Cœur de draconienne (French Edition)
Chapitre 9
Je patiente, perdue dans mes pensées. En soi, attendre huit mois n’est pas si grave. Cela nous laissera au contraire le temps d’apprendre à nous connaître et à combattre ensemble et, mieux encore, cela nous offrira également le temps nécessaire pour échafauder un plan, tout en traversant la planète pour aller chercher Jnad.
J’observe Abby depuis quelques minutes déjà. L’Australienne est allée chercher de quoi manger pour les deux hommes, bien que nous n’ayons nous-mêmes pas terminé notre propre repas.
L’ambiance est désormais moins pesante. Le Rubis m’a rapporté que Damian et Miroslawa mangent, eux aussi, et que Maddi est prête à tomber de sommeil.
― Que ferez-vous pendant tout ce temps ? finis-je par demander.
Les deux hommes lèvent leur tête de leur assiette en un seul geste commun. Je ne me laisse pas atteindre et, les bras croisés sur ma poitrine, j’attends qu’ils me répondent.
― Comment ça, que ferons-nous pendant tout ce temps ? demande Rascal.
J’arque un sourcil puis grimace avant de reprendre :
― Quelles seront vos occupations pour les six à huit mois à venir ? Comptez-vous rester derrière notre dos pour nous surveiller ? Comptez-vous nous apprendre comment les vôtres combattent ? Comptez-vous faire quelque chose ?
Paragon hoche vivement la tête tout en frottant sa bouche et sa barbe d’un revers de la main. Il avale goulument son morceau de viande, puis prend la parole à son tour, sans remarquer qu’un filet de sauce coule sous ses lèvres, lui donnant un aspect aussi barbare que dans les livres que lisait Maddi :
― Oh oui ! Tout ceci est prévu. D’abord, nous allons reprendre la route. Nous allons faire passer la nouvelle pour que les premiers échos se répercutent un peu partout. Nous ferons en sorte que même les villageois se mettent à parler : de toute façon, puisque personne ne sort la nuit, il n’y a aucun risque que les fidèles soient mis dans la confiance du complot contre le roi.
Il prend une grande inspiration, prenant ainsi conscience de la rapidité avec laquelle il a parlé. Il a un léger sourire, puis enchaîne.
― D’ici deux ou trois mois, nous essayerons de revenir aux nouvelles. Il y aura sans doute dans un premier temps uniquement Rascal et moi. Nous pourrons vous faire part de l’évolution des pouvoirs de Tyorn, de la manière dont les rumeurs se seront propagées dans les maisons des humains. Puis…
Il fait mine de réfléchir, profitant de cet instant pour observer son frère d’armes. Ce dernier continue à manger, comme si cela faisait une éternité qu’il n’avait rien avalé d’aussi copieux qu’une simple cuisse de lapin.
― Je pense que dans quatre ou cinq mois, nous pourrons faire l’expérience de nous retrouver plus nombreux. Nous pourrons ainsi vous transmettre nos points forts, nos faiblesses, nos techniques de combat. Nous pourrons apprendre à nous affronter sur le dos de nos dragons, et envisager la suite à ce moment-là.
Je hoche lentement la tête. Près de moi, le regard que me lance Abby me fait comprendre que c’est le moment ou jamais de leur parler de Jnad. J’acquiesce, et me lance :
― J’aurais une autre demande…
Rascal opine pour me faire comprendre que je suis libre de me permettre de poser n’importe quelle question. À cette réaction, je ne peux qu’accepter qu’ils soient véritablement de mon côté. Du moins… du côté de la résistance, avec les elfes, et qu’ils se battront corps et âmes pour faire tomber l’injustice et régner la justice.
― Il se trouve que mon amie, Miroslawa, le Topaze, celle que vous avez accompagnée jusqu’au Canada, n’a toujours pas retrouvé son dragon. Du moins…
Je suis interrompue par l’intervention de Paragon, ce qui me déstabilise quelque peu, mais je fais de mon mieux pour ne rien laisser paraître et pour retrouver un visage neutre.
― Oui, nous savons. Nous avons aidé son dragon à s’enfuir, et d’autres draconiens de la résistance l’ont aidé à se cacher, de l’autre côté de nos frontières. De mémoire, il est caché à…
Il semble hésiter. Je ne souhaite pas prononcer le moindre lieu, dans le cas où il pourrait tout de même s’agir d’un piège pour découvrir la cachette de chaque membre de ce petit groupe. Mais je suis rassurée en entendant la voix de Rascal prononcer le bon endroit :
― Je me rappelle, c’est en Écosse. Un nom bizarre d’écossais. Selkirk. Oui, c’est ça, c’est Selkirk. Il est en sécurité tant qu’il reste là-bas. Ceux qui sont de notre côté ont accepté de l’amener jusque-là, mais notre faible nombre fait qu’ils ont peur de s’en approcher de nouveau.
Afin de moduler les propos de Rascal, Paragon intervient, lui coupant rapidement la parole.
― Pas par faiblesse ou crainte du dragon, mais parce qu’ils ne souhaitent pas être pris pour trahison. Puisqu’il s’agit là du pire crime contre la couronne, la peine encourue pour un tel acte n’est pas juste notre mort : c’est voir sa famille se faire massacrer sous ses yeux, avant de se faire entailler de toute part et de souffrir lentement pendant que le sang s’écoule de notre corps.
J’ai été en mesure de percevoir le frisson parcourir le corps de l’Australienne, mais je ne fais aucune remarque. Après avoir côtoyé Miroslawa pendant quelques mois, et surtout après avoir été immergée dans l’une de ses visions de l’enfer, je dois me rendre à l’évidence que de tels mots ne me mettent plus dans des états pas possibles.
Certes, je ne peux pas affirmer que le voir ne me fera rien. Mais, pour ce qu’il en est, je reste insensible. Toutefois, cela ne m’atteint guère : je préfère passer pour une sans-cœur et garder fièrement mon image de guerrière, plutôt que de passer pour une faible qui craint la moindre petite douleur ou vision d’horreur.
Alors que j’observe les deux hommes et que l’information sur l’évasion de Jnad me revient en tête, une autre question brille subitement dans mon esprit. Une demande intense, lumineuse et importante. J’hésite un instant. Après tout, peut-être que je me trompe, que la Polonaise a réussi seule son exploit, mais puisque je ne lui ai jamais posé la question, je profite de l’occasion :
― Est-ce l’un de vous qui a permis à Miroslawa, la femme avec la topaze sur le front, de s’enfuir de la Tour ?
Les hommes se raidissent. Ils me lancent un drôle de regard, observent un instant l’adolescente aux yeux rouges, puis Paragon répond, le cœur vraisemblablement au bord des lèvres, vu la façon dont son palpitant s’affole et résonne à mes oreilles.
― Tout d’abord… oui. Mais, ensuite… je ne savais pas que ce nom poursuivait ce lieu maudit…
Je suis déstabilisée par les mots du résistant. Je ne suis pas certaine de comprendre ce qu’il vient de dire. Ses propos ont l’air de n’avoir eu ni queue ni tête. Je me lève de ma chaise et commence à faire les cent pas dans ma chambre afin de me dégourdir les jambes. J’en ai assez de rester assise sans bouger. D’autant plus que je suis fatiguée et que tout ce que je souhaite depuis une paire d’heures, c’est tomber de sommeil dans mon lit jusqu’au lever du soleil.
Je jette un rapide coup d’œil vers la fenêtre. Dehors, le ciel se fait déjà moins sombre. Il n’est pas clair, l’aurore est loin encore, mais une grande partie de la nuit est déjà passée. Je secoue la tête pour me remettre les idées en place et me focalise sur les deux individus.
― Je ne suis pas sûre de tout comprendre, soufflé-je en passant une main sur mon visage. Vous dites appartenir à la garde rapprochée du roi, mais vous ne vous trouvez pas au même endroit que lui ?
Rascal secoue vivement son visage. Paragon pose son assiette sur le bureau et se lève à son tour, les mains en évidence, pour prouver qu’il ne cherche aucun problème. De mon côté, la colère revient au triple galop. Quelque chose ne va pas. Je plisse les yeux et Paragon s’écrie aussitôt :
― Nous n’avons pas menti !
Je le toise.
― Je n’ai jamais émis une telle accusation.
L’homme opine du chef, se mord la lèvre inférieure, masquant ainsi son nez dans sa barbe hirsute, puis enchaîna.
― Ce que je veux dire, c’est que, certes, nous appartenons à la garde royale, mais qu’en règle générale, il reste constamment dans son palais, à Londres. Du moins la journée, j’en suis persuadé. Toutefois… nous ne sommes jamais près de lui la nuit, alors il est possible que…
L’Australienne aussi perd patience. Elle n’attend pas de se concerter avec moi. Elle se redresse et regarde les deux hommes en plongeant son regard droit dans le leur, le doigt levé, comme pour les menacer d’utiliser la magie s’ils ne vont pas droit au but.
― Qu’est-ce que c’est que la Tour, dans ce cas ?
J’admire sa bravoure : malgré sa jeunesse, elle ose tenir tête à deux hommes bien plus âgés qu’elle. Certes, elle a la magie de son côté pour l’aider, mais son courage prouve que les dieux l’ont bien choisie : devant l’ennemi, elle ne faiblira pas et combattra. Nous sommes animées par la même motivation, la même lutte intérieure pour sauver les habitants de notre planète. Cette pensée me fait sourire autant qu’elle me rassure, mais je me dois de garder un visage impassible.
― La Tour, c’est un bâtiment que nous pensions abandonné. Situé près de la mer, le roi nous a affirmé que les corps que nous amassions servaient à y être envoyés, parce que c’est là-bas que les monstres marins viennent manger.
J’ouvre grands les yeux. Je ne suis pas certaine d’avoir tout compris. Quelque chose cloche dans les mots employés par Rascal. Alors, doucement, je demande, espérant sincèrement qu’il se soit trompé dans ses propos ou alors qu’il me joue simplement un mauvais tour pour tester mes connaissances :
― Les… monstres marins ?
Paragon déglutit.
― Oui. Pour quelle raison l’accès à l’océan nous serait-il aussi interdit dans le cas contraire ? Nous, draconiens – et désormais vous, les elfes – sommes épargnés, parce que nous pouvons voler haut au-dessus des eaux, grâce à nos dragons, mais les humains sont condamnés à vivre reclus dans leur maison et dans leur village s’ils ne souhaitent pas servir de repas à ces créatures sous-marines. Nous ne sommes pas si monstrueux que cela : les êtres que nous prenons dehors la nuit servent à protéger les autres. Grâce à eux, nous canalisons la faim des monstres, et assurons la sécurité de l’Humanité.
Rascal acquiesce.
― C’est d’ailleurs surtout pour cette raison que les draconiens restent encore fidèles au roi Tyorn. La méthode et les moyens pour parvenir à assurer la sécurité ne sont peut-être pas les meilleurs, mais cela parvient à assurer un certain équilibre sur Terre et à garantir la survie du plus grand nombre.
Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer. Je frotte mon visage à l’aide de mes mains, puis décide de prendre le tout sur le ton de la rigolade. Une blague. Ils me font juste une mauvaise blague. Ils ne peuvent pas croire en de telles âneries !
― Ai-je l’air d’un fantôme ? dis-je en ouvrant les bras.
Ils m’observent aussitôt comme si j’avais un problème mental. Je m’approche donc d’eux, puis, lorsque je suis à leur hauteur, je me penche légèrement en avant puis lâche un « bouh ! » inattendu.
Je suis presque déçue de constater qu’ils n’ont même pas pris peur. Toutefois, ils semblent attendre des explications face à mon comportement insensé.
― Figurez-vous que je suis déjà allée sous l’eau. À de nombreuses reprises. Et…
Je tourne sur moi-même en écartant les bras le long de l’axe de mes épaules.
― Comme vous pouvez le constater, je suis toujours en vie, et entière. Je n’ai pas été mangée, je ne me suis pas noyée, je n’ai rien perdu, rien risqué.
Les draconiens ont l’air perplexes face à ma déclaration.
― Comment cela peut-il être vrai ? demande Paragon.
Je suis presque désespérée de comprendre que c’est à moi de raconter aux « protecteurs » de la Terre qu’ils ne sont rien d’autre que des meurtriers ou, au choix, des pantins.
― Il se trouve, messieurs, qu’il n’existe aucun monstre marin. Tout ce qu’il y avait sous les eaux à l’époque n’était autre que des dragons des glaces. Vos ancêtres ont éliminé des dragons en faisant croire à la population mondiale qu’il s’agissait de créatures marines assoiffées de sang. À cause de vos ancêtres, une race entière a failli s’éteindre pour de bon. Heureusement, il existe toutefois des survivants à ce massacre.
Je devine à l’expression qui se dessine sur leurs traits qu’ils sont complètement perdus. Ils ne savent vraisemblablement pas s’ils doivent me croire ou non. Toutefois, s’ils sont prêts à résister et à aller contre les ambitions du roi pour nous depuis plusieurs mois maintenant, ce n’est pas pour tourner le dos à leurs espérances et à leurs convictions.
― Vous êtes des draconiens, dis-je. Vous partagez un lien spécial avec le dragon qui vous a choisi. Figurez-vous que nous, en tant qu’elfes et donc en tant que créatures magiques, nous ressentons cette connexion avec bien plus d’intensité que vous ne pourrez jamais vous l’imaginer.
Je marque une pause, afin de leur laisser le temps de reprendre leurs esprits après ma déclaration sur les mensonges de leurs ancêtres, puisqu’ils sont encore ailleurs, bien qu’ils continuent à m’écouter d’une oreille distraite.
― Lorsque j’étais sous l’eau, mon lien avec mon dragon m’a permis de voir comme si j’étais un véritable dragon des glaces. Je voyais absolument tout et sur des dizaines de mètres à la ronde. Je peux vous assurer qu’il n’y avait aucune créature aquatique, hormis quelques poissons. Pourtant, s’il y en avait eu, ma simple présence dans l’eau les aurait attirés. Croyez-moi, vous vivez dans le mensonge et agissez cruellement depuis toujours. Et le plus malheureux dans tout cela, c’est que vous ne vous en êtes jamais rendu compte.
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