Cœur de draconienne (French Edition)

Marine Derache · Chapitre 22 sur 27

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Cœur de draconienne (French Edition)

Chapitre 21

 

 

L’effervescence. L’impatience. La peur silencieuse.

Le groupe a tardé à aller se coucher la première nuit. Nous avons tous longuement échangé quant à la nouvelle tournure des événements qui s’offrait à nous. Évidemment, rien n’a changé. Le plan reste le même. La seule différence est que nous avons un détour de deux mois qui est parti en fumée. Pour le moment du moins. Ainsi, la bataille que nous comptons mener contre le roi est grandement avancée. D’ici un peu plus d’une semaine, nous nous tiendrons fièrement aux portes du palais du maître-draconien.

Si cela en arrange plusieurs, qui ont hâte de pouvoir reprendre une vie « normale », sans avoir à se tenir tapis dans l’ombre, loin des regards inquiets, d’autres, en revanche, craignent la fin de la mission qui nous a été attribuée.

Nous avons longuement parlé sur ce fameux « après ». Nous nous sommes questionnés, tentant de savoir si nous resterons des elfes, ou même des draconiens, ou si nous allions tous redevenir humains, selon le bon vouloir des divinités. Il est vrai que cette simple énonciation d’hypothèses a rendu très mal la Polonaise, qui espère au plus profond d’elle-même qu’elle ne redeviendra pas humaine avant d’avoir revu Jnad.

Mais nous avons beau tourner les conjectures et les interrogations dans tous les sens, il nous reste impossible de déterminer ce que l’avenir peut bien nous destiner.

Ainsi, l’emballement naît dans certains cœurs, tandis que d’autres patientent calmement, et que d’autres encore sont rongés par une peur interne qu’ils ne parviennent pas à assumer face au groupe.

La première journée passée sans les draconiens s’est révélée plus silencieuse que jamais. D’habitude, des mots, même minimes, sont échangés entre nous. Mais, ce jour-là, chacun de nous est resté dans son coin, songeur. Il faut dire que nous en avons également profité pour dormir. Nous manquions cruellement de sommeil, à la suite de nos multiples téléportations.

Maddi qui, sans pouvoirs, n’a pas été aussi épuisée que les autres s’est chargée de faire les repas. Elle ne l’a pas considéré comme un fardeau, mais plutôt comme une occupation qui lui permettait de se changer les idées. Aucun d’entre nous n’est sorti sur les deux jours, si bien que nous commençons à étouffer de tout ceci.

Notre seul instant de répit profond n’est autre que celui où nous nous faisons un brin de toilette. Nous nous isolons davantage, dans une pièce à part, avec une bassine remplie d’eau chaude, et nous nous nettoyons, prenons un peu de temps pour nous. Nous oublions le reste, les autres, et le monde entier. Nous ne sommes plus que seuls, en harmonie avec nous-mêmes, profitant du silence.

Et cela nous fait un bien fou. Je ne saurais même pas dire depuis quand je n’ai pas pu profiter d’un tel calme en presque deux ans.

L’heure tourne et, bientôt, les rayons du soleil disparaîtront à l’horizon. Maddi garde le visage rivé vers l’extérieur. Depuis plus d’une demi-heure, elle est assise près de la fenêtre, le visage tantôt plongé dans son livre qu’elle a toujours gardé sur elle, entre les plis de ses vêtements, tantôt porté vers la vie foisonnante de dehors.

Non loin de nous se trouve une large forêt. Il faut dire que depuis que la technologie a disparu de la surface de la Terre, tout comme la plus grosse partie de la pollution des anciens hommes, la nature a repris ses droits, envahissant chaque lieu, chaque continent, chaque île, d’une luxuriante flore. Les arbres prennent des hauteurs avoisinant des dizaines de mètres du sol vers le ciel. Tout est vert, magnifique, et les animaux peuplent en masse toute cette végétation.

Il n’y a sans doute rien de plus beau que de voir tout ceci. En observant l’extérieur, Maddi se sent un peu moins prise au piège, et un peu plus libre. Certes, elle peut partir, à n’importe quel moment d’ailleurs. Elle peut se retirer de la quête, puisqu’elle n’est même pas censée se trouver là, en compagnie de nous quatre qui n’avons pas le choix. Mais elle se refuse à le faire.

Depuis qu’elle a rencontré la draconienne, ce vœu de voyages et d’aventures ne l’a jamais quittée. Déjà épanouie dans son esprit depuis son enfance, cette idée est devenue sa priorité dès que leurs routes se sont croisées et qu’elle a compris qu’elle s’en irait de nouveau. Elle n’a alors rêvé que du moment où Maalta aurait à partir. Elle a longuement prévu son évasion. La seule chose qu’elle regrette, c’est de ne pas avoir été en mesure de raisonner Paul, son frère aîné, lorsque celui-ci, pris par la frénésie du pouvoir, a assassiné leur propre père.

Elle n’a pas pu le contrer ni prévenir qui que ce soit. Lorsque Paul lui a dit la vérité, il était déjà trop tard. Alors, au lieu de se morfondre dans son coin et de risquer de se faire prendre pour patricide, elle a désespérément cherché après sa sœur. Elle a fait en sorte de garder un visage neutre. Sans savoir comment, elle est parvenue à s’imposer à l’elfe, et la convaincre de l’emmener avec elle.

Toutefois, elle n’oublie pas le regard que Maalta lui a lancé. La cadette a pertinemment lu dans les yeux de son aînée que celle-ci lui tenait rigueur pour la mort du roi. Malgré tout, la jeune femme aux iris vairons avait préféré que la draconienne lui en veuille à elle, plutôt qu’à Paul.

D’après elle, avec le temps, Maalta aurait fini par lui pardonner, à elle, puisqu’elles allaient évoluer ensemble. Alors que Paul… il y a vraiment très peu de chances pour qu’elle le revoie, et elle ne souhaitait pas que, si ce jour venait à arriver, cette mort soit la seule chose qu’elle n’ait gardée de lui.

Alors Maddi encaisse le coup chaque jour. Certes, avec le temps, tout le groupe a d’autres choses auxquelles penser, comme, pour commencer, l’assaut qu’ils s’apprêtent à lancer. Mais la jeune femme n’oublie pas qu’il reste un « après ». Et, ce qu’elle redoute, c’est que lorsque tout sera terminé, qu’une confrontation ne l’oppose à son aînée, dans laquelle elle sera forcée de dire, droit dans les yeux de Maalta, qu’elle est une meurtrière, alors qu’il n’en est rien.

La jeune femme, perdue dans ses pensées, sursaute lorsqu’elle entend la voix de Paragon loin d’elle. Elle n’a pas perçu les coups que le draconien a donnés contre la porte du chalet. Elle referme donc son livre, et se mêle au reste du groupe qui, sans grand étonnement, est déjà rassemblé autour des deux hommes.

― Un groupe de trente hommes survole la zone à l’heure où je vous parle. Votre progression sera assurée pour les jours à venir. Nous garderons un œil sur vous, afin de vous permettre une avancée sans encombre, dit-il.

Rascal prend alors la parole.

Il est étonnant de les voir, ce soir. Leurs vêtements n’ont rien d’habituel. En effet, ils ont tous les deux un casque sous le bras, et portent une tenue bien plus guerrière qu'à l’accoutumée. C’est assez impressionnant, et une boule naît dans le creux de mon ventre. J’imagine que mes compagnons ressentent la même chose que moi. Désormais, il n’y a plus de possibilité de faire marche arrière. L’heure est venue d’aller au-delà du danger, de l’autre côté de la barrière de sûreté, pour affronter l’ennemi public numéro un depuis de nombreux siècles de terreur.

― Vous allez devoir changer vos habitudes de voyage, indique le plus petit des deux hommes. Dorénavant, si vous souhaitez notre protection totale, il vous faudra bouger de nuit. Alors… prenez vos affaires, nous partons sur-le-champ.

La frénésie s’empare aussitôt de nous. Damian file récupérer les viandes restantes en compagnie d’Abby qui est prise d’une passagère quinte de toux, comme souvent ces derniers jours. Dehors, Miroslawa ouvre le passage souterrain pour permettre aux dragons de sortir de leur cachette, après deux longues journées plongés dans le noir. Maddi, elle, ne sait pas de quelle manière elle peut se rendre utile, puisqu’elle ne possède aucun pouvoir. Elle s’éclipse donc en dehors de la maison afin de rejoindre la femme qu’elle aime.

Je suis restée à l’intérieur. Soucieuse, les sourcils froncés, j’interpelle les deux hommes. Quelque chose cloche, je le sens. Alors, curieuse, je les questionne :

― Pour quelle raison devons-nous voyager de nuit ?

Rascal a l’air surpris de ma question, comme si la réponse lui paraissait parfaitement évidente.

― Il se trouve, draconienne, que vos dragons divins reflètent les rayons du soleil. Il n’y a rien de plus voyant qu’une créature gigantesque qui brille au beau milieu du ciel. Vous avez bien plus de chances de vous faire repérer ici, en Angleterre, qu’en France. Chez vous, les villages sont bien moins peuplés que chez nous, et il y a bien moins de draconiens qui surveillent les environs.

Je rosis légèrement. Je me sens honteuse de ne pas avoir pensé à cette éventualité, mais suis rapidement surplombée par un autre sentiment. En effet, je me sens pousser des ailes d’avoir su comprendre chaque mot anglais prononcé par les hommes qui me font face. Alors, intérieurement, je remercie Damian de ses cours. Grâce à lui, je parviens désormais à échanger parfaitement avec des personnes d’autres horizons, et c’est certainement un gros avantage. Même pour « l’après ».

― Je n’avais pas fait le rapprochement. Je craignais simplement que notre déplacement de masse en pleine nuit n’attire justement le regard des draconiens de garde. Comme tu viens de me le dire, les rondes de veilles sont plus strictes ici qu’ailleurs. Mais il est vrai que c’est logique. Au temps pour moi.

Il est rare que je m’excuse, mais c’est surtout parce que je n’ai pas pour habitude de contredire ce que l’on peut bien me dire. Cette fois-ci, toutefois, je me sens véritablement idiote de ne pas avoir songé à cela.

― Pressons-nous. Les nuits sont plus courtes par ces temps d’été que d’hiver, indique alors Paragon.

J’acquiesce. Nous gagnons donc l’extérieur de la bâtisse, et je m’empresse de faire disparaître toute trace de notre passage en ces lieux. Le chalet est absorbé par le sol, et le trou se résorbe. En quelques secondes, il ne reste plus rien. C’est comme si nous n’étions jamais venus.

Lorsque j’ai terminé mon affaire et que je me retourne enfin vers les miens, je me fige un instant en apercevant tous ces nouveaux hommes que je n’ai encore jamais vus. Dans le ciel, au-dessus de ma tête, ce sont près de cinq dragons qui volent en cercles pour nous veiller. Je ne doute pas de la présence de draconiens sur leur dos.

Au sol, trois autres sont là. Ainsi, de ce que je peux constater, dix draconiens sont déjà présents pour nous suivre. Ils n’attendent que nous, et je suis émue de constater que, grâce à leur aide, la mission nous sera plus aisée à mener. Ce n’est pas comme si le groupe est seul, non. Dorénavant, d’après les dires de Paragon, ils sont près de trois cents à s’être ralliés à notre cause.

Trois cents draconiens venus de tous les horizons pour combattre à nos côtés. Sans compter les humains qui ont eu ouïe de notre existence, et qui prient en silence pour que la victoire nous revienne.

Je m’approche de Nuussak. Je pose ma main sur le haut de son ventre, plusieurs mètres sous sa tête, puis plaque mon front contre sa peau chaude et tendue. Pendant ces deux journées de silence, le dragon a respecté mon unique souhait d’isolement, et aucun mot n’a été échangé entre nous. Je ne l’ai pas non plus senti dans mon esprit. Il m’a véritablement laissé tout l’espace dont j’avais besoin. Il est ainsi bon d’être de nouveau à cette proximité de Nuussak.

Il faut dire qu’avec tout ce que nous avons eu à traverser ces derniers mois, avec toutes ces heures d’entraînements intensifs, et ces semaines à préparer un plan d’attaque digne de ce nom, je n’ai eu que très peu de fois l’occasion de le voir. Il me manque, mais je sais que lorsque la quête sera terminée, alors que tout ira pour le mieux.

Je n’aurai plus qu’à emmener Maddi à la mer, comme je le lui ai promis tant de fois, puis à aider Miroslawa à retrouver Jnad avant de l’accompagner jusqu’en Pologne. Ensuite, après tout cela, je pourrai enfin profiter de Nuussak comme j’ai toujours voulu le faire. Le temps seul me dira si je continuerai ma route seule, ou accompagnée.

Je sais que le reptile ailé peut se sentir délaissé par moments, mais je ne m’inquiète pas pour autant, parce qu’il est intelligent, et qu’il est tout à fait à même de comprendre mes priorités, bien que cela le chagrine tout de même de ne pas en faire partie dans l’immédiat.

― Nous allons y arriver, mon ami, murmuré-je dans l’esprit du dragon, les yeux clos et le sang cognant à tout rompre dans mes veines. Ensemble, nous sommes imbattables. L’ennemi tremblera devant notre splendeur et notre puissance, et nous ramènerons la justice sur Terre.

Nuussak souffle une fumée épaisse. J’inspire profondément, profitant un dernier instant de ce moment intime avec mon coéquipier, puis me détache de lui afin de m’approcher de son flanc. L’instant d’après, je monte gracieusement sur le dos de la créature, et nous prenons notre envol, rejoignant les autres qui sont déjà hauts dans le ciel.

 

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