Contes des fées

Robert de Bonnières · Chapitre 26 sur 31

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Contes des fées

Chapitre II

Et que nos gens la mirent en leur lit.

Mulot jeta dans l'àtre une bourrée,

Donna le linge, et Mulotte affairée

Eut du courage aux soins qu'elle accomplit.

 

II

 

COMMENT CETTE VIEILLE ÉTAIT UNE BELLE FÉE, ET COMMENT ELLE OFFRIT DE DONNER A MULOT ET A MULOTTE RICHESSES ET HONNEURS

 

Comme on lavait cette triple Mégère

Voilà-t-il pas que, sans désemparer.

Elle en vient toute à se transfigurer,

Tant qu'en beauté le Conteur n'exagère,

Et qu'elle en a blonds cheveux à monceaux,

Les traits charmants, les chairs amignonnées Comme au matin des roses fleuronnées,

Et les yeux bleus du bleu profond des eaux. —D'un trait à l'autre on ne vit le passage—

Et puis drap d'or, taffetas et satin,

Couleur d'iris et couleur du matin

Lui font gentils cotillon et corsage.

Elle sauta du lit pour mieux causer,

Ayant un astre au front, qui l'illumine.

Lors elle était de si gentille mine,

Qu'il eût fallu le Roi pour l'épouser!

 

C'était alors une ordinaire chose

Que Fée errante et Fantômes changeants:

Aussi ni l'un ni l'autre de nos gens

Ne s'étonna de la métamorphose.

 

—«Ami, je suis satisfaite de vous,»

Leur dit la Fée; et sa voix naturelle

Etait ainsi qu'un chant de tourterelle,

Et son sourire encor était si doux,

Que nos bons vieux en furent vite à l'aise. —«Ça, faites-moi de grands souhaits, je veux

En un moment accomplir tous vos voeux,» Reprit la Fée.

 

MULOT

 

«Eh! ne vous en déplaise,

De votre part, c'est bien de la bonté.

 

LA FÉE

 

«Dis, que veux-tu pour bonne récompense?

 

MULOT

 

«Dam! rien.

 

LA FÉE

 

«Quoi! rien?

 

MULOT

 

«Rien du moins que je pense.»

LA FÉE

 

—«Oh! oh! Le cas est rare en vérité,

Et je vois bien qu'il faut que je vous aide.

—«Et je sais trop, se dit-elle en songeant,

«Par où le prendre: il n'est souci d'argent Que l'homme riche ou pauvre ne possède.»

Et ce disant la Feé avait raison:

Dépense induit en nouvelle dépense.

Richesse autant que misère dispense

D'avoir un sou vaillant à la maison.

 

LA FÉE

 

«Ami Mulot, veux-tu devenir riche

A ton souhait?

 

MULOT

 

«Et ne le suis-je pas?

Ma femme et moi faisons nos deux repas,

Ma belle Dame, et mon bien n'est en friche. J'ai pour ma vache assez de foin fauché,

Mes trois pommiers emplissent dix corbeilles. «Je mouds vingt sacs de seigle, et les abeilles

Valent, par an, deux écus au marché.

Je puis encor tous les jours de l'année

—Sans vous fâcher—donner aux pauvres gens, Clercs en voyage ou moines indigents,

L'aide du ciel que je vous ai donnée.

 

LA FÉE (à part.)

—«Le Roi toujours n'eut si bon compagnon,

Et noble coeur fait souche de noble homme. Mulot, ma foi! serait bon gentilhomme.

On en a vu bien d'autres: pourquoi non?

 

(S'adressant à Mulot.)

 

«Maître Mulot, veux-tu que je te fasse

Seigneur céans, écuyer ou baron?

J'attacherai moi-même l'éperon.

Tu prendras nom Mulot de Bonne-Face;

Et tu pourras porter en mon honneur

Le champ d'azur de mon blason de Fée

Dragon d'argent et colombe coiffée.

Et si sur ce quelque beau raisonneur

Vient à gloser, il l'ira dire à Rome!»

 

MULOT

 

—«Je suis certain, belle Dame, à vous voir Que vous avez magnifique pouvoir

Et ne voulez vous rire d'un pauvre homme. Mais, voyez-vous, honneurs sont dangereux.

L'autre semaine en notre voisinage

Un vieux Seigneur, à peu près de mon âge,

Fut bien occis aux croix du chemin creux. Il fut, pourtant, charitable en sa vie,

De bon esprit comme de bon aloi.

Je ne pourrais, en mon nouvel emploi,

Non mieux que lui, me garder de l'envie.

Car je ne suis bien savant ni bien fort, Et n'eus jamais encrier ni rapière.