comprendre qu’ils n’aient pas eu d’autres choix que d’obéir. Après tout, c’est bien ce que Miroslawa a fait pour survivre et pour protéger les siens : elle a tué des âmes innocentes, sur ordre du roi Tyorn, pour sauver sa peau et celle des gens qui composaient sa famille. Aujourd’hui, je sais que je ne suis plus capable de lui en vouloir, alors même qu’elle a porté atteinte aux personnes pour lesquelles j’aurais pu sacrifier ma vie. Alors, comment continuer à en vouloir à ces hommes qui font de leur mieux pour se racheter ?

Je serre les doigts, inspire profondément, puis me défais de l’emprise de mon amie lorsque je suis calmée. La colère toutefois toujours présente dans le creux de mes yeux, je ne peux m’empêcher de soupirer lorsque je les vois esquisser un mouvement de recul lorsque je plante de nouveau mes prunelles dans les leurs.

― Combien de résistants êtes-vous ? insisté-je.

Paragon soupire un long moment et Rascal grimace. Je crains le pire. Et s’ils n’étaient pas même vingt à murmurer la révolte ? Qu’allons-nous bien pouvoir faire contre une armée ? Toutefois, avant que je ne puisse oraliser la moindre hypothèse cinglante, le second draconien prend la parole.

― Dans l’Armée proche du maître-dragonnier… nous devons être une bonne trentaine. Mais, en tout, à travers le monde, je suis certain que nous sommes une centaine.

Abby et moi nous nous figeons aussitôt et échangeons un regard. Puis, en elfique, nous communiquons entre nous. Je suis la première à parler. Je replonge toutefois mon regard dans celui de nos invités surprise pour m’assurer de surveiller tous leurs faits et gestes.

― Cent résistants face à quatre fois ce nombre de draconiens ? Je ne pense pas que ce soit assez équitable, nous risquons de foncer dans le mur.

― Sans doute, répond Abby. Mais ce sont déjà cent hommes prêts à se battre pour la bonne cause. Nous aurions pu n’être que nous cinq. N’oublie pas cela. Ces résistants… ce sont une aubaine, un nouvel espoir. Grâce à eux, nous pourrions attaquer sur plusieurs fronts, d’un coup et fort. Les chances sont de notre côté.

Je secoue la tête et observe de nouveau les deux hommes face à moi. Je les dévisage un instant à tour de rôle, puis, après un dernier coup d’œil vers l’Australienne, je brise notre échange pour lui demander de reprendre son rôle de traductrice.

― Cent résistants en combien de temps ?

Paragon hausse les épaules.

― En une année. En fait, depuis que nous avons découvert votre existence, nous avons cherché à comprendre et peu à peu nous nous réveillons.

Je passe une main sur mon visage, évitant soigneusement de percuter le saphir incrusté dans mon front. J’inspire profondément, puis demande :

― Combien de temps faudrait-il pour parvenir à quelque chose d’équitable ? Je veux dire… si, tous ensemble, vous représentez quatre cents draconiens, combien de temps nous faudra-t-il encore attendre pour qu’au moins deux cent cinquante de vos hommes soient de notre côté ?

Rascal secoue vivement la tête.

― Oh, bien moins de temps que ce que vous pouvez imaginer ! Les choses n’allaient pas très vite, avant, parce que nous n’étions pas sûrs de ce que nous avancions. Désormais, nous vous avons accompagnés, nous vous suivons encore et vous soutiendrons toujours. Nos mots se feront plus insistants, et les rumeurs circuleront encore plus rapidement, c’est évident. Je ne peux pas prédire la victoire à ce stade du voyage, mais je crois dur comme fer que nous allons vaincre le roi et renverser son système tyrannique.

Je lève la main pour le faire taire. Je n’aime pas donner cette impression d’être intransigeante et sans cœur, mais je n’oublie pas que, depuis le commencement, je n’ai toujours voulu renvoyer qu’une seule et unique image : celle d’une guerrière capable de décisions.

― Combien de temps ?

L’homme aux yeux gris délavé semble réfléchir un instant, comme s’il prenait en compte chaque facteur. Puis, il relève enfin la tête et son regard déterminé croise celui d’Abby.

― Six à huit mois.

 

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