Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 10 sur 17 · partie 1/8

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Correspondance

1958. Lettres 283 à 442

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

1958

 

 

283 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

1er janvier 1958

 

Cher ami,

 

Je vous envoie L’Observateur. La conversation sur Drieu vous

intéressera 1. C’est vif, vraiment, on parle (sauf Frank, qui a triché,

revu, et écrit son texte ; tant mieux en somme). Je trouve Frank

étonnant. Tout ce qu’il dit est sérieux, réfléchi, souvent profond. Il

n’est pas « brillant » comme nos jeunes amis. Il ne pense pas à briller.

Par là, il me paraît surpasser tous nos jeunes. Il est sérieux.

Dans L’Observateur, vous trouverez Le Crapouillot (pour les textes

sur le livre de Berl, que j’approuve ; et sur La France sous l’Occupation).

Le Mauriac de ce matin ( 2 Express), dont, ci-contre, un morceau,

m’a fait sursauter. En vérité, il s’agit de Rops (« Aimez-vous les uns les

autres ») qu’il exècre. Sûrement, Mauriac ne votera pas pour vous.

Mais ce sera à cause de Rops. On voit ce que c’est une élection. Un

académicien vote pour son frère de lait ; un autre vote contre un

autre académicien ; un autre pour telle bêtise politique.

Votre élection sera une affaire politique. Et tout son intérêt est là.

Après tout, s’il s’agissait de juger l’écrivain, ce serait offensant.

Henri Bordeaux va mieux.

Ci-dessous, un bout de la lettre de Poulet 3, après une bonne lettre

de moi, pour panser la blessure. (Je lui ai dit que ma lettre vous avait

indigné ; rien ne pouvait lui être plus doux ; en réalité, c’était un

salutaire avis. Mon pansement, après la lettre de fiel.)

Mon pansement, après la lettre de fiel, ressemble à ce jus d’orange

que, jadis, on faisait absorber aux enfants avec l’huile de ricin. Le

résultat, c’est qu’on ne pouvait plus voir d’oranges.

 

À vous,

JC.

 

1. « Drieu la Rochelle et notre temps », France Observateur, 2 janvier 1958, p. 15-17. Cet article était une conversation entre Brice Parain, Jacques Chardonne, Emmanuel Berl, Bernard Frank et Marguerite Duras.

2. « Le bloc-notes de François Mauriac », L’Express, 2 janvier 1958, p. 32.

3. L’extrait de la lettre de Robert Poulet, envoyée de Menton le 29 décembre 1957, que Jacques Chardonne avait collé sur sa lettre était le suivant : « Après avoir lu vos commentaires au sujet de la “lettre admirable”, j’ai voulu relire celle-ci. Vous m’en avez jadis écrit de pires… Mais aussi tant d’aimables, de spirituelles et d’efficacement secourables que je serai bien sot, s’il vous arrive encore de faire une crise de méchanceté, si peu en harmonie avec votre nature, de ne pas attendre qu’elle vous passe. Il n’y a que la vraie injustice qui me fasse vraiment mal… »

 

284 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

3 janvier 1958

 

Cher ami,

 

« Une élection politique » ? Pour l’instant, mais les adversaires ont

beaucoup plus de venin que de munitions. C’est le rôle de mes amis

de remettre le débat sur le terrain de l’Art. Templum serenum contre Cour de Justice. Le succès final dépend du succès de ce principe ; les

ennuis ont démarré trop tôt, ce qui laisse à l’apaisement le temps de

se faire, heureusement.

François Mauriac a dû trouver qu’il avait été un peu fort dans

L’Express 1, car il m’écrit : « Comprenez-moi : je reçois ce matin

Ecclesia. Avouez que c’est fat et que c’est plus qu’un chrétien, pour qui

Ecclesia a une signification absolue, ne peut supporter. Vous serez élu,

cher Morand, au son des harpes et sur les hosannas ! Ne m’en veuillez

pas. Je n’ai aucune amertume contre vous. Rubempré, lui aussi, avait

l’Église pour lui, l’Église de Vautrin : mais j’appartiens à l’autre 2… »

Je vous demande de garder cela strictement pour vous. Ne dites pas à

Hélène que vous êtes au courant, elle s’alarmerait, non qu’elle vous

croie indiscret, mais elle craint vos enthousiasmes.

 

Votre

PM.

 

1. Le numéro de L’Express du 2 janvier 1958 contenait un photo-montage d’André Malraux en académicien (p. 18) avec la légende suivante : « Malraux à l’Académie. En se présentant, quelques heures avant l’élection, au fauteuil de Claude Farrère contre Paul Morand, André Malraux a donné à l’Académie française l’occasion de choisir entre deux morales. Il a été élu par 18 voix contre 3 à Paul Morand, et 6 bulletins blancs. »

2. Dans cette lettre, Francois Mauriac reprenait la dernière phrase de son « bloc-notes », L’Express, 2 janvier 1958, p. 32.

 

285 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 3 janvier 1958

 

Cher ami,

Merci de votre lettre du 1er janvier. D’accord avec vous sur

B. Frank. Mauriac (« L’eau bénite qui fait pschutt… ») commence à

exagérer, mais il a tant d’esprit qu’il est désarmant. (« L’Église de

Vautrin » : le français n’a pas toujours craché dans son bénitier.) Cela

ne veut pas dire qu’un jour de mauvaise humeur, je ne me fâcherai

pas un peu. (J’ai participé jadis aux championnats interscolaires

d’épée. Je tire souvent, ici, au pistolet de concours.) Le temps

continue a être splendide ; sauf à Gstaad, pas de neige au-dessous de

1700 mètres. Je ne trouve déjà plus et je puis garder votre

médicament pour le retour. Voici des mois que je n’écris pas et des

semaines que je ne lis plus.

Ozeray 1 est venue me demander à jouer ma traduction de Kleist

( 2 Catherine de Heilbronn ) à l’occasion de l’exposition de Bruxelles. Elle

m’a raconté, de son air innocent, qu’elle avait ramassé dans la rue un

pauvre réveillonneur frappé d’une attaque, avait hélé un taxi et,

arrivée à l’adresse du malade, avait demandé au chauffeur de mettre

l’homme sur son dos et de le monter au 6 e étage. À quoi le chauffeur

répondit, avec ce sens si français de l’entraide : « Ce n’est pas parce

que vous avez l’air d’une Sainte Vierge qu’il faut me prendre pour un

con. »

 

Très à vous,

PM.

 

1. Madeleine Ozeray (1910-1989), actrice et comédienne.

2. Exposition universelle de 1958.

 

286 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

Vevey, 6 janvier 1958

 

Cher ami,

 

Vu hier 1 Porte des Lilas : Utrillo pour exportation, intrigue de bas

fonds-Carco conventionnelle, bons acteurs qui font leur numéro à la

mode.

Merci pour Observateur et Crapouillot. Intéressante, la conversation

sur Drieu ; vous surtout ; Frank un peu détaché et indifférent.

De Simenon, Delannoy a tiré 2 Maigret tend un piège ; voyez-ça ; très

bon, sauf que, comme le dit Boisdeffre dans 3 La Revue de Paris, après

s’être cru Ponson du Terrail 4, il se croit Dostoïevski.

Avez-vous vu dans Match la photo reproduisant une couverture de

Life où Eisenhower est obligé de céder la moitié de la page à Brigitte

Bardot, idole USA ; nous fûmes, là-aussi, des précurseurs.

 

À vous,

PM.

 

1. Film de René Clair, tiré du roman de René Fallet, La Grande Ceinture, musique de Georges Brassens, avec, dans les principaux rôles, Pierre Brasseur, Henri Vidal, Dany Carrel, Raymond Bussières et Annette Poivre.

2. Film de Jean Delannoy, réalisé en 1957, dialogue de Michel Audiard, avec Jean Gabin dans le rôle du commissaire Maigret.

3. Pierre de Boisdeffre, « Le secret de Georges Simenon », La Revue de Paris, janvier 1958, p. 173-174.

4. Pierre Alexis, vicomte Ponson du Terrail (1829-1871), romancier, créateur de l’aventurier Rocambole.

 

287 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 9 janvier 1958

Cher ami,

 

Je reviens en fin de mois à Paris. J’y passerai février et mars, avec

de courts voyages à Londres et en Suisse. J’aimerais qu’à l’occasion

Stock puisse me dire approximativement ce que je toucherai (en

mars, je crois ?) et quand ? Ceci pour faire un budget 58. Je devrais

m’adresser à la comptabilité et ne pas vous ennuyer de ces détails,

mais c’est pour avoir une réponse ; en France, on ne répond jamais

aux lettres.

Je vis tranquille, sous la bise, au coin du poêle, sans m’occuper de

rien. Les vagues académiques me portent jusque vers le port, ou le

naufrage, sans que j’aie à m’en occuper ; elles s’entrechoquent non

sans passion. J’ai, dès à présent, la satisfaction d’avoir démasqué des

ennemis masqués, embêté sérieusement les autres, rompu le mur du

silence, excité (et importuné) mes amis au comble. Ces gens se

haïssent tous, malgré une solidarité apparente, ou du moins se

surveillent et se jalousent.

Mes respectueuses amitiés à Camille, et à vous.

 

Mon amitié,

PM.

 

288 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

10 janvier 1958

 

Cher ami,

 

Vous êtes assailli par 1 L’Express de cette semaine qui lâche ses

vapeurs (je ne crois pas du tout que cela vienne de Mauriac) : « une élection de Maréchal ». C’est clair. Ils savent que vous êtes élu. Alors

ils y vont. C’est le cri du vaincu ; réjouissez-vous. Je trouve drôle l’écho

de 2 Rivarol (ci-dessous) qui répond à un ancien articulet de L’Express,

demandant à Malraux de se présenter à la dernière minute (Malraux

ne bougera pas). Donc, n’y pensez plus. C’est fait. Il reste que Rops a

fait un faux pas. Il ne faut pas exagérer.

Je vous répondrai un peu plus tard sur ce que Stock vous doit.

Laissez-moi trois semaines. C’est juste le moment des retours, de

l’inventaire, des comptes de l’exercice écoulé. Et puis, d’ici trois

semaines, je saurai ce qui est définitif du côté de La Guilde du livre

où, sans doute, paraîtra Parfaite de Saligny. Sans doute Stock vous

donnera le premier tirage — moins l’à-valoir —, plus les 150 mille de

La Guilde du livre.

En ce moment, en France, on pense à l’argent. Pour une

publication en Belgique, Dumont (l’ancien Amiot-Dumont) qui

dirigeait une nouvelle affaire de Club, m’annonçait 600 mille francs.

À la place, je reçois la nouvelle que Dumont vient de faire faillite,

pour la seconde fois. Je ne toucherai rien. En réalité, il ne m’est

jamais rien venu, dans la vie, d’un heureux hasard ; jamais le moindre

« héritage » ; jamais un gain du hasard.

Mais je me sens un « privilégié » parce que je peux compter sur

une somme fixe que Stock me donnera jusqu’à la fin de mes jours.

Sans une somme fixe, de quoi vivrait-on ? (Pas sur les cuivres.) Ce

n’est pas une somme énorme ; à peu près la retraite d’un gros

fonctionnaire, qui se trouve amputée de 100 mille, versée à la

première épouse. C’est tout. Cela me suffisait, parce que j’ai une

femme économe, et ni voiture, ni domestiques, ni soirées. Seulement

des fleurs, assez coûteuses.

Mais nos gouvernants, et la France, s’entendent pour rogner les

sommes fixes. On sent à présent, ce que veulent dire les mesures de sagesse dont on a parlé.

Tout bonnement, le budget est réduit d’un quart (ou d’un tiers).

Brusquement, la vie en France coûte, disons, 30 % de plus. Mon trajet

La Frette-Paris, et ce que je dépensais à Paris, c’est plus que doublé

(le chemin de fer en tout cas ; je dis : presque).

À cela, je peux faire face. Au lieu d’aller à Paris deux fois dans la

semaine, j’irai une fois. Je voulais aller en Suisse, en mai ; je n’irai pas.

Mais j’irai à Royan, en juin. Pas les deux. Ainsi pour tout. Ce n’est pas

tragique. Et je ne ferai pas d’économie sur les fleurs. Mais ce n’est

qu’un commencement.

Mes rapports avec L’Observateur m’ont permis de respirer l’air de

« la gauche ». J’y ai trouvé une femme charmante : Marguerite Duras

(l’auteur de Barrage du Pacifique). Nous nous serions très bien

entendus, mais la « gauche » s’est alarmée. Elle avait pour mari

Mascolo 3, un communiste de valeur, chez Gallimard. (Gallimard a

toujours une équipe prête pour tous les régimes et toutes les

occupations.) Ils ont divorcé, mais l’ex-mari a toujours sa chambre au

logis. Elle habite un charmant appartement (celui de Larguier 4).

L’argent qu’elle a gagné avec un film a été absorbé par l’acquisition

d’une maison de campagne. Un pied à la campagne, un pied à la

ville ; c’est du grand luxe (les tuyaux de la maison de campagne

gèlent, l’hiver ; tout éclate ; il faut refaire la toiture ; la maison est

cambriolée ; va-et-vient coûteux). Elle a un jeune fils, dernier de la

classe, à qui elle fait donner des leçons de piano. Du piano ! mais

chère madame, vous rêvez, ; il n’y a plus de pianos. Il y a des disques,

et puis des virtuoses. Je lui dis : « Vous êtes installée sur un grand

pied, vous avez de l’argent ; en tout cas ce qu’il faut pour en

dépenser. — Je n’ai presque plus rien ; bientôt, rien du tout. — Eh

bien, chère madame, vous êtes perdue. »

Elle rêve. C’est cela la gauche. On y respire le rêve, proche de la

sottise.

Je lui ai dit : « vos amis rêvent aussi. Vous croyez que vous allez

tout chambarder, et prendre les bonnes places. Les grands bourgeois

ne vous gêneront pas ; ce sera facile de prendre Boussac ou Lazareff.

Mais après, quand vous aurez affaire aux gens de La Frette et autres

lieux, à ceux que vous appelez les prolétaires et la “masse”, et le

“peuple”, ce sera une autre entreprise. Tout cela est plein d’argent, et

tient à ses propriétés ; ce n’est pas de l’argent visible. Ils vous font

croire qu’ils sont de pauvres diables ; ils ne paient guère d’impôts ; ils

ne font pas d’embarras ; ils ont dupé Sartre, ce n’est pas difficile, et

tous vos amis habitant dans l’abstrait. Mais quand vous voudrez les

“nationaliser”, et les embrigader, avec une armée de quelques

clochards ; quand vous voudrez régir “l’argent pourri” comme on dit

dans votre secte, vous m’en donnerez des nouvelles. » Elle m’a

répondu : « Je sais que vous avez raison. »

La conversation en est restée là. On lui a défendu aussi de voir

Bernard Frank.

À cette occasion j’ai appris que France-Dimanche était rédigé par

trois socialistes communisants, dont les noms m’échappent, comme

tous les noms, mais ils ne sont pas inconnus. L’un est l’amant de

Simone de Beauvoir, l’autre celui de Marguerite Duras, le troisième,

j’ignore. Les mandarins, sans doute.

 

Votre

JC.

 

P.-S. Je suis allé voir mon médecin afin qu’il me confirme dans ma

bonne santé (ce qu’il a fait ; quand on est malade, c’est trop tard). Il

connaît le médecin de Lausanne que vous m’avez fait voir. Il dit qu’il

n’y en a pas de plus sûr. Cependant, mon médecin m’a fait un reproche : je suis trop gros. J’ai pris 2 kg, ce qui ne m’était jamais

arrivé. Cela tiendrait à l’abus de lait caillé, très sucré, dont je raffole

(on a du vrai lait à La Frette ; je vois les vaches). Je pèse 70 kg pour

1m72. Mais c’est la mode de l’homme maigre. Jusqu’au jour…

En attendant, il faut se priver pour cette maigreur contre nature

de tout ce qui est bon. On s’est toujours privé pour des chimères.

 

1. Thomas Lenoir, « Académie : un de perdu, un de retrouvé », L’Express, 9 janvier 1958, p. 26.

2. « Academiana », Rivarol, 9 janvier 1958, p. 12. L’écho figurait dans la rubrique « Plumes et paons ».

3. Dionys Mascolo, condisciple de Michel Gallimard à l’École alsacienne, entré chez Gallimard en 1949, membre du comité de lecture et responsable des livres de Sartre à partir de 1955.

4. Léo Larguier (1878-1950), écrivain, membre de l’Académie Goncourt, romancier de la bohème littéraire du début du e XX siècle.

 

289 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Crans, 13 janvier 1958

 

Cher ami,

 

Les jours allongent, à 7 h 30, la neige aidant, on y voit clair, le

matin. Il a neigé 8 jours. Je suis ici avec la dame du lieu et sa famille ;

je redescends à Vevey en fin de semaine. Votre remède camphré ne

m’a pas fait de mal, mais j’ignore s’il me fit du bien, ayant affaire à

des toux capricieuses, espacées, mystérieuses d’origine, auxquelles

radios et médecins ne comprennent rien.

Je viens de finir Le Musée inimaginable de Georges Duthuit, qui est

un lourd libelle contre Malraux ; un pamphlet chez Fasquelle eût été

plus amusant. Malraux est le mythomane-né où une époque de mensonge a immédiatement reconnu son maître. Sur un bagage qui

me rappelle l’ennuyeux Elie Faure 1 des années 20, procédant par

affirmations sévères, amères, péremptoires, et toujours définitives,

servi par son torrent verbal, victime d’un totalitarisme intellectuel

comme on en vit il y a 20 ans, ne citant jamais ses sources, d’un

lyrisme imprécis, maniant des documents innombrables et des faits

souvent controversés, utilisant (très habilement synthétique)

d’obscurs travaux de spécialistes, doublant chaque aventure d’une

large marge naturellement bénéficiaire (le Cambodge pour les

antiquaires 2 3 4 , le Gandhara pour une galerie new-yorkaise , Saba pour

les journaux, la guerre d’Espagne pour le P.C., la guerre d’Alsace

pour le parti gaulliste, les livres d’art pour Skira et la N.R.F.), il aura

joué et gagné à tous les coups, étant à gauche, dans une position

idéale, rêvée de tous les bourgeois, celle de communiste repenti

(marche inverse de Drieu), après avoir, dans ses romans, mis Ernst

von Salomon en français, comme je vous l’ai dit jadis. Malraux est

assuré de l’amour des intellectuels rive-gauche, en même temps que

de la reconnaissance des conservateurs de musée les plus défiants.

Dans 30 ans, de cette pyramidale construction mythique et farfelue, il

ne restera que les photos, ces fameuses reproductions dont chacune

appauvrit l’œuvre initiale. Le Musée imaginaire ressemblera à ces

musées américains de l’Ouest, pleins de faux, mais traversés par une

allée centrale qui permet, en n’y regardant pas de près, de parcourir

les siècles sans descendre de voiture, comme on mange un sandwich

dans les motels.

Je n’ai plus d’échos de l’Académie. Je sais seulement qu’on

s’occupe de fixer les dates d’élection en ce moment.

Dans 5 Les Nouvelles littéraires , un M. Gaëtan Picon, l’amer Picon, dit

que nous faisons tous deux école de badinage et de légèreté, mais que

notre frivolité est sans importance, l’époque restant aux tentatives de prise de conscience et aux essentielles interrogations. Quel cul

diafoireux !

 

Votre ami

PM.

 

1. Élie Faure (1873-1957), historien d’art, essayiste, engagé aux côtés des républicains espagnols en 1936.

2. Allusion à l’affaire des statues du temple de Banteay-Srei, en 1923.

3. Il s’agit de l’exposition « The Afghan Stuccos of the NRF collection » à la Stora Art Gallery de New York en 1931.

4. Série d’articles sur la ville légendaire de la reine de Saba, découverte après un survol en avion du Yémen, et publiés dans L’Intransigeant du 3 au 13 mai 1934. Voir, sur cette découverte, André Malraux, La Reine de Saba, Éd. Gallimard, collection « Les Cahiers de la N.R.F. », 1993.

5. Gaétan Picon, « Ce que furent en 1957 les Lettres », Les Nouvelles littéraires, 9 janvier 1958, p. 1-5.

 

290 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

15 janvier 1958

 

Cher ami,

 

Je rectifie. Gaëtan Picon (effectivement, l’amer Picon) ne s’en

prend pas à nous. Nous ne sommes pas responsables de nos élèves

frivoles. Il dit : « Quelques jeunes écrivains se réclamant de maîtres

comme Larbaud, Morand ou Chardonne, tentent de rompre avec

cette tradition de gravité. » Je ne me sens pas touché (moins que

Sartre et Mauriac qui, paraît-il, s’effacent). Ce Picon est un sot (dont

il faudra s’occuper), auteur d’une « littérature 1 », aussi bouffonne

que celle de Claude Magny 2. Pour le moment, les affaires de Malraux

ne vont pas bien. Vous en jugerez par quelques extraits ci-joints 3.

Vous vivez dans les plaisirs. Une suite savante de plaisirs. Vous n’en

manquez pas un. Rien de plus beau à voir. Vous éprouvez le besoin de

vous mortifier dans les lectures. N’ayez pas de remords. La dépense

de force que demandent de telles lectures m’étonne plus encore que

vos prouesses physiques.

Je déjeune demain au Petit Riche avec Nimier. Il est bien secret, et

ne perdra jamais ce travers. Les gens trop secrets sont plus irritants

que les bavards, même pleins d’eux-mêmes. C’est d’ailleurs la même

chose, mais ils gardent tout pour eux. Je découvre, ce matin, que l’on

peut voir un film 4 de lui à Paris, dont on dit merveille. Il a sans doute

plus de talent encore que nous ne le pensons.

À 5 heures, j’irai voir Vaudoyer. Je ne l’ai pas vu depuis deux ans.

Je ne sais si je vous ai dit que j’avais fait une plongée chez les gens

d’extrême gauche (à l’occasion de L’Observateur). J’ai flairé des gens

horribles (en dehors de toute politique). Frank est de mon avis.

Vous ai-je dit que j’avais lu les épreuves de Saisons, 50 pages

« d’hommages » les plus divers. Je suis heureux de ne pas vous y

trouver. Cela ne sent pas la camaraderie, écueil du genre, à cause de

la qualité des textes, ou de la démesure dans l’éloge. C’est le

principal. D’ailleurs, je ne connais pas la plupart. Une page de vous

aurait semblé suspecte. Nimier s’en est tiré en étant très drôle. Mais

vous ne vous permettriez pas d’être impertinent.

Ce sera tiré à dix mille, beaucoup répandu. Cela compte pour

moi, et pour la littérature. Bonne lecture pour Picon et quelques

autres. (Nadeau 5, peut-être, qui disait à André Bay : « Je commence à

m’apercevoir de ce qu’on appelle l’art du style. ») On dira, « c’est une

chapelle » : mais elle est bien illuminée, et il y a des fidèles. Enfin,

une bonne leçon.

Vous pouvez entrer à l’Académie sans scrupule à mon endroit (je

vous rejoindrai en 63). Saisons me suffit. C’est une bonne idée d’apporter aux gens des couronnes et (des) fleurs avant leur mort.

D’autant que ce milieu Fasquelle (d’où cela vient) m’est tout à fait

étranger.

Dans 6 La N.R.F. lire de magnifiques pages de Cioran. Des vers de

Cocteau 7 à faire pleurer.

 

Votre

J.

 

1. Gaétan Picon, Panorama de la nouvelle littérature, Éd. Gallimard, 1949.

2. Claude Edmonde Magny, Histoire du roman français depuis 1918, Éd. du Seuil, 1950.

3. Les extraits d’articles dont parle Chardonne ne figurent pas dans la lettre.

4. Ascenseur pour l’échafaud, de Louis Malle, avec, dans les rôles principaux, Maurice Ronet, Jeanne Moreau, Lino Ventura, et dont Roger Nimier avait écrit le scénario.

5. Maurice Nadeau (1911-2013), écrivain, éditeur et journaliste.

6. Emil Cioran, « Quelques imprécisions sur la Russie », La Nouvelle Revue française, 1er janvier 1958, p. 13-28.

7. Jean Cocteau, « Avec des si… », ibid., p. 29-33.

 

291 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Samedi 18 [janvier 1958]

 

Cher ami,

 

Hier, Nimier m’avait invité au Petit Riche ; Blondin est venu ; nous

en sommes sortis à 4 heures (Vouvray de l’année, incomparable).

Blondin a voulu poursuivre la conversation chez Lipp, en buvant du

champagne. Il avait sa tête, et y gagne beaucoup. Tout cela,

charmant ; très coûteux pour ces garçons. Ce que je ne comprends

pas, c’est que, pour eux, cela recommence presque tous les jours ; et

ils ont une famille. D’ailleurs je ne comprends rien, de quelque côté que je me tourne : Solange Fasquelle — c’est-à-dire, tout de même, la

maison Fasquelle, les Chargeurs Réunis, Lebaudy 1, et le reste —

travaille trois jours par semaine, comme employée dans une banque.

Est-ce de la pose ?

Tout à l’heure, je retourne au Petit Riche. C’est ma journée. Les

Kléber Haedens ; et aussi, après le déjeuner, pour une carafe de

Vouvray, Nimier et Blondin. La journée sera chaude.

Hier, à 6 heures, fort d’aplomb, après vérification de l’épouse,

nous sommes allés chez Vaudoyer. Il y avait M. Martin du Gard, qui

revenait de l’exposition Dubuffet. Il avait vu Mauriac ; il a

l’impression que Mauriac votera pour vous. On a parlé de l’Académie.

À votre sujet, tout le monde est tranquille. Rostand semble un peu en

difficulté.

J’ai remis, hier, à Nimier, l’article de Picon. Il faudra s’occuper de

cet imbécile (de la famille Picon Amer et professeur). Nimier a le

sentiment, comme moi, que nous ne sommes pas atteints. Les trois

maîtres cités font un groupe imposant. Si on voulait nous tuer, on

nous prendrait séparément.

Ce qui est infâme chez Malraux, c’est qu’il écrit plus mal encore

que Paul Adam 2. Cela me paraît suffisant ; mais cela n’a pas gêné sa

gloire. Il a tout employé : ce que vous dites, et aussi une réputation

« d’homme d’action ». Pour vous, et pour moi, cela n’a pas

d’importance qu’il ne soit pas sur les lieux où l’on combattait, pourvu

qu’il les décrive bien, comme Balzac ou Tolstoï. Mais lui, il a voulu le

faire croire.

J’aimerais copier ce que vous m’écrivez au sujet de Malraux (dans

deux lettres) et remettre cette copie à trois personnes (Marceau est

l’une d’elles) qui s’intéressent à Malraux, disant que cela vient d’un

auteur inconnu, et pas de moi. Je ne le ferai pas sans votre

permission.

 

À

À vous,

J.

 

P.-S. Quittant les Vaudoyer, hier soir, une lettre de vous arrivait

chez Vaudoyer ; j’en ai trouvé une, en rentrant, à La Frette. Chez

Vaudoyer, il y avait Bourget-Pailleron 3, que je ne connaissais pas. Il

porte la sottise sur la figure, et sans doute ailleurs. Je pense voir

Millau, bientôt. C’est le plus sérieux de la bande. Il travaille

beaucoup.

 

1. Famille d’industriels dont le fondateur Paul (1858-1937) avait consacré une partie de sa fortune à construire des dirigeables. C’est avec le Morning Post qu’il avait effectué la première traversée de la Manche en 1910.

2. Paul Adam (1862-1973), littérateur, collaborateur des journaux d’avant-garde du mouvement symboliste et auteur d’un ouvrage exaltant l’œuvre coloniale de la France, La Ville inconnue (1911).

3. Robert Bourget-Pailleron tenait la chronique dramatique de la Revue des Deux Mondes.

 

292 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 19 janvier 1958

 

Cher ami,

 

Votre discrétion ajoute au regret que j’ai de n’avoir pas collaboré

aux Saisons  ; c’est arrivé à un moment où je n’avais pas le temps de

parler de vous longuement, et je ne me sentais pas le goût d’en parler

un peu. Ne me moquez [pas], avec votre description d’un vieux con

qui court après les plaisirs, et se rend ridicule en refusant d’en lâcher

aucun.

Je ne connais ni Picon, ni Magny. Comment s’appelle le film de

Nimier 1 ? J’arrive le 3 février, et j’espère le voir encore… L’article de Cioran, magnifique. Et dans La N.N.R.F. ! Je m’étais souvent demandé

où étaient passés les personnages « roman russe » qui bercèrent mon

enfance ; Cioran donne la réponse : ils sont à l’Occident !

Denise Bourdet est montée dans le wagon-restaurant du Train

bleu, à Hyères ; elle a trouvé Cocteau et Maurice Martin du Gard, qui,

en revenant à Paris, pointaient mes chances ! Ah ! les officieux… c’est

plus fort que lui…

Je relis le théâtre de Jules Renard ; la sensiblerie 1900 passe,

malgré tout, à travers sa rosserie ; notre âge fait mieux.

Je viens de lire un nouveau livre de Daujat sur Mgr Vladimir

Ghyka 2, saint homme qui exerça sur les intellectuels gens du monde

et même de la gauche, comme Maritain 3, jusqu’en 1939, beaucoup

d’influence. Je l’avais beaucoup vu à Bucarest, en 43-44. Il nous maria

à la légation, en 44, lorsque ma femme eut perdu son premier mari,

le Prince Soutzo 4 (jusque-là, nous n’étions mariés que dans le rite

orthodoxe). Ghyka n’aimait pas les Allemands. Je lui disais :

« Préférez-vous les Russes ? Il faudra choisir. » Il voulut, sous les

Russes, continuer à être, à Bucarest, le représentant du Pape. D’où

30 ans de prison, ce qui, à 80 ans, ne pardonne pas. Ce saint

magnifique, à grande barbe blanche, un vrai et noble père Noël,

n’avait rien compris ; il croyait, comme tout le monde, que les Russes

ne sont pas pires que les Allemands.

Je reviens sur l’image inexacte que vous vous faites de moi et dont

je vous parlais au début de cette lettre. Il y a 30 ans que je suis, en ski,

un débutant, c’est lamentable. J’ai mal aux dents parce que, comme

une vieille coquette, je n’en veux point de fausses. Je me suis disputé

avec Josette Solvay, qui, pour certaines choses, manque de classe. Je

n’arrive pas à travailler sérieusement depuis un an, moitié paresse et

moitié inhibition. Notre M. Zwecker me téléphone de Paris, de façon

si embarrassée, à la date à laquelle il devait, avec six mois de retard, me rembourser un million sur la fameuse Chevrolet, que je

comprends qu’il a vu la carambouille. Hélène va voir Streff

aujourd’hui, le meilleur oculiste Vaudin qui a fait un diagnostic

opposé à celui du Dr Deschamps, un des meilleurs oculistes de Paris,

lequel craint un début de cataracte (de Proust, j’ai appris à ne jamais

voir un seul médecin, mais au moins deux) ; les Cuivres sont au plus

bas, etc… Vous me direz que tout cela n’est pas très grave, c’est vrai,

mais ce n’est tout de même pas voler de plaisir en plaisir… Pour finir,

je suis empoisonné de ne pas figurer dans votre Florilège, et je me

traite, tout en conduisant ma voiture, de tous les noms.

 

Votre ami

Paul Morand

 

P.-S. Lundi matin 20.

Votre lettre de samedi m’arrive à l’instant. Reposez-vous après ce

déjeuner de vieux. Ne repartez pas pour de la bière à 16 h. Oui, les

catholiques sont fortement anti-Rostand, lui reprochant d’être un

vulgarisateur, etc… Non, ne copiez pas ce que je vous écrivis sur M 5.,

on sait trop nos échanges.

 

1. Roger Nimier a écrit le scénario (avec le réalisateur Louis Malle) et les dialogues d’Ascenseur pour l’échafaud, sorti en salle le 29 janvier 1958.

2 e . Jean Daujat, L’Apôtre du XX  siècle : Vladimir Ghika, Genève, Éd. La Palatine, 1957.

3. Jacques Maritain (1882-1973), philosophe, ambassadeur de France près le Saint-Siège de 1945 à 1948.

4. Le prince Dimitri Soutzo avait divorcé en 1923.

5. André Malraux.

 

293 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

20 janvier 1958

 

Cher ami,

 

Je vous ai dit que, samedi, chez les Vaudoyer, on disait votre

élection certaine. Là, opinion sérieuse. Je n’y pense plus.

Je vous ai dit aussi, que les Français révisaient leur budget avec

tristesse ; mais il y a des familles heureuses. J’en ai vu deux cette

semaine. En dernier, les Kléber Haedens, samedi. Le bonheur

terrestre se définit facilement : pas d’enfants ; une femme pas jolie,

pratique, qui mène tout, que l’on obéit en tout. Par mois, 400 mille

francs (c’est ce que gagne Kléber). Une petite maison à la campagne ;

200 poules, un grand potager, un porc, très gras, qui vous nourrissent.

Pas de voiture, mais trois amis, qui viennent avec leur voiture et vous

conduisent, à tour de rôle, où l’on veut. Se sentir libre et puissant,

parce qu’on est loin des journaux où l’on écrit. Des domestiques

paysans, à demi esclaves. Ce n’est pas tout : il faut que ces bienfaits

soient riants, suspendus à Lazareff ; que l’on ait connu la débine, rien

de plus : ce serait le malheur. La santé, bien sûr. Aimer boire, mais

seulement un jour par semaine.

Nous avons déjeuné dans un salon du Petit Riche. Les Nimier et

Simonin déjeunaient aux abords (l’ex-Larue, très mauvais) invités par

Paul-Louis Weiller. Ils sont venus à 3 heures. Blondin, peu avant. À

5 heures nous étions encore là. La table était grande. J’avais Nimier,

en face de moi, assez loin. J’ai été frappé par son visage. Tout le haut

du visage est très beau (beauté noble, même). Autour de la bouche,

c’est affreux, et même terrible. Il est là, tout entier. Je n’avais pas vu

Nadine depuis 2 ans (Nimier ne veut pas que je l’approche). Elle a

une certaine allure. En général les femmes la détestent. Camille

l’aime beaucoup.

Il y a eu un léger incident, inaperçu de tous, se passant dans mon

for intérieur. Le lendemain, j’ai écrit à Nimier que je ne voulais plus revoir Blondin, et je lui ai dit pourquoi. Ce genre d’incident n’est pas

impromptu. Cela vient toujours d’assez loin.

Il est entendu que Blondin est un être angélique, adoré de tous, à

ce titre. Je crains que les anges ne soient assez décomposés de nature.

Une chose me touche chez Blondin : il n’a lu qu’un livre de moi, mais

il le sait par cœur. Aucun doute. C’est bien ce qu’il y a de plus rare.

Son talent me paraît assez mince, et diminue (je trouve) à chaque

livre. Je ne crois pas (théorie personnelle) qu’il se détruise en

buvant ; je crois qu’il boit parce qu’il se sent un homme détruit. Il

boit moins ; et on sent le vide.

Je ne vous parlerai pas de l’incident (une phrase de Blondin)

tellement il est ténu. Mais je n’ai pas été fâché de l’expliquer à

Nimier. Je vois souvent cette jeunesse ; je suis très libre avec eux, et ils

le sont avec moi. Avec la plupart, point de problèmes. Il y a cependant

certaines limites que je veux faire respecter. Tout cela exige du tact,

que Frank possède à un haut degré ; qui ne manque pas à Millau,

assez rude de nature ; qui est naturel à Nourissier et à Laurent.

Neige, ce matin. Frêle décor.

 

À vous,

J.

 

[…]

 

294 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 21 janvier 1958

 

Cher ami,

Je reçois votre lettre d’hier. Les histoires académiques s’apaisent.

La bagarre est écartée. La communication, par les soins de mes amis,

de mon dossier victorieux au Conseil d’État a privé les ennemis de

munitions. La neutralité du Figaro les a impressionnés. J’en suis

reconnaissant à Lacretelle et à Brisson.

Ce que vous dites du bonheur est parfaitement juste. Le « rien de

plus, ce serait le malheur » est signé de l’Antiquité.

J’aimerais recevoir, à l’occasion, Le Petit Simonin ; j’en ai tant offert

pour le 1er janvier qu’il me doit une dédicace.

Oui, la bouche de Roger Nimier est d’une amertume qui tord le

cœur.

J’ai relu cette nuit le théâtre de Jules Renard ; c’est du Labiche 1

mussetisant, avec des mots rosses 1900 ; excellent dialogue d’un esprit

clair et juste. Poil de Carotte, ce qu’il y a de mieux. L’Ecornifleur,

ravissant livre, perd à être dialogué. Schwob 2 l’avait envoyé à mon

père et, en 1900, le ton nouveau m’avait frappé.

Je suis touché de la peine que vous avez prise d’aller aux

renseignements financiers ; c’est, pour soi, amusant et, pour les amis,

odieux. J’ai déjà reçu un gros à-valoir sur le 1er tirage (200 000, si j’ai

bonne mémoire, car je ne tiens aucune comptabilité). Aussi me suis-je

étonné quand vous m’avez parlé de droits d’auteur importants.

J’écris à La Guilde pour que les 1 500 FS me soient versés, non à

Lausanne, car mon statut personnel ne me permet pas de gagner de

l’argent en Suisse, mais ailleurs, dans la zone dollar, à mon compte à

New York, par exemple. Ne vous inquiétez pas de ces détails, La

Guilde et moi réglerons cela entre nous, ici.

Les cuivres sont à leurs cours d’avant la Corée. Il faut les garder.

Le monde moderne repose sur l’électricité, donc sur le cuivre.

 

Votre

PM.

1. Eugène Labiche (1815-1888), auteur de comédies et de vaudevilles.

2. Marcel Schwob (1867-1905), écrivain.

 

295 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

21 janvier 1958

 

Cher ami,

 

Vous oubliez que je vous ai demandé de ne rien donner à Saisons.

C’était impossible.

J’ai lu deux critiques (enthousiasme) du film de Nimier (on en

parle dans le dernier 1 Arts) mais on ne le donne pas encore :

Ascenseur pour l’échafaud .

J’ai lu hier pour la première fois le fameux article Bourdet-Poulet.

C’est pire que je ne pensais. Horrible de vulgarité, de médiocrité.

Belge, certes ! Je ne regrette pas ma lettre. Comment un homme

peut-il contenir tant de choses opposées.

Les catholiques ont tort (Rostand). C’est un vulgarisateur de haut

vol. Michelet 2 en était un, aussi (il n’a pas inventé l’histoire). S’en

tirer comme il le fait, dans un beau style, des termes techniques,

embarrassé dans la précision sacrée, ce n’est pas rien. Il a dix livres de

« psychologie », étonnants, qu’ils ne connaissent pas. C’est le fils de

son père. Peut-être l’homme le plus populaire de France. Le plus

photographié. C’est un « personnage ». Ce qu’ils veulent, à

l’Académie, ce sont des personnages ; au besoin, seulement des

personnes. Claudel 3 a été refusé (justement au fauteuil Farrère)

parce qu’il avait mauvais caractère, m’a dit Mme de Pierrebourg.

Je ne dirai pas un mot de Malraux. Vous avez bien raison :

toujours deux médecins, au moins.

Votre œuvre est faite. Ce n’est plus le temps de travailler

sérieusement. Publier à nos âges, c’est dangereux. Voyez Romains.

C’est un âge de loisirs. Pour les écrits de loisirs. Les moments où l’on

a envie d’écrire deux pages. Ces pages d’un certain âge, d’un autre

homme, d’un autre temps, seront jeunes. Elles seront fraîches. Elles

s’ajouteront à l’œuvre passée. Jouhandeau aussi se perd. Si on se plie

à l’âge, il est un accroissement. Pour moi, qui, après mes débauches

parisiennes, m’impose une semaine de léthargie à La Frette, j’ai tout

le temps. Je ruse pour ne pas travailler. C’est pourquoi je me suis

imposé l’année 1963 pour mon prochain livre. À peine quelques

lignes de temps en temps.

Benoit, avec son roman par an, fait pitié.

 

Votre

J.

 

1. Paul Guimard, « Ascenseur pour l’échafaud », Arts, 15 janvier 1958, p. 8.

2. Jules Michelet (1798-1874), historien.

3. Paul Claudel avait été battu au profit de Claude Farrère à l’élection du 28 mars 1935. Il sera élu le 4 avril 1946.

 

296 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 22 janvier 1958

Cher ami,

 

Comme je vous l’ai écrit avant-hier, j’aime mieux que vous ne

diffusiez pas tout ce qu’un moment d’humeur m’a fait écrire, de

Crans, sur Malraux. C’était incomplet. L’homme a beaucoup de

charme, un charme d’aventurier, non pas, comme il croit, d’homme d’action. Une étonnante facilité d’assimilation, un culot monstre

(comme on dit) ; des tics qui font prendre en pitié son système

nerveux, même s’il n’est pas épileptique, comme j’ai entendu

raconter. Lorsque Malraux est venu me trouver, en octobre 1925, dans

la clinique de Saïgon où je me soignais d’une dysenterie amibienne,

en attendant le bateau, sa façon farfelue de parler, tordue de

nervosité politique et d’angoisse métaphysique, m’a beaucoup séduit.

Quand il m’a dit qu’il travaillait à Canton pour Borodine et pour les

communistes du Sud, je n’y ai pas beaucoup cru, j’ai senti la part du

mythomane, du romancier, et j’ai été captivé.

Un M. Gilles Rosset, qui avait écrit 1 Les Rois Fainéants (Julliard)

dont je n’ai pas gardé souvenir, m’envoie 2 Des Saints et des Anges ; pas

d’intérêt. Par contre, j’ai repris les Carnets de Montherlant et je trouve

qu’on a été sévère ; j’y trouve partout de très bonnes choses. Plus

encore dans les 3 Carnets de l’écrivain de Jouhandeau.

Quel homme est votre ami Ch. M. ? Est-il sérieux dans un milieu

où on ne l’est pas ? Il est très épris de Josette et j’aimerais surveiller ça

un peu, car elle a 13 ans de plus que lui et elle arrive à un âge

dangereux. Cette liaison fait sourire les amis avec impertinence ; en

passant des quartiers riches à la rue du Croissant, se déclasse-t-elle ?

(Le mot dépasse ma pensée, je veux dire tombe-t-elle dans un cirque

parisien qui vaut moins qu’elle ?) Je voudrais, sans avoir l’air d’être

jaloux, ce que je ne suis pas, mais en étant resté son père-amant (je

l’ai eue vierge à 16 ans, et c’était, alors, ce que j’avais eu au monde de

plus beau) je voudrais, dis-je, qu’elle comprît cette phrase du

Cardinal de Retz (ou, plus encore, qu’elle s’en pénétrât) : « Il faut de

la dignité dans la galanterie. »

J’ai commencé une courte nouvelle, Le Prisonnier de Sintra, que je

donnerai au gentil Bourget-Pailleron, ayant entièrement négligé

depuis 15 ans cette très tombée 4 Revue des Deux Mondes . Chaumeix l’a

tuée sous lui. Quelle différence quand c’était Doumic 5 le directeur. Il

me fit venir un jour, vers 37 ; ce n’était pas pour m’offrir un fauteuil,

mais pour me faire un bien plus grand honneur : il y avait une action

de la Revue de libre, à 50 000 (2 millions d’aujourd’hui, au moins), la

voulais-je ? Pour une fois, j’ai eu du flair, et me défilai. Il me reste des

actions Grasset, cela suffit à mon rôle de capitaliste littéraire.

Ici, la tempête d’ouest a repris, après un jour d’accalmie ; j’aime

assez cela, cet air atlantique qui s’abat sur la neige. Janvier va finir

sans qu’on ait eu froid, c’est fameux. Le froid n’est plaisant qu’en

altitude, en se remuant beaucoup. Vous avez dû rire quand vous avez

lu qu’après trente ans, je suis encore à débuter comme skieur. Je ne

suis jamais resté bien longtemps en montagne, car Hélène s’y ennuie.

Il me manque en outre 5 centimètres de cuisse et j’ai la tête bien trop

forte, comme tous les Français, ce qui élève mon centre de gravité

(même chose pour le cheval) au lieu de l’abaisser et m’empêche

d’exceller dans les exercices du corps que j’ai, pourtant, toujours

aimés, par-dessus tous les autres.

 

Votre ami

PM.

 

1. 1956.

2. Éd. Julliard, 1958.

3. Éd. Gallimard, 1957.

4. André Chaumeix (1874-1955) avait été directeur de la revue de 1937 à 1944.

5. René Doumic (1860-1937) avait dirigé la revue de 1915 à 1936.

 

297 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

23 janvier 1958

Cher ami,

 

J’ai bien bonne opinion du Prisonnier de Cintra.

Je n’ai pas envie de lire les Carnets de Jouhandeau (d’ailleurs je ne

les ai pas reçus) ; je ne peux plus souffrir la médiocrité. Sauf les

moments où il parle d’Élise, des bouchers, et de son métier de

professeur ; sauf les silhouettes, les croquis, je trouve le tissu

médiocre, la pensée pauvre. C’est relâché. Dans les Carnets de

Montherlant, il y a toujours sa grande patte. L’écrivain n’est jamais

médiocre ; mais c’est l’intelligence. Songez aux Carnets des anciens, à

ceux de Montesquieu 1. Dans ses « carnets », l’écrivain se livre. Mon

médecin, qui est le sien, ne peut le souffrir. Il dit, il crie :

« Montherlant est tout petit ! » Cela se voit. Mais une grande plume,

comme celle de Bernanos (une petite tête, lui aussi). Un caractère du

siècle, c’est que les écrivains ne sont pas intelligents, sauf quatre. Je

mettrais Romains dans le lot.

Vous auriez pu vous débarrasser de vos actions Grasset, dans les

dernières années de sa vie 2. Il a tout racheté avec prime. À présent

c’est Hachette. Je ne sais ce que l’on peut faire.

Sur Millau, je ne peux donner que de bons renseignements. De

tous les « jeunes », c’est le seul qui soit sérieux. Je ne l’ai vu que

travaillant, et bien, à l’écart. Il vient de l’École d’administration. Il sait

écrire, et ne prétend pas être écrivain. Un peu rude. Il a une mère

russe. Si on le « débine » un peu, c’est qu’il représente la vertu. Ici,

l’opinion des femmes compte. Camille avait si bonne opinion de lui,

qu’elle voulait le marier. C’est ainsi qu’il a rencontré, une fois, une

jolie fille, que j’ai appelée Martine. Ils ont eu peur l’un de l’autre. À

cause du sang russe, je ne le crois pas encore mûr pour le mariage (il

faut être si mûr !). Il a du bon sens. Il a eu une amante, et une seule

(c’est pourquoi on se moque de lui), donc un seul chagrin. C’était

Jacqueline François, je me figure.

Nous verrons le froid en février. Alors, c’est grave.

Votre forte tête a dû toujours vous gêner un peu. C’est de là qu’il

faut partir, si on veut vous saisir.

Hier soir, j’ai lu le 3 Céline , par Poulet (en partie conversations).

Certes, Poulet, c’est un Belge (et puis un roman de Poulet, sur ma

table). Je ne sais comment je vais m’en sortir avec Poulet, embarqué

dans tant de compliments que je lui ai faits, et qu’il méritait. Ça va

finir mal.

Sur Céline, je ne pense rien. Je peux le lire un peu, et il m’endort

(différence avec Malraux, que je ne peux pas lire ; ça c’est un

jugement). Il est permis d’avoir des goûts et des dégoûts qui ne sont

pas des jugements.

En somme, ce que je déteste par-dessus tout, c’est la rhétorique, et

le bagou. Presque la même chose.

Vous êtes l’un des trois auteurs que Céline apprécie 4. Pour les

autres, une isolation : il ne les connaît pas.

 

Votre

J.

 

1. Il s’agit des Cahiers (1716-1755) publiés par Bernard Grasset en 1941.

2. Bernard Grasset avait vendu sa maison d’édition au groupe Hachette en octobre 1954.

3. Robert Poulet, Entretiens familiers avec L.-F. Céline, Éd. Plon, 1958.

4. Les deux autres étant Henri Barbusse (1873-1935) et Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947).

 

298 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

25 janvier 1958

Cher ami,

Hier dimanche, nous avons déjeuné à Paris, chez un gentil

garçon, le beau-fils de Kléber Haedens, qui est dans le monde des

journaux, côté technique. Je croyais n’avoir rien à apprendre sur le

monde de l’édition, librairie ; je me suis instruit. J’ai remarqué en

arrivant une bibliothèque assez vaste. C’est un lecteur.

Dialogue.

 

— Oui, j’achète beaucoup de livres. Je ne suis pas le seul.

L’écrivain qui se vend le plus aujourd’hui, c’est Paul Morand.

Naguère, c’était Marcel Aymé ; pour lui c’est fini.

Je vois, en effet, tous vos livres sur un rayon.

— Bien sûr, Paul Morand se vend, mais dans un public assez

réduit, les grands lettrés…

— Je vous dis que c’est l’écrivain qui se vend le plus. Je le sais.

— Moi aussi, j’ai des informations.

— Ce ne sont pas les mêmes. Vous ne pensez pas que moi qui ai le

goût des livres, que nous, jeunes hommes, qui avons ce goût, plus que

jamais peut-être, nous pouvons les payer 700 francs, et les acheter chez

les libraires. Nous les payons 200 francs, et nous les achetons là où on

les trouve à ce prix, deux ans après la publication, et tous les anciens.

C’est là un vaste marché du livre. Une espèce de Bourse. Là on connaît

la cote des auteurs. Morand est en tête. Il n’y a jamais assez de livres de

Morand. À présent, il faut payer une prime.

J’ai découvert aussi une jeunesse que nous ne connaissons pas

(j’en avais le soupçon) entre 25 et 30 ans ; pas des écrivains, des

amoureux de livres, fascinés par ce qui a précédé : Bainville 1 et les

autres (je cite Bainville ; cette époque-là).

Je reviens à Malraux et à Montherlant. Le récent livre sur Malraux,

par Picon, est annoté par Malraux 2. Ce livre donne à entendre que

Malraux était là où il n’était pas.

Quand Montherlant confie dans ses Carnets qu’il est modeste, qu’il

a le mépris de l’argent, qu’il déteste les faiseurs et la réclame, qu’il

n’aime pas qu’on le dérange, qu’il éprouve dans le plaisir des

ravissements inconnus du vulgaire, qu’il est courageux, etc… je sais

que cela n’est pas vrai.

On me dira : mais si vous ne le saviez pas ? Dans cent ans, on ne le

saura pas.

Réponse : si je ne le savais pas, et si je suis un fin connaisseur, je

dois m’en apercevoir à la substance de la phrase ; son art s’en trouve

altéré.

 

À vous,

J.

 

1. Jacques Bainville (1879-1936), historien, chroniqueur puis directeur de La Revue universelle.

2. André Malraux avait apporté quarante-cinq annotations en marge du texte de Gaétan Picon.

 

299 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

27 janvier 1958

 

Cher ami,

 

Ci-joint photo de Nimier. Ici la bourrasque n’est plus qu’un

souvenir. Dégel (en Suisse = redoux). Jean Albert 1, le petit-fils de ma

femme, a réintégré le domicile grand-maternel et demande le

divorce ; son épouse présente l’addition, prix de la liberté.

La seule chose qu’à l’occasion il faut dire à Mauriac, serait : « Vous

n’allez tout de même pas faire le jeu d’Ormesson ? » (Il le déteste.)

J’ai fini ma petite nouvelle portugaise pour La Revue des Deux

Mondes . Je la soumettrai préalablement à la Casa de Portugal. La

moralité finale de l’histoire est toute à l’honneur des Portugais, mais

les gens sont si susceptibles que je préfère prendre mes sûretés.

Admirez (p. 323 des Carnets de l’écrivain, Mauriac à l’auteur : « Ah !

quels livres n’aurais-je pas écrits, si je ne m’étais pas plus gêné que

vous ! » (sic) On a passé à côté !

Dans les Carnets de Montherlant : « Les rapports de ma création

(littéraire) avec le public me sont presque indifférents » (1937,

p. 253.) « J’ai refusé (d’aller conférencer à Barcelone, 1938). » « On

me ferait faire un tour aux tranchées, ce serait plus fort que moi, je

prendrais un fusil et y resterais 2 » (p. 303). Qu’on le retienne !

 

À vous,

PM.

 

1. Jean-Albert de Broglie.

2. Le passage exact, que cite approximativement Morand, est le suivant : « En avril dernier, Aragon me dit que le gouvernement espagnol souhaitait que j’allasse faire une conférence à Barcelone. J’étais grippé à ce moment. Mais, même valide, j’aurais refusé, pressentant qu’une fois là-bas on me ferait faire un tour aux tranchées et alors, ce serait plus fort que moi, je prendrais un fusil et y resterais » (Essais, Éd. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1976, p. 1269).

 

300 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

29 janvier 1958

 

Méditation

Je lis dans 1 Arts le morceau de Cocteau sur B. Buffet. C’est bien.

C’est du Cocteau.. Chaque phrase est bien attrapée et brille. J’applaudis. Mollement, pensant à autre chose. Quand je vous disais :

les pages ( N.R.F.) de Cioran, c’est magnifique, et après cela, pendant

vingt-quatre heures, je n’ai pu poser les yeux sur de l’imprimé, c’était

bien différent.

D’où proviennent ces nuances dans le talent. Cocteau n’en

manque pas.

Je sens toujours chez Cocteau du « chiqué » (je n’ai pas le Petit

Simonin ). Il est plein de l’air de son temps. Il croit avoir fait « l’ère

moderne » ; il en est le produit. Ce sera sa perte. Ces temps modernes

dans leurs excès (peinture, métaphysique), dans cette prétendue

« force » qu’ils ont cru découvrir au fond de la laideur, et du noir et

de l’informe, ces amateurs de Whisky qui méprisent le Porto, c’est un

âge de la débilité qui a eu pour père des enfants (Apollinaire, Max

Jacob, etc…), c’est un cauchemar d’évanescents. Ces temps paraîtront

bien plus ridicules que 1900 ; déjà, ils sont vieux.

Il faut, à présent, montrer que vous, qui avez toujours paru

l’emblème de cette ère maudite, vous êtes complètement étranger à

ces temps. Vous êtes de la lignée de ceux qui sont eux-mêmes. C’est

un chapitre pour plus tard. Rembrandt n’était pas de son temps.

 

Votre

J.

 

P.-S. Je reçois la jolie et la belle photo. Le chien seulement doit

apprendre la pause.

Je reste persuadé que Mauriac votera pour vous. Dos Santos sera

ravi de votre nouvelle, si elle se passe à Cintra. Ça lui suffit. Mais en

effet, pourquoi ne pas la communiquer.

J’ai oublié de vous dire qu’à une récente réunion à la Casa de

Portugal, j’ai longuement parlé avec le secrétaire général du Figaro (le

nom m’échappe comme tant de choses ; il est en deux mots 2 ; vous

l’avez vu à Lyon). Je savais que chaque mot serait rapporté à Brisson.

J’étais sur mes gardes. C’est rare. Il a été question de vous. J’ai

surtout écouté. De vagues, mais tout de même significatives

amabilités, de sa part.

J’ai salué votre femme, sur la photo ; je recommence avec un

sourire.

Est-ce la peine de divorcer ? De toute façon, on se perd.

 

1. Jean Cocteau, « Bernard Buffet : un duel dans un œuf », Arts, 29 janvier 1958, p. 1-2.

2. Henri Masson-Forestier (1891-1971), secrétaire général du Figaro de 1946 à 1965.

 

301 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 30 janvier 1958

 

Cher ami,

 

Je redescends de Crans ; 41˚ au soleil. En bas, brumes humides et

froides sur le lac. Pas de ski, les pistes, une patinoire ! J’ai gardé mes

tibias intacts pour les 7 dernières visites à Paris.

Vous voyez les êtres avec votre habituel génie et votre bonté

profonde ; presque tout est juste, de ce que vous me dites de Josette,

mais : une femme qui a 4 milliards ne connaît pas de dernière chance.

La tragédie est là ; l’amour, elle le cherchera (en vain) jusqu’à la fin,

au lieu de se résigner ; la toute-puissance (dictateurs ou milliardaires)

ne veut pas admettre de limites.

Josette n’est ni une dame (ça l’embête de jouer à la dame, et je

l’approuve), ni une affranchie. Elle n’a pas de statut social. J’espère

qu’elle gardera C. M. Cela lui évitera, je l’espère, la catastrophe (2 tentatives de suicide). Je l’aime (car elle est très à plaindre) bien plus

que jadis. Je l’ai lâchée le jour de ses 20 ans, pour son bien  ; de cela,

elle ne s’est jamais remise. Ce complexe, et la chance qui, ensuite,

l’aida, a provoqué chez elle une volonté de puissance extrême ; elle a

gagné le gros lot ; comme elle n’est pas vulgaire de nature, et de

l’intelligence naturelle la plus vive (bien que pas originale), cela ne

lui suffit pas. Et elle est dans le vide.

(à suivre)

 

PM.

 

P.-S. Très touché d’apprendre par vous que je me vends ! Nimier a

dû vous dire que mes 1 Nuits ne se sont pas vendues. Et votre amitié

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