Contes des fées
Chapitre VI
N'étaient que brins d'herbe menus,
Et que les reines marguerites,
Ainsi que les jeunes rosiers,
Abeilles, où vous vous posiez,
Sans rien perdre de leurs mérites,
Etaient en telle floraison,
Qu'en une rose, n'en déplaise,
Rose aurait dormi mieux à l'aise
Qu'en son lit, par comparaison.
Et l'odeur fraîche et pénétrante
De tant de parfums, dit l'auteur,
Avait fait une eau de senteur
De l'onde unie et transparente
Du lac, qui s'était tant porté
Hors de ses bornes naturelles,
Que ses eaux pouvaient bien entre elles
Couvrir notre monde habité.
Car toutes choses, au contraire
De s'enlaidir, avaient été
Vieillissant en telle beauté
Qu'il est malaisé de pourtraire
Les admirables changements
Qui s'étaient faits dans la nature
Du jardin qu'avaient, en peinture,
Montré deux songes si charmants.
VI
COMMENT LES COLOMBES BLANCHES ACCOMPAGNÈRENT ROSE-ROSE JUSQU'AU CASTEL DE CIRE ET COMMENT MYRTIL L'Y REJOIGNIT.
Si la blancheur est un des signes
De la vieillesse, je dirai
Que les Biches au poil doré,
Les Tourtereaux bleus et les Cygnes
Plus noirs alors que les corbeaux,
Si j'en crois l'auteur que je cite,
Etaient en ce merveilleux site
Si blancs de vieillesse et si beaux,
Que de race en race engendrée
Jusqu'à leurs derniers rejetons,
Aux pays que nous habitons
Leur blancheur en est demeurée.
C'est seulement depuis ce temps
Que nous voyons le blanc plumage
Des colombes au doux ramage,
Biches blanches et merles blancs.
Quoi qu'il soit de cette origine,
Vous eussiez vu là ce matin
Les belles brouteuses de thym,
Plus blanches que l'on n'imagine.
S'arrêter de brouter pour voir
Passer la blanche fiancée
Grave et dès longtemps exercée
Au long amour de son devoir:
Tandis que la troupe fidèle
Des colombes allait volant
Jusqu'au Castel, et s'emmélant
Par couple léger autour d'elle.
Car les colombes, par milliers,
Que ce bel amour intéresse, Escortaient leur bonne maîtresse
A ses rendez-vous journaliers.
Vous dirai-je encor davantage?
Si d'une part les verts ormeaux
Et les cèdres aux noirs rameaux,
A mesure de leur grand âge,
Avaient poussé leur front serein
Et leur taille extraordinaire
Bien haut au dessus du tonnerre,
D'autre part, l'effort souterrain
De leurs racines biscornues,
Travaillant la colline, avait
Fait que le Castel se trouvait
Comme un temple parmi les nues.
Et ce n'était plus comme avant
Colline humble, pente et mi-côte,
Mais pic d'azur, montagne haute
Où ne peut atteindre le vent.
L'accès au Prince en fut facile,
Soit qu'alors un char enchanté
Ou quelque autre engin l'ait porté
Auprès de Rose en cet asile
D'amour, de gloire et de repos,
D'où l'on voyait par les vallées
Dix mille villes assemblées,
Comme en leurs parcs, de blancs troupeaux,
Les mers et les eaux miroitantes,
Et les moissons et les forêts,
Et sur cent mille arpents, auprès
Du lac profond, cent mille tentes!