Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 6 sur 17

Pages du PDF

Correspondance

1954. Lettres 13 à 16

1954

 

13 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

La Frette, 23 avril 1954

Cher ami,

 

Je reviens du sud de l’Italie (Positano) et c’est à La Frette que je

trouve Hécate et le mystère de ses chiens.

J’avais lu des articles ; tous vous jugent bien. C’est le roman le plus

désincarné qui soit ; le talent pur. À ce point, le mot chef-d’œuvre fait

peur. C’est comme un adieu.

Contagion dangereuse. On n’ose pas dépasser une page, dans une

lettre.

La place encore pour vous dire mon affection, merveilleux

écrivain.

 

Jacques Chardonne

 

14 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

La Frette, 21 juillet 1954

Mon cher ami,

 

Bientôt ma fille 1 vous amènera sa bande de naïades, que je n’ai

pas la permission de voir. J’ai chargé France d’une commission pour

vous. C’est beaucoup plus simple de régler la chose directement. Je

vous demande une réponse, mais deux lignes suffiront.

Nous voulons passer deux semaines en Suisse. Une semaine à un

bout du lac (le vôtre), une semaine à l’autre bout (sans doute au

« Clos de Sadex » près de Nyon).

J’aurais voulu descendre au Grand Hôtel du mont Pèlerin, mais il

n’existe plus je crois. Alors je ne sais où aller. À Vevey ? et quel hôtel ?

(je ne tiens pas au plus coûteux, s’il est bien). C’est ici que j’ai besoin

de votre conseil. Vevey (?) Sans doute. Ou du côté de Blomay ?

L’hôtel de Chardonne 2 ? (Non. Les chambres sont trop

inconfortables.) Montreux ? (un peu triste).

Vous m’avez dit, jadis, que vous nous recevriez avec plaisir. Sachez

qu’il n’en est pas question. Nous irons vous voir dix minutes avec joie.

Saluer Madame, Monsieur, trois mots, c’est tout. Indiquez-moi un

hôtel, c’est le meilleur service que vous pouvez nous rendre.

Il s’agit de deux chambres (elles n’ont pas besoin de

communiquer) pour une semaine à partir de fin août (ou

1er septembre). Nous allons avant une quinzaine à Megève.

Hécate a eu beaucoup de succès. Je me réjouis à lire tout ce qu’on

a dit sur le livre (écrit et parlé). Tout d’un coup, on ne sait pourquoi,

à propos d’un livre, les gens sont tous intelligents ; ils ont les yeux

ouverts ; ils ont des oreilles.

Cela s’appelle le succès.

 

Amitié

Jacques Chardonne

P.-S. Ma fille déconseille l’Hôtel de Signal à Chèbran, auquel

j’avais pensé.

 

1. France Boutelleau (1917-1980), fille de Jacques Chardonne et de sa première femme Marthe Schÿler-Schröder.

2. Chardonne est un village suisse proche de Vevey où séjourna, au début du siècle, Jacques Boutelleau qui le choisit pour nom de plume.

 

15 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

26 juillet 1954

 

Cher ami,

 

Bien intéressant votre Dostoïevski 1, et curieux : un autre Morand ;

tout sage.

Je suis heureux que vous écriviez à 2 3 La Table ronde . Sipriot est très

bien. C’est la meilleure revue. Il paraît que nous allons alterner :

chacun tous les deux mois. Amusant.

Vous l’ai-je dit : un éditeur, ça se bouscule (à propos du livre des

trois nouvelles).

Je ne sais où adresser ma lettre. Quand vous serez à Paris, j’espère

que vous réunirez encore quelques amis. Vous les choisissez très bien.

Je souhaiterais beaucoup rencontrer la comtesse de Chambrun

(Josée 4). Elle était chez vous la dernière fois. Je l’ai su trop tard.

Cocteau sera ridicule en académicien 5. Je souhaite pour lui qu’il

meure avant. Ou bien il tombera en mettant son chapeau. Ce sera un

trop grand coup.

 

À vous

Jacques Chardonne

P.-S. Montherlant-Gallimard ont une grosse affaire sur les bras (le

livre de Grasset). En tout cas, il y a de l’orage.

 

1. Chardonne fait sans doute allusion à L’Europe russe annoncée par Dostoïevski, Éd. Pressédition, 1948.

2. Le premier article de Paul Morand, « Identité de Cocteau », sera publié dans le numéro d’octobre 1955 (p. 48). Sa collaboration sera régulière jusqu’en 1960.

3. Pierre Sipriot.

4. Josée de Chambrun (1911-1992), fille de Pierre Laval.

5. Jean Cocteau sera élu à l’Académie française le 3 mars 1955.

 

16 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

La Frette, 27 septembre 1954

 

Cher ami,

 

C’est un plaisir de relire mon livre dans votre lettre : un bon

reflet. Que d’attention pour moi ! Il y a même un compliment

supplémentaire que vous ne soupçonnez pas. Vous me demandez un

livre par mois ; je vois que ces lettres ont un ton naturel. J’ai peiné

plus d’un an pour l’obtenir. Surtout, j’avais peur d’écrire une sottise.

C’est inévitable quand on écrit vite.

J’ai trouvé Vevey bien joli ; jolie ville toute champêtre. Gliser m’a

plu. C’est là que je retournerai (Megève est trop rude pour moi).

L’hôtel Victoria est bien décrépit ; mais le directeur est charmant (il

voulait que je vous invite à ses frais ; je lui ai dit que vous étiez un

homme que l’on ne dérange pas). Des bois, des belles routes sans

voitures. L’altitude qu’il me faut. Une vue enchanteresse.

Si vous allez à Madère, descendez dans le meilleur hôtel (mais pas

le Victoria). Exactement, l’hôtel le plus cher. On n’y danse pas. Il y a peut-être un orchestre. Dans les environs de cet hôtel (région du

Lido), il y en a de petits (au moins un) très calmes, excellents. Sauf

quelques routes où passent des cars, silence dans tous les chemins.

Douce température. Une mer, qui est encore une espèce de lac.

 

Votre

Jacques Chardonne

 

OceanofPDF.com