Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Annexe

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Correspondance

Préface

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PAUL MORAND

JACQUES CHARDONNE

 

CORRESPONDANCE

 

I

1949-1960

 

Édition établie et annotée

par Philippe Delpuech

 

PRÉFACE DE MICHEL DÉON

de l’Académie française

 

GALLIMARD

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PRÉFACE

 

« Un écrivain aura du prestige s’il n’est pas lu, si on ne trouve

ses livres nulle part, si on ne voit pas sa figure de mauvais acteur. C’est dans la nuit que l’on atteint à une notoriété respectée. Elle ne vient pas d’un bas peuple. »

Jacques CHARDONNE,

Propos comme ça (1966)

 

Un événement, la publication de la correspondance Morand-Chardonne ?

Certes oui, et même un événement très attendu depuis la disparition de

Chardonne (1968) et celle de Morand (1976). Les initiés en parlaient à voix

si discrète qu’on était en droit de s’interroger sur les mines à retardement qui

exploseraient à la sortie en librairie de ces milliers de lettres échangées entre

deux écrivains peu suspectés de ménager leur entourage et les milieux littéraires

ou politiques. Quelles raisons et quelles bienséances avaient donc pu en

retarder la publication ? Et serait-elle intégrale ? Dans ses dispositions

testamentaires, Paul Morand avait, lui-même, souhaité une date avant l’oubli,

assez d’années — et pas trop non plus ! — pour qu’aient disparu, à leur tour,

les acteurs et les figurants de ces pages très libres, souvent écrites à la diable par

les deux correspondants.

En ne pressant pas à la publication post-mortem, Morand pensait-il déjà

désamorcer des bombes ? Dans les vies de ces deux hommes, la guerre de 1939-

1945, la cinglante défaite des Franco-Britanniques en 1940, l’occupation

allemande de la France, les palinodies de la Russie stalinienne, l’asservissement de l’Europe centrale, les procès d’opinion après la paix avaient

brouillé les cartes et altéré en profondeur la société française dans laquelle ces

hommes de lettres étaient nés et qu’ils perpétuaient, Morand avec brio,

Chardonne avec une sagesse socratique. Disons, plus simplement, qu’ils étaient

devenus, dans beaucoup de domaines, les peu-conformistes d’un monde où

s’imposait sournoisement une pensée unique.

Passons outre aux accidents de parcours qui, sans les enfermer dans un

esprit de contradiction systématique, furent pour beaucoup dans la confiante

relation qui les a unis en des temps troublés et cela malgré des caractères et des

styles souvent à l’opposé. Cette situation paradoxale a donné naissance à une

abondance de pages volantes en marge de leurs livres. Le genre épistolaire offre

les plus grandes latitudes quand on a un souvenir, une idée, un livre à se

partager. Ils retrouvaient là un espace plus ou moins fermé à leurs livres,

romans, essais ou récits. Ils diraient tout : l’essentiel, le grave, le dérisoire, en

somme ils redécouvraient une parfaite immunité.

Dès le début de cette correspondance leurs secrets entre eux sont encore un

plaisir. Ils s’ébattent et s’épatent en marge d’aveux, de souvenirs ou de

questions qui ne seraient pas de mise en public. Ils sont néanmoins gens de

bonne compagnie et le lecteur se délecte du spectacle qu’ils donnent avec,

souvent, une fausse ingénuité.

Cela dit, on ne les associera pas sans marquer de forts distinguos accentués

par leurs caractères, leurs sautes d’humeur et les questions que se posent les

hommes frappés par l’âge. Ils sont pourtant loin d’avoir eu des existences

parallèles. Morand n’a pas tenu en place, Chardonne aime sa maison, son

jardin de La Frette dominant une des plus belles boucles de la Seine. Il n’a

jamais envisagé de tenir le volant d’une auto. Morand, au contraire, a

follement aimé les voitures, de préférence les plus rapides. Ses photos favorites

sont en habit de cour, lors de sa première mission à Londres en 1914, et une

autre bien différente en costume de pilote au volant d’une Bugatti 51, le fin du

fin en matière de mécanique. Pour Chardonne le nœud papillon est de rigueur et l’été, dans son jardin de La Frette, il garde un chandail et une chemise

blanche de tennisman, sa seule concession aux saisons. Sur le chapitre des

dames, Morand est grand gagnant. Il les collectionne depuis sa jeunesse, en a

épousé une une fois pour toutes, et garde sa liberté pour tout ce qui se présente

de neuf, même de pas très neuf.

Leurs vies littéraires, elles, ont été assez parallèles, c’est-à-dire qu’elles ne se

répondent pas. Celle de Chardonne reste baignée dans le temps vécu par son

auteur, admirablement écrite, grave au ton d’orgue, assez contente de soi, avec

de fines délicatesses et finissant avec sérénité. La porte reste ouverte… Un

million de fois le style de Morand a été qualifié de télégraphique. En effet, sa

phrase est lapidaire s’il parle, concise s’il écrit. Tout juste s’il ne dit pas :

« Nous ne sommes pas là pour faire des ronds de jambe. » Les remerciements

d’un ami semblent l’accabler, peut-être l’agacer.

Chardonne est de très bonne lignée provinciale : une suite d’artistes du

plus pur cognac et de la belle porcelaine. Morand est fils d’un conservateur de

musée, auteur de saynètes jouées à la Comédie-Française. Pendant que Morand

débute dans la diplomatie à Londres en pleine guerre de 14-18, Chardonne

soigne ses poumons mités en Suisse. La paix signée, il en reviendra avec pour

pseudonyme le nom de la petite ville du Valais où il s’est refait une santé.

Pendant la courte pause de vingt ans entre les deux guerres mondiales,

Chardonne dirige, avec un beau succès, les Éditions Stock et Morand s’offre un

long congé, voyage et revient en 1939 présider le comité du blocus à Londres,

un comble pour un globe-trotter !

On ne les associera pas plus en comparant les destins de leurs livres. Trop

souvent, nous entendons clamer que Chardonne est déjà oublié, que ses plus

beaux livres semblent avoir disparu ou sont chichement republiés, tandis que

ceux de Morand connaissent une nouvelle jeunesse et obtiennent même un

intérêt posthume exceptionnel. Depuis 1992 et 2005, l’œuvre de l’ancien

diplomate est dans la collection de la Pléiade en trois volumes. Mieux encore, il

est traduit et retraduit dans les pays de langue anglaise, pourtant de plus en plus imperméables à tout ce qui vient de France. Depuis sa mort, Chardonne

connaît un humiliant purgatoire.

S’il y a une justice littéraire — mais c’est là une grave question sans

réponse autre que par des grâces spéciales fort rares — un retour de flamme,

provoqué par la parution de cette correspondance, a des chances de lui rendre

la place qui lui revient. Le fait même qu’il soit le peintre et le moraliste de sa

Charente natale lui garantit une aura pareille à celle de Valery Larbaud dont

la gloire posthume se maintient en partie par ses origines bourbonnaises. La

société qui n’a pas désappris à lire — même seulement composée de « happy

few » — lit du Chardonne avec le sentiment que sa voix n’est pas éteinte et

recrée à la perfection un temps que nous connaissons pauvrement par ses

historiens et richement par ses romanciers. Aux œuvres de Chardonne,

j’appliquerais volontiers les mots d’un autre Charentais, son grand lecteur le

président Mitterrand : « Il faut savoir donner du temps au temps. »

Bien sûr, Morand offre l’apparence de l’emporter dans ce grand duel entre

frères-amis et reste étonnamment présent aujourd’hui encore. On ne tirera pas

toujours sur lui parce qu’à Londres, en 1940, il a refusé de prendre le parti de

celui qu’il appelle « Gaulle » et est revenu se mettre au service de son ministère

à Vichy qui, d’ailleurs, le met à pied pour « abandon de poste », autre

paradoxe d’une vie qui en connut beaucoup. Morand est présent « en chaire »

si l’on compte les essais, les biographies, les thèses qui ne cessent de paraître

depuis qu’il s’est éclipsé.

Ce n’est tout de même pas de son plein gré si Chardonne meurt en pleine et

délirante fantasia soixante-huitarde : plus de quotidiens, plus de radio, une

télévision de larbins du Pouvoir. Pas un de ces enterrements où les fidèles

viennent remercier l’homme et l’œuvre, le conduire au repos éternel. Chardonne

est mort dans sa maison, veillé par son épouse, Camille Belguise, et une

poignée d’amis qui trouvèrent au marché noir un peu d’essence pour un aller-

retour à La Frette.

Ayant perdu son correspondant, Morand n’attend pas vingt-quatre heures

pour ouvrir son Journal inutile et commence :

 

Le 1er juin 1968 :

Chardonne a été enterré hier. […] Je vais essayer de continuer à lui écrire, car

n’écrire qu’à soi-même c’est n’écrire à personne.

 

Et quelques jours après :

 

12 juin :

J’ai dit à E. hier : « J’ai de la peine parce que la mort de Chardonne ne m’a pas

fait assez de peine. »

 

Encore trois jours et il rajoute :

 

Chardonne : « Voici l’âge de se taire, à quoi notre tête n’est pas préparée ; on

dirait la montre qui continue de marcher au poignet d’un mort. »

 

Le Journal inutile prendra la relève et comptera deux volumes de huit cents

pages chacun. Le ton n’est évidemment plus le même. La vie quotidienne

l’emporte, déjeuners, dîners avec le gratin mondain parisien — à table, il y a

tellement de titres qu’on se croirait revenu sous la monarchie —, brefs voyages,

commentaires acerbes de livres que lui envoient les amis de ses amis beaucoup

plus jeunes. Il oublie qu’il les a encensés quelques jours, quelques mois

auparavant. Le nom de Chardonne revient une soixantaine de fois dans ces

pages. Une de trop, jugera-t-on peut-être (le 8 août 1974), qui le révèle :

 

J’ai douloureusement ressenti la mort de Nimier ; comme celle d’un fils, et pas

du tout celle de Chardonne, qui m’a laissé le cœur indifférent ; sauf en esprit où il me manque tous les jours.

En vérité, les quelques mois qui suivent, il se préoccupe en premier de son

élection à l’Académie. Après un repos, la bataille reprend pour la troisième fois.

Il sera élu en octobre 1968. Une autre vie — elle sera courte : huit ans —

commence et l’éloigne de son petit cénacle d’écrivains qui les entouraient

Chardonne et lui. Les jeudis, Morand se presse, bâcle son déjeuner pour ne pas

être en retard à la séance. Il cite encore une fois Chardonne (Journal inutile,

22 novembre 1975) écrivant à Maurice Martin du Gard en 1956 :

« M[orand]. qui a un ami à qui il écrit presque tous les jours [il s’agit de

lui, Chardonne], ce M.-là était imprévu. Lettres nouvelles. Le meilleur de

son œuvre est là. Pour avoir un ami, peut-être qu’il faut être vieux, avec un

cœur frais (M. est très frais ; il ne s’est jamais posé). »

Chardonne avait tout compris et n’aurait certainement pas été étonné par

cette note de Morand (25 novembre 1975), toujours dans le Journal inutile :

« Lettre d’André Parinaud, voulant remettre sur pied le prix Nimier. Je refuse.

“Un prix littéraire, c’est une fumée au-dessus d’un feu”, me disait jadis

Giraudoux. Or, il n’y a plus de feu ; donc faire revivre ce prix ne représenterait

rien. Nimier a poussé sa chanson, elle ne peut revivre. »

Peu avant, il déclarait l’avoir aimé comme un fils.

Qu’aurait-il répliqué s’il avait connu la lettre que Chardonne m’écrivit en

1963 à Spetsai où je résidais ? Un terrifiant réquisitoire contre lui (leur

correspondance ne s’arrêterait que cinq ans après). Selon son souhait, je l’ai

brûlée, gardant seulement la dernière phrase : « Morand, ça n’est rien. »

L’amitié entre hommes de lettres cache d’insondables mystères. Elle n’avance

que sur des sables mouvants.

Oublier et se souvenir seulement des instants de gloire est un onzième

commandement sur la planète des Lettres.

 

Michel DÉON,

de l’Académie française

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