Comment on Prononce le Français Traité complet de prononciation pratique avec le noms propres et les mots étrangers
Les Liaisons
Quelques considérations préliminaires.
Au début du XVIᵉ siècle, toutes les consonnes finales se prononçaient
partout, sauf devant un mot commençant par une consonne, quand les deux
mots étaient liés par le sens[896].
Au contraire, à partir du XVIIᵉ siècle, les consonnes ont généralement
cessé peu à peu de se prononcer dans l’usage ordinaire, sauf devant une voyelle (ou un h muet), quand les mots étaient intimement liés par le sens. Je dis dans l’usage ordinaire, parce que les consonnes sont tombées beaucoup moins vite dans la prononciation oratoire et dans celle des vers, surtout à la rime. D’ailleurs, même dans l’usage courant, les consonnes ne sont pas tombées dans tous les mots. D’autre part, beaucoup de consonnes tombées ont reparu et reparaissent encore grâce à l’orthographe: ne faut-il pas parler comme on écrit? Mais alors c’est tout ou rien: ou bien la consonne se prononce toujours, ou bien elle ne se prononce jamais.
Il y a pourtant des consonnes qui ont continué a se prononcer seulement
devant une voyelle, dans certains cas: ce qui reste de cette prononciation, c’est ce qu’on appelle communément liaison. La consonne finale ainsi
prononcée sert phonétiquement d’initiale au mot suivant [897].
Les liaisons sont encore très usitées en vers, d’abord parce que la poésie
est essentiellement traditionnaliste, ensuite parce qu’en vers elles ont pour but et pour effet d’empêcher l’hiatus, que la plupart des poètes évitent encore avec soin. Aussi n’est-il pas impossible que la poésie devienne un jour comme le Conservatoire ou le Musée des liaisons; elle les conserverait comme elle conserve tant d’autres choses surannées, en prosodie, en vocabulaire, en syntaxe.
Dans la prose, et surtout dans la conversation ordinaire, on en fait
infiniment moins. Un certain nombre pourtant sont encore obligatoires. D’autres seraient ridicules ailleurs qu’en vers.
D’ailleurs un grand nombre de liaisons sont facultatives et dépendent
souvent du goût de chacun. Mais elles dépendent encore davantage des circonstances: il est évident qu’on en fait plus en lisant qu’en parlant, parce qu’en lisant on recherche la correction du langage, tandis qu’en parlant on ne cherche qu’à se faire comprendre avec le moins d’effort possible; on en fait plus aussi dans un discours suivi, pour le même motif, que dans une conversation familière.
D’une façon générale, les professeurs en font plus que les gens du
monde, à cause de l’habitude qu’ils en ont; les instituteurs en font trop, non pas tant peut-être en parlant qu’en enseignant à lire, car ils ne savent pas toujours que, même en lisant, il y en a qu’on ne fait pas.
Mais les acteurs surtout en abusent étrangement, soit sous prétexte de
correction, soit parce qu’ils s’imaginent qu’ils se font mieux comprendre, et cela à la Comédie-Française comme ailleurs, plus qu’ailleurs, hélas! et dans la comédie en prose aussi bien que dans la tragédie. Pourtant ils devraient comprendre que, dans la comédie, un personnage qui ne parle pas comme tout le monde est ridicule; et la tragédie même, comme tout théâtre en vers, est assez artificielle par elle-même pour qu’on n’y ajoute pas encore des
artifices surannés, quand il n’y a pas nécessité[898].
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Avant d’entrer dans le détail des liaisons, nous indiquerons quelques
règles générales.
On sait déjà que la liaison est interdite (aussi bien que l’élision, car les
deux vont presque toujours ensemble) devant un h aspiré. Elle l’est
également dans d’autres cas dont voici l’énumération[899]:
1º Devant les noms de nombre un et onze: les numéro(s) un et deux, sur
le [900] (s) une heure; no(s) onze enfants, aprè(s) onze heures, Loui(s) onze; et, quoiqu’on dise régulièrement il es(t) tonze heures, avec liaison, cas
spécial, on dira pourtant [901] ils étai (ent) onze ou ils son (t) onze;
2º Devant l’adverbe [902] oui : je di (s) oui ; pour un oui, pour un non;
3º Devant les interjections: ce(s) ah! ce(s) oh! et en général quand on
cite un mot isolé, qu’on isole précisément en ne liant pas [903];
4º Devant uhlan, et devant les mots commençant par un y grec suivi
d’une voyelle, parce que cet y fait alors fonction de semi-voyelle: de(s) uhlans, de(s) yachts, de(s) youyous.
De plus il ne peut y avoir de liaison qu’entre des mots liés par le sens,
parfois même très étroitement. Il ne saurait donc y avoir de liaison, en principe, même dans la lecture, par-dessus un signe de ponctuation.
Il va sans dire aussi que les liaisons, étant conservées, en principe, dans
une intention d’harmonie, et notamment pour éviter les hiatus, ne sauraient être maintenues dans les cas où elles produisent à l’oreille un son plus désagréable que ne serait l’absence de liaison.
En outre, il n’y a plus aujourd’hui de liaison proprement dite pour les
quatre liquides grecques, l, m, n, r, sauf d’une part le cas des nasales, qui sera étudié spécialement, et d’autre part trois ou quatre adjectifs en -ier, surtout premier et dernier, quand ils sont devant un substantif, suivant une loi que nous étudierons plus loin: premie(r) racte, dernie(r) racte. Il y a bien encore les infinitifs en -er, mais ils se lient de moins en moins en prose, sauf la prose oratoire, et cette liaison sera bientôt réservée exclusivement à
la poésie [904]. Même laisse(r)-aller ne se lie pas.
On se rappelle qu’ici, en cas de liaison, l’e s’ouvre à demi, comme dans
premier [905] et dernier : mangè (r) r avec plaisir , donnè (r) r aux pauvres , etc..
Ces cas étant éliminés, il ne reste plus que les muettes et les spirantes.
Enfin, tandis que les consonnes finales qui se prononcent toujours
gardent aujourd’hui devant une voyelle le même son que devant une consonne (le lis est blanc), au contraire celles qui ne se prononcent qu’en liaison, ou dans des cas limités, peuvent s’altérer, les muettes ne se liant qu’avec le son de la forte, p, k, t, tandis que les spirantes ne se lient en
principe qu’avec le son de la douce, [906] v et z.