Cœur de draconienne (French Edition)

Marine Derache · Chapitre 15 sur 27

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Cœur de draconienne (French Edition)

Chapitre 14

 

 

Trois semaines plus tard, alors que le soleil brille haut et fort dans le ciel, annonçant ainsi le début de l’été et, par extension, une journée belle et rayonnante, Abby est prise d’une quinte de toux violente qui la cloue au lit.

Miroslawa décide de rester à son chevet. Quant à nous autres, nous sortons, prenons l’air en compagnie des draconiens, afin de mener au mieux notre dernière journée d’entraînement.

Paragon et Rascal ne peuvent plus se permettre de rester aussi longtemps et loin de l’Angleterre. Non pas parce qu’ils ont un temps limité à l’extérieur du continent, mais parce qu’en tant que gardes du roi Tyorn, ils sont plus surveillés que les autres s’ils viennent à se trouver sur un avis de disparition.

Ainsi, pour éloigner les questionnements et les doutes des Anglais, il est prévu qu’ils reprennent la route dès que le soleil se mettra à descendre dans le ciel.

Aujourd’hui, nous allons donc faire notre dernier entraînement à dos de dragon. Damian sur Shayphody, Maddi sur Grilkoad, et moi sur Nuussak.

Les draconiens sont déjà bien installés sur leur créature et s’élancent rapidement en direction du ciel. Ils sont immédiatement suivis par Damian, qui s’affirme de plus en plus.

En effet, avec le temps, j’ai pu constater que le Canadien prenait ses repères et qu’il sympathisait avec tout le monde. Il a quitté son masque de timidité et de peur, et semble reprendre du poil de la bête. Mieux : le deuil ne se lit plus dans son regard.

De toute évidence, se retrouver auprès de personnes qui lui ressemblent et qui l’acceptent sans contrainte et surtout sans craintes, lui a permis d’aller de l’avant et de se reconstruire, ce qui est une bonne chose.

Le jeune homme accepte même de rire et de passer un peu de temps à penser à des choses heureuses et joyeuses, afin de se vider l’esprit et de se sentir encore mieux.

Animées par la bonne volonté du Canadien, ma sœur et moi quittons le sol à notre tour. Il faut dire que Maddi se débrouille de mieux en mieux pour tenir sur un dragon. Après tout, sans lien magique avec l’une de ces créatures, elle a dû apprendre avec minutie comment se tenir pour ne pas glisser sur les flancs de l’animal. Ensuite, plus compliqué encore pour elle, il lui a fallu apprendre à manier une arme en étant soit assise, soit debout sur la créature, et cela, sans se blesser elle-même, ni le dragon et, plus complexe encore : sans tomber. Il ne faut pas oublier qu’aucune communication n’est possible entre elle et le reptile ailé, et qu’elle se doit d’anticiper chaque mouvement de son partenaire pour savoir de quelle façon elle doit se placer avec exactitude.

Le dragon vole, subit les assauts des divers courants d’air, et il a fallu que l’humaine apprenne à reconnaître les différentes brises et rafales de vent pour parvenir à tenir fièrement sur l’une de ces créatures.

Le visage fermé et la détermination dans le ventre, Maddi s’accroche fermement aux épines sur le dos de Grilkoad tandis que celui-ci prend encore plus de hauteur, se cachant bientôt derrière les nuages. Ce n’est pas la première fois qu’ils s’entraînent ensemble. En réalité, Maddi est déjà montée sur le dos de chacun des dragons du camp. Ainsi, ils lui font confiance, la connaissent. Elle n’est pas qu’une inconnue présomptueuse à leurs yeux. Toutefois, malgré tout cela, la barrière du manque de communication est un point lourd, que Maddi parvient à effacer haut la main. Je pense qu’à force de se savoir différente, elle a réussi à se surpasser pour nous ressembler, et même à trouver le moyen d’être meilleure que la plupart d’entre nous. Elle est exceptionnelle.

Ce qu’il lui manque encore, c’est une vision d’ensemble. Elle n’a que ses yeux humains pour voir les horizons. Elle ne bénéficie pas de la vue des elfes, et encore moins de celle des dragons, et il lui faut garder l’équilibre, le contrôle de l’animal avec plus ou moins de précision, ainsi que tourner sa tête dans tous les sens pour essayer de couvrir le plus de terrain possible, bien qu’à cette altitude, elle ne risque pas de voir ce qu’il peut se passer sur la terre ferme.

Là encore, l’apprentissage a été long et compliqué. L’humaine a dû apprendre à comprendre les différentes réactions de chaque dragon. Elle les a montés à tour de rôle, et elle a dû trouver par elle-même la technique d’approche – bien qu’aidée par les elfes, c’était plus facile – et, lorsque c’était chose faite, elle a dû trouver comment leur indiquer la direction qu’elle souhaitait prendre.

En somme, Maddi est celle qui a fait le plus gros des boulots dans tout le groupe. Pour nous, en tant qu’elfes, il nous suffit de synchroniser notre esprit à celui de notre dragon pour faire ce que nous voulons avec eux. La coordination des gestes et des idées se fait par la pensée, et la vision des deux n’en forme ainsi plus qu’une, précise et puissante.

L’humaine a donc un mérite plus élevé que les autres. Elle a appris l’elfique et la façon de se mêler aux autres, pour ne pas se sentir à l’écart de tout ce monde magique. Elle a appris à monter sur le dos d’un dragon et à voler. Et, également, elle a trouvé comment tenir tête à des draconiens sans se laisser démonter.

Oui, je ressens une immense fierté vis-à-vis de l’évolution de ma sœur. Nous passons peut-être moins de temps ensemble, mais nous avançons chacune dans notre coin, pour le rôle qui nous est prédéfini, et nous progressions à notre rythme.

En réalité, l’humaine est parvenue à se faire une place dans le cœur de chacun. Elle n’est plus uniquement la petite Die Helia fragile, elle est la sœur de tous au sein de cette famille d’elfes, de cette troupe formée de futurs héros du monde.

Je la rattrape assez habilement. Il m’est simple de la suivre, parce que Nuussak connaît parfaitement à la fois Grilkoad et l’humaine, et parce que j’ai l’avantage de ma vision d’elfe doublée à celle de mon dragon.

Je ne crains pas pour la vie de Maddi. Je sais que si celle-ci aura une bonne partie à faire au niveau du sol et que, lorsqu’elle sera sur un dragon, face à un draconien, elle aura toutes les chances du monde d’avoir l’avantage. Le draconien est, lui, limité à sa vision d’homme également, ce qui les met sur un pied d’égalité, bien que les hommes que nous aurons à affronter seront également capables d’entendre les pensées de leur créature et donc de pouvoir s’organiser tous ensemble.

― Lorsque tout cela sera terminé, nous crierons haut et fort les louanges de Maddi Die Helia, fait la voix de Nuussak dans mon esprit.

Il suit, comme à son habitude, le cours de mes pensées, mais cela ne me dérange pas. Au contraire, approuvant ses paroles, je hoche vivement la tête. Cette idée n’est pas pour me déplaire, bien au contraire. Je souris donc, malgré la virulence du vent qui me fouette le visage dans notre ascension vers les nuages.

― Oui, puis je l’emmènerai faire une balade en mer, et nous apprendrons toutes les deux à nager. Je lui en ai fait la promesse et je compte bien tenir mon engagement, réponds-je mentalement.

Malgré la vitesse du dragon et la puissance du vent contre mes cuisses, je suis en mesure de sentir le corps de l’animal être pris de tremblements sous mes fesses : Nuussak se rit de moi.

― Que t’arrive-t-il ? demandé-je.

Il souffle et une épaisse fumée sort de ses naseaux.

― Je pense que tu as oublié un détail.

Il marque une pause afin de me laisser le temps de réfléchir à ce qu’il a en tête, mais je fais comme si je ne savais pas de quoi il parle. Il rit de nouveau puis ajoute :

― Moi ! Je suis pourtant le plus important dans cette histoire de nage, non ? Vous aurez besoin de ma protection professionnelle et de mon savoir pour vous baigner dans les eaux de l’océan.

Nuussak est très humble, mais sait également s’amuser – aussi surprenant que cela puisse être – et se mettre en valeur de temps à autre, me rappelant ainsi qu’il sait aussi être drôle. Et je ne contesterai jamais le fait que j’aime beaucoup ces moments-là de complicité. Il est agréable de rire avec un être qui m’est aussi intimement lié.

Après tout, Nuussak a l’air de prendre son rôle de protecteur trop à cœur. C’est une bonne chose en somme, mais parfois, je trouve cela épuisant et lassant. J’aime prendre des risques, tenter de nouvelles expériences, bien que cachés dans notre maison, nous ne risquions pas grand-chose. Mais, cela, je me garde bien de le lui dire et je le lui cache afin qu’il ne se brusque pas ni ne se vexe.

― C’est toi qui as besoin de moi, me vanté-je. Sans moi, à qui servirais-tu dans toute cette quête ?

Nuussak ne se laisse pas atteindre et entre les quatre pattes dans mon jeu. Un nouveau rire le traverse et, culotté, ose répondre les mots suivants :

― Hum… Maddi est la seule parmi nous à ne pas avoir de dragon. Si tu n’as pas besoin de moi, alors j’imagine que la seconde française se ferait une joie de m’avoir pour elle seule.

Je sais que le dragon cherche à m’atteindre, il me provoque, me taquine gentiment, et je laisse un simple sourire m’échapper. Il n’est pas en mesure de le voir, mais peut parfaitement ressentir mes émotions. Il sait qu’à cet instant-là, je suis amusée.

― Tu te lasserais de n’avoir personne pour entendre tes histoires et tes jérémiades. Tu aimes trop savoir que je t’écoute et que je t’entends.

Il semble légèrement vexé, et se contente de garder le silence. Là, je sais que j’ai marqué des points et que j’ai le dragon dans ma poche.

Mon sourire s’agrandit davantage sur les lèvres et je me mords la lèvre inférieure pour contenir mon excès de joie. C’est bien la première fois que je parviens à clouer le bec de Nuussak et je ne me prive pas de profiter du sentiment de satisfaction qui me traverse.

― Rira bien qui rira le dernier, se contente-t-il d’ajouter avec sophisme.

C’est plus fort que moi, j’explose de rire, mais suis contrainte de refermer la bouche à cause de l’excès d’air qui vient de m’entrer dans l’œsophage. Je tousse et Nuussak rit de nouveau, ce qui me fait grogner.

À la suite de cela, je me concentre de nouveau sur l’entraînement du jour. Mon échange avec Nuussak m’a déstabilisée au point que j’en ai perdu la position de Maddi. Je suis ainsi surprise lorsque j’entends le bruit caractéristique d’une arme que l’on sort de son fourreau.

Je me retourne immédiatement, convaincue qu’il s’agit de l’un de mes quatre amis, mais ouvre grand les yeux en constatant qu’il s’agit-là d’un inconnu.

Devant moi se tient un autre draconien, qui lève droit vers moi une épée. Le visage de l’homme n’indique rien de bien bon. Mes pensées ne font qu’un tour, brûlent dans mon esprit, et je saisis aussitôt l’urgence de cette attaque. L’heure n’est plus à l’entraînement désormais, mais à la pratique de tout ce que nous avons mis en place depuis des mois.

Toutefois, avant même que je n’aie eu le temps de sortir ma dague de ma ceinture ou de lever la main pour lancer ma magie en direction de l’inconnu, je sens le corps de mon dragon être secoué dans tous les sens.

― Nous sommes encerclés ! fait Nuussak dans mon esprit.

Effectivement, autour de nous se tiennent désormais trois draconiens. J’ai un instant d’hésitation, mais lorsque je les vois charger droit vers nous, j’enserre le cou de mon dragon puis lui hurle à pleins poumons :

― Rétracte tes ailes ! Maintenant !

Le dragon, bien que surpris, obéit. Il a une totale confiance en moi et m’accorde carte blanche. Si je lui demande – ou du moins, impose – cela, c’est pour une bonne raison, et sûrement pas pour nous mettre en danger.

Nous perdons instantanément de l’altitude et, comme je l’avais prédit, les trois hommes se ruent vers nous. J’hésite une nouvelle fois le temps d’un instant, mais ils ne semblent pas décidés à nous laisser tranquilles et je suis parfaitement consciente que si je ne fais rien, alors Nuussak et moi serons tués, et ces hommes s’empresseront ensuite d’aller rapporter les faits au roi Tyorn. Tout notre plan tomberait à l’eau et tous nos sacrifices auraient été faits en vain.

Je lève donc les mains vers le ciel, dans leur direction, le cœur serré, puis laisse échapper des rayons bleutés de mes mains. Aussi vifs et puissants que les émissions du soleil, ils brûlent les draconiens qui sont immédiatement sectionnés par la puissance de l’attaque.

Nuussak étend de nouveau ses ailes pour trouver une stabilité, et je sens mon cœur cesser de battre dans ma poitrine lorsque je vois les six corps tomber avec une vitesse vertigineuse vers le sol. Je déglutis. Je n’ai pas compris ce que je viens de faire. J’ai agi en suivant mon instinct, je ne savais même pas que j’étais capable d’une telle prouesse.

Des migraines me saisissent le crâne. Je refuse d’accepter la vérité de ce que je viens de faire. Ai-je tué autant d’hommes en une fraction de seconde ? Viens-je véritablement d’ôter ma première vie ? Je ne pensais pas que je me sentirais aussi mal de faire cela, et mon corps est peu à peu pris de tremblements. Je sais que ce n’est pas digne de mon rang, de mes pouvoirs.

Et je réalise que les dieux m’ont choisie dans l’unique but de faire de moi une machine de guerre, une arme destructrice uniquement. Sans doute le roi Tyorn l’avait-il deviné en gardant à tout prix Miroslawa à ses côtés pendant autant d’années. Ou alors, elle n’était qu’un cobaye d’expérience, et elle a subi énormément de souffrances juste pour lui permettre de deviner les limites de notre condition d’elfe. Je secoue la tête et me concentre pour me ressaisir, aidée par la magie de Nuussak, bien que cela me semble pour le moment insurmontable.

Si cela n’avait tenu qu’à moi, je me serais sans doute laissé tomber, mais Nuussak est capable d’encaisser un tel choc pour deux, bien heureusement pour moi, et il fend l’air en direction du sol, vers l’endroit où les six corps viennent de créer un impact.

Enfin… cinq des six corps.

L’un des dragons semble avoir survécu à l’attaque, bien qu’il soit en piteux état. Mais je ne suis absolument pas en mesure de réagir face à tout cela. Je me sens dépassée, inhumaine, monstrueuse. J’observe mes mains en tremblant de plus en plus. Elles sont intactes. Je n’ai aucune lésion, aucune trace de ce qui vient de produire. Le tatouage en forme de spirale est toujours bien là, et il paraît m’observer, comme pour me tenter de recommencer. Parce qu’une partie de moi, que j’ai aussitôt enfouie après l’attaque, refuse obstinément d’accepter quelque chose : le fait que je ne me suis jamais sentie aussi puissante qu’à l’instant où j’ai éprouvé toute cette haine à travers mes paumes en direction de ces intrus. J’avais le sentiment d’enfin venger la mort de mes parents, d’agir, d’être utile, de marquer l’époque du changement pour tous les humains.

Je secoue une nouvelle fois la tête et ferme les yeux quelques instants. Mon corps refuse l’information et mon esprit ne souhaite pas accepter l’horreur de mon acte. Le dragon finit néanmoins par se poser sur le sol et à me confronter à mes actes. Je n’ai pas d’autre choix que d’ouvrir les paupières et de constater mon massacre. Les visages de chacun des draconiens sont intacts. Ils me hanteront certainement pendant des jours. Les corps sont percés à de nombreux endroits, traversés par de gigantesques trous parfaitement circulaires, là où ma magie a frappé. J’aperçois les chairs, l’hémoglobine à foison. Sur les bords de plaies, la peau est noircie, comme brûlée à vif, et les veines près des zones sectionnées sont aussi sombres que la nuit. L’épais fluide rouge leur coule également de la bouche et des yeux, comme si la puissance de mon attaque avait tout explosé en eux, en plus de les transpercer de part en part.

Là, dans l’herbe, les cinq flaques de sang indiquent le nombre de vies que je viens de prendre. Là, dans l’herbe, j’ai l’impression que je viens de perdre une partie de son humanité. Là, dans l’herbe, mon crime me retourne l’estomac et la seule chose que je suis en mesure de faire, c’est de me vider l’intérieur du ventre, tout en sachant pertinemment que cela n’aidera en rien à effacer ma monstruosité.

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