Cœur de draconienne (French Edition)
Chapitre 23
Les combats s’enchaînent. Des murs explosent de toute part, tandis que les couloirs se remplissent d’hommes aux couleurs rouges, et d’autres qui arborent un bleu profond. Ce code de couleur fait partie du plan. De cette façon, nous savons pertinemment quels hommes sont de notre côté, et quels sont ceux à affronter.
― Quelque chose cloche ! hurle soudainement Abby. Ils sont beaucoup trop nombreux ! Je suis persuadée qu’ils nous attendaient depuis longtemps !
Je ne réponds pas. Elle est loin de moi, mais s’est exprimée en elfique pour pouvoir dire ses propos à haute voix sans être comprise de nos assaillants. Je n’en pense toutefois pas moins. Mon avis rejoint le sien, mais cela ne changera rien à la situation : aujourd’hui, beaucoup mourront. L’objectif est de faire en sorte que les pertes ne se comptent que dans le camp opposé au nôtre.
Certes, des coups nous sont donnés, nous ne sommes pas infaillibles, mais nos corps parviennent à cicatriser en un rien de temps. Le dieu Aedon avait raison : rien ne peut atteindre fatalement un elfe. Du moins, pas tant qu’il n’y a pas de morceau de météorite en jeu.
Les minutes défilent et, rapidement, des dragons se mêlent au combat. De gigantesques flammes surgissent à travers les fenêtres pour incinérer les rebelles, qui tentent de se rouler sur le sol pour éteindre le soudain incendie qui lèche leur peau, en vain. Le combat fait rage de tous les côtés. Des pans de murs entiers sont tombés, et je crains un instant que des galeries ne s’effondrent, nous empêchant de rejoindre Maddi à temps. Il y a des trous immenses dans le plafond également, notamment dans la pièce où nous avons été amenés, de longues minutes plus tard, puisqu’il n’y avait pas d’étage au-dessus. Ainsi, avant de parvenir à gagner l’un des couloirs, j’ai pu constater que dehors, dans le ciel, les draconiens s’entretuent également.
Il y a des cris de tous les côtés, des corps qui tombent dans un bruit étourdissant, du verre qui se brise, des lamentations de douleur, et surtout, il fait extrêmement chaud. Le ciel se lève franchement maintenant, et chaque jet de flamme nous éblouit malgré tout. Mon cœur se serre quand je pense à Nuussak, qui combat seul à l’extérieur, sans moi. Il doit affronter dragons et draconiens, alors que lui-même est seul. Et c’est le cas pour Dazziss, Shayphody et Grilkoad également.
Je ne peux taire l’alarme qui ne cesse de crier dans mon esprit. J’ai un véritable mauvais pressentiment en ce qui concerne Maddi, et toute ma rage et ma hargne portées dans mes coups sont pour me permettre de me frayer un passage jusqu’à elle. Je n’ai pas d’autre choix que de revenir sur mes pas, laissant mes amis seuls dans la pièce. Je sais que groupés, ils restent plus forts, mais je ne peux pas me permettre de laisser ma cadette à l’abandon. Elle est sous ma responsabilité.
Je n’attends qu’une seule chose : la retrouver et m’assurer de la stabilité de son état de santé. Le roi Tyorn est un tyran qui n’a pas hésité un seul instant à se servir de Miroslawa comme d’une arme, et à ôter à Abby tout son souffle magique. Ils nous attendaient de pied ferme. Ils savaient que nous viendrions. Ainsi, et j’aurais dû m’en douter, lorsqu’il a posé les mains sur elle, il savait déjà qui nous étions, et savait également déjà ce qu’il ferait d’elle.
Jamais je n’aurais dû le laisser l’emmener. J’aurais dû attaquer, exactement comme l’a fait mon amie, mais plus tôt. Et tant pis pour notre plan d’attaque. De toute façon, il a tout de même fini par tomber à l’eau, alors même que nous avions passé de nombreux mois à le consolider.
Je ne me reconnais plus. Du sang me recouvre les mains, les bras, mais également le visage. Je sens la substance poisseuse couler le long de mes joues. Pourtant, toute cette constatation ne m’écœure pas. Pas comme la dernière fois, en tout cas. Parce que cette fois, des vies autres que celle de Nuussak et la mienne sont en jeu. Je me dois d’agir aussi vite. Si j’ôte autant de vie, ce n’est pas par plaisir, c’est simplement dans le but d’en sauver une autre, que j’estime plus précieuse.
Je suis bientôt bloquée par des murs effondrés, et la colère me saisit de toute part. Alors, après avoir observé les lieux, je réalise que mon seul moyen de passer, c’est de franchir la fenêtre au verre brisé, de courir dans la cour juste à côté, et de gagner l’autre côté par le biais d’une seconde fenêtre. Je pourrais user de ma magie pour déplacer les débris qui bloquent le passage, mais peut-être que cela provoquerait un effondrement plus rapide, en plus de m’épuiser inutilement.
Je m’élance sans plus attendre contre le mur, grime sur des corps écroulés, m’assure qu’aucun dragon ne m’attend de l’autre côté, bien que je sois immunisée contre les flammes, puis j’esquisse un mouvement vers l’extérieur, quand soudain, quelque chose retient mon geste : une main vient d’attraper le bas de ma tunique.
Je me retourne, l’arme en joue, et baisse ma garde quand je constate qu’il ne s’agit que de Miroslawa. Elle m’a suivie. Nous échangeons un hochement de tête complice, et je reprends ma traversée houleuse au milieu des morceaux de verre, la Polonaise sur les talons. Dehors, l’air est frais comparé à la fournaise qui règne entre les murs carbonisés, mais c’est un vent léger qui nous fait aussitôt du bien.
Quelques mètres plus loin, j’aperçois les fenêtres qui mènent à la partie que nous ne pouvions pas atteindre, et j’attrape aussitôt l’une des grosses pierres décoratives du jardin pour la lancer contre les vitres. Pour plus d’efficacité, j’use de ma magie pour offrir à l’élément plus de force, et cela ne manque pas : l’ouverture explose en mille morceaux, tant et si bien que nous pouvons la franchir toutes les deux en même temps, cette fois.
Lorsque nous sommes dans le couloir, je constate qu’il est désespérément vide. Vraisemblablement, c’est comme si le pan de mur écroulé n’était pas là pour rien : les draconiens ont tenté de nous isoler dans une seule partie du palais pour pouvoir concentrer toute l’armée au même endroit et lui éviter de se disperser. Malheureusement pour l’ennemi, nous sommes passées par un autre chemin.
Je n’attends pas davantage et fonce à en perdre haleine jusqu’au fond de l’allée. Nos pas résonnent sur le carrelage. Nous apercevons deux serviteurs sur notre passage, mais, trop effrayés, ils se sont aussitôt hâtés de se cacher. Les voir se promener ainsi dans cette aile du château alors que les murs qui ne cessent de trembler indiquent haut et fort qu’une bataille est menée, ne fait qu’approfondir mon sentiment : ils voulaient bel et bien nous confiner. Pire que cela : ils ont prévenu les habitants de ce palais qu’une attaque aurait lieu, et qu’il faudrait évacuer certaines zones de l’habitation…
Devant nous se dessine peu à peu une pièce aux portes qui atteignent le plafond. Le premier détail qui me frappe, c’est qu’elles sont entrouvertes, comme un appel à entrer. Le roi est derrière ces battants, c’est certain. Je n’attends donc pas de frapper contre le bois pour pénétrer à l’intérieur de la salle. Je donne un robuste coup d’épaule, suffisant pour faire claquer l’accès contre le mur, de l’autre côté. Je me fiche désormais de savoir qu’il y a des civils. À mes yeux, en cet instant où ma sœur est prisonnière, toutes les personnes que je pourrais croiser dans ce lieu sont obligatoirement des fidèles qui sont en faveur du règne de terreur du roi Tyorn. Je n’ai pas le temps de faire le tri et de demander si certaines d’entre elles sont des rebelles : la vie de ma sœur est très certainement en jeu, et je ne peux pas me permettre de perdre un temps aussi précieux en questions futiles.
Maddi est la seule d’entre nous quatre à ne posséder aucune magie, et la seule à avoir été embarquée par le roi sanguinaire lui-même. La boule au ventre à l’idée d’avoir envoyé ma cadette à la mort, j’entre dans la pièce, aussitôt suivie par Miroslawa.
La rage au ventre et l’esprit vengeur, nous ne nous laissons pas déstabiliser par les nombreuses personnes qui se trouvent là. Néanmoins, tous les individus qui peuplent la pièce n’ont rien à voir avec les draconiens qui envahissent le ciel et les couloirs. Ici, il y a des femmes et des enfants de tous âges. Et nous, nous dégoulinons du sang de ces nombreux pères de famille. Je sais que j’ai dit que je ne m’arrêterais pas, mais j’ai encore le sentiment d’être piégée : en mettant sur notre route une pièce bondée d’innocents, sans doute le roi pensait-il gagner un peu de temps pour nous piéger ailleurs…
Mais Miroslawa n’est pas du genre à laisser ses sentiments et ses émotions la dépasser, et rien ne peut la retenir, encore moins quand l’unique personne qui compte véritablement à ses yeux est en danger. S’il y a bien quelqu’un face à qui la Polonaise devient instable, c’est bien Maddi. Des vies, le Topaze en a pris des milliers sur huit années. Quant à moi, rien ne peut m’empêcher de sauver ma sœur.
Alors que nous faisons une démonstration de force pour faire reculer l’ensemble des civils, une lueur de soulagement me traverse lorsque j’aperçois enfin ma cadette au milieu des cris de panique de la foule. Postée un peu plus loin, elle est allongée sur le sol, près du trône du roi. Son visage est tuméfié, sa lèvre est fendue, et l’un de ses yeux est recouvert d’un bleu tellement gros que je rêve d’enfoncer le crâne du roi dans une pique. Quel lâche ! Il a attaqué une femme sans le moindre remords !
Mon cœur se serre quand je constate qu’elle peine à garder l’équilibre sur ses coudes. À ses côtés, au-dessus de son corps, le maître-draconien n'a de cesse de lui planter son arme un peu partout dans le corps. Une arme noire, tranchante et aiguisée : il s’agit de météorite. Il ignore qu’elle n’est pas une elfe. En tout cas, nous, il nous a bien vues, et le sourire carnassier qui se dessine sur ses lèvres alors qu’il meurtrit les membres de Maddi me révolte au plus haut point.
Nous n’avons pas besoin d’en voir davantage. Cette scène nous met hors de nous et nous écartons violemment les femmes et les enfants contre les murs à l’aide de notre magie pour nous frayer un chemin, puis nous fonçons droit vers Maddi et le roi. Je me sens alors soudainement étrange. En quelques pas à peine, je réalise qu’il me manque un bout de moi-même, que je ne suis plus entière. Je me sens affaiblie, et un vertige me prend.
Il ne nous en faut pas plus pour comprendre que nous venons de pénétrer dans l’une des fameuses zones sans magie dont Miroslawa nous a tant de fois parlé. Quant à moi, ce n’est que lorsque je tends le bras vers l’homme qui surplombe ma sœur et que rien ne se produit que je saisis véritablement l’ampleur de la situation et à quel point c’est catastrophique.
Je déglutis, mais ne ralentis pas pour autant ma progression. Nous sommes dans la même pièce que tous ces gens, mais il reste malgré tout de nombreux mètres encore entre eux et nous, et je crains que même en courant, nous ne soyons pas assez rapides. Le regard et le sourire que le roi nous lance indiquent clairement qu’il a des idées non honorables en tête, et je panique malgré moi. J’empoigne alors ma dague accrochée à ma ceinture avec hargne. La flaque de sang ne cesse de s’agrandir sous le corps de ma sœur et mes jambes manquent de flancher.
Je cours à toute allure, Miroslawa à seulement quelques centimètres de moi. Pourtant, alors même que nous sommes à portée de lui, le roi semble inaccessible, car des dizaines de draconiens surgissent de tous les côtés et nous encerclent. Ils apparaissent en nombre, de plus en plus, et j’ai le sentiment que la situation m’échappe. La flopée d’hommes est tellement épaisse que je ne discerne même plus le corps de ma sœur.
Nous ne voulons pas nous occuper d’eux, pas encore en tout cas. Nous avons d’autres priorités, et nous pourrons toujours les éliminer après nous être assurés que Maddi est bien en sécurité. De plus, même si nous sommes dépourvues de magie, nous restons malgré tout invincibles, tant que des météorites n’entrent pas en jeu.
Je tente de me frayer un chemin, mais deux gardes me bloquent la route et enfoncent leur arme dans mon ventre. Je réalise alors qu’en fait, tous les draconiens fidèles du roi sont armés de météorites. Tous les doutes sont écartés : ils nous attendaient véritablement. Ils savaient comment nous piéger, et savent parfaitement comment nous atteindre. Et les hommes qui s’étaient cachés parmi la foule savaient que nous viendrions à la recherche du membre de notre groupe. Nous pensions avoir un coup d’avance sur eux, alors qu’ils avaient déjà calculé notre attaque deux fois.
La rage au cœur, je serre les dents pour faire taire la douleur cuisante que me provoque la pierre extraterrestre. Je brûle de l’intérieur, mais cela me pousse encore plus à agir. Je lève ma dague et parviens à trancher la tête de trois hommes. Les cris me rappellent qu’il y a des femmes et des enfants, mais cela m’est égal : ils peuvent hurler, pleurer, nous supplier, je suis aujourd’hui une meurtrière et rien ne pourra m’arrêter dans ma soif de vengeance. J’ai d’ailleurs le sentiment que cela redonne également des forces à la Polonaise. Elle a bien vu que j’ai été fatalement touchée par leurs lances et, depuis lors, fait extrêmement attention à n’être effleurée par aucune arme.
Elle tourne encore et encore sur elle-même, se glisse entre les corps avec agilité tout en assenant des coups mortels. Elle est inarrêtable. C’est une pure force de la nature. Les dieux ne se sont pas trompés sur elle. Elle est aussi solide qu’une roche, aussi unique qu’une pierre précieuse. Elle est aussi rayonnante que le soleil : le Topaze est bel et bien la pierre précieuse qui lui correspond.
Les voix de Paragon et Rascal résonnent soudainement non loin de nous : ils viennent à leur tour d’entrer dans la pièce. Rapidement, eux ainsi qu’une bonne dizaine de rebelles pénètrent dans notre cercle d’isolement, tuant toute vie sur leur passage. Ils prennent alors le relai, pensant sans doute nous soulager et nous offrir un peu de répit. Il n’a pas tort en un certain sens : leur intervention fait diversion et nous laisse un accès direct sur le roi. Enfin… presque. Il reste encore deux hommes qui nous bloquent le chemin, déterminés à ne rien voir arriver à leur monarque.
Agacées et épuisées, ensanglantées et animées par une rage meurtrière et destructrice, nous les éliminons en un rien de temps. Un bout de météorite en provenance d’une lance se plante alors dans le haut de mon omoplate. Lorsque je me retourne pour faire face à mon assaillant, j’aperçois Paragon qui vient de s’en charger et je lui fais un signe de tête reconnaissant.
Puis, sans perdre davantage de temps, je rejoins Miroslawa devant le roi. Celui-ci n’a pas perdu une seule miette du spectacle qui a eu lieu sous ses yeux. Près de lui, sous son corps imposant, la frêle jeune femme ne semble plus respirer. Sans mes capacités d’elfe, je ne percevrais sans doute pas le faible mouvement de l’air sous ses narines. Elle est encore en vie, mais si faible que ses membres ne la supportent plus. Elle est étalée de tout son long. Elle s’est écrasée sur le sol depuis de longues minutes déjà.
Je fulmine. Et, comme si ce n’était pas déjà suffisant, le maître-draconien donne un coup de pied dans les flancs de ma sœur, puis un autre. De ce dernier retentit un bruit effroyable : il lui a brisé des côtes.
Mon cœur se broie autant que les os de Maddi. Des larmes de colère me piquent les yeux, mais je ne me laisse pas abattre. Un seul petit mètre nous sépare de cet homme. Malheureusement, nous avons déjà tenté une fois de l’atteindre, et une sorte de bulle de protection nous empêche de l’approcher. Nous ne parvenons pas à comprendre le phénomène, puisqu’aucune magie n’est censée fonctionner ici. Je souhaite discuter avec lui pour gagner du temps, pour nous permettre de trouver une solution. Je le vois alors tirer une épée du fourreau attaché à sa ceinture et je crains le pire. Je tape de toutes mes forces contre la barrière invisible, imitée par Miroslawa, mais celle-ci ne cède pas.
― Vous êtes un lâche d’éliminer une humaine à terre ! hurlé-je de toutes mes forces.
Le roi me jette un regard moqueur et ses lèvres s’étirent dans un sourire, puis dans un rire franc.
― Crois-tu vraiment que sa vie me soit utile ? C’est un fardeau. Si elle avait été une elfe, peut-être alors l’aurais-je gardée pour mon utilisation personnelle. Elle ne me sert à rien, et à vous non plus.
Le roi lève son arme au-dessus de sa tête, prêt à attaquer, et une pulsion me force à attraper la main de Miroslawa. Mon front me brûle et je constate que la pierre au milieu du sien brille intensément. Nous puisons alors dans nos ressources et poussons de toutes nos forces vers la bulle qui finit par céder… lorsque le roi baisse son épée vers ma sœur.
Miroslawa saute donc à vive allure vers le corps de Maddi, tandis que le roi s’enfuit, mais cela n’empêche pas la lame de finir sa chute et d’entailler une belle partie du cou de sa bien-aimée. J’en reste restée figée d’effroi, mais je sais que je ne peux pas me permettre d’être ainsi stoïque. Je ne peux pas risquer que le roi s’échappe.
Alors, sachant désormais ma petite sœur entre de bonnes mains, je ne m’attarde pas plus longtemps et fonce à la suite de ce draconien abominable et sans cœur. J’évite de songer à Maddi, Miroslawa la soignera, j’en suis certaine. Il le faut. Je lui ai promis de l’emmener à la mer. Nous avons tellement de choses à vivre aussi toutes les deux. Nous devons encore apprendre à nous connaître dans un monde libre et heureux. Elle ne peut pas mourir, pas aujourd’hui, et elle ne mourra pas. Les dieux nous veillent, j’en suis persuadée.
Le roi s’est engagé dans un dédale de couloirs non éclairés, mais cela ne me pose aucun problème. J’ai recouvré ma magie et je me sens complète. Rien ne pourra désormais m’empêcher de tuer cet homme. Il ne mérite pas de vivre. Il ne l’a jamais mérité. Il est temps de mettre un terme à son règne de malheur.
― Baisse-toi ! hurle soudainement Nuussak dans mon esprit.
Sans comprendre pourquoi ni comment, je ne cherche pas à en savoir davantage, et m’exécute précipitamment. Je m’écroule sur le sol. Après tout, ce n’est pas si compliqué, les coups que j’ai reçus dans le ventre me vident de mon sang et de ma magie. Sans mon lien spécial avec Nuussak, et si je n’avais toujours pas accès à ma magie, je serais certainement inerte après avoir été perforée par autant d’armes de météorites. De plus, si j’ai récupéré ma magie, c’est uniquement parce que je me suis unie à Miroslawa pour un sortilège, mais, en soi, nous sommes toujours dans une zone sans magie, et je risque à tout moment d’être de nouveau dépourvue de mes pouvoirs.
Au même moment, le corps du roi passe au-dessus du mien et se retrouve pile face à moi. Je me redresse vivement, mais avec quelques difficultés malgré tout, permettant ainsi à l’homme de me donner un coup de pied bien placé au beau milieu de mon visage, me déséquilibrant un instant.
― Je ne pensais pas gagner aussi facilement, murmure-t-il d’une voix mielleuse en posant la lame de son arme sous mon menton.
Le bout en pierre extraterrestre trace une ligne fine, mais réelle sur la fine peau de mon cou. Je n’ose pas déglutir pour ne pas m’entailler davantage. Je me recule simplement de quelques centimètres et, même si ceci peut sembler pitoyable, je ne parviens pas à m’empêcher de laisser ma curiosité parler pour moi.
― Comment avez-vous su que nous étions là ?
Un rire sans âme traverse les lèvres de ce centenaire, sur lequel le temps semble ne pas avoir porté la moindre atteinte.
― J’ai découvert récemment, et avec joie, que j’avais atteint non pas un, mais deux elfes. Si je suis capable de siphonner leurs pouvoirs et leur vie à distance, je suis également capable de les localiser. Je souhaitais vous attaquer depuis longtemps, mais je voyais bien qu’avec un peu de patience, vous seriez bientôt à mes portes. Ce que j’ai ainsi récolté, ce ne sont pas seulement deux, mais quatre elfes. Les joyaux, les pierres précieuses de la prophétie. Vous êtes tous ici. Il ne m’a suffi que d’attendre et, pendant ce temps, je me suis servi dans les ressources de tes amies pour retrouver ma puissance d’antan.
À aucun moment, cette pensée n’a traversé mon esprit, et je m’en veux de ne pas être parvenue à songer à cette hypothèse.
― Ça me désole de devoir t’enlever la vie, parce que tu seras sans doute une source de pouvoirs fabuleuse, mais je ne prendrai pas d’autres risques. Ma vie a bien plus de valeur que la tienne, et je préfère de loin sentir ton sang couler sur mes mains, que de te savoir en vie dans ma Tour.
Il rit ouvertement.
― De toute façon, les dieux ne comprennent pas. Dans quelques décennies, ils feront naître d’autres pierres précieuses, et je recommencerai. D’autres sources de pouvoirs que vous existent en ces terres.
Je ne réagis pas. Je refuse de lui donner satisfaction. Maddi est entre les mains de Miroslawa et, intérieurement, j’espère que ma sœur est toujours en vie. Je n’ai peut-être pas réussi face au roi, mais de nombreux rebelles sont toujours debout, et les deux autres elfes semblent encore en plein combat. La victoire n’appartient pas encore à l’ennemi. Il reste encore un espoir, même si je venais à perdre la vie.
Je ferme donc les yeux, et visualise les visages de ma famille réduite. Je me remémore la joie de vivre enfantine que j’ai perçue chez Maddi lors de notre rencontre, la fougue de Miroslawa tout au long de notre progression ensemble. Je me souviens de ce sourire étincelant chez Abby, qui, la plupart du temps, s’est propagé dans le cœur des autres membres du groupe. Et, pour finir, j’admire une dernière fois le regard rieur de Damian, qui paraît imperturbable à chaque situation.
Et, même si j’ai échoué, et que je sens le roi lever fatidiquement son arme au-dessus de ma tête, je ne parviens pas à m’empêcher de leur souhaiter une vie longue et heureuse.
Toutefois, à l’instant où l’épée de Tyorn s’approche du Saphir incrusté dans mon front, il est projeté avec force contre un mur. Je suis capable de l’entendre gémir de douleur. S’il était en position de force, car habité à sa propre demeure et à ces zones sans magie, il n’en reste pas moins qu’un simple draconien, et chacun des coups « humains » ou « standards » qu’il peut recevoir lui portent irrémédiablement préjudice.
Je pose une main sur le sol pour reprendre mon équilibre et me lever. Je ne prête pas attention au sang chaud et poisseux qui s’étale sous ma paume, pour la simple et bonne raison qu’il s’agit du mien, et que je ne souhaite pas songer au fait que je risque de perdre connaissance à tout moment, tant je suis vidée de toute mon hémoglobine.
Je m’approche du roi avec un pas désespérément lent. J’ai beaucoup de mal à me mouvoir. Mon corps est perforé de trois trous, deux dans l’abdomen, un dans l’épaule, et du sang coule également dans ma nuque, jusqu’à glisser entre mes sens et rouler sur mon ventre. Je suis épuisée. Mes yeux ne demandent qu’à se fermer, et jamais je n’ai trouvé qu’inspirer de l’air était si compliqué.
Le maître-draconien peine à se redresser. La puissance avec laquelle il a été projeté contre le mur a été tel que celui-ci est complètement déformé dans son dos. Il souffre, a sans doute plusieurs os cassés, et je ne m’offusque pas un seul instant de constater que je prends un plaisir malsain de le savoir si mal en point.
J’ai ramassé son épée, et l’arme au poing, avec le bout de la lame qui glisse sur le sol, je franchis les derniers mètres qui nous séparent. J’ai de la chance sur les morceaux de météorites ne soient que sur la lame. Cela étant, je sais que rien ne m’aurait empêchée de la saisir malgré tout. Je suis si près du but. Je vais mourir, mais je ne serai pas la seule : le roi tombera en même temps que moi, et la mission sera réussie.
Toutefois, avant même que je n’aie pu faire le moindre pas supplémentaire, le cri de rage de Miroslawa se répercute dans le couloir sombre et me fige aussitôt sur place. Pourquoi est-elle ici et non pas aux côtés de Maddi ? Je panique instantanément. Je jette un regard par-dessus mon épaule pour l’observer. Elle accourt avec force dans notre direction, sa propre dague dans sa paume.
Son visage est déchiré par la peine et la douleur, et je comprends alors que si elle est ici, et dans un tel état, c’est parce que nous sommes arrivées trop tard pour sauver Maddi. La détresse s’empare alors de mon corps et, tandis que la Polonaise court encore, poussée par une force profonde de vengeance, je m’écroule sur le sol. L’épée tombe avec fracas contre le carrelage. Je ne vois plus, n’entends plus. Tout mon monde vient de sombrer, en même temps que la vie qui a quitté l’un des membres les plus précieux de ma famille.
Aujourd’hui, j’ai perdu ma sœur, et, même si une voix intérieure me hurle de me relever pour tuer le monstre dans mon dos, afin que la mort de Maddi ne soit pas vaine, je ne parviens pas à remuer. La douleur est trop vive, trop brûlante.
Quant à Miroslawa, rien ne peut l’arrêter. Sa main contre l’épaule du draconien, elle enfonce profondément sa lame dans son cœur. Les yeux de l’homme se révulsent et, en quelques minutes durant lesquelles elle s’acharne sur lui, la vie le quitte. Immédiatement, la Polonaise se sent en meilleure forme, comprenant que les pouvoirs qu’il lui a pris lui reviennent. Mais cela n’est pas assez puissant pour camoufler ou effacer sa douleur.
La femme qu’elle aimait est morte des mains d’un tyran, lâchement. Elle s’écroule à mes côtés.
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