Cœur de draconienne (French Edition)
Chapitre 11
Une semaine vient de passer. Chacun apprend à sa façon à découvrir l’autre. Je connais tout le monde, du moins, je détiens les informations qui me suffisent. Abby et Damian ont beau être les deux derniers à s’être ajoutés au groupe, il n’en reste pas moins que, pour eux deux, Maddi, Miroslawa et moi leur sommes inconnus.
Ainsi, pendant sept jours, nous avons appris d’autrui. Pour rendre tout cela un peu moins angoissant et plus amusant, j’ai fait en sorte que tout cela se fasse autour de jeux de découverte.
Toutefois, ce que je cherchais, ce n’était pas amuser la galerie, mais bien trouver les points faibles et les points forts de chacun. Bien qu’aucun n’ait combattu sous mes yeux jusqu’à présent, mes yeux m’ont permis de déterminer qui était prêt à tricher pour parvenir à ses fins, qui avait tendance à avoir un regard fuyant, comme pour cacher un lourd secret du passé, ou encore qui restait muet la plupart du temps, restant ainsi isolé du reste du groupe.
Il faut dire que Damian a eu beaucoup de mal à s’intégrer au cœur de toutes ces filles, mais les choses se sont améliorées lorsqu’il a commencé à essayer d’entrer en contact avec sa dragonne.
Hormis les deux premiers jours, à cause des fortes pluies et des orages, il a passé ses journées en extérieur avec moi. Je suis d’abord restée en retrait, puis, au fur et à mesure, j’ai fait participer Nuussak.
Le jeune homme, qui n’avait jusqu’alors jamais parlé à un autre dragon que Shayphody, a ainsi plus de facilités avec le mien, puisqu’il ne l’a jamais repoussé, et pas pendant deux longues années.
J’ai bien vu dans les yeux du Canadien que celui-ci s’est véritablement remis à prendre espoir lorsqu’il est parvenu à communiquer avec Nuussak. Il passe donc désormais encore plus de temps avec sa dragonne, s’acharnant pour briser ses murs intérieurs.
Désormais, il attend avec hâte ce moment où il pourra tout échanger avec elle. Il ne la voit plus comme un poids du passé ou le souvenir d’un fantôme qu’il souhaite enterrer, mais plutôt comme son avenir prometteur, celui où, épaulé par nous quatre, il parviendra à ramener sur Terre joie, justice et, surtout, liberté.
Évidemment, dans tout cela, il y a eu ce fameux moment où j’ai dû parler de mon échange avec les deux draconiens, et les réactions ne se sont pas fait attendre : tous étaient fins heureux d’apprendre qu’il y avait des résistants dans l’Armée du maître-draconien, et qu’ils avaient ainsi plus de chances de parvenir à remporter la victoire face à lui.
Les jours filent. Il est apaisant pour moi de voir ma sœur aussi heureuse et épanouie. Maddi et Miroslawa ne cachent en rien leur relation, et nous respectons tous cela.
La cohésion est plus que parfaite dans la maison. L’incident qui m’a opposé à l’Émeraude n’est plus qu’un mauvais souvenir et chacun prend soin de ne plus évoquer le sujet.
Alors que je prépare le repas du midi, deux jours plus tard, je sursaute en entendant Damian entrer dans la maison. Celui-ci, qui ne cesse de clamer haut et fort son bonheur, a claqué la porte d’entrée contre le mur, et s’est précipité vers moi pour m’attraper le bras et me secouer dans tous les sens, afin d’attirer mon attention, ce qui, au passage, était déjà fait.
― J’ai réussi, Maalta ! Je l’ai fait !
Des larmes de bonheur roulent le long de ses joues. Il semble moins meurtri, plus détendu. En réalité, même s’il s’agit toujours de la même personne, j’ai le sentiment de découvrir un nouvel homme. Un être qui a enfin fait son deuil, et qui est désormais soulagé de vivre.
― Je l’entends, murmure-t-il.
Il pose ses doigts sur ses tempes et ferme les yeux tout en inspirant un grand coup.
― Et elle m’entend. C’est tellement…
Il est interrompu par l’arrivée de Miroslawa, qui paraît de mauvaise humeur.
― Tu ne peux pas t’empêcher de toujours te faire remarquer, toi ? Depuis que t’es là, il y a toujours des bruits, de la casse ou des hurlements.
Damian se renfrogne aussitôt. Il perd instantanément sa bonne humeur et quitte la cuisine à grandes enjambées, claquant de nouveau la porte derrière lui lorsqu’il gagne l’extérieur de la bâtisse pour retourner auprès de sa dragonne.
Je soupire longuement tout en reprenant mon activité. La Polonaise s’approche de moi, les bras croisés sur la poitrine.
― Quoi ? N’es-tu pas d’accord avec moi ? Nous avons le droit à quelques jours de répit après tous ces mois passés à ne jamais nous arrêter, et ce type débarque et m’empêche de dormir ou de faire ce que je veux.
Je cesse ce que j’étais en train de faire, et passe mes mains sur mon tablier. Je m’adosse ensuite au meuble, prends la même posture que le Topaze, et lui réponds sur le même ton :
― Il n’a pas débarqué, tu es allée le chercher.
Elle lève les yeux au ciel et grogne. Il faut dire que depuis son retour, j’ai l’intime conviction que Miroslawa laisse peu à peu tomber son masque de femme dure et forte pour ressembler davantage à Maddi.
Non pas qu’elle se comporte comme une jeune femme, mais plutôt qu’elle tente, par le biais de l’humaine, de se rapprocher d’une époque où elle l’était elle-même. Une époque où elle n’avait tué personne et où elle n’avait pas été captive d’un tyran pendant huit longues années.
― Comment tu vas ? demandé-je alors.
La Polonaise arque un sourcil et a un léger rire avant de me répondre.
― Je vais bien. Pourquoi ça n’irait pas ?
Je secoue la tête et invite mon amie à s’asseoir avec moi autour de la table de la cuisine. Au début, Miroslawa hésite, mais elle finit par accepter sans rechigner.
― Réponds-moi, vraiment. Comment tu te sens ? Qu’est-ce qui te travaille depuis plusieurs jours ? Tu sembles facilement irritable…
Coincée face à moi, la Polonaise n’a pas d’autre choix que de parler. En réalité, elle peut de nouveau affirmer que tout va bien pour elle, mais elle est heureuse, intérieurement, que quelqu’un lui pose la question. Son sac interne, trop plein, ne demande qu’à être vidé auprès d’une oreille attentive.
Miroslawa jette un coup d’œil derrière elle, en direction du salon, depuis lequel l’accès aux escaliers est visible. Je me doute qu’elle cherche après Maddi, comme si elle redoutait que l’humaine puisse l’entendre. Puis, rassurée de ne pas la voir venir, elle se tourne vers moi, inspire profondément, puis dévoile enfin ce qu’elle a sur le cœur depuis de nombreux mois maintenant.
― Disons que les choses ne se sont pas passées comme je l’avais espéré lorsque j’étais dans ma prison…
Elle déglutit et je prends ses mains dans les miennes pour lui faire comprendre qu’elle peut se confier à moi en toute sécurité, qu’elle ne recevra aucun jugement de ma part.
La Polonaise est confiante. Après tout, j’ai toujours été là pour elle, alors même que je savais qu’elle avait tué mes parents. Mieux que cela encore, je n’éprouve ni colère ni haine envers elle, ce qui la motive à continuer son récit.
― Au moment de m’évader, comme tu le sais, j’ai souhaité me téléporter dans un endroit sans danger, afin de pouvoir me remettre de ma blessure. Tu étais d’ailleurs là lorsque j’ai retiré ce morceau de météorite de ma jambe.
Je hoche vivement la tête. Oui, je m’en souviens parfaitement. Miroslawa a affolé les habitants du château, juste devant la porte de ma chambre. Elle saignait de plusieurs endroits et Maddi, Paul et moi avons nettoyé tout le sang qui avait coulé sur le sol, pendant qu’elle était emmenée auprès du médecin.
Ce souvenir me serre le cœur, mais je fais en sorte de ne rien laisser paraître. J’offre à la Polonaise le temps nécessaire de reprendre ses explications.
― Mais… ce que je voulais, c’était surtout retrouver mes parents, après cela. Aujourd’hui, un an après… je ne suis plus sûre que cela soit possible. S’ils étaient encore en vie, je me doute que le maître-draconien a dû, depuis lors, se charger de les retrouver et de les éliminer comme s’ils ne valaient rien.
Elle inspire profondément.
― Et donc… je suis mitigée. Une partie de moi souhaite retourner en Pologne, à la fois pour essayer de les retrouver, ou, le cas contraire, pour me permettre de faire mon deuil, mais aussi parce que mon pays natal me manque. Nous formons peut-être une grande famille, mais la France… ce n’est pas là que je suis née, pas là que j’ai grandi non plus. J’aimerais retrouver mon chez-moi.
Je comprends son mal-être et son besoin, mais j’ignore quoi lui répondre.
― Je pense… même si cela peut paraître égoïste ou lâche à tes yeux, que lorsque tout cela sera terminé, je retournerai chez moi. Au moins le temps de faire tout ce que j’ai à faire. Ce n’est pas un caprice, mais une réalité. Tant que je serai ici, loin des miens, et tenue dans l’ignorance de ce qu’ils sont devenus, alors j’aurai du mal à avancer moi-même et à me reconstruire du calvaire que j’ai pu vivre à la Tour.
Nouvelle inspiration profonde. Je sens à quel point elle souffre de cette situation. Elle se pince les lèvres, puis termine :
― Je pense qu’une partie de moi veut s’assurer que je n’ai pas tué autant de personnes en vain. Je prie chaque jour, dans l’espoir que mes parents soient toujours en vie. Parce que, pour être tout à fait honnête… je ne suis pas sûre de parvenir à supporter la douleur de leur disparition. Non pas que je serais faible de ne pas savoir passer au-dessus d’une telle perte, mais parce que je me sentirais encore plus mal et mauvaise d’avoir aussi injustement brisé d’autres familles et volé tant de vies si mes gestes ont été faits dans le vent.
Je me lève et m’approche d’elle pour la prendre dans mes bras.
― Je m’en veux, Maalta. Si tu savais comment je m’en suis voulu toutes ces années, et même encore maintenant. J’aimerais effacer tous ces crimes, j’aimerais rendre la vie à toutes ces personnes, mais… je ne le peux pas.
Sa voix est parcourue de trémolos, ce qui me brise davantage le cœur. Une larme roule sur sa joue et finit sa chute sur le haut de mon épaule, imbibant mon t-shirt qui se colle immédiatement contre ma peau délicate.
― Et ce que je redoute également, c’est que Maddi puisse apprendre l’affreuse personne que j’ai pu être pour survivre. Je ne suis pas dupe. Un cœur pur comme le sien ne pourra pas accepter une meurtrière comme moi.
Je lui frotte le dos avec compassion. Certes, Miroslawa a fait de nombreuses erreurs, mais elle en a toujours été consciente et a agi par survie, en plus de faire cela dans le but de protéger sa famille. Mais, ce que je n’oublie pas, c’est que ma sœur est sans doute bien pire encore, puisqu’elle a possiblement participé à la mort de notre propre père.
― Ne t’en fais pas, dis-je au Topaze. Lorsque tout cela sera terminé, je t’accompagnerai jusqu’en Pologne. Je t’en fais la promesse.
La Polonaise me serre davantage dans ses bras, me remerciant ainsi de mon aide et de mon oreille attentive. S’être confiée n’apaisera pas le poids de ses crimes, mais cela soulagera un peu son cœur qui culpabilise beaucoup trop depuis des années.
À ce moment-là, je réalise que la Polonaise a laissé tomber ses remparts face à moi. Sans doute bien plus qu’elle ne l’aurait jamais fait devant quiconque. Et cela, uniquement parce qu’elle m’a fait part des visions de son passé et que, par conséquent, je sais depuis le jour de notre rencontre quel genre de monstre abominable elle a dû être pour tenir le coup.
Mais ce que je comprends par la même occasion, c’est que, désormais, je suis sûre de pouvoir compter sur la loyauté du Topaze. Celle-ci restera jusqu’au bout, et nous serons sans doute de longues amies. Presque des amies éternelles, du fait de notre forme physique et de la magie abondante qui coule dans nos veines.
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