Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 9 sur 17 · partie 1/10

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Correspondance

1957. Lettres 109 à 282

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

1957

 

109 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 3 janvier 1957

Cher ami,

 

Je vois que vous n’avez pas répondu à l’enquête d’Arts sur l’amour.

La question était idiote.

Daninos 1 m’écrit pour me dire que ce qu’il préfère parmi mes

nouvelles, c’est 2 Feu M. le Duc. Je viens de la relire, après 15 ans. C’est

aimable sans plus. J’ai pensé un moment l’ajouter aux trois autres, qui

vont paraître chez Stock. (Les droits m’appartiennent depuis la

déconfiture du Milieu du Monde.) Mais je ne sais si c’est une bonne

idée. Le livre serait plus étoffé, mais le ton, d’un comique un peu

burlesque, risque de fausser l’ensemble. Qu’en pensez-vous ? Si vous

n’avez pas le livre, introuvable depuis plusieurs années, je vous

l’enverrai.

Je viens de relire le pamphlet de Nourissier, en volume. C’est de

premier ordre. Je lis le reportage de Robert Guillain (Le Monde) sur la

Chine 3 ; c’est le meilleur de tous. Hallucinante, cette course à la mort

entre la surproduction et la surpopulation : 1 milliard de Chinois

dans 40 ans. Quelle joie de leur abandonner la planète ! Un seul espoir, c’est qu’ils auront d’ici là digéré le communisme et qu’ils

referont de belles poteries.

 

Bonne fin

d’année…

P. Morand

 

1. Pierre Daninos, écrivain, humoriste, avait publié les Carnets du major Thompson en 1954 et venait de donner Secret du major Thompson (1956).

2. Publiée en préoriginale dans Candide (23 et 30 juillet et 6 août 1941), puis dans Vrai (15 octobre et 1 er novembre 1941), la nouvelle avait été reprise en plaquette, suivie de Bug O’Shea, Genève, Éd. du Milieu du Monde, 1942.

3. André Fontaine, « Un livre de Robert Guillain. Six cents millions de Chinois », Le Monde, 19 décembre 1956, p. 9.

 

110 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 7 janvier 1957

 

Cher ami,

 

Pendant que je commence ceci, j’entends Hélène : « Chardonne

me dit de B. Frank : ne lisez pas son roman, mauvais ; lisez plutôt Le

Dernier des Mohicans. » Je l’ai lu ; 2 fois, même ! C’est une série de

contradictions ; un petit prétentieux qui traite Elsen de pauvre

imbécile, qui dit qu’à Laurent la hargne tient lieu d’intelligence !

Je descends de Crans. J’ai lu 1 Chasseneuil de F. Marceau, pas très

bon. Et 2 Éducation européenne de R. Gary, 1945 ; on a plaisir à y trouver

des phrases résistantes comme : « À Stalingrad, des hommes se

battent pour vous, pour toi, pour moi, pour des millions d’hommes »

(p. 10). (Pour des Hongrois, en tout cas.) « Les Allemands prennent

des otages, comme les Peaux-Rouges » (p. 11). « À Stalingrad, dans chaque trou d’obus respire l’espoir d’un esclave européen » (p. 43)

etc… Que faut-il lire sur les Açores, où je m’envole, après 8 jours à

Paris, fin janvier ? Quand déjeunons-nous chez Lipp ? Avez-vous

besoin de quelque chose ; on me dit qu’en France on ne manque plus

de rien. Einsenhower 3 me paraît vouloir arrêter une inondation, au

Moyen-Orient, avec une éponge. Il paraît que dans Les Œuvres libres il

y a une nouvelle du fils de Giraudoux 4 qui n’est pas sans intérêt ; tout

arrive.

 

Votre

PM.

 

P.-S. Je vous ai envoyé aujourd’hui Feu M. le Duc ; si vous la mettez

(vous, je veux dire Stock, bien sûr) dans le livre, il faudrait signaler à

André Bay que la nouvelle est déjà vendue pour le cinéma, ainsi que

Fleur-du-Ciel  ; ce qui infirmera la clause de partage de futurs droits,

entre auteur et éditeur, si, comme je le pense, Stock me fait pour Fin

de siècle le même contrat que précédemment.

Un ami (snob et aimant le succès) :

— Avec qui voulez-vous que je vous invite, lors de votre passage à

Paris ?

Hélène :

— Avec tous nos ennemis.

(Je commence à faire très Jouhandeau, avec mes citations

maritales.)

 

1. Éd. Gallimard, 1948.

2. Éd. Gallimard, 1956.

3. Dwight Eisenhower (1890-1969) exerçait son deuxième mandat de président des États-Unis (1956-1960).

4. Jean-Pierre Giraudoux, « L’oint du Seigneur », Les Œuvres libres, décembre 1956, p. 153-180.

 

111 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Lundi [7 janvier 1957]

 

Je serai au Club à une heure un quart.

Une femme est un être effrayant, toujours. Forte, elle vous écrase.

Faible, elle vous tue, par les ménagements qu’elle veut. Elle est

effrayante parce que la maison est sans issue. Il faut tout subir ; ou

tout briser.

Nimier veut échapper à ce huis clos. Il ne veut pas entrer dans la

maison. Il y vient peu à peu cependant. C’est pire.

 

JC.

 

112 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 8 janvier 1957

 

Cher ami,

 

Merci pour votre court mot d’hier. J’ai jeté, cette nuit, un coup

d’œil sur 1 Les Écrivains , de M. de Saint-Pierre ; illisible. Dorothy Palffy

(née Baldwin), que vous connaissez, arrive des USA. Elle dit que le

désordre, là-bas, est total ; un bateau qui a perdu son gouvernail. Tout

le monde se dispute, se déteste, se tire dans les jambes. C’est l’ombre

du Spoutnik sur le pays. Les magasins soldent à tout prix, avec des

rabais vertigineux. Les Républicains sont cuits et les actions de Stevenson, en flèche… comme les naissances noires. Elle n’a plus

reconnu Baltimore, sa ville natale, tant elle est devenue une cité

nègre.

Vous qui aimez les mots qui classent le personnage, vous goûterez

la réponse de la reine d’Espagne à la princesse N. de R., qui, affreuse

intrigante sortie de rien, vient finir ici ses jours et ajouter au troupeau

de rois en exil à Lausanne. Désireuse d’entrer très vite dans l’intimité

de la reine, qui, ici, donne le ton, elle lui dit, dans l’espoir de pouvoir

afficher rapidement d’étroites relations pour augmenter son crédit et

avoir le droit de tutoyer la souveraine : « Dites-moi, ma chère,

comment dois-je vous appeler ? — Mais, comme font mes enfants ; ils

m’appellent : Madame. »

Je lis 2 Le Musée inimaginable de G. Duthuit (le gendre de Matisse) ;

éreintement en deux volumes de Malraux critique d’art.

Je ne savais pas que Drieu avait la vérole ; c’est la grande tradition

du e e XIX chez un homme du XX . Dans L’Observateur vous dites tous des

choses très intelligentes et profondes.

 

Votre très fidèle

PM.

 

1. Michel de Saint-Pierre, Les Écrivains, Éd. Calmann-Lévy, 1957.

2. Georges Duthuit, Le Musée inimaginable, Éd. José Corti, 1956. Cet ouvrage était un pamphlet-réquisitoire dénonçant les erreurs historiques et archéologiques d’André Malraux dans ses livres d’art.

 

113 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

8 janvier 1957

Cher ami,

 

Il y a plusieurs Morand. Vous avez vos préférences, comme les

mères ont un préféré, parmi leurs enfants. Vous trouvez le début de

Parfaite un peu lent. C’est un début dont je raffole. Un certain

Morand, moins tendu.

Feu M. le Duc est de ce genre. C’est un Morand qui n’est pas dans

le style Morand ; pourtant délicieux. Ce sera remarqué. Cette

nouvelle n’est pas dans le style des autres, dans le même ton. Mais

c’est la même époque. Sa singularité, dans le volume, sans être

hétéroclite, justement me plaît.

Voilà mon opinion. Aucun doute pour moi.

Chez Stock, on a bon goût. Et les gens sont de natures différentes.

Nous verrons les réactions, quand je remettrai les quatre nouvelles.

Il me manque Fleur-du-Ciel et Le Bazar !

Nous partons demain pour Paris, où nous resterons trois jours au

Claridge, sans quitter les Champs-Élysées. Le but de ce séjour est une

soirée au Lido, un dîner avec les Nimier chez Berkley, une visite aux

Marceau et quelques emplettes.

Ma femme n’est pas bien, neurasthénie, cœur, 30 ans de

cohabitation avec Chardonne. Ayant cherché dans toutes les

directions, je crois avoir trouvé un remède : la distraire. Je l’emmène

souvent déjeuner à Paris (le soir nous est défendu). Nous visitons tous

les restaurants. Jusqu’ici, je donne le prix à La Mère Michel. Il y a huit

tables. Cinq plats au choix. Toujours les mêmes. Des merveilles !

Je m’aperçois que je ne connais pas Paris. Je ne connais rien. Je

n’ai rien vu. Personne. Trente ans, j’ai pris le train pour mon bureau,

à midi, rentrant à huit heures du soir ; sans sortir de mon bureau.

Je suis un ingénu. Il est temps de me dissiper.

 

À

À vous

JC.

 

P.-S. Reçu votre lettre du 8. Bien entendu cela change tout pour le

contrat, le fait que le cinéma vienne de vous. On verra cela lors de

votre passage à Paris. On arrangera cela très bien.

Je relis Le Duc (après ma lettre), quel brio ! Cela plaira beaucoup.

Je n’ai pas encore reçu La Parisienne.

Vous me disiez que Le Dernier des Mohicans c’est bien. Et c’est dans

cette précédente lettre que vous aviez raison. Il y a là du talent, très

particulier, tout gris. Il y a aussi un roman : 1 L’Illusion comique qui est

assez bien. Auteur jeune, de talent, qui a commencé mal, trop jeune.

Sur les Açores, il n’y a que Dos Santos qui peut vous renseigner. Je

crois qu’il n’y a rien sinon des brochures ; ou le guide excellent de la

collection Odé sur le Portugal en général.

 

1. Bernard Frank, L’Illusion comique, Éd. de La Table ronde, 1955.

 

114 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 9 janvier 1957

 

Cher ami,

 

Attendez-nous pour le Lido ! Et pour les Nimier ! Cela sans nous,

où est la fête ? Les journaux, à propos de l’Algérie, parlent « d’un

putsch imité de Franco ». J’écrivis en 53, dans 1 L’Enlèvement d’Europe,

que, « de Bonaparte à Franco, la libération était venue d’Afrique,

pour l’Europe » (seule exception, Gaulle, qui était absent à ce

débarquement, comme aux autres). Dans Arts, une Antoinette

Nordmann 2 3 se moque de l’élégance de F.-Poncet ; cela me fait

penser à ce que Claudel me disait un jour de lui : « Il écrit où il

s’habille, à la Belle Jardinière. »

Reçu lettre de Paulhan, qui a la bonté de qualifier La Présidente

(ma plume rougit de l’écrire) mettons, d’excellente.

Hélène est dans une chambre, nickel et œillets avec 7 infirmières,

très bonne humeur.

Le film de Buñuel, 4 La Mort en ce jardin (Dieu sait que je n’aime

pas les 2 derniers 5), est magnifique, photos idéales, le sujet un peu

trop « Kessel », mais des mouvements de masses, des exécutions

sommaires, des clairs-obscurs sans pareils.

 

À vous

PM.

 

P.-S. 6 Feu M. le Duc a été vendu à Paulvé (ruiné depuis) en 43. Et

Fleur-du-Ciel a un intermédiaire américain, via Match, dont le nom

m’échappe.

 

1. L’un des textes de L’Eau sous les ponts, Éd. Grasset, 1954.

2. Antoinette Nordmannn, « Strip-tease d’académicien », Arts, 9 janvier 1957, p. 1.

3. André François-Poncet (1887-1978), diplomate, ambassadeur à Berlin de 1931 à 1938, puis à Rome de 1938 à 1940, déporté de 1943 à 1944, ambassadeur en Allemagne de 1953 à 1955, élu à l’Académie française, au fauteuil du maréchal Pétain, en 1952.

4. Film de Luis Buñuel (1900-1983), produit en 1956, avec, dans les rôles principaux, Georges Marchal, Simone Signoret, Charles Vanel et Michel Piccoli.

5. Tourments (1953) et Cela s’appelle l’aurore (1956).

6. André Paulvé, producteur et distributeur de films.

 

115 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

La Frette, 12 janvier 1957

 

Cher ami,

 

J’ai beaucoup de choses à vous dire. Je ne sais si ma lettre vous

trouvera à Vevey. Vous dites que votre femme est de bonne humeur

entre 7 infirmières ; et que vous serez à Paris le 15 ; cela se rejoint

mal. Mais je vous écrirai le principal de cette lettre également au

Crillon.

Kléber Haedens est à Paris jusqu’au 17. Je voudrais que nous

déjeunions chez Calvet, bon restaurant près de Lipp. Cette rencontre,

qui lui fera plaisir, n’est pas inutile. Mais cela vous oblige à me

réserver votre premier jour disponible. Après le 17, c’est trop tard.

Vous me fixerez le jour, dès que possible, afin que je puisse d’une

manière ou d’une autre avoir Kléber à déjeuner.

Vous devez m’envoyer Le Bazar et Fleur-du-Ciel ; puis je remettrai le

tout à André Bay. Il désire lire les quatre nouvelles à la suite avant de

vous voir. C’est lui qui s’occupe de vous en particulier (c’est le

directeur littéraire). C’est utile, même indispensable de vous

rencontrer. Il vous parlera d’un projet de couverture, et ne fera rien

sans votre assentiment. Il se demande si une couverture austère

(genre Folle amoureuse) convient au titre Fin de siècle. Cela pourrait faire

triste, ancien. Tandis qu’une couverture fantaisie donnerait aux mots

« fin de siècle » un ton gaillard. Il hésite.

Le plus simple, c’est de prendre rendez-vous avec lui, en lui

téléphonant le matin à 9 heures chez lui : André Bay, 46 rue de la

Clef. Tél. : Port-Royal 08 deux fois.

Il vous donnera rendez-vous chez Stock, à votre heure. Dans le

même moment, vous verrez Mme Lupasco ; elle détient le contrat

(simple lettre je crois) qui est rédigé selon vos désirs. Tout cela

prendra une demi-heure, au moins. Mon fils s’occupe de la vente. Delamain est là (s’il est là) pour saluer. La mise en vente est prévue

pour mars.

À La N.R.F. on est ravi de La Présidente. Cela me revient de divers

côtés (notamment par Arland à travers Bay). Vous pouvez prendre à

la lettre ce que Paulhan vous écrit. Dominique Aury m’en écrit

encore ce matin. Je comprends cette chaleur. C’est de premier ordre.

Il y a un léger changement, sans grande conséquence. Un long

texte de Giono devant paraître le 1 er 1 février, date exigée par

Gallimard (parce que le livre de Giono paraît au tout début de mars),

le vôtre, qui est long, paraîtra le 1 er mars. C’est moi qui vous

remplacerai avec trois pages 2.

Amusante, curieuse, votre nouvelle de La Parisienne. Elle ravit « les

jeunes ». Je viens d’en voir.

Car nous rentrons de Paris. Depuis 30 ans je n’avais pas couché à

Paris. Drôle de réveil. Le Lido, ce n’est pas un endroit pour aller

ensemble. Étrange. Immense cave où mille personnes dînent

ensemble, à 10 heures (bon repas). Quelque chose de caverneux, de

mort, d’enluminé. On ne respire pas. Du noir, qui pique les yeux.

Beau spectacle, oppressant. Cela dure jusqu’à trois heures du matin.

Au bout d’une heure on a envie de s’en aller. Plus agréable, un gin et

un plat chez Fouquet’s, dans la cohue des gens de cinéma. Fort

plaisant un dîner chez Berkley (cher !) ou ailleurs, quand il y a « des

copains » dans la salle (ils ont de l’argent, ces jeunes !). Par hasard

(ou était-ce gentiment organisé) j’ai eu le sentiment qu’ils nous

suivaient. Nimier, un peu ténébreux. La vue des autres lui fait mal.

Un charmant homme que vous ne connaissez pas, je crois, c’est

Coquelin, l’ancien « metteur en page » d’Opéra, ami de Nimier,

Hecquet, etc… Très intellect. Il m’a dit : « La France se meurt ; Paris

est mort. À Paris, il n’y a plus rien. On ne sait pas où aller le soir. » Je

lui ai dit : « Attendez que Paul Morand vous parle de Londres. D’ailleurs, si on savait où passer la soirée, tous les soirs, on ne se

marierait plus. »

 

À vous

Chardonne

 

1 er . Jean Giono, « Batailles — Italie 1848 », La Nouvelle Revue française , 1 février 1957, p. 242-268.

2. Jacques Chardonne, « L’éducation des filles », ibid., p. 222-227.

 

116 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

27 janvier 1957

 

Cher ami,

 

Vous n’avez pas manqué de dire à votre femme que j’ai

parfaitement conscience de l’inconscience qui a supprimé nos

adieux.

Dans quelques jours vous aurez la réponse touchant les comptes

de mars.

Ce qui suit va peut-être vous prendre du temps pour la lecture ;

mais c’est en vue de votre bien.

Il y a une dizaine d’années Mauriac, toujours compatissant, m’a

dit : « Vous êtes perdu. » On pouvait le craindre. Sur la fin de la vie il

peut venir un vent qui vous éteint à jamais. Le plus triste, c’est que

l’on est témoin de sa mort. Albin Michel m’a sauvé dans une certaine

mesure en publiant héroïquement mes œuvres complètes, quand

elles n’existaient plus. « L’œuvre » a été sauvée matériellement.

Ce n’est pas à recommander dans votre cas. Le public croit qu’il

faut acheter toute la série, et demeure réservé. En réalité, les « œuvres complètes » c’est un enterrement de première classe.

Ce qui est indiqué pour vous c’est de réveiller d’abord les grandes

nouvelles, puis les romans, comme vont le faire Nimier-Gallimard. On

devrait les présenter autrement, dans de nouveaux volumes. C’est leur

idée pour les 1 2 Ouvert et Fermé . Il faut retenir Milady (pas la suivante),

Le Cygne 3 (peut-être pas le reste), presque tout Magie noire, L’Europe

galante, etc… Surtout distribuer autrement la matière ; donner une

apparence de neuf. Je parlerai à Nimier dans ce sens, persuadé que

c’est là votre avis.

Reste une importante partie de votre œuvre qui va, s’effaçant, et

sur quoi va porter ma méditation.

Bien sûr, il y a encore des Champs-Élysées, 1900, Papiers d’identité,

etc… dans les bibliothèques. Les Allemands n’ont pas tout pris. Même

dans les maisons des livres disparaissent. Cette partie capitale de votre

œuvre est en danger. On ne peut pas compter qu’un éditeur la

réimprimera. On croit que cela date, et cela ne date pas du tout. Mais

cela reviendrait difficilement dans le public, sous cette forme. Dans

un siècle un Paul Morand en fera ses délices. C’est une autre affaire.

J’ai été ou je suis dans une situation analogue, à l’égard de mes

« chroniques ». Quelques volumes qui ont leur valeur, mais que le

temps devrait dévorer vite, pour les raisons que j’ai dites. J’ai procédé

par transvasement, toujours dans un flacon plus petit, avec une autre

étiquette. Finalement c’est une fiole, j’espère un élixir, que vous

recevrez vers le 15 février. Public et critiques s’y laissent prendre

chaque fois. Je me dis : cela au moins, c’est sauvé.

Je vous proposerais une autre méthode : laisser votre œuvre de

moraliste pur à son destin, telle quelle, car je ne vois pas les

compressions possibles. C’est dans son texte, son abondance, ses

détails qu’elle est prodigieuse. (À ce propos Arts publiera dans un de

ses prochains numéros Cinq jours aux Champs-Élysées, où quelques lignes ne vous déplairont pas.) Elle aura toujours des lecteurs telle

quelle ; mais pas d’éditeur.

Mais, vous relisant, considérant tout cela comme des notes

connues de vous seul (relisant vos dîners Giraudoux, Proust, etc…)

vous écrivez un livre qui aurait pour titre : 1900-1950 (votre 1900

constituant les premières pages) en six épisodes, portant sur tout ce

que vos yeux ont vu (pas uniquement littéraire bien sûr), écrit dans

votre style d’aujourd’hui (« sous les ponts ») qui est plus Chaud (je

viens de m’en apercevoir) qu’il n’était jadis.

 

À vous

JC.

 

1. Ouvert la nuit suivi de Fermé la nuit, préfacé par Paul Morand, sera publié aux Éd. Gallimard en 1957.

2. Dans l’édition de 1930, chez Gallimard, Milady était suivie de Monsieur Zéro.

3. La Mort du Cygne, nouvelle publiée dans Rococo, Éd. Grasset, 1933.

 

117 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 23 janvier 1957

 

Cher ami,

 

Comme je l’écris à André Bay, je serai à Paris du 23 au 25 février ;

puis je ne reviendrai guère — sauf imprévu — qu’à Pâques, c’est-à-

dire à la mi-avril. Partant à la fin de l’hiver, par suite de nombreux

retards, je ne puis revenir avant Pâques, qui me trouvera enfermé ici,

sans doute, car les vacances étant devenues des migrations mondiales,

on doit s’en abriter. C’est dire qu’il faudra que Stock distribue ses services de presse, de librairie, etc… sans moi. Il a dû garder mes

traces (quel français !) de l’an dernier.

J’ai lu l’ 1 Éloge du cardinal de Bernis de Roger Vailland ; sans intérêt.

Cette collection « Libelles » (Fasquelle) est ratée ; François-Michel 2

est un aimable P.D. baroquisant ; il a aligné des objets de vitrines

hétéroclites, comme font les tantes, mais cela n’a ni objet, ni nerfs, ni

muscles, ni architecture d’ensemble. Je lis le troisième tome de

Léautaud 3. C’est inouï d’être arrivé à ce point à ne pas arriver, à être

original parmi ce qu’il y a de plus fade au monde, un salon littéraire.

Il dit que Colette aimait les bêtes en dompteuse ; « elle n’aime pas les

bêtes », disait déjà Hélène. D’ailleurs, Colette 4 ne parlait aux gens

qu’en dompteur ; chaque fois que j’ai eu une conversation avec elle,

j’avais l’impression d’être rabroué, fouetté et considéré comme un

ignorant et un idiot sans expérience, qu’il s’agît de la confection d’un

pâté de lapin ou de la façon de poser les ventouses.

Léautaud parle de son « manque de bonheur d’esprit ». J’aime

beaucoup cette expression. Bonheur d’esprit, par contre, c’était tout

Giraudoux, dont le 5 Bulletin de Paris de cette semaine ne laisse pas

grand-chose. St. Hecquet est injuste ; il a oublié l’époque, il n’a pas

connu l’immense bassesse et aridité du théâtre 1910-1920 pour

abaisser ainsi Giraudoux.

Vous, que faites-vous ? « Écrire, c’est facile quand on écrit tous les

jours, qu’on garde son esprit en mouvement », dit Léautaud. Mais

encore faut-il que l’esprit en vaille la peine ; sinon, on finit par tout

noter, par ne plus choisir (Léautaud, Jouhandeau, Montherlant,

etc…) et alors, c’est le magnétophone intégral. Vous me direz qu’en

créant ces esprits-là, la nature a déjà choisi, et qu’ils n’ont donc pas à

choisir eux-mêmes ; c’est vrai, n’empêche que j’aime que les plus

beaux parleurs se taisent, ne serait-ce que pour se faire désirer.

Tout à vous

P.

 

1. Éd. Fasquelle, collection « Libelles », 1957.

2. François Michel, cofondateur de la collection « Libelles », fait partie du groupe d’amis que Morand réunit au Crillon, voir la lettre du 13 février 1957.

3. Paul Léautaud, Journal littéraire, 1910-1921, Éd. Mercure de France, 1956.

4. Sidonie Gabrielle Colette, dite Colette (1893-1954).

5. Claude Leroux, « Giraudoux n’était-il qu’un chansonnier ? », Bulletin de Paris, 24 janvier 1957, p. 10-11.

 

118 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

30 janvier 1957

 

Cher ami,

 

Mardi nous déjeunons chez Mme de Rochechouart avec Bernard

Frank. Il y sera largement question de vous. Vous êtes le seul auteur

du siècle qui échappe à Frank. Ça l’agace. Il voudrait vous saisir. Il a

été heureux de vous voir. Il vous a lu. Ça ne suffit pas. Sartre a confié

la critique littéraire des Temps modernes à Frank quand il avait 20 ans.

Six mois après, ils étaient brouillés. Je persiste à penser que Frank

comptera dans dix ans (s’il n’est pas mort. L’alcool).

Votre appartement au Crillon peut contenir beaucoup de monde.

Tout Paris. J’y ai vu des figures que je ne connaissais pas (celle de

Pauwels, chiffonnée, m’inquiète). Berl m’a dit (sur les « Bourgeois »)

des choses très sottes, qu’il disait et écrivait déjà, il y a trente ans. Le

lendemain, ailleurs, il vous en disait de sottes sur les « Prolétaires »,

qu’il écrivait il y a trente ans. Dans l’intervalle, sur ces deux points, on (moi et d’autres) lui a répondu vingt fois. Inutile. Personne n’écoute.

On écrit dans le vide.

Politique littéraire

Gallimard veut reprendre et ravigoter vos œuvres anciennes dans

le public. C’est important. Il en réclamera de nouvelles. Flammarion 1

a un mot à dire, je crois.

Stock n’a pas été inutile. Ne pensant qu’à vos intérêts, je crois que,

maintenant, des maisons plus puissantes sont préférables pour vous.

Flammarion est une forte maison. Elle a un très bon service

commercial. Elle vous a bien servi. Gallimard, c’est une maison plus

forte encore, indéracinable, et plus noble. Elle ne faiblira pas après

Gaston. Là vous êtes tranquille pour l’éternité.

Ce qui est fâcheux, c’est la dispersion. La grande difficulté,

aujourd’hui (difficulté presque insurmontable), c’est d’obtenir que le

libraire (qui a peu de livres en magasin — il y en a trop) commande à

l’éditeur le volume qu’un client lui demande, et qui n’est pas dans

son magasin. Il répond : c’est épuisé. Le libraire vit sur la vente de

très peu de livres : le livre en vogue dans le moment et dont il a une

pile. Si le libraire hésite sur le nom de l’éditeur (quand l’auteur en a

plusieurs) il ne faut pas compter qu’il le demandera.

Chine-Russie ; selon la situation de l’un et de l’autre : l’un et

l’autre inquiets, et s’unissant ; l’un trop faible ou trop fort ; tous les

deux forts et devenant rivaux, une menace pour l’autre ; est-ce que

des combinaisons bien différentes ne sont pas incluses dans l’avenir

changeant ?

 

Votre

JC.

 

P.-S. Votre lettre du 28. On avait déjà compris chez Stock que vous

ne seriez pas là pour le service de presse. Cela se fera aussi bien, et sans froissement, puisque vous serez vraiment absent.

Giraudoux restera tout entier (pourtant je n’en lisais que des

bribes) comme vous, au-delà de tout jugement. Ce que l’on en dit, ce

n’est rien.

Auprès du cœur que vous aviez (et avez) pour les chats, Colette

peut rougir.

C’est facile d’écrire tous les jours, quand on écrit comme

Léautaud. Ce devoir d’écrire (pas de jours sans lignes) c’est d’un

autre temps. Aujourd’hui on sent que c’est un péché. D’ailleurs les

bons auteurs ont toujours écrit sous la contrainte. Comme on se

mariait jadis. (« Je voudrais que l’on me force », disait la jeune fille.)

Ici, Camille présente la défense de Colette : Colette se cachait en

tout. Une transplantée — Music-Hall — Paris. Peur de Paris, peur des

hommes (terrifiée chez les Goncourt), peur d’écrire. D’où la

dompteuse. L’artifice en tout. La comédie paysanne. Mais elle aimait

vraiment les bêtes, et les hommes en dessous. Vous lui faisiez peur,

voilà tout. Elle parlait tout le temps des chats, et personne n’y croyait

plus. Vous en parlez une fois.

André Bay est à Londres. (Huit jours.)

À propos des dessous : ce qui est dramatique pour votre amitié

avec Giraudoux, c’est que l’on est sévère (l’ajustement) aujourd’hui à

l’égard de Giraudoux, en votre faveur.

 

1. Les Éd. Flammarion possédaient les droits de certains livres de Paul Morand, dont Lewis et Irène, Magie noire, New York et 1900.

 

119 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 31 janvier 1957

Cher ami,

 

Je reçois votre lettre d’hier. Je suis content que vous ayez vu chez

moi Grégoire Gafenco 1, avant sa mort, qui m’accable depuis hier. Son

âme était aussi belle que son visage. Il se savait perdu, il savait

l’Europe perdue et, malgré tout, il parlait à Strasbourg, aux USA, à

« La Voix de l’Amérique », dans La Vie Française, pour trouver dans la

lutte une raison de vivre. (On ne survit jamais, surtout sans une

patrie, et il n’en avait plus.) 30 ans d’amitié ; il savait que les Boucles

du Danube font de la Roumanie un pays qu’ils ne rendront jamais,

ces Russes qu’il connaissait mieux que personne. (Il avait été

ambassadeur à Moscou.) Il n’aimait pas les Allemands ; soit ; il a cru

en 40 avoir le choix, à une heure où il n’y avait pas de choix, surtout

pour un petit pays créé par l’Europe en 70 ans, et qui a disparu avec

elle, un peu avant elle. Si je retrouve un 2 Bucarest, je vous l’enverrai ;

j’y écrivis, en 1933, 4 ou 5 pages sur l’histoire des relations roumano-

russes que vous aimeriez lire.

Je ne sais où sont mes traités avec Flammarion. (Ce n’est pas une

maison littéraire, c’est une grande maison de commerce où se

trouvent quelques écrivains.) Il faudrait que je les relise ; je crois que

ce qui les intéresse, ce seraient des livres de Souvenirs, mais je n’aime

pas me souvenir et je laisse dormir des tas de notes, malgré la mort

qui approche. Bien sûr que Stock a été précieux ; quand je dis Stock,

c’est vous, naturellement. Stock m’a tiré des enfers où je me

complaisais. Vous êtes touchant, quand vous me préparez une belle

carrière littéraire ; cher soigneur, votre poids plume se déplume, vous

l’oubliez, et, comme disait Monteil, il se coiffe « en arête de poisson ».

La dispersion est fâcheuse, je vous l’accorde. Aussi Hachette

devrait s’entremettre, pour commencer (il a des moyens de

persuasion), pour que Grasset cède à la N.R.F. les livres que j’ai rue

des Saint-Pères, et dont on ne fait rien.

Chine-Russie… même avec l’accélération sur la période de la

voiture Histoire, je ne pense pas que nous verrons cela ; la Russie

punie pour avoir failli à la grande mission slave de défenseur des

Blancs ; mais cela sera.

Votre « aujourd’hui, on sent que c’est un péché » (d’écrire) est

admirable. Vous êtes plus près des jeunes qu’aucun de nous.

 

PM.

 

1. Grégoire Gafenco, diplomate, qui tenait une chronique sur les relations internationales dans La Vie française.

2. Éd. Plon, 1935.

 

120 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

31 janvier 1957

 

Monseigneur de La Frette,

 

J’avais écrit à André Bay que je n’était pas sûr de pouvoir venir

faire un service de presse le 15 mars. En son absence, Gérard

Boutelleau me propose début mai. Je lui réponds que ce n’est pas

possible, que je puis à la rigueur m’efforcer de revenir le 15 mars,

mais que mai ne me verra pas rue C.-Delavigne. Je vous en prie,

qu’avec moi ou sans moi, on s’en tienne au 15 mars !

Nous avons un temps divin, sans vent, ni froid. J’ai galopé cet

après-midi sur la neige fragile, c’était divin. D’habitude, les terrains

mous sont lourds ; or la neige est molle, tout en restant légère ; avec

un cheval ferré à glace, on ne sent rien, c’est l’édredon ! Sous un

pont de canal longeant le Rhône, j’ai surpris deux gars, genre

rustique, qui s’enculaient au soleil ! Envolée de chemise et de bretelles, remontée de pantalon ; mais comme les deux amis s’étaient

cachés sous le pont, mon cheval refusait, par peur, de le franchir. J’ai

donc dû demander aux pédaleurs de sortir de leur cachette pour que

je puisse passer ; ce qui ajoutait au ridicule de la situation, et à leur

confusion ; mais finirent par le faire.

Ce qu’ 1 Arts annonce du théâtre de Versailles, met l’eau à la

bouche. Qui est cet auteur, primé par A. Blondin, dans le même

numéro, et qui écrit sur 1900 ? Est-ce bien ? À ce propos, je ne crois

pas inutile que, dans sa publicité Fin de siècle, Stock rappelle que mon

1900 2 fut écrit il y a 25 ans, à une époque où personne ne pensait à

1900 comme à un âge aussi caractérisé que 1848, 1930 ou 1789. Si ce

numéro devait sortir — et je crois qu’il le devait — il n’en reste pas

moins que je l’ai tiré à la loterie littéraire.

Claude Rostand 3 vient d’écrire un bon Brahms en 2 volumes me

dit Hélène. (Je n’y connais rien.) Rostand a un charmant visage ;

l’avez-vous remarqué, l’autre jour, à la maison (Crillon) ? Un de mes

collègues, Mr. d’O. (si j’ose dire), trouve qu’il fut déshonorant, en 40,

de voir les Allemands, Buchenwald, etc… Je lui fais dire que j’estime

déshonorant d’avoir accepté la main sanglante des Russes (Katyn).

Chacun reste sur son déshonneur. (La suite au prochain n˚.)

Pour le reste, je réfléchis longuement à tout ce que vous me dites.

Entre Chateaubriand et les Souvenirs d’H. Bordeaux, il faut se situer

quelque part, sur un terrain solide.

 

PM.

 

1. Yvan Christ, « L’Opéra de Versailles ressuscite », Arts, 30 janvier 1957, p. 14.

2. Éd. de France, 1931.

3. Claude Rostand (1912-1970), musicologue, critique musical au Monde et au Figaro littéraire, avait publié Brahms aux Éd. Le Bon Plaisir en 1955.

121 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

 

er

1 février 1957

 

Cher ami,

 

Ne tenez aucun compte de la lettre de mon fils. André Bay vous

écrira. Votre livre paraîtra le 13 mars ; et on se passera très bien de

vous pour le service de presse.

1900. Vous en êtes le créateur. C’est oublié. On oublie tout. Où est

le livre d’ailleurs ? Personne ne s’avise aujourd’hui que Léon Blum a

ouvert la voie aux mœurs des jeunes filles. On a oublié son livre sur le

mariage 1.

Mais vous pouvez ressusciter tout cela dans le livre que je vous

conseille. C’est à vous de le rappeler ; c’est à vous de dessiner votre

figure, et tout renaîtra. Du chemin a été fait d’ailleurs. Insuffisant.

Ne pensez pas à Henry Bordeaux. Vous trouverez le ton, dans

votre encrier d’aujourd’hui. C’est très important le ton, la position de

l’écrivain devant sa table, ce qu’il regarde, comment il place ses

jambes.

Cela est sensible dans Rond-point, ce livre si riche, si lourd. Votre

position était celle d’un homme qui écrit une chronique dans un

journal. D’où une certaine coupe de la phrase, un certain accent (on

parle fort) pour l’auditoire étendu. Ce n’est pas ainsi que vous

m’écrivez. L’Eau sous les ponts est d’un autre style : ni mieux, ni moins

bon ; simplement autre.

Presse froide sur Amphitryon. Il me semble que le théâtre de

Giraudoux est fait pour la lecture, absorbé par les yeux. Je n’ai jamais

pu le supporter à la scène. Cela se disperse en un cliquetis fatigant ; je

m’en allais après une demi-heure.

Reçu un roman de Blanzat 2. Il y a un roman qui recommence

toujours. Ce n’est pas La Princesse de Clèves ; c’est Clermont (Laure) et

Jacques Rivière. Pire que tout, et si sage !

Je ne sais de qui parle Blondin. Arts, c’est bien.

On oublie que nous sommes allés chercher les Allemands.

(Tristan Bernard : « On disait toujours : on les aura, on les a. ») Cela a

commencé en 18. Quand ils sont venus, je leur disais : « Je suis désolé

que l’on vous ait dérangés. » Dites à votre ami que ce n’est pas

honorable, quand on a profité pendant quatre ans de ceux qui sont

restés en place, face aux Allemands (Boulanger, Méchein, éditeurs

qui ont fait les succès de Sartre, etc…), de faire la petite bouche.

André Bay vous écrira au sujet de ce que Stock vous doit en mars.

Par une faute de Stock, le Journal a été un fiasco. On va tâcher de

réparer. Il y a une excuse à cette faute : une désorganisation du

service venant d’une mobilisation (Algérie), mais on aurait pu le voir

plus tôt. À cause de cette faute je ne veux plus que vous donniez un

livre à Stock : vous choisirez entre Gallimard et Flammarion. Compte

tenu de l’à-valoir versé à la signature (200 mille), il doit vous revenir

encore dans les 250 mille, pour La Folle, je crois.

 

À vous

JC.

 

P.-S. Si vous avez l’adresse de Pierre Viladi dans quelque carnet,

elle me serait utile. À condition que cela soit tout simple pour vous.

Sans rien chercher. Je voudrais lui envoyer mon prochain livre-

poche 3. En feuilletant ce livre, vous jugerez ce qui reste dans l’esprit

d’un lecteur de toute une œuvre. Rien, vous verrez. Vous allez

recevoir le début des épreuves. On a déjà les premières feuilles.

 

É

1. Léon Blum, Du mariage, Éd. Ollendorff, 1907.

2. Jean Blanzat, La Gartempe, Éd. Gallimard, 1957.

3. L’Amour c’est beaucoup plus que l’amour, Éd. Albin Michel, 1957.

 

122 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

2 février 1957

 

Cher ami,

 

Ne tenez pas compte de ma lettre d’hier au sujet du règlement.

Stock barbote. On me donne des indications différentes. Tout cela

sera éclairci dans huit jours. C’est l’affaire Journal qui embrouille. À

vrai dire, Stock a des excuses. C’est une affaire particulière, qui paraît

simple et qui ne l’est pas, parce qu’elle n’est pas dans les habitudes du

personnel. Des libraires n’ont pas été contents parce qu’ils trouvaient

le papier et l’impression trop vieux, etc…

J’ignore ce que les gens de Stock vont décider, mais voici ce que je

leur conseille ce matin : laisser de côté pour le moment les comptes

Journal d’un attaché d’ambassade . On les reprendra dans six mois. Vous

régler entièrement les deux tirages de La Folle bien qu’il reste des

exemplaires. Je me figure (toutes réserves) qu’il vous reviendrait

ainsi, compte tenu de l’à-valoir de 200 mille, dans les 450 mille. André

Bay vous écrira dans quelques jours.

Dans La N.R.F. de février, il y a d’assez émouvantes et même fortes

pages de Marcel Arland : Lettre à François 1. Ce François Nourissier

est à l’ordre du jour, avec ses chiens. Il reçoit des coups de pied (la

note de Judrin sur les Libelles 2) et des caresses, en bon chien.

Ce matin, écrivant à Paulhan, je lui conseille de vous relire. Il est

entiché de Robbe-Grillet, l’auteur du 3 Voyeur, qui n’est pas sans

intérêt. Je lui fais remarquer que l’esthétique de Robbe-Grillet, c’est la vôtre. Toujours le premier. Que l’on compare les résultats. Vous

savez que Robbe-Grillet s’en tient à l’objet matériel, sans mélange de

sentiments et de psychologie ; pas de « cœur » là-dedans. Pour être ce

peintre-là, il faut être comblé par les dieux. Rien de plus difficile.

Nous l’avons eu. Quel vocabulaire !

Je n’arrive pas à me détacher de Rond-point. Mais il y en a trop.

Arland et d’autres parlent toujours de mauvaises mœurs du

monde littéraire. C’est plus grave : la littérature, c’est un bordel.

Aucune justice, aucun jugement qui ne soit demi-folie ; le hasard, la

mode, l’humeur toujours. Rien n’est jugé selon le mérite. Après tout,

il y en a ainsi pour tout le monde. Sans quoi, on ne vous quitterait

pas.

Le petit livre de moi que vous recevrez en février, c’est ce que j’ai

fait de plus astucieux dans l’exploitation de moi-même. En réalité

c’est une anthologie. Gide avait fait la sienne. Son meilleur livre. Mais

une anthologie (on croit que c’est pour les bébés) se vend peu. Celle

de Gide, admirable, a disparu. À la mienne, j’ai donné un titre

alléchant, un semblant de composition. C’est très malin.

 

Votre

J.

 

P.-S. Votre lettre du 31, ce soir. Je n’ai fait que lire Gateneo. Tout

ce que j’ai lu de lui, des articles, était admirable. La raison

rayonnante.

Il faut vivre ou mourir. Puisque vous vivez, je vous prie de vous

occuper de vous-même. D’abord cela va très bien. Il y a un choix et

un rassemblement à faire. Gallimard est indiqué. Plus tard Gallimard

reprendra ce qui est chez Stock.

Ce que je vous ai écrit, je l’ai écrit à Nimier, ajoutant votre phrase

sur Monteil 4.

Le er Bulletin de Paris disparaît le 1 mars. Cela fait de petits

malheurs individuels. Hecquet aura le sifflet coupé.

Le terrible depuis 17, c’est que la Russie a peur. On lui a fait peur

pour un siècle en 17-18.

 

1 er . Marcel Arland, « À un jeune homme de lettres », La Nouvelle Revue française , 1 février 1957, p. 293-297.

2 er . Roger Judrin, « Divers libelles », La Nouvelle Revue française , 1 février 1957, p. 352-354.

3. Alain Robbe-Grillet, Le Voyeur, Éd. de Minuit, 1955.

4. À cette lettre, Jacques Chardonne avait joint la réponse de Roger Nimier suggérant que Morand soit, dans un premier temps, chez Gallimard et Stock, pour négocier ensuite la reprise des ouvrages publiés chez Grasset. Sur cette éventuelle négociation, Chardonne avait écrit, en marge de la lettre de Nimier : « Je crois que les négociations seront plus faciles qu’il ne le croit. Je vais lui en reparler. Sans vous enlever à leur catalogue il s’agirait de prendre quelques nouvelles et d’en faire du neuf pour commencer. Mais Magie noire, tout entier, de même L’Europe galante, c’est génial. »

 

123 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 3 février 1957

 

Cher ami,

 

J’ai bien reçu vos commentaires d’hier sur ma situation. Il est sans

exemple qu’un pauvre ambassadeur retraité ait pu, comme moi,

s’offrir le luxe d’un plénipotentiaire aussi brillant… la lettre ci-jointe,

en copie 1, que j’adresse à La Tribune de Lausanne, et où je mets le nez

de ce voyou de Carco 2 dans son caca, vous amusera. Je vous laisse le

soin d’en faire ce que vous voudrez, Arts ou Paris-Presse, mais il

faudrait veiller à ce que Parinaud ne gaffe pas, sous forme de

commentaires, titre, mutilation du texte, etc… et le surveiller étroitement. Mais je pense que vous trouverez que cette correction

mérite publicité. Enfin, je vous laisse juge.

Je n’ai pas voulu dire que Monteil allait mourir, mais qu’il serait

gâteux ; ce qui n’est pas incompatible avec la phrase de Nimier sur

l’Académie ; Chateaubriand 3, vers la fin, ouvrait volontiers sa

braguette.

Incroyable, l’extase de la bourgeoisie avec le philo-communisme

de B. Brecht 4. Elle n’aura que ce qu’elle désire.

 

Tout à vous

P. Morand

 

1. La copie de cette lettre ne figure pas dans les documents.

2. Francis Carco (1886-1958). Dans ses Mémoires, apprend alors Paul Morand, Carco affirme que ce dernier, à Vichy, lui a refusé un passeport pour la Suisse en 1943 (deuxième lettre non publiée du 3 février 1957).

3. Chateaubriand, élu à l’Académie française en 1811, y siégera jusqu’à sa mort en 1848.

4. Bertolt Brecht (1898-1956), auteur dramatique allemand, mais surtout théoricien du théâtre, marqué par l’échec du socialisme, avait cherché dans le marxisme un remède aux maux du monde moderne.

 

124 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 3 février 1957

 

Cher ami,

 

J’espère que vous avez trouvé chez Mme de Rochechouart, et sur

sa table, meilleur ragoût qu’une conversation sur moi. Vous me faites

penser au Cydias de La Bruyère : « Il a un ami qui n’a point d’autre

fonction sur la terre que de le promettre longtemps à un certain monde, et de le présenter enfin dans les maisons comme un homme

rare. »

Je vous parlais du rachat par la N.R.F. de mes livres chez Grasset.

Flammarion, de son côté, a New York dont il ne fait rien ; je ne le

blâme pas ; un tiers du livre est à réécrire, mais alors pourquoi n’en

rien faire ; ni me le rendre, ni le réimprimer ? De même mon

Maupassant et mon 1900  ; ce qui revient à dire qu’un éditeur ne

s’assure un auteur que pour des raisons négatives, non pour qu’il soit

chez lui, mais pour qu’il ne soit pas ailleurs. Comme je l’écris à

Nimier, qui veut m’engager pour 5 livres à 40 francs (autant dire pour

ma vie), je dois d’abord purger l’hypothèque Flammarion, un roman

et un livre de nouvelles.

Merci pour votre lettre du 1er février. Et pour la date du 15 mars.

Vous me dites poli, mais vous, vous êtes la politesse en action ; mise en

mots. Je pense que je serai revenu des Açores, à cette date, d’où je

repartirai pour Lisbonne, après mon service de presse.

Pauvre cher V. Larbaud 1. Encore un ! Ses wagons-lits, en 1920, ne

m’étonnaient pas ; depuis 1907, je menais, moi aussi, une vie

internationale, bien que peu luxueuse. Ce qui m’épatait, c’était

l’absence de Paris, dans la vie d’un heureux qui habitait à Paris, sans

en être, dans le calme d’une cellule, rue du Cardinal-Lemoine, où

même les garages ont l’air de couvents. Seules la province et la

Méditerranée (la province dans le sens romain de Provence) l’avaient

marqué. C’était ce contraste qui me saisissait, moi, né à Paris, et qui

n’imaginais alors rien de plus beau, du moins jusqu’à mes 15 ans. Cet

homme très riche 2 qui avait peur de l’argent, qui ne le « claquait »

pas comme un sous-officier, mais qui en avait peur comme il avait

peur de sa propre mère, qui le cachait, qui le respectait, cela me

semblait d’une bien plus grande poésie qu’un Barnabooth gaspilleur.

J’avais été voir Larbaud en 20, dès mon retour d’Espagne, l’ayant manqué à Alicante, imaginant un grand voluptueux découvrant les

espaces, et je trouvais un gros bouddha souriant, recroquevillé,

s’amusant à tripoter des mots et des armées miniatures, extrêmement

craintif, très faible, très tendre, très intelligent malgré son immense

culture : j’étais émerveillé. Je n’avais jamais vu, comme vous, la

province, jamais ; imaginez-vous cela ? (Sauf 15 jours de vacances chez

mon oncle Charrier 3, sous-préfet de Pont-l’Évêque, ou chez mon

oncle Combarieu, préfet de Bar-le-Duc.) Si la province c’était ça, si

c’était Giraudoux, c’était Larbaud, quelles réserves de grâce et de

force, et comme Paris, cette ville d’arrivés, était commune à côté, et

vulgaire tout ce qui épatait mon adolescence. Oui, j’ai mené en 18-19,

à Madrid, une vie idiote de diplomate abandonné, sans connaître

Marie Laurencin (qui se cachait de l’ambassade de France parce

qu’elle avait épousé von Wätjen 4), ni Larbaud qui se soignait sur ce

levante. Les deux (je le sus plus tard) s’appréciaient beaucoup.

« Larbaud adore les petites filles », disait Marie avec ravissement (elle

si petite fille) ; nous sommes entrés ensemble, l’autre jour, passage

Vérot-Dodat ; et là une boutique de trousseaux pour enfants, une de

ces boutiques de passage, parisienne et sans acheteurs ; derrière la

vitre, il y avait une fillette démodée, en chemise de linon et capeline

de broderie anglaise, avec des bas de fil noir ; Larbaud ne pouvait en

détacher ses yeux ; il murmurait avec extase : « Petite cochonne…

sale petite cochonne… » en regardant le mannequin. Je me vois en 21

ou 22, accourant, au sortir du ministère, annoncer à Larbaud que (un

peu grâce à Giraudoux et à moi) Berthelot l’avait fait décorer.

Larbaud, provincial, exultait. « Cela va le rehausser aux yeux de

Mme Larbaud mère », me dit Giraudoux qui l’avait connu à Valbois

et à Saint-Yorre et qui le goûtait, lui qui n’aimait pas beaucoup

admirer, surtout en paroles, ses contemporains.

 

À

À vous

PM.

 

1. Valery Larbaud était décédé à Vichy le 2 février 1957.

2. Il était propriétaire de la source thermale Larbaud-Saint-Yorre.

3. Émile Charrier, frère de Mme Eugène Morand.

4. Marie Laurencin (1885-1956), compagne d’Apollinaire de 1907 à 1912, avait dû fuir la France en 1914 pour l’Espagne, après son mariage avec le peintre allemand Otto von Wätjen.

 

125 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

4 février 1957

 

Cher ami,

 

Cette lettre sera longue, mais j’ai le temps ; elle vous concerne,

elle vous sera utile ; et une lettre c’est vite lu.

Quand un ouvrage est épuisé chez un éditeur, l’auteur a le droit

de reprendre son bien, et même l’éditeur lui doit une indemnité s’il a

conservé un ouvrage épuisé. Si l’éditeur a encore 500 exemplaires,

même s’il n’en fait rien et ne peut les vendre, il a le droit de

conserver l’ouvrage. Cette règle est moins offensante que vous ne

pourriez le penser ; ces exemplaires ne se vendraient pas davantage

chez un autre éditeur. Le livre est mort. Du moins, il est mort pour la

vente. Mais il peut rayonner à travers les articles, le nom de l’auteur,

etc… Ainsi, Cocteau resplendit, mais ses livres sont morts pour la

vente. Stock en possède une bonne partie. Je le sais. Nous autres,

vaillants septuagénaires, nous sommes morts ; nous vivons déjà dans

la postérité qui ne retient que des noms, une certaine image de

l’homme. Nous sommes aux côtés de Benjamin Constant, qui certes

est vivace, mais dont on ne vend rien. (Je le sais aussi ; Stock a été longtemps l’unique possesseur du Cahier rouge.) Rien, c’est-à-dire 50

exemplaires dans l’année. Katherine Mansfield 1 2 , Virginia Woolf, ce

sont de jolis noms de femmes ; vente zéro. Mais Stock vend à 50 mille,

quatre fois par an, une nouveauté américaine.

Montherlant a fait un vilain procès à Grasset pour reprendre son

œuvre que Grasset ne réimprimait pas ou ne vendait pas. Gallimard a

tout repris, et tout réimprimé. Ça lui a coûté une quarantaine de

millions, qu’il a perdus. Comme Grasset, Gallimard ne vend pas

Montherlant. Il vend ses « nouveautés » ; il vend très bien Port-Royal.

Pas toutes les nouveautés. Par prudence, un des meilleurs livres de

Montherlant (Écrits de Paris) a été tiré à 1500. Hier soir Martin du

Gard me téléphone : « Je viens de voir un Berl effondré ; il apprend

que son livre (la 3 Mort) s’est vendu à deux mille. » Je réponds : « N’en

croyez rien ; il n’en a pas vendu 500. On lui a dit deux mille pour le

réconforter. »

J’en viens à vous. Nimier est encore novice, et il se fait des illusions

du côté Gallimard. Gallimard échaudé par Montherlant ne

recommencera pas avec vous. Il faut procéder autrement.

Si vous repreniez Rococo à Grasset, et si vous le transportiez chez

Gallimard, cela ne changera rien. Gallimard ne peut pas faire une

nouvelle « mise en vente », un nouveau service de presse avec un livre

ancien. Il faut procéder comme on a fait chez Stock, c’est-à-dire

donner au livre une allure neuve, et ainsi le remettre en circulation.

Ce n’est pas toujours possible. Je conseille de reprendre Le Cygne à

Grasset, qui peut le conserver dans son Rococo, et l’associer à Milady,

ce qui fait un volume neuf, et changer le titre du volume. De même,

faire un seul volume de Ouvert et fermé la nuit, et remettre en

circulation. Après on verra. Vous pouvez remettre New York en

circulation chez Flammarion, et l’exiger, en le modifiant ; en faisant

un livre neuf ; telle quelle, œuvre morte (relativement.) Comme l’admirable Magie noire, etc… Quoique vous soyez, comme nous tous,

parmi les glorieux morts, votre cas est particulier, et il est fort

intéressant.

Vous avez vécu dans un immense succès mais pas à votre véritable

place. Cela tient à Giraudoux. Vous abordez la nouvelle génération

tout frais ; ils vous découvrent ; ils vous mettent à votre place ; ce que

vous devez à Laurent est incommensurable. Et à Nimier maintenant.

Et Stock a très bien fait les choses. Voilà le principal pour vous.

Résultat : Henri Clouard dit : « Il faut que je recommence mon

chapitre sur Morand 4. » La N.R.F. vous découvre. Dominique Aury ne

vous connaissait pas l’an dernier. Michel Mohrt est ébloui, etc…

Fin de siècle aura son effet. Le seul point triste, c’est que Giraudoux

en fait les frais.

De quelle façon réveiller des livres excellents (Magie noire, Lewis et

Irène, Rond-point, Europe galante, New York, Londres, etc…) je ne sais

encore. Nous aurons une conversation au sujet de 5 Montociel. Hécate

est vivant. Le Flagellant aussi.

Quand vous ne ferez plus de cheval, de ski, de longs voyages, et

tant d’imprudences ; quand votre vitalité sera un peu apaisée, nous

reparlerons du livre sur votre vie. En attendant, vous pourrez vous

dissiper, écrire des nouvelles, etc…

Le 15 mars, mise en vente probable de Fin de siècle. Si vous êtes là,

vous faites le service de presse. Si vous n’êtes pas là, un carton vous

remplacera.

 

À vous

JC.

 

P.-S. À propos de l’affaire Carco. Est-ce que vous n’allez pas

répondre ? Dans L’Express, il y a deux mois ou davantage, Clara

Malraux a écrit que vous aviez parlé de « cadavre propre » à propos du 6 février. Je lui téléphone aussitôt : « Vous vous trompez, c’est à

propos de Dufrenne. » Elle me dit : « Je vais rectifier. » Je n’étais pas

bien sûr de moi. Je ne savais pas que j’avais Rond-point (ma maison a

été pillée par des Français lettrés). Je retrouve Rond-point

dernièrement. J’avais raison. Je n’ai vu aucune rectification dans

L’Express .

 

1. Katherine Mansfield (1888-1928), femme de lettres néo-zélandaise qui vécut les dernières années de sa vie en France.

2. Virginia Woolf (1882-1941), romancière et essayiste anglaise, fondatrice de la maison d’édition Hogarth Press.

3. Mort de la morale bourgeoise.

4. Il s’agit du chapitre consacré à Paul Morand dans Histoire de la littérature française du symbolisme à nos jours , Éd. Albin Michel, 1947-1950.

5. Montociel, rajah aux grandes Indes, Genève, Éd. du Cheval ailé, 1947, avait été repris chez Flammarion en 1954.

 

126 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

5 février 1957

 

Cher ami,

 

Hier soir, votre lettre Carco. Méditations. Perplexité. Nuit paisible.

Pensée claire au réveil.

Est-il question de cela dans un livre ? Ce livre ne sera lu par

personne ; ou personne ne fera attention à la phrase. S’il s’agit d’une

interview, que les lecteurs de La Tribune connaissent, elle se trouve

effacée par votre réponse (indispensable). Faites adresser La Tribune

(où sera votre réponse) à Marc Bernard 1, 340 rue Saint-Jacques, Paris.

Si votre réponse paraît à Paris, elle apprend tout aux Parisiens.

Continuer : partie 2 sur 10