Comment on Prononce le Français Traité complet de prononciation pratique avec le noms propres et les mots étrangers
6º L’E muet dans les monosyllabes.
Mais voici qui est plus extraordinaire: il y a deux verbes qui
commencent par trois syllabes muettes, à savoir redevenir et ressemeler. Dans ces deux mots, le second e ne tombe jamais, peut-être parce qu’il rappelle et représente le premier e de devenir et de semelle; par suite, le troisième e tombe toujours; quant au premier, il peut tomber après un son vocal; mais on trouve plus élégant de le conserver. Ainsi, vous redev’nez est plus distingué; vous r’dev’nez, plus populaire, avec ses deux e qui tombent sur trois. Et peut-être les puristes seraient-ils tentés de dire vous red’venez, pour ne laisser tomber que l’e du milieu; mais c’est là une prononciation affectée, qu’on doit absolument s’interdire; quant à ress’meler, il ne s’est peut-être jamais dit.
6º L’E muet dans les monosyllabes.
J’ai réservé jusqu’ici les monosyllabes, le, ce, je, me, te, se, de, ne et que,
pour les considérer à part, parce qu’ils ont un peu plus d’importance que les syllabes muettes ordinaires.
I. Un monosyllabe seul.—Le monosyllabe seul est traité en thèse
générale comme les syllabes muettes initiales, et non comme les syllabes muettes finales. Ainsi l’e se maintient en principe dans je dis et tombe dans si j’ dis, et même si j’ crois, malgré les quatre consonnes, et même si j’ joue, malgré la répétition du même son, tandis qu’il reparaît dans car je
dis [444]. On dit de même, la rob’ me va, à ce rien, à ce roi, à ce ruisseau,
pas [445] de scrupules.
Mieux encore: si le monosyllabe est précédé d’une finale muette qui se
prononce nécessairement, lui aussi se prononce en même temps le plus
souvent: [446] je veux entendr e le discours.
Toutefois, ici encore, dans la conversation courante, les trois
monosyllabes je, ce et se, dont la consonne est une spirante, s’élident assez facilement, même sans appui antérieur: s’ laver les mains, j’ sais bien, c’
qu’on a fait[447]. Mais cette prononciation n’est point indispensable; elle est surtout très peu admissible avec les autres monosyllabes: l’ métier, n’ fais rien, qu’ tu es sot, réclament un appui antérieur; on ne dit guère même qu’ réclames-tu, malgré le groupe cr. Il en résulte seulement qu’on pourra dire: je veux entendre c’ qu’on dit, à côté de entendre ce qu’on dit, avec dre à peine sensible. En fait, on dit presque toujours je veux entend’ ce qu’on dit, et même, entend’ c’ qu’on dit, à cause de la spirante médiane, comme on dit fort correctement tu demand’ c’ qu’on dit, avec double élision, l’s médian permettant la consonne triple.
Mais il y a un cas particulier à considérer: le monosyllabe suivi d’une
syllabe initiale à e muet. Dans ce cas, il y a hésitation. La tendance à laisser tomber le premier e se manifeste souvent: on l’ devine, pas d’ retraite, si tu t’ relèves, sont aussi usités, quoique moins élégants, que on le d’vine, pas de r’traite, où si tu te r’lèves; mais du moins on a le choix, tandis que plus haut on disait uniquement ell’ tenait, et jamais elle t’nait, elle n’étant pas un monosyllabe. D’autre part, en tête de phrase, il faut bien dire le r’pas et non l’ repas.
Avec l’s médian, on peut avoir ici encore une double élision: tu n’ s’ras
pas reçu [448].
II. Deux monosyllabes consécutifs.—S’il y a deux monosyllabes de
suite, il faut presque toujours que l’un des deux tombe, et c’est généralement le premier, sauf empêchement: si j’ te prends est infiniment plus usité que si je t’ prends. Mais, naturellement, on est obligé de dire, en tête de phrase, ne m’ bats pas, à côté de si tu n’ me bats pas; et je t’ prends est peut-être mieux reçu que j’ te prends, quoique moins usité.
Surtout on dit à peu près toujours fais attention à c’ que tu dis, et non à
ce qu’ tu dis, qui est affecté; on va même, nous venons de le voir, grâce à l’s médian, jusqu’à pour c’ que tu dis, avec c’ qu e tu dis, écrir’ c’ que tu dis, car dans l’assemblage si fréquent ce que, c’est toujours ce qui s’efface devant que; et si les sons paraissent trop durs, on prononcera à la fois ce et que, comme plus haut dans parce que, plutôt que de sacrifier que. Il semble que ce soit une loi générale que que ne tombe jamais devant une consonne,
quand il est précédé d’une autre syllabe muette[449].
Au contraire, le est généralement sacrifié au monosyllabe qui précède,
quel qu’il soit: on me l’ donne, on te l’ donne, si je l’ savais , sont certainement plus usités et considérés comme plus corrects que on m’ le donne, on t’ le donne, si j’ le savais. C’est probablement parce que me, te, je, pourraient être remplacés par des mots inélidables, nous, vous, tu: on vous l’ donne, si tu l’ savais, tandis que le est toujours le, et toujours élidable, outre qu’on a une très grande habitude de l’élider par ailleurs.
D’autre part, je et de l’emportent aussi généralement sur ne, quand rien
ne s’y oppose: si je n’veux pas, comme si tu n’veux pas, et non si j’ne veux
pas [450]; de même je promets de n’pas sortir et non d’ne pas sortir, sans doute à cause de la fréquence du groupe n’pas. Toutefois on sera bien obligé de dire je promets d’ne rien manger, pour le même motif que l’e se maintient dans chapelier ou mangeriez, ou dans à ce rien.
Et maintenant, s’il y a concurrence entre que et je, ou entre que et de,
c’est encore que qui l’emporte de préférence: on dit il est certain que j’viens et non qu’je viens, et plutôt que d’fuir est préféré à plutôt qu’de fuir, qui est plus familier.
On voit donc qu’il y a une véritable hiérarchie entre les monosyllabes:
au sommet, que, puis je; au plus bas degré le, suivi de la muette initiale des mots, et en dernier lieu de la muette finale, celle-ci ne se prononçant que quand il est impossible de faire autrement.
Dernière observation: deux monosyllabes peuvent aussi être suivis d’un
mot commençant par une syllabe muette. En ce cas, c’est elle qui s’élide de préférence quand elle peut; on dira donc il fut content d’ne r’trouver personne, et même, familièrement, j’ne r’grette rien, aussi bien que j’le r’grette ou j’me d’mande: c’est ici l’e du milieu qui se maintient, comme nous allons le voir avec trois monosyllabes, et qui se maintient d’autant
mieux que le troisième [451] e est plus faible. Et si le premier monosyllabe est obligé de se prononcer, on les prononce donc tous les deux: on dit au sortir de ce ch’min, plutôt que de c’chemin; ell’ ne me r’vient pas, plutôt que ell’ ne m’revient pas, qui se dit aussi.
III. Trois monosyllabes consécutifs.—S’il y a trois monosyllabes de
suite, quelques puristes prononcent le premier et le troisième: si je t’le dis; mais tout le monde prononce en général le second seul: si j’te l’dis, et même au besoin j’te l’dis, sans si, comme tout à l’heure j’le r’grette. Tout ce qu’ je dis est particulièrement affecté, et tout c’ que j’dis est la seule prononciation usitée; et si pour écrir’ c’ que j’dis paraît trop dur, nous savons déjà qu’on prononce ce avec que, c’est-à-dire les deux e médians, plutôt que d’élider que: pour écrir’ ce que j’dis, pour prendr(e) ce que j’remets (ou c’que j’remets, ou c’ que je r’mets).
Toutefois, ne étant subordonné à je et de, on dira si je n’le dis pas plus
correctement que si j’ne l’dis pas; et en tête de phrase on disait bien j’ne r’grette rien, à cause de la faiblesse de re initial, mais on ne dirait pas j’ ne l’sais pas, et pas davantage j’ne l’regrette pas, avec ou sans si, mais uniquement je n’le r’grette pas. En revanche, la prédominance de que sur je fait qu’on peut dire c’que j’demande aussi bien que c’que je d’mande, et même c’est c’que j’regrette.
D’autre part, si, sur trois monosyllabes, que est en concurrence avec je,
c’est celui des deux qui est médian qui l’emporte; on a donc c’est qu’je n’sais pas, et non c’est que j’ne sais pas, à côté de c’est c’que j’sais bien. On voit même je médian se maintenir à côté de que obligé: il est sûr que je n’sais pas, et non que j’ne sais pas, malgré il est sûr que j’te crains peu. Mais que reprend sa primauté, s’il y a une muette initiale supplémentaire, et qu’il faille choisir: c’est que j’ne r’viens pas est plus usité que c’est qu’je n’reviens pas.
IV. Plus de trois monosyllabes consécutifs.—S’il y a plus de trois
monosyllabes de suite, avec ou sans syllabe muette antérieure ou postérieure, il y aura certainement dans le nombre que, et même ce que, ou bien je, sinon les deux; dès lors la prédominance de que, ou, le cas échéant, celle de je, et d’autre part l’effacement ordinaire de le et ne, détermineront aisément le choix, ou même couperont la série en deux ou trois membres, où que fera l’effet d’une tonique, et aussi je, le cas échéant: si je n’te l’dis pas, si je n’me l’demande pas, c’est c’que j’me d’mande, c’est c’que j’me r’demande.
On voit qu’en général les e élidés alternent avec les autres. Mais ici
encore, bien entendu, que et je pourront être prononcés à côté l’un de l’autre. Ainsi l’on dira aussi bien, et même mieux, c’est c’que je r’demande, que c’est c’que j’red’mande, et nécessairement c’est c’que je n’te d’mande pas et c’est c’que je n’te r’demande pas, tu veux t’instruir’ de c’que je n’sais pas, parc’que (ou puisque) je n’te l’fais pas dire, tu réclam’ c’que je
n’ [452] te r’mets pas , parc e que je n’ te le r’mets pas.
On notera que, dans ce dernier exemple, on peut prononcer jusqu’à cinq
e muets sur sept, dont trois de suite; le plus fort écrasement en laissera encore trois debout, dont que et je de suite: parc’ que je n’t’ le r’mets pas, car ni que ne peut s’élider après parce, ni je devant ne.
On avait ici sept e muets de suite; en voici huit et même neuf: tiens-moi
quitt’ de c’que je n’te r’mets pas, et tu t’lament’ de c’que je n’te le r’mets pas (ou je n’te l’remets pas, ou plus souvent je n’t’le r’mets pas).