Cœur de draconienne (French Edition)
Chapitre 10
Il a été décidé que, pour la nuit, Abby et moi dormirons ensemble, Maddi et Miroslawa toutes les deux, Damian dans la chambre qui lui est réservée, et les deux draconiens à l’écart de tous, dans la pièce restante.
La nuit arrivant peu à peu à son terme et les deux hommes devant prochainement reprendre la route, j’ai décidé qu’il était mieux pour eux d’encaisser le coup des vérités dans leur coin, quitte à en reparler tous ensemble le lendemain matin, plutôt que de les laisser reprendre leur route complètement déboussolés, sans certitudes vis-à-vis des personnes en qui placer leur confiance.
Lorsque je suis descendue dans le salon, après deux heures d’échanges avec les deux Anglais, j’ai été bombardée de questions. Toutefois, le crâne prêt à exploser, j’ai promis de faire un compte rendu le lendemain, lorsque nous serons tous reposés, soit des voyages, soit pour d’autres raisons.
Tous ont accepté, bien qu’une grande partie d’entre eux, si ce n’est pas tous, se sentaient quelque peu mis à l’écart des informations les plus importantes de cette maison. Après tout, il ne faut pas oublier que, dans cette quête, tout le monde est concerné, mais pire, impliqué. Et cela, de plein gré ou non.
Lorsque le soleil se lève, le lendemain matin, je reste allongée un instant, bien que j’aie les yeux ouverts. Mon regard dirigé vers l’une des fenêtres de la chambre, j’observe le ciel désormais clair. Depuis cet étage, et surtout ainsi étalée dans mon lit, je ne suis capable de percevoir que quelques nuages dans l’immensité du large dôme bleu qui surplombe nos têtes.
Toutefois, après quelques minutes de paresse, j’inspire profondément et me redresse. Près de moi, Abby dort toujours. Il faut dire que la jeune fille a été épuisée de passer une bonne partie de la nuit à traduire les mots échangés entre les deux rebelles et moi.
Je m’approche de l’ouverture dans le mur et prends le temps d’admirer le paysage. Au loin, je suis à même de percevoir la pluie qui tombe. Aucun doute, le mauvais temps vient dans notre direction.
Bien que nous n’ayons jamais reculé, qu’il puisse neiger, tempêter ou pleuvoir, je ne peux à cet instant songer qu’à une chose : ce sera le prétexte idéal pour garder tout le monde à l’intérieur aujourd’hui.
Après tout, la journée n’a même pas encore commencé et je me sens déjà dépassée par tout ce que j’ai à faire. Tout d’abord, il me faut mettre les draconiens à la porte. Ensuite, dévoiler l’entièreté de mon échange avec eux auprès de tous les membres de ma nouvelle famille. Puis, apprendre beaucoup de choses concernant le nouvel arrivé : Damian. Et, pour finir, il me faut, à la suite de tout cela, façonner un planning d’entraînement.
Je souhaite cerner les nouveaux acquis de ma sœur, mais également connaître les capacités des trois autres elfes. Je n’ai encore combattu contre aucune des trois autres pierres. Le plus étonnant, c’est ce que je peux savoir de Miroslawa. J’ai quelques idées quant à l’étendue de ses pouvoirs, tout comme je possède un bon nombre de notions quant à son passé et à ses crimes, mais… je ne suis pas en mesure d'affirmer quoi que ce soit vis-à-vis de sa manière de combattre et de se défendre.
Une journée riche en émotions se prépare donc. Je soupire, prenant conscience qu’il me faut me bouger un peu, puis me retourne et quitte la pièce sans un bruit afin de ne pas réveiller l’Australienne qui dort toujours à poings fermés.
Dans le couloir, le sol est froid sous ses pieds, et je remercie intérieurement ma forme d’elfe d’atténuer quelque peu la sensation que cela me procure.
Puis, alors que je m’approche des escaliers, je tends l’oreille. Je suis sûre d’avoir entendu du bruit. Je me fige et tourne la tête. Les sons proviennent de la chambre des deux hommes. J’inspire longuement. Je dois désormais apprendre que je n’ai plus rien à risquer, et que je me dois d’accepter qu’ici, dans cette maison, et surtout aussi bien entourée, je n’aie plus à redouter de perdre l’un des miens.
Je continue donc mon chemin et gagne la cuisine afin de déjeuner un peu de pain. Je suis néanmoins surprise de trouver Damian déjà éveillé. Il est debout devant l’une des fenêtres qui montrent la forêt au loin. Il semble perdu dans ses pensées, complètement déconnecté de la réalité.
― Damian ? demandé-je avec un sourire.
Toutefois, l’homme ne se retourne pas, comme s’il ne m’avait pas entendue. Je l’interpelle donc une nouvelle fois, mais rien à faire, il reste immobile.
Intriguée, je m’approche de lui et pose ma main sur son épaule. Aussitôt, le Canadien se retourne, lève la main et ses yeux prennent une teinte plus sombre, presque noire. Il m’attrape et me soulève. Pendant ce temps, je suis forcée de trouver un moyen de respirer. Mes pieds ont quitté le sol, et ma gorge me brûle de plus en plus, au même rythme que ses doigts resserrent leur prise et me broient le cou. Prise de cours, j’ignore comment me défendre et accéder à mes pouvoirs. La peur subite me tétanise totalement, et je suffoque, tandis que mes jambes battent l’air, en vain. J’attrape ses poignets, mais le sang quitte peu à peu mes membres et mes bras finissent par retomber de chaque côté de mon corps.
Aucun son ne parvient à franchir mes lèvres, au même titre que l’air n’est plus en mesure de venir approvisionner mes poumons. Je suis tout bonnement coincée, en suspension dans l’air, sans savoir quoi faire.
Face à moi, l’homme ne me touche plus. Il a simplement le bras tendu vers moi et la main ouverte. Sa tête légèrement inclinée, les yeux plissés, les iris d’un vert profond et ombré donnent à son sourire triomphant un côté diabolique. Cette vision d’horreur n’est pas près de quitter les méandres de mon esprit.
Me sentant prise au piège, et persuadée qu’il ne me lâchera pas, je finis par retrouver l’usage de ma magie en puisant au plus profond de mes ressources, et me sers de mes pouvoirs pour le souffler du sol et l’envoyer s’écraser contre l’un des murs, faisant tomber des cartes et des plantes à terre dans un bruit assourdissant.
Quant à moi, je m’écroule de tout mon long, ayant beaucoup trop de difficultés à me rattraper. Mon membre est endolori et j’aspire de grandes goulées d’air avec énormément de mal.
Alertés par le vacarme de notre échange, tous arrivent d’un bloc dans le salon. La première à apparaître est Maddi, rapidement suivie par Miroslawa et Abby. Les draconiens, un peu hésitants à l’idée de se mêler des choses qui ne les regardent pas, viennent après les autres, mais pas tant de temps que cela plus tard.
L’humaine est la première à s’offusquer de nous voir au sol. Elle se précipite vers moi afin de vérifier comment je me porte, et retient un cri en apercevant les traces de strangulation autour de son cou. Tous s’approchent alors de moi, sauf Miroslawa et Paragon qui marchent en direction du Canadien.
L’elfe redresse l’Émeraude d’un geste de la main, et il affiche une drôle de tête, comme s’il revenait de loin. Il se frotte l’arrière du crâne tout en demandant ce qu’il vient de se produire. Je lui lance immédiatement un regard mauvais et il déglutit, ne sachant pas trop comment réagir face à cela.
Les draconiens choisissent donc ce moment pour s’en aller, me promettant de revenir le plus rapidement possible afin de nous tenir informés de l’évolution de la situation. Je les salue à peine, trop focalisée sur le nouvel habitant de la maison, mais prends tout de même le temps d’ouvrir la cachette souterraine d’un geste de la main, afin de permettre à leurs dragons de regagner la surface.
― Que t’est-il passé par la tête ? explosé-je auprès de Damian, peu de temps après, alors qu’il nettoie le désordre et que j’applique un nouveau tissu imbibé d’eau autour de ma gorge.
Nous ne sommes plus que tous les deux. Comme je l’ai senti, il pleut dehors. Maddi et Miroslawa sont retournées dans leur chambre, et Abby prend sa douche.
Si le coup que j’ai reçu avait été banal, alors mes capacités et ma magie m’auraient immédiatement soignée, mais ici, la situation est différente : ce sont les pouvoirs du Canadien qui m’ont porté atteinte.
Il hésite un instant avant de me répondre. Je suis même forcée de tendre l’oreille pour comprendre ce qu’il dit, tant sa voix se rapproche d’un murmure à peine audible.
― Je ne sais pas. Je ne peux pas l’expliquer. Je… ça m’arrive souvent.
Je suis perplexe. J’arque un sourcil tout en m’approchant de lui. Il me regarde un instant de haut en bas, comme pour me jauger et peser le pour et le contre des mots ou des gestes qu’il est en droit de dire ou faire.
Je secoue la tête. Je me force à lui sourire, afin de lui montrer que nous sommes du même côté dans toute cette histoire. Je ne lui veux aucun mal et je veux qu’il le comprenne. Tout comme j’espère que ce n’était pas son but de me blesser. Tout ce que je désire, c’est apprendre à connaître l’homme qui me fait face.
Après tout, nous allons vivre un long moment sous le même toit et nous aurons à coexister, au moins le temps que durera notre quête.
― Que veux-tu dire par là ? demandé-je lentement, comme pour être sûre qu’il saisisse bien chacun de mes mots.
Il hausse les épaules puis se retourne pour accrocher son cadre et pour remettre dans un pot neuf la dernière plante. Son corps s’affaisse ensuite et il opère un demi-tour pour être face à moi. Il se gratte l’arrière du crâne et soupire un long moment.
― Je ne saurais comment l’expliquer, mais… depuis que j’ai cette pierre sur le front, et que cette dragonne me suit partout, j’ai l’impression d’avoir une double personnalité. Enfin… je ne sais pas trop comment expliquer cela… Je suis moi, avec mes défauts et mes qualités, mais, de temps en temps, j’ai l’impression d’être éjecté de ma propre enveloppe charnelle, comme si quelqu’un d’autre prenait ma place.
Je ne suis pas sûre de tout suivre à ce qu’il me raconte. C’est tout bonnement impossible. Comment deux personnes peuvent-elles vivre dans le même corps ?
J’ouvre grand les yeux en repensant à Abby, lorsque je l’ai rencontrée. Celle-ci avait un comportement étrange. D’abord, elle m’a attaquée, puis elle m’a suivie partout, comme si nous nous connaissions depuis toujours.
Et cela, elle l’avait eu dû à son trouble de la personnalité, lié au fait qu’elle avait perdu ses pouvoirs dans de terribles conditions. Ainsi, elle avait eu un corps humain, mais dominé par ses instincts d’elfe, ce qui l’avait rendue complètement insensée lors de nos premiers moments passés ensemble.
Je réfléchis un instant. Le jeune homme possède sa pierre et contrôle sa magie, alors je ne devine pas vraiment en quoi cela peut représenter le moindre malaise pour lui. Puis, l’une des phrases évoquées par l’Émeraude me revient en tête, et je l’observe avec des yeux ronds effrayés.
― Attends… est-ce véritablement ce que tu viens de dire ?
Il semble perdu. Il arque un sourcil, afin de me faire comprendre qu’il souhaite que je sois davantage précise sur mes mots.
― « Cette dragonne » ? Ne ressens-tu aucun lien envers elle ?
Il prend le temps d’analyser ma question, mais se contente d’un nouveau hochement des épaules. Je fronce les sourcils. S’il n’avait pas son apparence d’elfe, alors j’aurais affirmé qu’il n’avait pas achevé sa transformation et donc, par conséquent, qu’il n’avait pas laissé le lien entre Shayphody et lui se faire.
Toutefois, cette idée ne me quitte pas, alors, je demande :
― Peux-tu m’expliquer de quelle manière tu as obtenu ta pierre ?
Il lève les yeux au ciel puis se tourne vers la fenêtre pour observer les arbres, au loin. L’expression de son visage indique clairement qu’il ne souhaite pas se remémorer cela, mais que s’il le fait, c’est bien évidemment parce qu’il n’a pas trop le choix, face à moi.
― Je courais avec ma sœur dans les grandes forêts de l’Ontario. C’était l’un de nos passe-temps favoris. Mais, sans nous en rendre compte, ce jour-là… nous nous sommes éloignés de notre zone habituelle, et nous nous sommes retrouvés entourés par de nombreux grizzlys. Je ne sais même pas comment je m’en suis sorti vivant…
Il marque une pause durant laquelle je sens déjà la fin du récit venir à moi. Mon cœur se serre avant même qu’il n’ait prononcé un mot de plus.
― Elle était plus jeune que moi. Elle venait tout juste d’avoir quatorze ans, c’était il y a deux ans… Trois grizzlis nous entouraient. Pour la protéger, j’ai attiré l’attention de ces bêtes sur moi, mais c’était comme s’ils ne voulaient pas me voir. Alors, j’ai foncé sur l’un d’eux, et le premier à m’avoir attaqué a mordu férocement mon épaule.
Je m’attends à ce qu’il me montre la marque de cet horrible événement, mais il n’en fait rien. Et je sais pourquoi : son corps d’elfe a sûrement totalement cicatrisé, emportant loin de lui le souvenir qu’il a fait de son mieux pour protéger sa sœur.
― J’aurais dû mourir, au même titre que ma sœur. Du moins, elle aurait dû s’en sortir, elle, puisque j’avais fait de mon mieux pour être le seul exposé, afin qu’elle ait une chance de s’enfuir. Mais elle n’a pas souhaité m’abandonner. Je l’ai vue mourir sous mes yeux, et c’est près de son corps que j’ai trouvé cette roche étrange. Cette pierre du moins.
Un bref sourire empli de tristesse saisit ses lèvres avant de disparaître aussi vite qu’il est arrivé. Il reprend :
― Toute verte, elle semblait m’appeler. Je l’ai attrapée et, lorsque je suis entré en contact avec elle, j’ai senti tout mon corps se métamorphoser.
Il déglutit, comme si ce qu’il s’apprêtait à me dire lui pesait encore beaucoup sur le palpitant.
― À l’époque, je ne savais pas ce que c’était, mais, aujourd’hui, je suis à même d’affirmer que c’était ma première utilisation magique. Au loin, j’ai vu ma sœur se faire déchiqueter par deux grizzlis affamés. J’ai vu ces animaux l’écarteler, se battre entre eux pour un bras ou une jambe… Alertés par leurs bruits, d’autres sont venus à notre rencontre. Je ne sais ni comment ni pourquoi, mais j’ai senti mon corps être traversé par des milliers de démangeaisons. Tout me brûlait de l’intérieur et j’avais l’impression que mon crâne allait exploser. La rage me consumait.
Il passe la manche de son pull sur son visage afin d’essuyer les quelques larmes qui perlent au coin de ses yeux.
― C’était plus fort que moi, j’ai senti un souffle surpuissant se dégager de mes doigts, et faire fuir les animaux qui se trouvaient près de moi. Il ne restait plus que ma sœur et moi. J’ai couru à son chevet. L’adrénaline avait pris toute la place, je ne ressentais même pas la douleur de la morsure du grizzly. Mais, une fois de plus, ce n’est qu’après que j’ai compris que ma transformation m’avait soigné sur le tas. Alors qu’elle… elle n’a pas eu ce bonheur de trouver la pierre. Pourquoi est-ce que j’ai survécu et pas elle ? Que se serait-il passé si elle avait touché l’Émeraude avant moi ?
Il renifle. Il est évident que c’est douloureux pour lui de parler d’une telle chose, mais il est persuadé qu’il ne fait pas cela dans le vide. Il veut croire que je pourrai l’aider à aller contre son trouble de la personnalité.
― J’ai relevé la tête, non pas pour surveiller les alentours, mais bien parce que je m’apprêtais à hurler de douleur contre l’injustice que nous venions de subir. Mais… lorsque j’ai levé les yeux, mon regard s’est posé sur une drôle de créature. Pas plus grande qu’un chien, toute verte, je suis d’abord resté figé face à elle. Je craignais qu’une terrible chose venue d’un monde dont on ne peut citer le nom était venue récupérer ce que j’avais trouvé, et finir le travail des grizzlys.
Je comprends qu’il fait allusion à la dragonne. Je n’ajoute toujours rien, restant dans le silence et le respect de son récit.
― Ensuite, la créature s’est avancée vers moi. Il faisait encore jour, par chance pour moi, ou alors par malchance, parce que j’aurais aimé ne pas rentrer et ne pas avoir à subir ce qu’il s’est passé après. Je tenais fermement Madison dans mes bras. Elle saignait abondamment et tout coulait sur moi, mais je m’en fichais, je souhaitais juste la protéger de cet animal qui réduisait la distance entre elle et nous. Le pire, Maalta, c’est que j’ai dû récupérer les membres détachés de ma sœur dans la gueule des animaux et les maintenir contre moi pour éviter qu’ils ne tombent pendant ma course effrénée…
Il tourne son visage dans ma direction. La souffrance s’y lit aisément, et je sens mon ventre se tordre. Il inspire profondément.
― J’entendais cette voix dans mon crâne, qui répétait en boucle mon prénom, encore et encore. J’ai vraiment cru que je devenais fou, alors, sans savoir comment, j’ai complètement scellé mon esprit. Le monstre est arrivé près de moi et sa tête a effleuré celle de ma sœur alors même que je m’enfuyais pour l’éloigner de nous, pour préserver son corps. Mais dès l’instant où sa gueule a effleuré la peau de Madison, ses plaies se sont refermées, ses membres se sont ressoudés, elle paraissait plus sereine, moins abîmée, mais… elle ne s’est pas réveillée pour autant.
Il baisse les yeux vers ses doigts, comme s’il était encore capable de revivre la scène dans les moindres détails. Il ferme ensuite ses paupières.
― Je me suis relevé pour rentrer chez moi, avec le corps de ma sœur dans les bras. Mais lorsque je suis arrivé devant ma maison, mes parents ont hurlé et m’ont insulté de monstre. Ils m’ont chassé, affirmant que je n’avais rien d’un humain, que je n’étais pas leur fils. Évidemment, je ne pouvais pas comprendre ce qu’ils me disaient, à ce moment-là. Je me sentais juste coupable d’avoir laissé Madison mourir et je pensais qu’ils m’en voulaient pour les mêmes raisons. Ils n’avaient pas pris le temps d’écouter ce que j’avais à leur dire. Je pense qu’ils n’ont jamais su pour l’attaque des grizzlys. Ils ont juste arraché Madison de mes bras et ils ont fermé la porte en me hurlant de quitter le village et en m’ordonnant de ne jamais revenir. Alors, je n’ai pas insisté, et je suis parti. J’ai couru pendant de longues heures, ne m’arrêtant que lorsqu’il faisait sombre, trouvant refuge dans des granges, la majeure partie du temps.
Il a un faible sourire et il rouvre les yeux vers moi.
― Shayphody ne m’a pas lâché d’une semelle. Je continuais de la fuir, mais elle était plus puissante que moi. Elle a toujours été plus puissante que moi, d’ailleurs… J’avais retenu son nom, uniquement parce que je l’avais entendu le prononcer avant de lui bloquer l’accès à mon esprit, mais depuis ce jour, je n’ai plus jamais été mis en contact avec elle. J’ai appris par moi-même qu’elle m’avait choisi et qu’elle ne me quitterait jamais, mais je ne me suis, de ce fait, jamais senti proche d’elle. En réalité, elle est comme un animal à mes yeux, un gros chien : elle me suit partout, grogne, exprime ses besoins vitaux, mais nous ne pouvons pas communiquer, nous ne pouvons rien faire ensemble. Même voler, c’est une catastrophe, puisque nous ne parvenons pas à nous entendre. Pas comme j’ai pu voir Miroslawa le faire avec ton dragon…
Je comprends désormais un peu mieux les symptômes du jeune homme. Il a effectivement achevé sa transformation, mais les événements n’ont pas eu lieu dans le bon ordre. Je me mords la lèvre inférieure et m’approche un peu plus de lui afin de poser mes mains sur ses deux épaules.
― Je pense… commencé-je.
Je parle lentement, comme pour m’assurer qu’il a bien terminé son récit et que je ne le coupe pas. Toutefois, sa façon de rester aussi inerte qu’une tombe me fait comprendre que je peux m’exprimer sans crainte.
― Je pense que ce qui te rend dans un tel état, c’est le fait que tu ne possèdes aucun lien avec ton dragon. Les draconiens peuvent communiquer avec leur créature. Mais toi, en tant qu’elfe, tu devrais être capable de ressentir ta dragonne comme si elle faisait partie de toi, comme si vous partagiez le même corps.
J’humidifie mes lèvres avant de continuer :
― Le fait que tu sois une créature magique te permet d’assumer la source imposante de pouvoirs qu’elle représente. Mais, comme tu l’as contrée, tu te retrouves dans une enveloppe destinée à la magie, alors que tu ne possèdes que les capacités d’un humain. C’est cela qui cause ton trouble, selon moi.
Il me sourit un instant avant de pencher sa tête sur le côté. Il sait qu’il a un problème, mais maintenant, tout ce qu’il souhaite, c’est une solution pour y remédier. Alors, il demande :
― Que me conseilles-tu de faire, dans ce cas ?
Mes lèvres s’étirent sur mon visage. Je suis heureuse, parce que pour la première fois depuis longtemps, je suis presque sûre et certaine de ce que j’avance. Et ce qui me plaît le plus dans tout cela, c’est que je n’ai pas besoin de l’approbation de Nuussak pour savoir si j’ai raison ou non, ni même d’avoir à lui demander des pistes de raisonnement.
― C’est simple. D’après moi, tout ce que tu as à faire, c’est accepter votre lien et laisser vos magies se mélanger. Après cela, crois-moi, tu te sentiras entier, et vous serez absolument complices. Tu verras tout par elle, et vous deviendrez des adversaires redoutables du fait de votre complémentarité.
Il hoche la tête. Il a déjà songé à cela, mais il n’a jamais su comment il pouvait s’y prendre. Aujourd’hui, il reprend espoir, parce qu’il n’a non pas une guide, mais trois, qui seront en mesure de l’aider à développer ce lien magique avec Shayphody.
Désormais, il n’a plus qu’une hâte : réaliser cet exploit, et ainsi cesser de regretter ce jour fatidique où il a perdu sa sœur dans des circonstances affreuses, mais aussi sa famille et une partie de lui-même.
Si, à mes yeux, cela peut simplement rappeler le fait qu’il a bloqué tout contact avec la dragonne, l’Émeraude ne cesse, à cause de tout cela, de revoir en boucle la mort de Madison chaque fois que ses yeux se posent sur sa Shayphody, ce qui alimente chaque jour son envie irrémédiable de vouloir se séparer d’elle, bien qu’il ait toujours su que ce serait une chose impossible, peu importe la dose de volonté qu’il peut y mettre.
Ainsi, désormais, il a foi. Il se dit que s’il parvient à voir sa créature céleste différemment, alors il sera en mesure de cesser de penser constamment à sa sœur lorsqu’il voit Shayphony, et ainsi passer au-dessus de sa culpabilité, après avoir vécu deux longues années dans les remords.
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