Cœur de draconienne (French Edition)
Chapitre 4
À l’intérieur de la bâtisse, il y en a pour tous les goûts : des meubles en bois massif, assez solides pour supporter notre force d’elfes, et des plafonds hauts, pour nous permettre un passage facile dans les couloirs et dans les pièces du fait de notre grande taille.
Il y a des endroits de rangement un peu partout, bien que nous ayons voyagé léger depuis le départ, et chacun possède sa propre chambre. En tout, il y en a cinq, en prévision pour le Canadien à venir. Elles sont toutes de la même taille, avec des lits doubles dans chacune, afin d’offrir un confort de sommeil qui ne sera de refus pour personne, surtout après avoir dormi à même le sol pendant de longs mois.
La couleur des murs n’est pas tout à fait blanche, ni tout à fait jaune. En réalité, la teinte qu’ils affichent a été posée en vue de rappeler chaque jour les bienfaits du soleil, afin de mettre un peu de gaieté dans nos cœurs, et de ne pas rendre l’endroit morne, triste et désert.
Il y a de larges et hautes fenêtres également, un peu dans chaque pièce. Pour ne pas attirer l’attention, bien que l’apparition soudaine d’une telle maison ne sera sans doute pas sans conséquences, Abby et moi avons opté pour un verre transparent, évitant ainsi les vitraux auxquels j’avais bien pu penser. Non pas par vanité, mais pour permettre à Maddi de se sentir un peu plus chez elle.
Dans mon geste, je souhaitais que ma petite sœur retrouve un peu le goût de toute son existence, elle qui a grandi et vécu dans un château pendant vingt années. Mais cela ne semble pas l’enchanter plus que cela. Au contraire, elle paraît davantage renfrognée.
Et cela se comprend : une telle maison et un tel luxe lui rappellent forcément des personnes qu’elle a tenté d’oublier, d’effacer de sa vie.
Je songe alors à mes mères et à mes pères. S’il me reste encore Adel, bien que nous ne puissions plus jamais nous revoir – à moins que l’ancienne reine décide de quitter le royaume –, je n’ai, en revanche, plus aucun espoir d’observer à nouveau un jour les visages de Maya, de Fred ou encore de Milaan.
Mon cœur se serre lorsque je repense à ces personnes. Maya et Fred ont été abattus par les mains de Miroslawa, qui tentait uniquement de se protéger et de parvenir à garder ceux qu’elle aimait en sécurité, même si tout cela s’est révélé être un échec sur la durée et quant à Milaan… je ne préfère pas même y penser.
Lorsque j’ai plongé dans l’océan, il est vrai qu’à ce moment-là, j’aurais donné beaucoup du peu que j’avais juste pour voir le sourire de Tom, de Maya ou de Fred, les pieds dans l’eau et le corps suspendu dans le vide.
J’ai un léger pincement au cœur en pensant à Athaan, Danae et Allan, mais aussi à Paul et à Vanesse. J’ai véritablement tourné le dos à tous mes proches. Certes, cela n’a pas été ma décision, cela m’a été imposé par la mort du roi et par l’ascension au trône de mon frère, mais je ne peux nier l’évidence : j’ai fui pour ma vie, sans faire mes adieux à aucun d’entre eux, sans même trouver le temps de les remercier comme il se devait d’être fait pour leur accueil si chaleureux et généreux, bien que, d’une certaine façon, s’ils l’ont fait, c’était parce que je faisais partie de la famille depuis toujours.
Alors que j’entre dans une large bassine, je ne peux m’empêcher de constater que tout est allé très vite. Je n’ai pas véritablement eu le temps d’apprendre à bien les connaître ni à les apprécier forcément à leur juste valeur. Je les ai côtoyés, j’ai passé quelques mois près d’eux, j’ai découvert la vie de princesse, bien que j’eusse passé la majeure partie de mon temps dans l’arène à m’entraîner au combat.
Après avoir été en quelque sorte déportée au château, je n’ai plus vu Adel, Vanesse et Athaan qu’aux repas donnés le soir, et encore !
Cela n’avait rien à voir avec la relation que j’entretenais avec le roi, mon père, à qui je rendais visite tous les jours, dans son bureau, pour parler de mes progressions et de toutes choses diverses et variées.
Cela n’avait aucun rapport non plus avec la drôle de fraternité qui m’avait reliée à Paul. Celui-ci, tantôt proche et protecteur, a rapidement montré qu’il possédait une part d’impulsivité qui faisait de lui, parfois, un être rapidement incontrôlable, voire violent.
Quant à Maddi… la situation est encore bien différente de ce que j’ai pu partager avec le roi et mon frère, parce que Maddi n’a pas seulement eu le rôle de sœur, elle a été bien plus que cela : mon institutrice.
L’adolescente aux yeux vairons m’a appris à lire, à écrire, et ces moments entre sœurs m’ont été bénéfiques. J’ai appris à m’épanouir davantage, à prendre de l’aisance à l’oral et à moins craindre de m’exprimer.
Grâce à ma cadette, j’ai laissé de côté ma timidité passée de mon temps à la ferme, pour devenir cette personne affirmée que je suis aujourd’hui. Mais je sais que je dois également cela à Jim et Benoit, qui m’ont bien aiguillée dans mon apprentissage du combat.
J’ai appris à me défendre, à attaquer, dans les règles de l’art, dans la tricherie, et avec n’importe quoi qui pourrait se trouver à portée de main. J’ai mûri, me suis développée davantage. J’ai quitté ma zone de confort et ai gagné bien plus d’aplomb, même si l’affluence de magie dans mon organisme a beaucoup joué dans ma métamorphose.
Quand je songe à tout ce que j’ai traversé depuis ma rencontre avec Nuussak, je peine à réaliser qu’une bonne année vient de s’écouler. Presque quinze mois. Novembre dominait Presdelles lorsque je suis partie de la ferme.
Je me demande alors ce qu’a pu devenir Tom avec le temps. Il me manque énormément. J’aimerais savoir comment il s’en sort, seul à la ferme, s’il est en bonne santé surtout, et si tout va pour le mieux pour lui dans sa vie.
J’ignore s’il est au fait de la mort de nos parents… Quoi qu’il en soit, j’aimerais le revoir. Plusieurs fois si cela m’était autorisé, mais je sais que c’est impossible. Pas tout de suite en tout cas, pas alors que je peux lui faire encourir des risques, juste à me trouver en sa présence.
Je prends donc mon mal en patience et me fais la promesse secrète qu’un jour j’irai à sa rencontre. Même si je l’ai connu pendant de nombreuses années, lui m’a oubliée, à ma demande.
Alors, lorsque le moment sera venu pour nos chemins de se croiser, Tom pensera qu’il s’agira de notre première rencontre, alors que ce sera faux. Ce sera sans doute étrange, parce que je suis persuadée que j’aurai une brûlante envie de lui dire qu’il m’a manqué, que le temps a passé, que les vérités sur mon adoption sont remontées, mais malgré tout, qu’il restera toujours mon frère à mes yeux. Un bref sourire s’étire sur mes lèvres à cette pensée. Je suis bien stupide de penser que les choses pourront se découler ainsi. Je sais pertinemment que si je l’aborde de cette manière, il s’enfuira au lieu de m’écouter davantage.
Pire encore, à m’approcher de lui ainsi, je suis consciente qu’il ne me rendra jamais mes mots, qu’il ne me dira pas que je lui ai manqué tout le temps pendant lequel je suis partie. Après tout, à ses yeux, je ne suis personne. Il ne me connaît pas. Pour lui, je n’ai jamais existé. Au fond de son cœur, il est convaincu d’avoir grandi en tant que fils unique.
Je ne suis qu’une personne de plus au milieu de tout ce beau monde extérieur à la ferme. Une inconnue dont il ne voudra ni connaître la vie ni savoir les problèmes, parce qu’il sera certainement débordé par sa propre existence et ses préoccupations personnelles.
Lorsque je mets enfin les pieds en dehors de la bassine, j’inspire profondément, enroule une serviette autour de mon corps, et une autre autour de mes cheveux, puis je m’observe dans le miroir de la salle de bain.
Là, comme ça, même si je sais désormais, et ce depuis un an maintenant que c’est cela ma véritable apparence, je suis brusquée par ce que je vois. J’avais oublié tous ces nouveaux traits qui me caractérisent depuis ma transformation.
Il faut dire que je n’ai pas eu souvent l’occasion d’être confrontée à des miroirs durant mon voyage. Ainsi, voir mes longues et fines oreilles sur les deux côtés de mon crâne, pile sous la serviette enveloppante… cela me fascine.
J’ose alors me l’avouer : c’est magnifique. Je n’ai pas l’air d’un monstre, pas à mes yeux du moins. Je suis juste une créature magique, créée par les Dieux pour sauver l’humanité. Mon cœur est pur, bien que brisé par les pertes tragiques que j’ai subies, et mon corps est splendide, avec ses formes, ses courbes et ses marques.
Je laisse tomber la serviette sur le sol et prends le temps d’observer le tatouage gigantesque qui lézarde ma peau. Il n’y a pas véritablement de point de départ à tout cela au premier abord, bien que je sois dans la capacité d’affirmer que tout est né dans le creux de mes mains.
Je détaille les nombreuses spirales et alors que j’aperçois des contours nets et précis par endroits, je relève les yeux, fixe la douce lueur de saphir dans le creux de mes iris, puis me remémore les mots de ma sœur : elles ont probablement découvert l’endroit où se trouve Jnad, le dragon de Miroslawa.
Or… celui-ci est captif de la Tour, là où vit le maître-dragonnier et roi, Tyorn. Je déglutis. Je ne sais pas véritablement comment elles sont parvenues à le retrouver, étant donné que la carte qui mène à la Tour ne se trouve nulle part ailleurs que sur le corps des quatre elfes.
Intriguée, j’enfile rapidement de nouveaux vêtements, sèche mes cheveux blancs et ondulés, puis m’éclipse de la salle de bain, avec, en tête, l’idée d’avoir une conversation sérieuse avec ma sœur.
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