Cœur de draconienne (French Edition)
Chapitre 20
― Je dois donc tirer un trait sur l’idée de retrouver Jnad ? Je lui avais pourtant promis de lui venir en aide et de le libérer ! hurle la Polonaise avec fureur.
Elle est si énervée que son corps est pris de tremblements et que ses yeux luisent d’une lueur que je ne lui connaissais pas encore. La fin de l’après-midi approche à grands pas et nous avons des décisions vitales à prendre. La première chose qui a été faite lorsque nous nous sommes tous retrouvés sur le sol a été de ramener à elles les elfes qui avaient perdu connaissance.
Il a été délicat de retirer Abby des griffes de Grilkoad avant que celui-ci ne pose ses pattes sur le sol, parce que l’Australienne avait déjà commencé à cicatriser, fusionnant ainsi une partie de sa peau avec les écailles du dragon.
En réalité, si elle n’avait pas été inconsciente lorsque je lui ai réouvert les plaies pour la libérer de l’emprise du dragon, elle aurait sans doute perdu connaissance à cause de la douleur qu’elle aurait ressentie, ce qui est plutôt ironique.
J’ai ensuite dû annoncer à l’ensemble du groupe ce que le Dieu m’avait transmis. Les draconiens ont réagi comme des enfants, s’émerveillant d’être du côté de personnes capables d’entrer en contact avec des êtres divins. Les elfes, eux, sont restés sceptiques. Ils ne voulaient pas croire au fait qu’ils devaient laisser l’un des leurs à la traîne. Pour eux, il fallait trouver une autre alternative que ce qu’Aedon avait bien pu imposer.
Je lève les bras dans le but de calmer la Polonaise, qui fulmine de rage. Celle-ci refuse obstinément d’être approchée, même par Maddi. Elle est sur le point d’exploser, et cela peut s’avérer dangereux pour cette dernière de se trouver si près d’elle – surtout quand je pense à mes propres pouvoirs incontrôlables – même si elle n’est plus qu’une simple humaine.
― Ce n’est que partie remise ! me justifié-je en faisant de mon mieux pour ne pas hurler à mon tour.
Je n’ai pas peur d’être repérée, mais je crains que si je hausse le ton pour être au même niveau que mon amie, alors que celle-ci ne crie encore plus fort.
― D’après Aedon, il ne vous reste que trois semaines au maximum avant de…
Je n’ose pas terminer ma phrase. De toute façon, je ne le peux pas, puisque la Polonaise, parfaitement empourprée, les poings serrés et les cheveux tombant sur son visage, me coupe :
― Trois semaines sont largement suffisantes pour atteindre Jnad ! D’ici cinq jours au pire, nous serions allés en Irlande !
Je secoue la tête. Je ne trouve pas les mots justes, pas les indications qui pourront permettre à Miroslawa de se calmer. Les autres elfes se sont isolés avec les draconiens, ne souhaitant pas être mêlés à tout cela. En effet, la lueur meurtrière qui brille dans les iris dorés de la Polonaise fait froid dans le dos. Et encore plus pour moi, qui connais son passé et ses crimes les plus fous pour tenter de survivre.
Aujourd’hui, je crains que Miroslawa veuille nous affronter en duel pour déterminer quel ordre suivre, entre celui d’aller directement à Londres et mettre fin au règne du roi, et celui de faire un détour qui prendrait de très longues semaines avant d’arriver à destination.
― Nous avons une mission à réaliser. Trois semaines, c’est pile le temps que nous avons pour nous rendre à Londres, pour trouver Tyorn, le sortir de sa tanière, l’affronter et l’éliminer. Nous sommes en territoire ennemi. Chaque personne de ce pays peut dénoncer notre emplacement à n’importe quel moment, tout comme nous sommes susceptibles d’être vus par les draconiens de nuit, ces veilleurs qui se feraient une joie de capturer une belle brochette d’elfes, crois-moi !
La Polonaise se pince les lèvres et m’observe un long moment. Je lui tiens tête et elle continue à me fixer afin de déterminer à quel moment je vais baisser les yeux. Mais je ne compte pas céder. Je ne peux pas me permettre de me laisser dominer par mes sentiments. Je peux tout à fait comprendre sa détresse de ne pas pouvoir approcher son compagnon, mais je ne peux pas prendre la décision de gâcher toute la mission et de risquer de perdre deux des nôtres pour un détour.
J’ai eu un moment de flottement après avoir tué trois draconiens et deux dragons, mais, désormais que j’ai repris de l’aplomb, je me sens plus sûre de moi, bien que méfiante envers mes propres mains, desquelles je redoute de voir sortir un nouveau jet lumineux digne des rayons de soleil eux-mêmes.
En réalité, j’endosse parfaitement mon rôle de cheffe et de conseillère. J’écoute, donne des indications, me basant sur les mémoires de mon dragon, autant que de mes expériences personnelles.
Ne voyant pas Miroslawa démordre, je choisis de jouer avec ses émotions afin de parvenir à la calmer pour un moment.
― Si tout cela ne dépendait que de toi, alors, peut-être aurions-nous pu nous permettre un tel détour. Il aurait été question de tes choix, de tes ambitions et de tes limites. Mais tu n’es pas la seule concernée. Abby aussi est touchée par ce mal. Est-il vraiment nécessaire de vous tuer toutes les deux aussi stupidement ? Je veux dire… sans toi, nous n’avons aucune chance de retrouver Jnad. Seule toi es liée à lui, et es à même de connaître sa véritable position. Souhaites-tu être responsable de la mort d’Abby, et de la perte de ton dragon ?
Un voile de douleur remplace celui de colère au creux des prunelles de la Polonaise. Je sais que je lui ai fait mal, c’était le but, même si c’était vraiment déplacé. Cette dernière dirige aussitôt son regard vers l’Australienne, qu’elle a couvé pendant des semaines, et qui semble vraiment de plus en plus pâle.
Certes, je la comprends : moi-même, j’ai eu du mal de me trouver loin de Nuussak au début de nos aventures. La Polonaise, elle, en est à sa neuvième année loin de lui. Elle va d’ailleurs bientôt entamer la dixième. Et il doit être douloureux pour elle de constater qu’elle va devoir repousser l’échéance, une fois de plus. Jnad lui manque terriblement, c’est un fait avéré. Mais dans un sens, si elle a pu se passer de lui tant de temps, et apprendre à se débrouiller sans lui, alors un mois de plus ou de moins ne changera rien entre eux, et, au contraire, continuer de les garder loin l’un de l’autre permettra de sauver tout le monde.
Je conçois qu’elle puisse souffrir, mais je ne peux tout bonnement pas me permettre de ne pas écouter le Dieu qui a été formel sur ses indications : partir à la recherche de la créature tuera deux des nôtres. Et cela, je ne peux tout bonnement pas l’accepter. Alors, je préfère encaisser la fureur de mon amie, plutôt que de mettre toute notre mission en péril.
À sa manière de laisser ses épaules retomber, et à la façon qu’a son visage de se tordre de douleur, je comprends qu’elle laisse enfin tomber. Elle ne gagnera pas face au reste du groupe, le sait, et préfère se ranger plutôt que de nous faire perdre davantage de temps.
― Les elfes doivent sauver le monde, et je ne suis même pas complètement moi-même pour affronter le plus grand tyran de tous les temps…
Je pose mes mains sur ses épaules, me doutant que je risque fortement de recevoir un crochet du droit pour ce contact déplacé, mais contre toute attente, la Polonaise ne fait preuve d’aucune violence. Elle garde le silence, bien que ses yeux fixent désormais ses pieds.
― Eh… regarde-moi, murmuré-je.
Après quelques secondes d’hésitation, la Polonaise finit par abdiquer. Elle déglutit et plonge son regard doré dans le mien.
― Comme tu viens de le dire toi-même… les elfes doivent sauver le monde. Nous avons certes l’avantage de posséder des dragons, du moins… d’avoir ces créatures qui nous accompagnent, mais nous ne devons pas oublier que les Dieux nous ont choisis, nous quatre, pour anéantir le mal. Ne te sous-estime pas. Tu as en toi un pouvoir immense et infaillible. Pense à cela.
Je marque une légère pause, permettant à l’elfe qui me fait face d’assimiler chacun des mots que j’ai pu prononcer.
― Dis-toi ceci : nous combattons et vainquons face au maître-draconien, puis nous partons à la recherche de Jnad. N’oublie pas que je t’ai fait une promesse : après avoir mené Maddi à la mer, je t’accompagnerai en Pologne.
L’intéressée a les yeux larmoyants. Elle est sans famille depuis des années, tantôt seule avec des cadavres, tantôt entourée d’individus surgis de nulle part qui doivent l’accompagner dans une quête gargantuesque. Elle n’a pas vu ses proches depuis presque une décennie, et je viens de lui prouver qu’elle est comme ma sœur, que je tiens à elle, et que je ferai en sorte de la rendre heureuse lorsque toute cette fichue épreuve sera dernière nous. Elle se mord les lèvres, comme pour les empêcher de trembler, puis elle inspire profondément tout en hochant lentement la tête.
― Très bien… dit-elle finalement. Dans ce cas, qu’attendons-nous pour donner l’assaut à cette horrible personne ?
Un délicat sourire naît peu à peu sur ses lèvres. Je sais que cela a dû lui coûter de se résigner ainsi, si proche du but, mais elle l’a fait. Elle se sauve la vie, mais aussi celle d’Abby. Elle a fait le bon choix, a pris la bonne décision, et c’est tout ce qui compte. Peu importe la taille de son effort pour en arriver à cela, elle y est parvenue, et c’est le principal.
Bien que restés isolés, les autres membres du groupe ne sont pas loin. Et, quand bien même ils se seraient éloignés, ils n’auraient pas pu ignorer les hurlements de Miroslawa. Ainsi, à l’évocation de sa question, c’est Paragon qui répond pour moi.
― Laissez-nous deux nuits. Rien que deux nuits, pour nous permettre d’informer tous les rebelles que l’assaut est proche. Je vais leur indiquer que d’ici mardi en huit, nous serons à Londres. Et, lorsque nous y serons, nous attaquerons de plein fouet cet homme abominable qui nous a privés de notre liberté pendant des années.
Je hoche lentement la tête. La protection magique d’Aedon prendra fin bien avant que les rebelles soient au courant. En un sens, c’est tant mieux, puisqu’il leur sera plus aisé de nous accompagner s’ils peuvent nous voir. Je souris et laisse ma main tomber dans celle de Miroslawa. Je la serre aussitôt, et suis heureuse de sentir, grâce à la faible pression qu’elle appuie contre mes doigts, qu’elle me rend cette étreinte silencieuse et discrète. J’aime voir cette force d’esprit chez ces personnes que je côtoie chaque jour. Je me défais des doigts de mon amie pour croiser les bras sous ma poitrine. Je fais un mouvement du menton pour indiquer à mon homologue de continuer sur sa lancée.
― Je suis confiant, ajoute-t-il. Nous vous avons communiqué nos techniques, et votre plan d’attaque a été transmis aux personnes de confiance les plus sûres. Vous serez escortés vers l’entrée du château sans encombre.
Le soleil continue à décliner dans le ciel nuageux de ce début de mois d’août. Il est maintenant temps pour nous de façonner un endroit où dormir pour les deux prochaines nuits. Damian et Abby se chargent de construire un petit chalet chaleureux, tandis que Miroslawa ouvre un passage souterrain pour préserver les quatre dragons.
Je perçois parfaitement bien le regard triste que la Polonaise peut afficher lorsqu’elle observe ces créatures, et cela me serre le palpitant.
Je détourne donc le regard vers les deux hommes qui montent déjà sur le dos de leur dragon.
― Je suis tout aussi confiante que vous. Nous souhaitons la justice et le bien. Aucune noirceur ne corrompt nos âmes, et nous ferons de notre mieux, quitte à payer le prix fort, si cela pouvait permettre aux Hommes du monde de vivre en paix. Et, juste pour cela, je suis persuadée que la chance sera de notre côté. Les héros brillent toujours.
Paragon acquiesce vivement. Rascal prend ensuite la parole pour ajouter ces derniers mots :
― Nous nous retrouvons à l’aube, dans deux jours. Au revoir, draconienne. Soyez prudents et restez sur vos gardes. Si je peux vous prodiguer un dernier conseil, aux autres et à toi… ce serait de garder forme humaine jusqu’à ce que nous atteignions le palais. Vous passerez davantage inaperçus que sous votre forme d’elfe.
J’approuve ses paroles. Cette idée me trottait déjà dans la tête depuis un moment. J’attendais seulement de trouver une alternative pour les dragons avant d’imposer à mes amis de reprendre leur forme de naissance.
Je salue les deux draconiens, et ils prennent leur envol. Je les regarde disparaître dans le ciel légèrement rosé par l’absence grandissante du soleil, puis gagne rapidement l’intérieur du chalet, avant qu’il ne fasse complètement nuit. Déjà, nous entendons résonner le couvre-feu des cornes dans le ciel.
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