Correspondance
1956. Lettres 29 à 108
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
1956
29 – PAUL MORAND À JACQUES
CHARDONNE
Vevey, 11 janvier 1956
Cher ami,
Stock vient de m’envoyer le 1 Journal d’un homme occupé. Est-ce vous
que je dois remercier ? Les 7 couleurs, ce n’est pas un autre nom de
Stock ?
Ici, on donne la dévaluation à 20-25 %. Puisqu’elle est dans le
programme de la SFIO, et qu’ils sont dans toutes les futures majorités,
cela paraît vraisemblable. Ce que les Français préfèrent à tout, c’est
pouvoir dire m… C’est ce qu’ils ont fait en votant. Mais la m…, par
définition, est toujours du passé.
Je vous ai lu avec plaisir dans 2 La Table ronde ; j’ai goûté « l’union
téméraire » (le mariage). J’ai réussi le mien ; mais cela ne m’empêche
pas d’être objectif, et de dire dans l’état actuel — instabilité sociale,
économique et nerveuse des physiologies — tout mariage voué à
l’échec dans une proportion de 80 %. J’étais à la montagne, comme
je vous ai dit, me voici redescendu.
Pour les cuivres, Londres dit, en substance : ils sont trop hauts.
Mais les USA se moquent des avis du Metal Exchange et font des
stocks à tour de bras ; ce qui, ajouté aux grèves du Chili, permet aux
cours de se maintenir. Ici les banques disent : ne rien acheter.
Pardons de vous raser. Je vous envoie une salve de bonjours amicaux.
PM.
P.-S. Un catalogue de Stock serait le bienvenu.
1. Robert Brasillach, Journal d’un homme occupé, Éd. Les Sept Couleurs, 1955.
2. « Jacques Chardonne, Pierre Sipriot, dialogue sur Romanesques », La Table ronde, janvier 1956, p. 116-119.
30 – JACQUES CHARDONNE À PAUL
MORAND
Mercredi [ 18 janvier 1956]
Cher ami,
Le versement Stock sera fait (chez Saint-Phalle) à la fin du mois.
Hier, j’ai vu les « bonnes feuilles » de votre livre. Il n’y a, je crois,
qu’une toute petite bêtise. Au lieu de « Du même auteur » j’avais
indiqué « Œuvres de Paul Morand ». On a mis « Ouvrages ». C’est
triste. Il y a toujours une bévue.
Oui, je publie un livre bientôt : Matinales où vous êtes deux fois
nommé, et une fois sous-entendu. Je devais paraître en mars. Je vous
ai abandonné mars (le meilleur mois de l’année) et j’ai pris le
10 février. Les gens sont encore dans la neige, ou n’ont plus d’argent ;
mais ce n’est pas grave. Roditi quitte Amiot-Dumont (du moins en partie) et pose un pied aux Presses de la Cité. Vous avez échappé à de
grands dangers. Mon éditeur est Albin Michel.
Reçu votre lettre hier soir, et ce matin dans 1 Arts je trouve la liste
de vos favoris. Elle est parfaite. On est bien renseigné à Crans. C’est
ceux-là que j’aurais choisis (sauf Abellio 2 peut-être qui me dépasse ; et
Genet 3 que je connais mal). Je n’ai pas voulu répondre. Je ne peux
me brouiller avec cette République (étant dedans). Pourtant Gide
disait : « Seuls comptent les fervents. Si vous voulez des amis
chaleureux, ayez beaucoup d’ennemis. » Et c’était un roué.
Quelle chose curieuse que le goût ! La littérature repose sur le
goût, et personne n’a de goût. Chacun est un mélange de bon et de
mauvais goût. Il est vrai, on est bon et méchant à la fois. La liste de
Maurice Martin du Gard, quelle salade ! Goût bizarre, lui qui fut un
de ses docteurs.
Je vous ai fait adresser le Brasillach (Journal) parce que c’est un
livre que vous trouverez difficilement. Je vois le ciel de Crans, et cette
illusion de santé et de force qui plane là-haut. Joie de la terre. Mais le
ski est chose écrasante. Vous êtes un homme déréglé. Incroyable, à
votre âge, cette dépense.
Ma vie à La Frette serait plus difficile à raconter. Un homme dans
son fauteuil, qui ne dort pas (même pas somnolent), qui ne lit pas,
qui ne parle pas, quelle triste histoire.
À vous
J.C.
P.-S. À cinq heure, je prends un verre d’eau de Vichy teintée de
cassis. Exquis. Si l’alcool ravage les Français, c’est qu’ils n’ont rien de
bon à boire, sauf des poisons.
1. « Il n’y a pas d’enquête objective. Un référendum littéraire de Arts démontre la subjectivité du référendum des Nouvelles littéraires », Arts, 11 janvier 1956, p. 1-7. La liste établie par Paul Morand était la suivante : Raymond Abellio, Hervé Bazin, Antoine Blondin, Pierre Gascar, Jean Genet, Jacques Laurent, Françoise Mallet, Félicien Marceau, Roger Nimier, Françoise Sagan, Gabriel Véraldi et Roger Vailland.
2. Raymond Abellio (1907-1986), écrivain, fondateur du Cercle d’études métaphysiques, auteur de nombreux ouvrages dont La Bible document chiffré (1946), La Fosse de Babel (1962) et Ma dernière mémoire (1980).
3. Jean Genet (1910-1986), écrivain et auteur dramatique.
31 – PAUL MORAND À JACQUES
CHARDONNE
Crans-sur-Sierre, 24 janvier 1956
Cher ami,
J’entendais mal au téléphone, mais les mots Chardonne et bouteille
cognac m’ont suffi pour que je vous remercie d’abord d’avoir eu cette
gentille pensée. Je dois aller à Vienne au début de février pour un
mariage de cousins par alliance (les Trautmansdorf 1, 2 orphelins,
leurs pères et mères décapités par les nazis pour résistance
autrichienne ; vous voyez, Hélène n’est pas si hitlérienne que le disent
les gens), ensuite à Paris, où je viendrai faire mes services de presse
du 9 au 14 février. Si cela arrange Stock, c’est la date pour moi la plus
commode. La neige tombe ce matin, la neige, manne de l’hôtellerie.
Les mémoires de Roger Gaillard 2 (C. Levy) m’ont amusé. Le tome II
s’ouvre par une truculente évocation du vieux Marseille. Cet imbécile
d’Eden 3 parle pour jeter sur la bombe atomique un voile pudique, au
lieu de dire, tout simplement : « Sans la bombe nos 200 millions
d’Européens ouest seraient déjà la proie de 700 millions d’Eurasiens.
Amen. »
À
À vous, tout
P.M.
1. Famille princière demeurant à la Leitha, aux environs de Vienne, apparentée aux Morand par le premier mariage d’Hélène Morand avec le prince Dimitri Soutzo.
2. Roger Gaillard, La Vie d’un joueur ou Trente Ans de souvenirs, Éd. Calmann-Lévy, 1953.
3. Anthony Eden (1897-1977), Premier ministre britannique de 1955 à 1957.
32 – JACQUES CHARDONNE À PAUL
MORAND
2 février 1956
Cher ami,
Bien savoureux votre morceau de « journal » dans 1 Arts. Donnez
donc quelquefois (assez souvent) quelques lignes dans Arts. Vous
ferez plaisir à tous. Je ne vous ai pas conseillé Paris-Presse ; Arts c’est
différent ; vous y êtes libre ; et c’est le journal des « Morandiens ». Par
exemple, votre lettre de ce matin (je viens de le dire à Parinaud) je
suis gêné de la garder pour moi. Je voudrais la relire dans Arts.
Comme c’est vrai ! Nous avons été élevés dans un univers de mots (les
écrivains surtout) ; ils étaient devenus notre substance. Changer le
sens des mots, c’est une hémorragie. On ne respire plus. On n’a plus
d’existence. Je me sentais défaillir en lisant ce reportage du Monde.
Du 9 au 14, 400 volumes vous attendent chez Stock. Ils
s’envoleront le 1 er mars. Déjà, certains libraires (les libraires
intelligents) ont reçu un exemplaire personnel. Ils sont très excités.
J’ai dit à la Télévision que l’on ne compte pas sur vous (mais ils feront
une « lecture »). Je vous demanderai de recevoir Robert Poulet (pour
un portrait).
Pensez à Arts (ou autre périodique littéraire). On croit trop
facilement que nous sommes morts. Il ne faut pas être trop vivants
non plus : vivre avilit (voir Mauriac). L’avis que je vous donne me
vient de Barrès. Il recommandait d’écrire un article quand on publiait
un livre. Ses articles l’ont tué. Il faudrait tout juste agiter un peu
l’atmosphère d’un coup d’éventail. Superflu, il est vrai. Stock va
lâcher un ouragan.
Votre
J. Chardonne
1 er . Paul Morand, « Mon carnet 1926 », Arts , 1 février 1956, p. 1-7.
33 – PAUL MORAND À JACQUES
CHARDONNE
Vevey, 4 février 1956
Cher ami,
L’histoire de ma vie avec survol des cimes, c’est encore du travail.
Votre ambition amicale me tue ! Fielding, Cervantès, Sterne, Goethe,
tous ces auteurs qui donnèrent tard leurs meilleures œuvres, sont
d’un exemple néfaste. Mon père connaissait un vieil homme de
lettres, Jean Dolent, devant qui on parlait d’un écrivain qui remettait
toujours au lendemain et Dolent disait : « Attendez ! il se révélera
peut-être dans son épitaphe. » J’espère vous voir ou, mieux encore,
déjeuner avec vous le 13 à l’Auto 1. Les mardis, vous êtes bien à Paris ?
L’Égypte, c’est de la relance au poker ; dans le plus pur style
Mussolini ; car, s’il s’agit de protéger le canal, comme Mollet l’affirme, la logique voudrait que les Franco-Anglais tirent sur les
premiers soldats israéliens qui se présenteront à Ismaïlia. Pensez
qu’Eden, qui doit sa carrière à la SDN, la termine par une action où
l’ONU lui inflige une majorité-contre de 64 nations 2. C’est une
histoire de fous ! Quant aux pauvres Hongrois, cela m’empêche de
dormir : les armes automatiques auront terminé l’ère des
insurrections. Où est 1848 ? Un meeting d’étudiants suffisait alors à
faire crouler un trône et à mettre en fuite un vieux roi à parapluie qui
filait en fiacre. La Hongrie est la première victime de Suez. À l’actif
de ces drames, il y a, certes, l’éveil de la conscience européenne qui,
trop tard, voit, avec des yeux autres que ceux de 44, ce que sont les
« alliés » du général de Gaulle et l’Europe mutilée par Yalta. Mais les
Russes auraient bien tort de se gêner : ils sont les enfants chéris de la
gauche depuis 1917, leurs assassinats en masse sont passés sous
silence, leurs retournements politiques oubliés, nos étudiants et
professeurs, à l’encontre de ceux de Hongrie, qui des idées sont
passés aux faits, ne jurent que par eux, nos belles dames courent à
Moscou, Roosevelt et Churchill les célèbrent comme alliés, de Gaulle
et Bidault se jetèrent dans leurs bras, Mauriac disait la messe à Staline
avec Aragon et Éluard comme enfants de chœur, la bombe atomique,
qui eût pu sauver l’Europe en 45, ne leur était pas destinée et nous,
nous fûmes des traîtres pour avoir osé dire qu’ils étaient l’ennemi
n˚ 1. Bref, à eux de jouer !
Avez-vous lu, à propos de votre Félicien Marceau, 3 Chair et cuir ?
C’est 4 Doucin, dix ans avant. Je suis en train de lire un des premiers
romans de Marceau, 5 e L’Homme de rien ; on dirait Faust (le 2) à la Cour
de l’Empereur, avec Méphisto lui offrant l’appétit de la puissance
politique, après le reste. Curieux, chez Marceau, cette passion
ambitieuse (voir sa pièce). J’ai, à vous lire, et à faire lire vos lettres,
une joie toujours nouvelle ; more, please. À vous
P. Morand
1. L’Automobile-Club, place de la Concorde.
2. Allusion au vote des Américains et des Soviétiques à l’ONU qui conduisit Anthony Eden à retirer les troupes anglaises engagées dans le conflit autour du canal de Suez.
3. Éd. Gallimard, 1954.
4. Jean Dutourd, Doucin, Éd. Gallimard, 1955.
5. Éd. Gallimard, 1952.
34 – PAUL MORAND À JACQUES
CHARDONNE
Vevey, 9 février 1956
Cher ami,
Merci pour votre longue lettre. Entendu pour le 13, mais il n’y a
de merlan que le vendredi.
Reçu lettre de Marcel Thiébaut qui me dit : « Vous avez dû,
comme nous, gémir de rage impuissante en voyant la Hongrie » etc.
Je réponds : « L’Occident, les Français, s’aperçoivent aujourd’hui que
la Hongrie est de l’autre côté du rideau de fer, telle que Roosevelt et
Churchill l’ont offerte aux Russes, à Yalta. La question a été réglée à
ce moment-là ; mais nous qui le disions, en 44, nous étions cachés, à
cause du tandem Gaulle-Bidault qui, lui, était à Moscou, auprès de ses
alliés. »
Tout à vous
PM.
35 – JACQUES CHARDONNE À PAUL
MORAND
25 février 1956
Cher ami,
Vous savez que Stock fera toujours ce que vous voulez. Rehabiller
le Journal d’un attaché c’est facile ; et faire un « office » qui l’absorbera,
facile aussi. Quand vous voudrez.
Voici mon opinion toute personnelle, dont vous ferez aussi ce que
vous voudrez.
Le « Journal » a attendu six mois ; il peut attendre encore un peu.
Nous jouons une partie Morand, bien excitante. André Bay et mon
fils y vont de tout leur cœur. Cela va bien, grâce à l’œuvre prodigieuse
et aux conditions de l’atmosphère. L’année prochaine, si vous le
voulez bien, Stock publiera un autre Morand du même genre (deux
nouvelles nouvelles avec « Le Duc » et « L’Irlande ».) Un bon courant
sera établi chez les libraires et dans le public, et dans la presse. Après,
tout ce que vous voudrez : Le Journal d’un attaché, les pièces que vous
traduisez 1, etc., et, j’espère, Milady tout seul.
Heureux de vous lire bientôt dans Arts, et d’entendre « Le Lion
écarlate » le 4 mars. Je fais arranger notre appareil dare-dare, qui est
enroué. Vous avez bien fait de donner quelque chose à 2 Arts.
Le 5 mars, service de presse, et mise en vente de La Folle amoureuse.
Il y aura des « lectures » à diverses radios, poste national, etc. Elles
sont faites par des acteurs qui savent lire. On n’aura besoin de vous
qu’une seule fois, à la Télévision, le 21 mars.
Nimier rêve de l’Automobile-Club. Laurent me demande deux
pages sur Mauriac pour La Parisienne nouvelle, cette fois, bien à
droite, avec Laurent-Carbuccia 3. Je ne lui donnerai rien. Rien à dire. Mauriac c’est un drapeau qui a trop flotté à tous les vents. Décoloré.
Vraiment, rien à dire. Atonie interne, chez moi.
J’espère que vous recevrez l’étonnante 4 Lanterne de Poulet
(Debresse éditeur). Notre Sainte-Beuve.
À vous
Chardonne
P.-S. Presque tous les éditeurs sont un peu farceurs. Celui qui édite
le livre de Madame Guitard-Auviste sur vous (Boisdeffre collection)
notamment. On n’a pas vu les épreuves encore. Il est donc impossible
que le livre sur vous paraisse en même temps que « La Folle ».
Si vous pouvez obtenir de Laurent-Parinaud (vous régnez sur eux.
Pas moi) que la préface de Boisdeffre paraisse dans Arts, comme
convenu au début de mars, ce serait bien. Cela sauverait tout.
En somme la publication de la préface de Boisdeffre dans Arts et
celle du livre, cela peut se séparer.
1. Paul Morand avait traduit La Fausse Épouse de Thomas Middleton (Éd. Grasset, 1956) et Catherine de Heilbronn de Heinrich von Kleist (Éd. Denoël, 1956).
2. Paul Morand, « Notes pour un portrait de Thibaudet : un ami », Arts, 11 avril 1956, p. 8.
3. Jean-Luc de Carbuccia, fils d’Horace, animait la revue La Parisienne avec Jacques Laurent.
4. Robert Poulet, La Lanterne magique, Éd. Debresse, 1956.
36 – JACQUES CHARDONNE À PAUL
MORAND
1er mars 1956
Cher ami,
Je vous envoie le 1 2 Bulletin et Combat (hier c’était Arts). Vous
commencez à occuper les journaux. Aussi votre service de presse est
parti (mardi dernier).
Prenez garde aux critiques (à leurs avis). Ils veulent louer votre
sobriété nouvelle. Ce qui était à vous, à vous seul, vos richesses
insignes, interdites à tout autre, votre pittoresque rutilant, ce n’était
pas rien.
J’écris à Boisdeffre : « Vous n’aimez pas les plumes du paon ? »
À vous
Chardonne
1 er . Robert Poulet, « Paul Morand est un bonze désaffecté », Bulletin de Paris , 1 mars 1956, p. 12-13.
2 er . Pierre de Boisdeffre, « Les caprices de Paul Morand », Combat , 1 mars 1956, p. 7.
37 – JACQUES CHARDONNE À PAUL
MORAND
7 mars 1956
Cher ami,
C’est l’émission de la télévision qui a pour titre « À livre ouvert »,
dirigée par Cravenne 1 — lequel avait proposé Paul Morand pour le
21 mars et Chardonne pour avril — qui a été interdite le 1er mars, par
ordre d’en haut (sans doute gouvernemental). Cette émission était
récente. On a dit, paraît-il : nous ne voulons pas contribuer à
l’apothéose de Paul Morand.
De ces précisions utiles vous pouvez faire ce que vous voudrez.
Pour ma part, j’ai donné à Louis Guitard (qui a un pied aux
Écoutes) tout ce qu’il faut pour un « écho » nourri. Des tas de choses
en vrac. Je ne suis pas responsable de la rédaction et de ce qu’ils en
feront. On verra (s’ils les publient) le désordre des esprits à votre
endroit. Ils ne savent plus sur quel pied danser. Ça fait une drôle de
danse. Il y a une allusion aux 15 millions que l’on vous a versés (j’ai
mis exprès un chiffre de fantaisie). Et des choses que vous ne savez
pas, en tout sens.
Si cela vous déplaît que l’on fasse allusion à l’indemnité, vous avez
le temps de me prévenir.
« La Folle » va très bien. Je trouve le roman de Sagan 2 misérable
(partageant l’avis de Mistler) ; Claude Mauriac le trouve admirable. Je
ne veux plus rien juger.
J’ai entendu votre pièce (qui a été beaucoup écoutée) dans un
mauvais appareil, avec de mauvais acteurs. Morand, à travers les
autres, ce n’est plus Morand. C’est fait pour les yeux. À mon sens,
comme Giraudoux et Montherlant, ou bien de merveilleux acteurs.
Il faut soutenir Arts. Mais Laurent et Parinaud, ça ne va pas du
tout. Décidément, les couples !
À vous
JC.
1. Georges Cravenne (1914-2009), journaliste, agent de presse et de relations publiques, fondateur des Césars du cinéma.
2. Françoise Sagan, Un certain sourire, Éd. Julliard, 1956.
38 – PAUL MORAND À JACQUES
CHARDONNE
Vevey, 8 mars 1956
Cher ami,
Merci pour votre réponse si prompte. Si vous voyez J. Laurent
racontez-lui l’histoire de la Télévision 1. Un article de lui, ce serait
trop. Un petit écho suffira.
Pour les Écoutes, comme je vais essayer tout à l’heure de vous le
dire par téléphone, il vaut mieux ne pas irriter les gens inutilement. Il
suffira de dire que M. Bidault et la commission d’épuration du Quai
(comme, par ailleurs, le CNE 2) ont perdu, en ce qui me concerne, et
que le Conseil d’État m’a remis, en 1953 3, exactement dans la
situation où j’étais en août 1944, malgré les grincements de dents des
résistants.
L’article de Mistler sur « La Folle » est sans intérêt et pourrait
avoir été écrit par n’importe qui.
Merci d’avoir pris la peine d’écouter ma pièce. Elle ne valait pas
plus que le micro.
À vous
PM.
1. Voir lettre de Jacques Chardonne du 7 mars 1956.
2. Le Comité national des écrivains, fondé sous l’Occupation par Jacques Decour et Jean Paulhan, était devenu l’instance intellectuelle de la Résistance. À la Libération, trois de ses membres siégeront à la Commission d’épuration de l’édition, provoquant la démission de Jean Paulhan. En 1947, le CNE s’était installé dans la Maison de la pensée française. Il disparaîtra en 1970.
É
3. Allusion à l’arrêt du Conseil d’État du 24 juillet 1953, qui avait annulé le décret du 14 septembre 1944 révoquant Paul Morand.
39 – JACQUES CHARDONNE À PAUL
MORAND
Vendredi 9 mars 1956
Cher ami,
Bien sûr, c’était une énorme bévue que de parler de l’indemnité
(quoique ce soit un honneur). Louis Guitard, que j’ai eu au
téléphone hier soir, s’en était aperçu. Il n’en sera pas question.
De Mistler, on ne peut attendre un article, surtout dans ce journal
(qui a refusé de me nommer pendant dix ans, du temps de Loewel 1).
Mais il en a parlé tout de suite ; c’est quelque chose.
N’attendez pas grand-chose de la critique. Quels critiques ? Peut-
être Haedens 2 3 et Lalou. Il y aura une masse de petits articles qui ne
font pas de poids. Mais l’humeur des libraires est bonne.
Vous connaissez mon sentiment exalté sur votre art. J’ai trouvé,
chez Stock, l’écho que j’attendais. Chez Madame Guitard, chez Roger
Nimier aussi. J’étais convaincu que ce serait l’opinion générale.
C’est plus complexe. Votre art est beaucoup plus singulier que je
ne me le figurais, beaucoup plus haut. Ce qui est évident pour moi,
ne le sera pas pour tous.
Je choque un peu tous les cœurs tendres. Les critiques, ce sont des
tendres cœurs. Et puis ils aiment la « mesure », les demi-jours.
Surtout, il leur faut de « l’humanité ».
Votre style leur a toujours fait mal aux yeux. C’est incroyable ;
c’est ainsi. Ce style n’a pas changé, quoi qu’ils disent. Vous y avez
ajouté (dans le volume « Folle amoureuse ») un corrosif de plus. Et quelle dose ! Je m’en aperçois maintenant. Ils vont se tordre dans ce
jet de flammes. Non, ce n’est pas un livre de tout repos. S’ils disent
quelques bêtises, soyez fier. 4 5 Le Bazar de la Charité , Milady, cela passait
mieux.
À vous
Chardonne
1. Pierre Loewel (1890-1955), avocat, écrivain et critique littéraire.
2. Kléber Haedens (1913-1976), critique littéraire et romancier.
3. René Lalou.
4. Le Bazar de la Charité avait été publié à Genève, aux Éd. André Kundig, en 1946. Il sera repris dans À la fleur d’oranger, Vevey, Éd. Les Clefs d’or, 1946, dans Fin de siècle, Éd. Stock, 1957, dans Nouvelles d’une vie I Nouvelles du cœur, Éd. Gallimard, 1965, et dans Nouvelles complètes, Éd. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1992, t. 2, p. 735-761.
5. Milady avait été publié dans Les Extravagants, Éd. Gallimard, 1936, puis en un seul volume illustré, à Archat, en 1944. Repris dans Nouvelles d’une vie I Nouvelles du cœur, op. cit., p. 35-98, et dans Nouvelles complètes, op. cit., p. 191-257.
40 – PAUL MORAND À JACQUES
CHARDONNE
11 mars 1956
Cher ami,
Comme je vous l’ai dit, j’ai écrit incidemment à Gilson sans rien
demander, « sachez seulement que… ».
On me dit que Le Temps est sur le point de paraître ?
Si j’étais Nimier, je ferais, pour Arts, un pastiche de poème par
Byron, commentant l’affaire de Chypre ; un Byron vieux, redevenu
très anglais, et chargé par la B.B.C. de brouiller les émissions de
Missolonghi 1, poème où les Anglais célébreraient le droit d’eux-
mêmes à disposer des peuples.
Cher Nimier ! Je suis content de penser qu’en l’an 2000 il dira à
l’adolescence littéraire groupée autour de lui : « Dans ma jeunesse,
j’ai connu de vieux messieurs pittoresques et courtois, qui m’aimaient
bien, en tout désintéressement. Autre chose que les foutriquets
d’aujourd’hui. »
Ne vous plaignez pas qu’on ait passé votre nom sous silence
pendant dix ans. Ce fut notre sort commun. Jamais Kemp 2 (sauf,
timidement, dans un journal belge, pour se couvrir éventuellement)
ni Rousseaux 3 4 à l’âme boiteuse, ni Henriot n’ont osé écrire mon
nom depuis 16 ans ! Il ne faut pas dire qu’ils manquent de conscience
professionnelle. Leur défaut n’est pas de n’avoir pas de conscience,
mais d’en avoir deux, l’une, résistancialiste, qui fait taire l’autre, la
littéraire.
Tout à vous
Morand
1. C’est à Missolonghi que Byron, venu soutenir la lutte des Grecs contre les Turcs, mourut en 1824.
2. Robert Kemp (1879-1959), journaliste, critique littéraire, élu à l’Académie française en 1956.
3. André Rousseaux (1896-1961), écrivain et critique littéraire.
4. Émile Henriot (1889-1961), écrivain, critique littéraire, élu à l’Académie française en 1945.
41 – PAUL MORAND À JACQUES
CHARDONNE
13 mars 1956
Cher ami,
Merci de votre mot de samedi. Et merci pour l’envoi de
K. Haedens, grâce à vous excellent, on ne peut meilleur. Je ne venais
à Paris le 21 que pour la Télévision. Je n’y viens plus désormais. Il
vaudrait donc mieux que la lecture fût faite par d’autres. La fin de
Parfaite me paraît devoir convenir.
Je suis très content de l’avis de Robert Mallet.
Bourget-Pailleron 1 m’écrit pour me demander de commenter, à
La Revue des Deux Mondes 2 , le livre de Chastenet sur Churchill. Je
croyais qu’il était facile de savoir que je tiens Churchill pour le
fossoyeur de l’Europe ? Comme les gens sont étranges !
À vous
PM.
P.-S. Madame G. Auviste me dit que son livre chez Boisdeffre est
très en retard. On a bien fait de ne pas attendre Boisdeffre.
Avez-vous collaboré chez Philips à e Auteurs du XX siècle sur
microsillon 33 mm ? Ils m’avaient relancé il y a longtemps ; à
l’occasion on pourrait reprendre ça ? (production Jacques Cassette,
réalisation Gilbert Sigaux).
1. Robert Bourget-Pailleron, journaliste et écrivain, tenait la chronique dramatique de la revue.
2. Jacques Chastenet (1893-1978), journaliste, historien, élu à l’Académie française en 1956, avait publié aux Éd. Fayard e Winston Churchill et l’Angleterre du XX siècle.
42 – JACQUES CHARDONNE À PAUL
MORAND
14 mars 1956
Cher ami,
Soyons juste. Pour Hécate, vous avez eu un bon article de Kemp
dans 1 Les Nouvelles littéraires.
À l’émission de télévision Dumayet 2, l’ancienne, la principale, où
l’on se flatte d’être libre, l’incident Cravenne, connu, a scandalisé.
On vous invite chez Dumayet. J’ai répondu : non. Moi-même, de La
Frette, je ne me dérange pas pour la télévision. Cela ne donne rien,
ce petit guignol pour imbéciles. La radio non plus, où l’on parlera dix
fois de vous. On parle de beaucoup trop de livres. Tout cela, comme
publicité, ne vaut pas la chronique de Denise Bourdet. Je m’aperçois
que ce sont les mêmes choses, exactement, que nous n’aimons pas.
Cependant je déjeune « en ville » une fois par an. C’était hier.
Une grande table. Chez le gouverneur de l’A.O.F., un Charentais
intelligent qui me rapporte chaque année de Dakar une de ces
affreuses statuettes nègres, dont on raffolait au temps d’Apollinaire et
de votre jeunesse, et dont Cocteau est encore dupe. Tout de suite on a
parlé de La Folle amoureuse. J’ai bu votre succès. Parfaite a le premier
prix. Mais si je dis que je préfère peut-être La Folle amoureuse, on
l’admet. Tout est dans le ton. Ca ne trompe pas.
C’est ainsi que l’on parle dans tous les déjeuners de Paris. Vous
n’avez jamais eu plus de succès.
J’avais en poche votre dernière lettre, prise à la poste. J’ai lu le
passage de Byron à Chypre, futur poème de Nimier. À mon tour, j’ai
eu beaucoup de succès. C’est une lettre dont je fais cadeau à Nimier.
Par le même courrier, une carte de Mauriac : « Ces fraîches
matinales me font penser à de petites marennes salées… Je pars
demain me terrer à Malagar. Chaque printemps compte à notre
âge… » Martin du Gard me dit que ce n’est pas le printemps qu’il va chercher. Il se terre en effet. Il se cache. Il reçoit de jolis cercueils ; il
a demandé la protection de la police ; il tremble. Chacun son tour.
Nous sommes trois à nous marcher sur les pieds : vous, moi,
Sagan. Ça n’a pas d’importance. Même, il y a des avantages. On passe
de l’un à l’autre. « Barrès ne sera pas toujours là ! » me disait
Mauriac, il y a trente ans. Si, il y en a toujours.
Je crois que la littérature, au Temps, me dit Parinaud, sera dirigée
par Ollivier 3, venu du premier Combat, trépassé, en fort mauvais état,
pitoyable, et que l’on n’a pu conserver à Carrefour.
Un très joli article sur 4 Matinales dans Arts. L’un de ceux qui m’a
fait le plus de plaisir dans ma vie. Je ne sais qui est ce Sénart.
André Bay est un ami à Sigaux. Il verra cette affaire Philips
(microsillon).
À vous
Chardonne
1. Robert Kemp, « Amers sourires », Les Nouvelles littéraires, 15 mars 1956, p. 2.
2. Pierre Dumayet (1923-2011), journaliste, producteur d’émissions radiophoniques, présentait « Lectures pour tous » avec Pierre Desgraupes.
3. Albert Ollivier (1915-1964), écrivain, journaliste, secrétaire de Gaston Gallimard, codirecteur de Combat à la Libération, critique à La Nef, Paris-Presse, Carrefour et directeur des programmes à la télévision en 1959. Il avait publié, en 1954, Saint-Just et la force des choses, préface d’André Malraux, aux Éd. Gallimard.
4. Philippe Sénart, « Jacques Chardonne, Matinales », Arts, 14 mars 1956, p. 7.
43 – PAUL MORAND À JACQUES
CHARDONNE
Vevey, 3 avril 1956
Cher ami,
Cette histoire de R.N. est absurde. Et Martin ? Les sidis sont des
résistants, et leur tirer dessus mènera droit à l’indignité nationale et à
Fresnes, d’ici peu d’années ; l’illogique Claude Bourdet, résistant, est
dans la logique ; il y a une logique de l’Histoire, dites-le-lui. Et si de
belles occasions sont proches de risquer sa vie pour la dernière, et
enfin vraie, cause ! qu’il attende.
Continuons, nous, en attendant. Il faut acheter des pétroles
américains et canadiens, cotés à Paris (Imperial Oil), les Yankees ne
se décideront jamais entre le pétrole du Proche-Orient et les juifs, qui
les tiennent. Ils perdront Koweït. Le pétrole indigène américain aura
alors sa chance. Ça commence. Pas de pétroles vénézuéliens ! Trop
facile d’agiter socialement les Caraïbes (Houston Oil, Ohio O.,
Standard of California, Philipps, et, au Canada, British American et
Imperial Oil).
Pour Le Journal d’un attaché, dites-moi si vous voulez mes
exemplaires en cave, pour les rhabiller, ou si vous ferez une édition
nouvelle ?
Je n’ai pas lu le Kemp du Soir.
Match parle d’une infusion de la littérature, comme Marthe
Bibesco 1, mais a-t-il rendu compte de La Folle ? Il suffirait de signaler
l’oubli à Gaston Bonheur 2 3 ou à Pernoud.
Je vous salue pascalement
PM.
P.-S. Claude Bourdet ! Je venais à peine de quitter Berne (oct.
nov. 44) que la Résistance me faisait demander, par personne
interposée, si je pouvais toucher Himmler, via son correspondant
suisse, l’ex-président de la Confédération, l’avocat Musy 4, pour
obtenir la libération anticipée de Claude Bourdet 5 (lettre d’Édouard
Bourdet 6 à Hélène, la remerciant) alors dans un camp de
concentration proche de la frontière suisse. Inutile de vous dire que
Claude Bourdet, libéré, n’a jamais eu un geste pour l’ami de son père
(la Résistance a l’habitude des chèques sans provision) et a oublié de
le remercier.
1. Marthe Bibesco (1888-1973) avait publié en 1928 Au bal avec Marcel Proust.
2. Gaston Bonheur (1913-1983), journaliste et écrivain.
3. Régine Pernoud (1909-1983), historienne, spécialiste du Moyen Âge.
4. Jean-Marie Musy (1876-1952), avocat, président de la Confédération helvétique en 1925 puis en 1930.
5. Claude Bourdet (1909-1996), journaliste politique.
6. Édouard Bourdet (1887-1945), auteur dramatique, administrateur de la Comédie-Française en 1936.
44 – JACQUES CHARDONNE À PAUL
MORAND
4 avril 1956
Cher ami,
Votre « ton micro » est très bon. Au micro, je ne reconnais pas ma
voix ; mais c’était bien la vôtre, au naturel.
La vente de La Folle est toujours bonne. Pour tout dire, Stock est
surpris.
La vente d’un livre, quand il va bien, s’étale sur une année, dans la
période active. Il y a la saison d’été, les villes d’eaux, le Midi, que l’on
traite à part (et les montagnes) à partir de juin. Il y aura encore des
articles, dans six mois (revues). L’étranger est très lent. C’est pourquoi il faut attendre février, pour le prochain livre (je ne parle
pas du Journal). D’ailleurs l’automne est réservé aux poussins.
Henriot prend souvent son temps pour parler d’un livre. J’ignore
si vous êtes exclu du Monde, comme je le suis.
De toute façon, le Temps de Paris sera intéressant pour nous. Et le
feuilleton littéraire a de l’importance. Mon fils est assez lié avec
Boegner 1. Le critique n’est pas choisi encore. J’ai proposé Henri
Clouard 2 3 , qui a l’usage des livres. On pense aussi à Fallois. Ce ne
serait pas mal. Mais il est ignorant et un peu baroque. Je ne dis rien,
parce qu’il y aurait pire : votre ami Boisdeffre par exemple qui doit se
démener.
Là on mesure le déclin littéraire de ces temps : il n’y a plus de
critiques. Peu importe si un grand critique se trompe : il agite
l’atmosphère.
À vous
JC.
1. Philippe Boegner (1910-1991), journaliste, directeur du Temps de Paris de 1956 à 1958.
2. Henri Clouard, écrivain, grand prix de littérature de l’Académie française en 1956.
3. Bernard de Fallois, éditeur, critique littéraire à Opéra.
45 – JACQUES CHARDONNE À PAUL
MORAND
5 avril 1956
Cher ami,
Je veux voir Match de cette fin de semaine, et si La Folle manque,
j’écris à Gaston Bonheur. C’est d’habitude Kléber Haedens qui fait
l’article, sans signer.
J’attends que les gens de Stock soient revenus, les uns d’un Midi
noir, les autres d’une Charente triste, pour leur parler (et à vous
après) du Journal d’un attaché. Si vous en avez un exemplaire, voulez-
vous me l’envoyer à La Frette. Jeter sur le marché, d’un seul coup, les
exemplaires qui existent (avec une autre couverture) serait le plus
avantageux pour vous. Vous toucheriez 40 %. Mais attendons l’avis
des autres.
Il y a, de la part de mon fils, un excès de zèle fâcheux. Les
« voyageurs » (de province) ont emporté « votre presse ». Mais, d’une
manière ou d’une autre, l’article de Kemp sera retrouvé.
Ce qui est gênant avec Nimier, c’est que l’on ne sait jamais ce qui
est plaisanterie.
Ce qui est sérieux ce sont les pétroles américains 1. Noté. Merci.
Il est vrai, ceux que Nimier nomme, sont malheureusement en
ménage. Les « volontaires », c’est toujours de la mauvaise graine.
Je vois que Troyat 2 (dans Match) a pris la place qui vous revient.
J’écris, par ce courrier, à Kléber Haedens et à Gaston Bonheur.
Votre
JC.
1. Voir la lettre de Paul Morand du 3 avril 1956.
2. Henri Troyat, écrivain, élu à l’Académie française en 1959.
46 – JACQUES CHARDONNE À PAUL
MORAND
9 avril 1956
Cher ami,
Vous pouvez lire cette lettre, mais elle ne demande pas de
réponse.
Simple exposé de ma perplexité. Vanité des lettres.
J’ai lu ce matin une bonne partie du Journal que je ne connaissais
pas. Immense lacune. C’est merveilleux ; en outre d’un intérêt
brûlant.
Jeudi 10, réunion Stock. Cinq personnes réunies vont prendre
une décision, sur un livre connu d’une seule. La décision la plus
simple ne fait pas de doute ; elle est à la portée de tous : on rhabille le
volume, on le distribue aux libraires en octobre, on fait un petit
service de presse aux principaux critiques. Si le résultat est bon, si le
livre a de l’écho, on réimprime. Ce sera sans doute facile pour moi de
vous télégraphier jeudi matin : voilà qui est entendu. Vous
comprendrez que mon télégramme signifie ce que je viens de dire. Il
vous restera à nous dire où il faut prendre les volumes.
Pour celui qui a lu ce livre admirable, mûri avec les années,
savoureux et juteux plus que jamais, la chose n’est pas si simple.
Un vrai lancement, avec un volume neuf, frais lui aussi, et qui
simulerait l’inédit, aurait une autre portée.
Mais il faudrait attendre l’année prochaine, un peu après le
second livre de nouvelles, pour diverses raisons.
Et peut-être préférez-vous une mise en vente en octobre ; c’est-à-
dire une édition en deux temps : d’abord écouler le stock, et puis
réimprimer.
Ce qui est si gênant pour les pauvres éditeurs, c’est qu’ils ne savent
plus devant quel public ils se trouvent.
Pour Match, je ne bouge plus. Tout ira bon train. Mais songez à
leurs scrupules, s’il y a des crudités dans votre nouvelle.
À
À vous
JC.
P.-S. Vous en avez connu des gens !
Camille 1 (ma femme) vous fait dire (nous avons partagé cette
lecture passionnante) qu’Hélène a beaucoup compté dans votre vie.
Dernière heure. Après une journée d’oscillations, je suis d’avis de
s’en tenir à la solution du rhabillage.
1. Camille-Armance Brizon dite Camille Belguise, seconde épouse de Jacques Chardonne.
47 – PAUL MORAND À JACQUES
CHARDONNE
10 avril 1956
Cher ami,
Ce que vous déciderez est accepté d’avance.
Ce n’est pas un « livre admirable » sauf pour l’ami que vous êtes ;
c’est un assez curieux carnet ; non que j’y fasse montre d’originalité
d’esprit, mais c’est curieux de voir un garçon de 27 ans partant pour
la vie, à cheval sur deux mondes, l’un qui finit, l’autre qui naît cette
année-là, justement. Et qui voit, alors, plus de choses que par le
périscope d’une tranchée, encore que dans une position plus
confortable, c’est-à-dire moins honorable. Avec 40 ans de recul, je suis
heureux de n’avoir pas fait cette guerre idiote, pour être agréable à
Poincaré 1 2 et à Barthou, et pour les Slaves ; bref, pour des choses qui
sont aujourd’hui un non-sens, ou un contresens.
Qu’Hélène ait beaucoup compté, c’est peu dire.
Avez-vous pu téléphoner à Jean Barnay, 18 rue Duret, Passy 8955,
pour le cassis.
Yours ever
P. Morand
1. Raymond Poincaré (1860-1934), président du Conseil en 1912 et président de la République de 1913 à 1920.
2. Louis Barthou (1862-1934), président du Conseil en 1913, sénateur, ministre des Affaires étrangères en 1934, élu à l’Académie française en 1918.
48 – PAUL MORAND À JACQUES
CHARDONNE
Vevey, 12 avril 1956
Cher ami,
Je viens de recevoir votre câble. Qu’est-ce que les télégraphistes
ont bien pu comprendre à « rhabillage » ? D’ailleurs, en octobre, il
n’y a que la nature qui se déshabille…
En allant à Tanger, je passerai quelques heures à Paris, la semaine
prochaine, pour vous voir, et sortir les exemplaires de la cave.
Avez-vous téléphoné à Barnay ?
Sagan lit son avenir dans les rides de Guy Schoeller ; quelle
merveilleuse perspective pour nous, quand elle le trouvera trop
jeune !
À vous
PM.
49 – JACQUES CHARDONNE À PAUL
MORAND
16 avril 1956
Cher ami,
Téléphonez à La Frette (Cormeilles n˚ 403) mercredi ou jeudi. J’y
serai à votre disposition, à partir de sept heures du matin, prêt à partir
pour le Crillon, à toute heure. Vous choisirez l’heure. Je n’ai pas de
train entre 2 heures et demie et 5 heures.
Sagan doit se douter de vos menaces. Elle est toujours
accompagnée, à Paris et en voyage, par un gigolo ; qui fait
contrepoids. Un rusé gigolo ; pour rester en place il connaît la
méthode : seul, il n’a jamais touché Sagan (le minou troué 1, comme
dit Gill).
C’est une espèce de maure, intelligent, curieux, qui aura du
talent : Bernard Frank.
Je déjeune avec lui la semaine prochaine. Nous faisons des
coquetteries. Il a du goût pour les vieillards de droite. Il vient du bord
Sartre (quelque temps chouchou de Sartre) et encore un peu fasciné
par Sartre, quoique brouillé avec lui.
C’est sur lui que je compte pour pervertir Sagan, l’arracher à
Sartre-Beauvoir.
Ce sera le triomphe de la chasteté.
À vous
Chardonne
1. Jeu de mots sur Minou Drouet.
50 – JACQUES CHARDONNE À PAUL
MORAND
Dimanche [22 avril 1956]
Cher ami,
Je pensais à vous, ce matin. Cela m’arrive tous les jours. Je pensais
au caractère assez particulier de votre gloire ; et j’en cherchais les
raisons. Vous étiez à la fois chez Grasset et chez Gallimard. Vous aviez
d’énormes tirages ; toutes les raisons pour dédaigner les éditions
populaires. Sauf 1 Rococo je ne crois pas que votre œuvre ait paru dans
« Le Livre Moderne 2 ».
Tous mes livres, tous ceux des auteurs de Grasset, ont paru à bas
prix, chez Ferenczi. Seule cette édition populaire a pénétré. Je lui
dois tout. Presque rien à Grasset.
Cela manque aujourd’hui. Guy Schoeller pourrait reprendre cette
mission de pénétration, dans les couches profondes, là où il y a peu
de mémoire. Mais il a peu de cervelle, je crains, et boit trop de whisky
avec Sagan.
Il y a des mots de vous que je ne puis garder pour moi, seul. Je
vous en préviens. Je passe à Nimier les meilleurs ; « Sagan lit son
avenir 3… », cela doit déjà courir de bouche en bouche. Ces mots-là,
ça ne peut rester en place.
On m’a demandé hier si je vous jugeais un homme peu moral. J’ai
répondu : « essentiellement ».
Le Nord et le Midi, c’est deux mondes. Pendant quatre siècles, les
Français du Nord se sont battus autour d’Albi pour exterminer
Paulhan.
J’ai remercié Jean Barnay comme il convient. La caisse arrive à La
Frette par un commissionnaire que j’ai envoyé. Jean Barnay viendra
lui-même voir la vue, plus tard.
Votre
J. Chardonne
P.-S. Deux bouteilles de cognac voudraient vous atteindre. Vous
me direz quand je dois les diriger sur l’hôtel de Crillon.
1. Éd. Grasset, 1933. L’ouvrage avait été réédité chez Fayard, en 1935, dans la collection « Le Livre de demain ».
2. Le Livre moderne illustré, J. Ferenczi et fils éditeurs.
3. Voir la lettre de Paul Morand du 12 avril 1956.
51 – JACQUES CHARDONNE À PAUL
MORAND
La Frette, 28 avril 1956
Cher ami,
À la fin de la semaine prochaine, Stock fera prendre les volumes
(Journal) chez votre concierge.
J’ai demandé à la librairie Stock de me procurer Les Extravagants.
Il faut reconnaître que la N.R.F. a pourri le volume. Lecture
détestable. Mais Milady est plus court que je ne le pensais. Cela s’était
gonflé dans mon souvenir. Nous en reparlerons.
Vous trouverez Match à Tanger, je suppose. L’article est bien. Tout
ce numéro de Match est réussi d’ailleurs.
« Les Libraires associés » vous ont mis sur leur liste de « livres
recommandés ». Cela compte. Il y en a peu ; et cela se voit.
Rencontré Michel Mohrt 1, malade — il y a beaucoup de malades à
Paris — partant pour la Bretagne. Il a lu La Folle et en raffole. Il y a
des gens comme ça.
Temps gris.
À vous
Chardonne
1. Michel Mohrt (1914-2011), romancier, élu à l’Académie française en 1985.
52 – JACQUES CHARDONNE À PAUL
MORAND
30 avril 1956
On n’entend que vous à la radio.
Chanson à boire.
Curieuses pièces irlandaises. Et quelquefois, votre voix elle-même,
ferme et nette, tranquille comme un nuage, qui garde son éclair pour
la fin.
Je viens de lire 1 Huis clos pour la première fois. J’en avais une idée.
« L’enfer, c’est les autres. » La pièce n’ajoute rien à ces mots. Sauf des
cris. Elle était inutile.
On peut dire aussi bien l’enfer, c’est soi-même. Ou encore : c’est
vivre.
En prison, pour les uns, l’enfer c’est d’être seul (cellule) ou bien
d’avoir un compagnon. Je parle en homme expérimenté 2.
Relisant Les Extravagants admirables, je ne vois pas que votre
« forme » ait changé.
Peut-être un peu plus de « couleur » aujourd’hui. Un peu plus
« Morand » encore, Dieu merci.
J.
[…]
1. Jean-Paul Sartre, Huis clos, Éd. Gallimard, 1945.
2. Jacques Chardonne avait été emprisonné quelques jours à Cognac en septembre 1944.
53 – PAUL MORAND À JACQUES
CHARDONNE
Tanger, 2 mai 1956
Cher ami,
Je reçois votre lettre du 30 avril. 1 Huis clos au Vieux-Colombier,
dans un Paris désert, en mai 1944, c’était assez terrible… (Qui dira
l’essor du jeune théâtre français pendant le « bâillon » de
l’Occupation : Sartre, Le Soulier de Satin, etc.)
Vous êtes infiniment bon : la deuxième nouvelle 2 des Extravagants
(beau sujet, l’homme sans passeport, ni identité, contre les États) est
ratée. Je tâcherai de la reprendre un jour. Match me dit que Fleur-du-
Ciel 3 commencera vers le 15 mai. Si vous avez le temps, ayez la bonté
d’y jeter un coup d’œil de futur éditeur.
Ma femme a eu une petite rechute de colibacillose et a dû
retarder son arrivée à Paris. Peut-être pourra-t-elle être là la fin de semaine ?
Je trouve 4 La Chambre rouge , de Madame Mallet-Joris, beaucoup
moins bien que 5 Le Rempart des Béguines . Je lis Villes ensevelies, chez
Grasset ; mauvais. Je commence ce soir Morales du grand siècle de
Bénichou 6 (N.R.F.), vieux livre qu’on m’a recommandé.
Tout ici sent l’humidité ; sauf le poisson et le whisky. Les chemises
ont une odeur d’armoire. Il fait un vent chaud qui rend les dactylos
folles et incapables de taper, leurs doigts sont en griffe. Ajoutez à cela
un statut local assez chancelant.
Consolons-nous : la TV n’a pas traité Guy Mollet mieux que nous.
Mais lui a au moins la ressource d’en vider les fonctionnaires.
Ever yours
PM.
1. Huis clos avait été représentée pour la première fois au théâtre du Vieux-Colombier le 27 mai 1944, dans une mise en scène de Raymond Rouleau et un décor de Max Douy.
2. Monsieur Zéro.
3. Première des quatre nouvelles de Fin de siècle, qui sera publiée dans Paris-Match en deux livraisons illustrées (12 mai 1956, p. 88-102, et 19 mai 1956, p. 84-98).
4. Françoise Mallet-Joris, La Chambre rouge, Éd. Julliard, 1955.
5. Hermann et Georg Schreiber, Villes ensevelies, Éd. Grasset, 1956.
6. Paul Bénichou, Morales du grand siècle, Éd. Gallimard, 1948.
54 – JACQUES CHARDONNE À PAUL
MORAND
Vendredi [4 mai 1956]
Cher ami,
Je viens de téléphoner au Crillon. Madame Morand n’est pas
arrivée, et on ne semble pas l’attendre tout de suite.
À Tanger, vous trouvez La N.R.F., je suppose. Vous ne serez pas
mécontent de l’article de Judrin 1 sur La Folle. Naturellement, il se
trompe en préférant Parfaite. C’est La Folle qui est le pur Morand.
Mais, trop de talent, ça les agace. Aussi, j’ai un article dans le même
numéro 2, qui est tout sucre. Moi, je ne les gêne pas. C’est que vous
avez beaucoup plus de talent que moi. Trop habillé. Un couturier
trop cher. Ce n’est pas à la portée de tout le monde. C’est indécent.
Ceci dit, l’article est bon. Le critique, en général, n’est pas sot.
Vous avez plus de talent aujourd’hui qu’autrefois. C’est le même,
la même flamme, mais elle est plus haute.
Rien du côté livre Guitard. J’aurais préféré que le livre soit écrit
par Michel Mohrt. Cela viendra. Mais Madame Guitard a fait naître
l’occasion. Sa collection était terminée. Sans elle, il n’y avait rien. Je
n’aurais rien.
À vous
JC.
1. Roger Judrin, « Paul Morand : La Folle amoureuse », La Nouvelle Revue française, 1er mai 1956, p. 916-917.
2. Philippe Jaccottet, « Jacques Chardonne : Matinales », ibid., p. 912-913.
55 – PAUL MORAND À JACQUES
CHARDONNE
Tanger, 7 mai 1956
Cher ami,
Vos lettres de vendredi et samedi m’arrivent aujourd’hui. Cette