Cœur de draconienne (French Edition)

Marine Derache · Chapitre 18 sur 27

Pages du PDF

Cœur de draconienne (French Edition)

Chapitre 17

 

J’ai mal au ventre et à la tête. Mon teint est livide. Je suis aussi blanche qu’un linge, et pâle à en appeler la mort. Je n’ai attrapé aucune maladie, mais mes crimes sont ce qui me rend dans un tel état.

Je ne souhaite plus être approchée, plus être observée. Je me sens sale, et peu importe le nombre de fois que j’entre dans la bassine d’eau pour me nettoyer, je ne ressens pas le sentiment d’être totalement purgée. Et là, devant le miroir, je dévisage une tout autre personne. J’ai beau y reconnaître certains de mes traits, je me refuse de croire que le reflet qui m’est renvoyé est le mien.

Mais quoi que je tente de faire, je me vois incapable de détourner les yeux de cette créature qui me fait face à travers le miroir. J’examine ce visage aux contours si humains. Ces yeux bleus étincelants, presque transparents tant ils sont clairs. Un bleu qui aurait pu rendre jaloux un ciel d’été. Mon regard se porte ensuite vers mes lèvres fines et discrètes. Si je les pince, je constate qu’il est presque impossible d’affirmer qu’une bouche se trouve bien là, sous mon nez légèrement retroussé.

Mais ma contemplation ne s’arrête pas à cela. Sous mes yeux, je peux deviner des cernes naissants. Seulement quelques heures sont passées depuis que j’ai tué ces hommes et ces dragons, mais cela me semble être une éternité. Je me sens épuisée, abattue par ce lourd fardeau qui est le mien.

Et lorsque je me regarde, que je perçois mes oreilles légèrement tombantes, qui expriment à leur manière tous les maux contenus en moi, je me demande à quel moment j’ai pu penser que j’aurais pu être une véritable guerrière. Je me questionne sur ce que je suis, et surtout, sur ce que je vaux.

L’elfe qui me fait face semble si frêle, si fragile… si facile à briser, que je n’ai d’autre choix que de me rendre à l’évidence que cette place n’est pas la mienne. Je suis une elfe, certes, mais une elfe choisie pour combattre, et lorsque je regarde la réalité droit dans les yeux, je sais pertinemment que je suis incapable de tuer, incapable d’enlever une vie aussi facilement, et de dormir paisiblement la nuit.

C’est systématique. Dès l’instant où je ferme les paupières, je revois les visages de ces hommes mutilés et étalés sur le sol. Ces corps morts, inertes et recouverts de sang. Ces formes humanoïdes desquelles j’ai ôté la vie.

Je sursaute lorsque j’entends des coups être donnés contre la porte de la salle de bain. Les cheveux encore humides et enroulés dans une serviette, tout comme mon corps, bien que celui-ci soit pratiquement sec, je m’en approche et ouvre après un instant d’hésitation.

De l’autre côté, je tombe sur ma sœur. Maddi semble si joyeuse et épanouie, que cela me réchauffe malgré tout le cœur. Je fais en sorte, même si cela me coûte, d’afficher mon plus beau sourire afin de m’assurer qu’elle ne perde pas le sien.

― Miros m’a dit que je te trouverais ici !

Je ne suis pas en mesure de comprendre la raison pour laquelle ma sœur me cherche ni ce qui peut la combler à ce point de joie après une telle attaque et tant de morts. Je suis également étonnée de voir que Damian l’accompagne. Je m’enroule alors un peu plus dans mon drap et indique à Maddi que je l’écoute attentivement, qu’elle peut parler librement.

― Tu ne croiras jamais ce qu’il m’est arrivé ! s’écrie-t-elle.

Miroslawa, attirée par les cris de sa copine, apparaît dans l’encadrement de la chambre d’Abby. Elle a de petits yeux, comme si elle venait de se réveiller. De nouveau, mon cœur se serre. Je suis censée m’assurer du bien-être de mon groupe, puisqu’ils m’ont tous désignée comme la commandante de notre troupe, et je ne suis même pas en mesure de prendre le relai au chevet de l’Australienne, laissant ainsi tout ce travail qui m’incombe à la Polonaise qui manque visiblement cruellement d’heures de sommeil.

― Alors ? demandé-je.

Je commence à perdre patience d’être ainsi exposée en serviette au beau milieu du couloir, bien que je sois entourée de personnes que je connaisse et qu’une bonne partie de mon corps se trouve encore dans la salle de bain.

― J’ai réussi ! dit-elle finalement. Je suis comme vous. Je comprends une petite partie de ce que vous ressentez ou éprouvez, et c’est absolument fabuleux !

Miroslawa souffle un bon coup tandis que je hausse un sourcil. Je ne comprends pas et son comportement m’inquiète. Toutefois, alors que je m’apprêtais à m’exprimer, je suis devancée par la Polonaise, qui paraît exténuée.

― Ne me dis pas que toi aussi tu fais de la fièvre…, dit-elle dans un soupir tout en baissant la tête et en portant une main contre son crâne afin de se masser la tempe.

La jeune femme aux yeux vairons perd alors son sourire et croise les bras sur sa poitrine pour protester. Toutefois, elle prend conscience qu’elle a été très vague dans ses mots et que ses paroles méritent sans doute quelques petites précisions.

― L’un des dragons de l’attaque a survécu, commence-t-elle.

Aussitôt, des haut-le-cœur me tenaillent, mais je m’applique à me retenir face à mes amis. Je fais de mon mieux pour contenir mes remords, bien que ma cadette soit vraisemblablement lancée sur le sujet.

― Grâce à l’aide de Damian, j’ai su développer avec lui un lien de draconienne. Je suis comme vous désormais, et c’est vraiment incroyable !

Je crois, l’espace d’un instant, que je vais m’étouffer. Je manque subitement d’air. Ai-je bien entendu ce que ma sœur vient de dire ? Du moins, j’ai entendu ses mots. La meilleure question est la suivante : est-ce que j’ai bien compris ce qu’elle a dit, et par extension tout ce que sa nouvelle condition implique ? Elle a trouvé un dragon et pas n’importe lequel : celui d’un homme que j’ai moi-même tué, et tout ce que ma sœur trouve à faire, c’est de se lier à lui ? Est-ce pour me forcer à subir mon acte constamment ? Pourquoi m’imposer ainsi la vue de mon massacre ?

J’ai du mal à réaliser que ce que ma cadette peut me dire puisse être vrai. Pour moi, c’est tout bonnement impensable. Comment pourrai-je parvenir à ne pas ciller lorsque la créature me regardera ? J’aurai constamment en tête le poids de mon crime, les visages de mes morts.

Je ne souhaite pas gâcher ce moment, mais je ne peux juste pas accepter cela. Savoir cette information me rend encore plus mal que je ne le suis déjà, et il faut le faire pour y parvenir ! Je sais que c’est une réaction égoïste, mais je ne peux pas l’accepter.

J’ai juste le temps de claquer la porte et de courir vers le broc avant de régurgiter mon repas du midi. Du moins, ce qu’il en reste. J’ai déjà vomi pas loin de quatre ou cinq fois depuis ce qu’il s’est passé.

Des larmes roulent malgré moi sur mes joues, et je me mords la main pour éviter de sangloter. Je refuse que ma sœur ou que mes proches puissent m’entendre pleurer. Ce n’est pas l’image que je souhaite renvoyer de moi. Ce n’est pas ce que je suis, pas ce que je m’évertue à devenir depuis bientôt deux ans. Faiblir maintenant ruinerait tout, et je le sais parfaitement.

Mais c’est également si dur pour moi de garder la face ! Comment m’accepter en me sachant monstre ?

Les paroles de Vanesse me reviennent alors en tête, et je ne peux m’empêcher de me demander si ma petite sœur n’avait pas vu une part de vérité déjà à l’époque.

« Pourquoi tu ressembles à un monstre et pas à quelqu’un comme nous ? »

Ces paroles, je m’en souviens encore, parce qu’elles m’ont blessée. Et plus j’y songe, plus je parviens à me convaincre que c’est ce que je suis : un monstre.

Je renifle malgré moi et lève les yeux vers mon reflet. La seule chose qui parvient à me faire cesser de pleurer, c’est de revoir mon apparence humaine m’être renvoyée. Là, mes pleurs silencieux deviennent de véritables larmes. Mes sanglots m’étouffent, résonnent dans la pièce. Parce qu’en m’apercevant, bien que cela n’ait duré qu’un instant, j’ai revu ma mère, Maya, et mon père, Fred, ainsi que Tom. Ils me manquent tellement que je sens mon cœur se briser en mille morceaux.

Je n’ose même pas repenser à Milaan, mon véritable père, et encore moins à Paul, qui est sans doute un assassin. Après… je ne suis plus si différente de lui maintenant… Si je songe à Vanesse, alors j’ai des paroles douloureuses qui m’inondent le crâne. Si je pense à Athaan, alors je souris légèrement, parce qu’il a la chance d’avoir une vraie petite vie de famille.

Et, finalement, si je m’autorise à laisser l’image d’Adel venir se poser dans mon esprit, alors je souffre doublement, parce que cette femme, ma mère, a perdu beaucoup en une seule journée. Non seulement elle a vu deux de ses filles partir, mais elle a dû faire ses adieux à son roi, son mari.

Mes jambes deviennent trop lourdes à supporter, et je m’écroule sur le sol. Mon dos plaqué contre le mur, les jambes repliées vers moi, seule ma serviette me donne encore une légère part de dignité.

De l’autre côté de la porte, je suis capable d’entendre Maddi essayer de se débattre face à Damian et Miroslawa qui refusent de la laisser entrer dans la salle de bain.

Alors, je me laisse happer par le néant. Je ferme mes yeux noyés de larmes, remerciant intérieurement mes deux amis de m’octroyer cet instant de répit, bien que j’aurais sans doute choisi mieux, si j’avais pu choisir.

 

OceanofPDF.com