Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 3 sur 17

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1949

 

1 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 7 septembre 1949

Cher ami,

 

On ne répond pas en un jour à une lettre admirable, comme celle

que vous m’avez écrite le 25 juillet ; mais plus j’attendais et plus j’étais

indigne de vos louanges, et confus de paraître les mériter, et désireux

de vous prouver que vous aviez raison, ce qui m’amenait à négliger

ma correspondance au profit d’un long roman de 500 pages qui sera

le calvaire d’un Espagnol collaborant avec les Français (1808-13) par

amour de Napoléon 1. J’espère que vous en aurez du plaisir. Mais si le

livre est raté, le sujet reste bon et le merveilleux conteur d’âme que

vous êtes imaginera sans peine ce qui eût dû avoir été écrit par une

autre plume que la mienne.

Carrefour de notre Henry Muller dit, dans son dernier numéro,

que je faisais les discours de Laval, ce qui ne vaut pas une

rectification, mais est bien inexact. Je n’ai sué que sur un éloge de

Baudrillart 2, pour apprendre, après coup, que la famille ne voulait

pas de discours. Et sur une allocution à un déjeuner d’Arno 3. Hors

cela, mes interventions auprès du Président n’ont été que négatives.

Je lui ai dit — avec Rochat 4 — qu’il lui arriverait du vilain s’il laissait :

« Je souhaite la victoire de l’Allemagne », parce qu’il était trop facile

de séparer la phrase de son contexte apocalyptique… « parce que le

bolchevisme se répandra partout en Europe ».

Mais Laval m’a répondu : « Ce n’est pas vous qui négocierez

demain avec Sauckel 5 ! »

Ce point d’histoire fixé, il me reste à vous remercier de

Chimériques 6. La préface d’Edmond Jaloux est admirable. (Et d’une

écriture si belle que l’Académie se fût honorée en se rappelant qu’il

était académicien 7, et en envoyant, à Lausanne, sinon un

représentant, du moins une couronne, ce qui, grâce à un coup de

téléphone du Secrétaire perpétuel à un fleuriste suisse, ne me

paraissait pas une tâche au-dessus des forces humaines à réaliser —

mais il est vrai que le Consulat de France à Lausanne, interrogé sur le

lieu et l’heure des obsèques, répondait : « Jaloux ? connaissons pas ».)

C’est plus beau que tous les discours sur l’unité française qui

n’eussent pas manqué d’éclabousser sa tombe.

Pour en revenir à Chimériques, la forme m’enchante ! Vous

replacez dans un paradis de rêverie, de philosophie, d’idées

générales, de souvenirs, de saison poétique, la fiction ; on l’y trouve

telle qu’elle est, à l’état sauvage, dans l’âme d’un adolescent sain qui

veut et va écrire ; de la part d’un maître artisan qui a maint chef-

d’œuvre derrière lui, c’est d’une délicatesse et d’un goût peu

communs, sans parler de la réussite technique. « C’est la plénitude,

l’extase , que me donne l’âge. » Admirable ! Je vous serre la main.

 

P. Morand 8.

 

P.-S. Ma femme me prie de vous dire que vous devriez venir

occuper la chambre d’ami en ce pays où tout nous parle de vous. Entrée indépendante, « repos à toute heure », etc… et autres

commodités pour l’artiste.

 

1. Allusion au Flagellant de Séville, qui sera publié aux Éditions Fayard en 1951.

2. Alfred Baudrillart (1859-1942), cardinal, élu à l’Académie française en 1918.

3. Arno Breker (1900-1991), sculpteur, artiste officiel du régime national-socialiste, directeur de l’école des beaux-arts de Berlin et auteur d’un buste de Paul Morand. Il publiera en 1960 Paris, Hitler et moi, aux Presses de la Cité.

4. Charles Rochat, diplomate, était secrétaire général du ministère des Affaires étrangères.

5. Fritz Sauckel, directeur de la main-d’œuvre du Reich, chargé du Service du travail obligatoire, avait exigé du gouvernement de Vichy, en janvier 1943, l’envoi en Allemagne de 350 000 travailleurs français.

6. Éd. Albin Michel, 1948.

7. Edmond Jaloux (1878-1949) avait été élu à l’Académie française en 1936.

8. Cette lettre a été publiée dans les Cahiers Jacques Chardonne, n˚ 13, 1990, p. 13-15.

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