Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 12 sur 17 · partie 1/11

Pages du PDF

Correspondance

1960. Lettres 590 à 800

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

1960

 

590 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Londres, 1er janvier 1960

 

Cher ami,

 

Le 1er janvier, ici, n’est pas férié ; pas de temps perdu. Hier soir, les

Londoniens se promenaient coiffés de chapeaux fantaisie, casques de

policemen, tubes gris, chapeaux de paille, feutres mousquetaires,

etc… Je parle de la rue ; les gens bien sont à la campagne ; ils laissent

Londres aux garagistes de province et aux niggers, qui sont, non pas

des nègres, mais tout ce qui est étranger. Le mot horrible d’ 1 alien, en

usage jadis, est remplacé désormais ici par un autre, non moins

insultant par l’accent qu’on y met : non-British. Ce qui me frappe dans

les rues, c’est une vaste population indéfinissable, inclassable, de

18 ans genre Saint-Germain-des-Prés, avec des bandes de fillettes B.B.

à queues-de-cheval, garçons à barbe carrée ou favoris, tous sans

chapeau, en blue-jeans, etc… On voudrait savoir si c’est l’influence

James Dean ou Sartre ?

Les femmes, toujours aussi jolies que l’an dernier, cheveux flous

en chrysantèmes, platinés blond, fond de teint très blanc, les yeux au

charbon, longs cils noirs, paupières peintes très noir. C’est fort joli.

La pelisse (bourgeoise et tsariste) est remplacée, l’hiver, par la

canadienne en peau doublée de mouton blanc ; chez les P.D., revers

de manche et col apparents, en mouton blanc.

Beaucoup de juifs, ici en pays conquis, malgré les swastikas, hier, à

Nottinghill Gate. Ces swastikas sont certes (surtout en Allemagne) des

provocations communistes, pour refaire l’union occidentale

antiallemande.

J’ai décidé de me faire incinérer (les vers me dégoûtent). C’est

peut-être ce qui m’attire dans les grill-rooms anglais où crépitent les

sirloins , paterhouse steak, fillet, etc… Repas traditionnel chez Scott’s,

dans le décor blanc et acajou de ma jeunesse. L’acajou aura duré

150 ans ; on s’en moque, mais comme on le regrette quand le

contreplaqué le remplace !

J’admire tout de vous ; la façon dont vous tenez le coup, sans

effort. Moi, je lutte tellement. J’ai toujours, ou presque, eu ce qu’il

fallait pour être heureux ; j’ai été très raisonnable ; je décide donc

d’être heureux ; mais ma nature doit s’y opposer, car ces bonnes

résolutions se dissolvent instantanément en colères, mélancolies,

scrupules, regrets du passé (passé où, d’ailleurs, avant de rencontrer

Hélène, je n’étais pas plus heureux qu’aujourd’hui, en ayant toutes

les raisons de l’être). Ceci pour vous expliquer mon caractère

pessimiste et chagrin, si contraire au vôtre. Vous m’êtes un reproche

vivant. Bonne année nouvelle à tous les deux.

 

PM.

 

1. Étranger.

 

591 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

4 janvier 1960

 

Mon cher ami,

 

Psychologie

 

Remarques sur Nimier.

 

Il m’a dit : « Je ne m’occupe plus de Arts » ; et puis on a vu qu’il

s’en occupait. Les deux choses étaient vraies. Il s’en occupe et il ne

s’en occupe pas. Je crois qu’il est incapable de s’occuper vraiment

d’une chose, d’adhérer à une chose, d’une façon continue, efficace,

patiente ; ni chez Gallimard (où son rôle heureusement est assez

dispersé), ni comme mari. Il y a toujours du flottant chez lui ; un peu

de cabriole. Dans le fond, il y a quelque parenté avec son plus cher

ami : Blondin.

 

Josette.

 

Elle a été actrice. Une actrice ne revient plus jamais tout à fait

dans la « vie civile ». Elle joue à merveille plusieurs rôles dans la

journée. L’humeur est changeante, selon l’heure, le champagne.

C’est sa nature. Tout au fond de cette mascarade et légère

fantasmagorie, il y a une nature assez forte ; il y a des sentiments vrais

(qui ont peu de chaleur, mais qui existent).

Ainsi, elle est attachée à son mari. Aucun doute. Elle l’est d’une

façon assez profonde, elle l’a montré, cela se voit (quand elle en

parle, et si elle lui téléphone).

Il ne faut pas en juger sur son attitude, quand elle a trois

personnes à déjeuner. Il n’en paraît rien. C’est son pouvoir de

transfiguration instantanée.

Son mari va mourir. Elle en est profondément affectée (à un point

que l’on ne peut guère apercevoir). Elle est dans une complète solitude. Effrayante, à vrai dire. (Plus grande chez les très riches, à qui

on demande toujours de l’argent.)

Elle vous reproche (et cela, je dois le dire, avec une véhémence

qui ne m’a pas semblé comédie) de n’avoir pas compris qu’elle était

dans un triste moment de sa vie, de l’avoir abandonnée à ce moment-

là, et d’avoir été même, par quelques mots, dur avec elle.

À vous,

 

JC.

592 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Paris, 6 janvier 1960

 

Cher ami,

 

Il paraît qu’avant-hier soir, à l’agonie, Gregh 1, apprenant

l’accident où Camus laissa la vie, aurait dit : « Il me fait rater ma

mort. » Tiré de la clandestinité (la T.V. s’en gargarise, bien sûr), je

crains que Camus n’y retourne. De toute façon, son destin était court.

Jacques Laurent et nos jeunes l’avaient écrit, au lendemain du Nobel.

C’était un journaliste de talent. Le mauvais œil qu’a Malraux apparaît

clairement une fois de plus : il paraît que c’est lui qui venait de

convoquer Camus à Paris pour lui offrir la place de Boisanger 2.

Simone est pleine de souvenirs pittoresques sur les Gregh (quand il

apparaissait, avec sa smala, Cocteau disait : « Le voici, traînant ses

grègues… »), avec sa barbe du Mur des lamentations. Il laissera un

Hugo très lisible ; sa maison, au Hameau de Boulainvilliers, était un

dernier vestige du parc des antilopes à l’Exposition de 89. Mais aussi

une antilope symboliste. Les histoires de Simone sur les hypothèques

des Gregh à la Libération et leurs heureuses spéculations, je pense

qu’elle les racontera un jour ; c’est à mettre dans les Comédies du

ghetto 3 de Zangwill.

Ce que vous dites des qualités que doublent des défauts est vrai ;

mais ce qui est plus diabolique encore, c’est que le contraire n’est pas

vrai.

 

Votre

PM.

1. Fernand Gregh était décédé le 6 janvier 1960. Albert Camus et Michel Gallimard s’étaient tués deux jours plus tôt dans un accident de voiture.

2. Claude Bréart de Boisanger, diplomate, avait été nommé administrateur de la Comédie-Française par André Malraux le 9 avril 1959.

3. Les Enfants du ghetto, roman de l’écrivain anglais Israel Zangwill (1864-1926), publié en 1892.

 

593 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

7 janvier 1960

 

Cher ami,

 

Je vous ai communiqué une brève traduction des sentiments de

Josette, sans vous dire ma pensée ; la voici : tout vient de ce que vous

êtes des amis intimes. Intimité = il est permis à l’un et à l’autre de tout

dire. C’est impossible avec une femme, ou bien c’est le mariage, rude

entreprise ; si cette femme est Josette, si elle a la permission de

téléphoner la nuit, ce sera une suite de catastrophes ; brouilles et

réconciliations alternées. Pour ma part, je conserve une prudente

distance ; un déjeuner chez elle, surtout si elle a un invité, et si (ayant

un chauffeur) elle nous fait prendre à La Frette et nous ramène, c’est

charmant. C’est la bonne, agréable, intelligente, fraîche et solide

Josette. Déjà, Crans, c’est dangereux. Pas d’avantage, ou bien grand

péril. Dans ce péril, vous êtes en plein. Vous finissez, dans l’intimité, à

parler chacun un langage inintelligible pour l’autre.

De Kléber Haedens, je ne sais plus rien. Je ne sais où il est. Seule

certitude : ils seront au Claridge le 12, et ils restent quatre jours.

Je n’ai pas besoin de la lettre publique tout de suite ; il suffira que

vous y pensiez. Je viens de mettre le lot 1959 dans un coffre, à l’abri

du feu. Reste à y joindre celle que je vous ai retournée, et qui ne doit pas disparaître. Elle a droit à sa place, dans la correspondance

complète. Ce qui est dans le coffre est à votre disposition.

Gregh, c’est mon plus vieux souvenir des hommes-écrivains ; il

venait en Charente, voir Gabriel Trarieux. Il était jeune, sa femme

jolie. François Porché était là, jeune ; c’était le temps du symbolisme ;

vers 1900 ; c’était pour moi Paris. Temps calme, alors. Il y avait

seulement, comme troubles, les mauvaises affaires.

Curieux, le vieillissement rapide pour beaucoup d’écrivains. Mon

pharmacien de La Frette lit La Reine évanouie de Vaudoyer. Il ne

comprend pas ce qu’il dit, il ne comprend pas que l’on ait pu écrire

de la sorte. La « postérité », c’est une affaire réglée en 40 ans, le plus

souvent. C’est peut-être dans la mesure où l’on suit l’époque, ce

vieillissement. Il vaut mieux créer l’époque, comme vous l’avez fait.

 

Votre

JC.

 

594 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Vendredi [8 janvier 1960]

 

Cher ami,

 

Oui, dans le courrier de ce matin, il n’y a que vous.

Une lettre de Déon. Je lui avais envoyé une lettre de vous qu’il me

retourne. Je pouvais communiquer cette lettre sans inconvénient. La

raison, c’étaient les premières lignes où vous parliez de lui d’une

façon qui devait lui faire plaisir. Il me dit (après m’avoir dit, en effet,

son plaisir) : « La richesse de cette lettre est inouïe. » Vous avez bien

lu ; ce n’est pas moi, un envoûté, qui parle ; ce n’est pas à vous qu’on le dit. Sachez-le, une bonne fois. Cette lettre était bonnement comme

les autres.

Vous trouverez ici la lettre de Nimier ; c’est le plus simple.

Arrangez-vous avec eux. Il faut que cet article paraisse.

Et je reçois 1 L’Europe galante. Très joli. La préface de Muller, bien

de lui, à sa façon, sans se hausser, est charmante. Camille s’en délecte

en ce moment. Elle est montée dans sa chambre, parce qu’elle me

gênait en riant. Que vous fassiez rire, c’est un comble. Un succès pour

Muller. Je trouve sa discussion très sage, touchant le livre lui-même.

Les paroles supprimées seront dites par moi.

Je vois que Grasset avait sur le service de presse la même opinion

que moi. Il y a d’autres gens que les critiques qui comptent.

Cet ouvrage, tel qu’il est présenté, et le contenu, est important

pour vous en ce moment. Il sera absorbé par des « abonnés », foule

stupide. Je me figure que l’éditeur ne fait pas de service de presse, ou

peu. En tout cas, il néglige l’essentiel. Donc, tout se passera comme

s’il ne s’était rien passé.

Il faut intervenir. Serait-ce à vos frais, faites adresser le volume aux

quelques noms ci-joints 2. Cela, c’est absolument nécessaire. Il y en

aurait d’autres utiles ; à votre disposition.

 

Votre

JC.

 

P.-S. Je recommande tout cela à Hélène. Je vais l’appeler ainsi

désormais. Je vois des gamins de 25 ans qui appellent Camille,

Camille, quand ils l’ont vue trois fois. Il faut être de son temps.

 

1. Éd. Les Amis du Club du livre du mois et de la Bibliothèque mondiale, Loos-lez-Lille, 1959.

2. Jacques Chardonne avait joint à sa lettre la liste suivante : Adresses pour L’Europe galante e : Bernard Frank, 67 rue des Saint-Pères, Paris (7) ; Matthieu Galey, 24 boulevard des Invalides ; Jacques Brenner, 14 rue Guisarde, Paris (6e) ; Dominique Aury, 10 rue Vavin, Paris (6 e e ) ; François Nourissier, 20 rue Jacob, Paris (7) ; Solange Fasquelle (Mme Jean-Claude F.), 29 rue Octave-Feuillet (16e) ; Michel Déon, Spetsai, Grèce ; Nimier ; Françoise Sagan ; Albérès à e Arts  ; Kléber Haedens ; Jean-Paul Caracalla, 7 rue Gounod, Paris (16).

 

595 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Paris, 11 janvier 1960

 

Cher ami,

 

Je vous rendrai la lettre que vous m’avez renvoyé, c’est entendu.

Merci mille fois pour le M. Noël et les autres Stock. Je ne voudrais pas

que Cl. Elsen 1 soit embêté, s’il vient à savoir mon opinion, mais je

vous la donne : il traduit comme un saligaud (Angus Wilson). Bordure

herbacée pour herbaceus border, il y a de quoi faire rire. Chacun sait que

ce sont ces plates-bandes de fleurs étagées, caractéristiques de tout

jardin anglais qui se respecte.

De Gaulle, ce n’est pas l’orgueil, c’est la vanité. Un orgueilleux ne

fait pas de la fausse grandeur. Je n’ai vu personne, parmi les amis de

Pinay, et j’ignore ce qu’il va faire. Mais comme Gaulle a cédé,

finalement, aux curés, dans l’affaire de l’École libre, peut-être va-t-il

obéir au capitalisme au sujet de la politique financière de Pinay ? En

tout cas, le libéralisme avait commencé à réussir ; l’arrêter net par de

la politique financière national-socialiste ce serait une tragédie à

dénouement rapide. Vichy pour la Constitution, ce fut Weimar ;

Munich pour les finances ; Gaulle poursuit, sous d’autres noms, un

rêve abandonné, interrompu, par ses ennemis, depuis 20 ans. On ne

tue que ce qu’on aime. (Ceci est du domaine du subconscient.)

Pétain, lisant les projets constitutionnels d’Alger, m’a dit, à dîner, à Vichy, en juin 40 : « Mais c’est tout à fait ma Constitution. » (Je crois

vous avoir déjà cité cela.)

Ayant lu le très médiocre Valloton, 2 Pierre le Grand, cela m’a donné

l’idée d’écrire une fausse relation de voyage d’un des boyards

moscovites de la suite du tsar, à travers la Hollande, Londres, le Paris

de la Régence, etc… Un boyard habillé en charpentier hollandais,

comme l’était Pierre I er, à la fois sauvage, prolétaire, soudard et

asiatique, en 1725. Je m’amuserai, en tout cas, beaucoup plus que

d’aller au procès Jaccoud 3. Je n’aime pas le contact humain direct,

j’ignore tout des coulisses judiciaires, je méprise l’éloquence, les

avocats, la justice ; enfin, je déteste avoir à griffonner sur une table de

café et me précipiter au téléphone, en dix minutes, pour dicter un

article, à l’autre bout, défiguré par la sténo, et qui, finalement, restera

au marbre.

Le mot de Gregh que je vous citai n’est pas de lui, mais de sa fille ;

parlant de l’accident de Camus, elle a dit : « Papa va rater sa mort. »

Et, en effet, il n’a eu qu’une 4 e page, au Figaro.

 

Votre ami,

PM.

 

1. Claude Elsen avait traduit, d’Angus Wilson, Attitudes anglo-saxonnes (Éd. Stock, 1957), Les Quarante Ans de Mrs. Eliot (Éd. Stock, 1958) et Saturnales (Éd. Stock, 1960).

2. Henry Valloton, Pierre le Grand, Éd. Fayard, 1958.

3. Le procès très attendu de l’affaire Jaccoud devait s’ouvrir le 18 janvier à Genève. Un avocat réputé y était accusé du meurtre du nouvel amant de sa maîtresse.

 

596 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

11 janvier 1960

Cher ami,

 

Hélène voudrait que je donne un avis, à quoi je suis toujours prêt.

Je crois que l’on vous demande pour Le Jour, un journal très répandu.

Ce que l’on vous demande, sans vous déranger, ne manque pas

d’intérêt, et même peut vous amuser. Vous le ferez à merveille ;

j’achèterai Le Jour. C’est honorable. Il y a des précédents (Gide,

Giono). Aucune raison de refuser, donc on accepte. (Il y a une phrase

de Nietzsche sur le philosophe qui ne veut pas sortir, et c’est dans sa

promenade qu’il trouve ce qu’il cherchait.) Il ne faut jamais refuser

une promenade, sans bons motifs. Vous n’avez pas de bons motifs.

Mais je ne suivrai pas Hélène jusqu’au bout. Le motif (il n’y a pas

besoin de motif) qu’elle invoque : « rentrer dans le circuit », je ne le

comprends pas. Vous êtes en plein dedans. (Et ce n’est pas Romains.)

Vous avez tout, admiré de tous, pour les œuvres passées, pour les

récentes. Camille s’écriait : « Il ne sait donc pas ! »

Plus désolant encore quand vous dites : « Je n’intéresse plus ! »

Dante aménagea pour vous, pour les ingrats, le cercle le plus cuisant

de l’Enfer.

 

À vous,

JC.

 

P.-S. Il n’y a qu’une seule raison que l’on puisse admettre : « Cela

m’ennuie ! » Ça, c’est respectable, si c’est vrai.

 

597 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

12 janvier 1960

 

Cher ami,

Voilà de bonnes raisons pour refuser le procès Jaccoud. Ne jamais

faire ce qui ennuie ; règle de vie. Au moins à nos âges (pardon) on a

gagné cela. Rien que le plaisir.

Gaulle ? Je ne sais que penser. C’est tragique la décision de tantôt.

Le royaliste Bonnard, à la fin de Vichy, me disait : « Le gouvernement

d’un seul (à la fin, têtu) rien de pire. » Ni un seul, ni plusieurs ;

c’était la thèse de Proudhon, je crois. En France, aucun

gouvernement n’est possible.

Téléphone de Kléber, ce matin. Il a une bonne voix.

Je vais vous dire mon opinion sur les traductions. Pendant trente

ans, je n’ai pas vu une traduction où quelqu’un ne relève une faute

ou plusieurs ; pas du tout. Les fautes n’ont aucune importance, sinon

pour le plaisir qu’elles donnent à les découvrir. Ce n’est point par ce

côté qu’il faut juger une traduction. À supposer qu’il existe une

traduction sans une faute, elle peut être très mauvaise. Ce qui

compte, c’est le ton.

Je me suis toujours opposé à la traduction de mes livres. Cela s’est

produit quelques rares fois, pourtant, et j’ai dit : je veux un artiste

dans la langue de la traduction ; cela m’est égal, s’il ne sait pas le

français. Pas de traduction fidèle ; un équivalent, et je demande un

écrivain. C’était aussi l’opinion de Gide.

 

À vous,

JC.

 

P.-S. Bien ; vous me retournerez la lettre quand vous voudrez. Mais

il m’en faut une pour mon livre. Absolument nécessaire. Je vous la

laisse écrire ; vous avez le temps.

 

598 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

Paris, 15 janvier 1960

 

Cher ami,

 

Je vous ai téléphoné ce matin, mais vous étiez sorti ; traîneau ou

ski ? Les bricoleurs français sont en ce moment à leur affaire, avec le

matériel national à dure épreuve. Les deux mots qu’on entend le plus

sont : « Je suis débordé… » et « … mais je vous dépannerai ».

Pourquoi cet en-panne perpétuel ? Ouvrez le Bottin, comme je l’ai

fait hier, à Télévision, puis à Réfrigérateur  ; à chaque nom succède le

mot : Dépannage. Or, j’ai en Suisse un vieil ascenseur qui, depuis 13

ans, ne s’est pas arrêté une seule fois ; et depuis 9 ans, un Kelvinator

qui n’a jamais cessé de fonctionner. Qui m’expliquera cette course

française, ininterrompue, à la réparation ? Ce n’est pas parce que les

appareils sont trop bon marché, puisque plus chers qu’ailleurs ?

Autre chose : à Londres, à Cologne, à Amsterdam, à Bruxelles, en

janvier, vous pouvez, dans les quartiers les plus populaires, acheter des

fleurs ordinaires, pour des prix dérisoires. Pourquoi pas ici ? Le

Français, étant du Midi, n’a pas besoin de fleurs sans doute ? J’étais à

Bermondsey, il y a dix jours, quelque chose comme le Saint-Ouen

londonien : des seaux d’iris bleus ou jaunes, de narcisses, de

jonquilles, etc… pour 4 ou 5 NF ; de quoi réjouir tous les logements

ouvriers, or le charbon français n’est pas plus cher que les autres ?

Mystère.

Le Robert Poulet sur Camus, excellent. Cet accident, comme je

vous l’écrivais, marque la fin de la carrière d’un garçon fin,

intelligent, mais sans personnalité ; le Nobel, c’est la Résistance. Les

funérailles quasi nationales se font toujours devant des cercueils

moralement vides, c’est curieux ! Non, pas curieux…

Cette absence de réaction des USA à l’annonce russe de

prochaines bombes dans le Pacifique, au nez et à la barbe de l’oncle

Sam, est stupéfiante et terrifiante. Nous qui avons été élevés depuis 1900, depuis Théodore Roosevelt, dans le dogme du Pacifique, lac

américain, mesurons tout à coup, à un tel événement, l’incroyable

perte de prestige pour les Yankees.

Baumgartner n’a aucune personnalité ; c’est le bon yes-man, le

technicien, gentil et courtois, qui fera ce qu’on lui dit de faire ;

l’inspecteur des finances protestant, un peu juif sur les bords

(Mercier 1) ; classique. C’est le « rigide protestant » flexible.

Aucune nouvelle des K. Haedens ; ils ne doivent pas me savoir à la

chambre ?

 

Tout vôtre,

PM.

 

1. Christiane Mercier, nom de jeune fille de Mme Baumgartner.

 

599 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

20 janvier 1960

 

Cher ami,

 

Nous sommes restés clos, sauf un jour, pour voir les Kléber au

Claridge. Je commence à sentir le déplacement La Frette-Paris.

Nimier ? Perdu de vue.

Entre Kléber et vous, j’ai idée que les choses furent confuses. Il

m’a seulement dit : « Morand a changé de numéro de téléphone. » Je

crois qu’il n’a pas osé vous téléphoner, vous sachant souffrant. La

politesse, c’est souvent embarrassant.

Ils sont partis samedi soir. Je ne les ai pas revus. Il allait bien. Ils

ont vu Nimier (pas en très bon état) à un affreux dîner chez le duc d’Harcourt, devenu célibataire, et qui n’entend rien à un repas.

Je lis (terminé) avec un émerveillement continu le livre de Fabre-

Luce 1. Je le dis partout où mes lettres arrivent.

 

À vous,

JC.

 

1. Alfred Fabre-Luce, Le Monde en 1960, Éd. Plon, 1960.

 

600 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 20 janvier 1960

 

Cher ami,

 

Pas de lettres de vous, ni à Paris, ni ici. Je soupire après vous. Ici,

doux et dégel. À Paris, l’avenue Charles-Floquet prend enfin figure.

Josette est immobilisée à Crans, avec grosse fièvre.

Herbaceous border. Je réponds à votre réponse. Ce n’est pas l’erreur

d’un mot, pris au hasard ; c’est une profonde ignorance de

l’Angleterre que cela révèle. L’Angleterre, c’est le jardin ; le jardin

anglais, c’est l’herbaceous border.

Avez-vous remarqué que quand les pneus sont lisses, c’est qu’ils

ont beaucoup servi ; pour les visages, c’est le contraire.

Dans 1 De l’homme à Dieu de Massis, au chapitre sur Proust, lisez (ou

relisez) l’étonnant portrait physique de Proust (« vieille dame juive »

etc…) par Boylesve 2. Et aussi une admirable citation de Fénelon sur

l’inconsistance du moi.

Joxe, Maurois, Halévy en photo à l’occasion du prix de la Ville de

Paris, ça en dit long. Joxe, c’est l’agent le plus actif du rapprochement avec Moscou. Le dernier obstacle, c’était Pinay. Il a sauté. Quant à

Massu, encore un « général-qui-n’écoute-que-sa-conscience ». C’était

très bien porté en juin 40.

 

Tout à vous,

PM.

 

1. Henri Massis, De l’homme à Dieu, Nouvelles Éditions latines, 1959.

2. René Boylesve (1867-1926), écrivain, ami de Proust, membre de l’Institut.

 

601 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 23 janvier 1960

 

Cher ami,

 

Je monte à Loèche, qui combine la piste de ski des jeunes et la

piscine probatique et radioactive des vieux. Maupassant, le pauvre,

y soignait le tabès par la douche, qu’on nommait alors « effusion

d’eau chaude ». Sans la vérole, lui et Manet vivraient encore. Il est

vrai que la vérole a disparu, mais, en même temps qu’elle, Manet et

Maupassant.

Un inconnu, Dominique de Roux, m’envoie son premier livre,

Mademoiselle Anicet 1. Il n’est pas sans talent, mais c’est le talent de tout

le monde. Je cite : « J’irai dans vos bras », dit-elle (c’est une jeune

fille) — « oui, dans mes bras, si vous voulez » (lui répond le jeune

homme) « sachant que c’était le seul moyen d’avoir la paix ». Quand

on pense qu’à 20 ans, si une femme m’avait dit ça, j’aurais éjaculé sur

place, on mesure l’infinie distance qui nous sépare, nous, les vieux,

d’aujour-d’hui.

Cela me fait drôle de ne plus astiquer, assembler, cheviller,

recoller, balayer, comme à Paris, tout ce que les années avaient

disjoint, gâté, brisé. Saint-Joseph, patron des menuisiers, fut mon

homme au cours des 3 derniers mois. J’étais Crusoë, ramenant de

l’océan des âges des débris de ma vie, du fond des armoires, des

caisses, des caves, souvenirs de Chine, livres dépareillés, dédicaces

bouffonnes. (Ex : Le Couple France-Allemagne, avec dédicace d’un Jules

Romains nazi !) Et que d’offrandes attendrissantes de Maurois ; que

de « cordialités » de ce grand cœur, Duhamel ! Le tout voisinant avec

des balais sans poils, des fauteuils sans pieds et des couvre-lits

déplumés. Par –10˚, je brûlai des forêts, dans la grande cheminée du

salon, qui ronflait comme une forge ; je brûlais des stères de bois

offerts, en 1934, par Paul-Louis Weiller, au temps où les Juifs me

faisaient des cadeaux. Trois camions d’Emmaüs, c’est-à-dire de l’abbé

Pierre, réquisitionnés, sont venus enlever du matériel, sans réussir à

rien vider.

Ce sont les maisons, et non les gens, qui devraient écrire leurs

Mémoires  !

Mon affectueux souvenir à Camille.

 

Tout à vous,

PM.

 

1. Éd. Julliard, 1960.

 

602 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 23 janvier 1960

 

Cher ami,

Voilà Bidault qui se plaint de l’illégalité, alors qu’il lui doit la vie,

puisqu’il y est né ; mais peut-être que la clandestinité anoblissait

tout… à moins que ce ne soit le succès ?

Il faut que je vous tienne au courant des Bains de mer. Pardon de

vous parler de moi, mais puisque c’est vous qui avez eu la bonté d’en

saisir La Guilde, je dois vous informer de « l’état de la question ».

Fin décembre, Albert Mermoud m’a, je vous l’ai dit, demandé

mon manuscrit pour pouvoir le donner à composer en janvier et

sortir à la fin du printemps. Je lui répondis que je ne voulais pas lui

infliger un éventuel procès avec Carbuccia, et que je préférais voir

d’abord, à Paris, où en était l’affaire. Cela avait l’avantage de tirer

ladite affaire au clair, mais aussi l’inconvénient d’attirer l’attention de

Carbuccia, au lieu de le mettre devant le fait accompli, comme vous

me l’aviez conseillé. Je téléphonai donc amicalement à Horace de

Carbuccia lui disant que, bien que sachant qu’il ne s’occupait plus des

Éditions de Paris, je lui demandais d’user de son autorité de père

pour faire pression sur son fils 1. Il me répondit que les Éditions ayant

été, depuis lors, renflouées d’une quasi-faillite par Hachette, mon

contrat avait fait partie d’un actif d’où il n’avait plus le loisir de le

distraire.

À la réflexion, je suis arrivé à une solution qui me libère, tout en

me mettant à l’abri d’un procès. Puisque ce qui intéresse La Guilde,

c’est un texte assez court, pour illustrer un album sur L’Histoire des

bains, j’ai décidé de distraire, au profit de La Guilde, un tiers de

l’ouvrage, intitulé « Bains dans le passé », de le donner à Mermoud,

quitte à étoffer le reste pour Carbuccia, au cas où ce dernier exigerait

encore l’ouvrage. Bref, de scinder en deux l’ancien livre.

Les 3 mois passés à Paris étaient fatigants ; je n’ai vu personne,

aucune pièce, aucun film. Mais j’ai grand plaisir à retrouver une

maison perdue depuis 14 ans. Ce n’est pas un hôtel conventionnel,

meublé par un décorateur, avec des commodes de Cressent 2 de 30

millions, mais c’est un palais plein de poésie (la poésie des ruinés),

avec ce calme total du Champ-de-Mars, qui, dans le brouillard d’hiver,

ne finit pas, ces kilomètres de parquet, qui font penser qu’un jour les

Français seront, comme les Hongrois, rationnés à 2,50 m 2 par

personne et qu’il faut jouir de ces derniers espaces qui vont à rebours

du sens de l’histoire. La mauvaise conscience est un sentiment

délicieux, un memento amori, et jamais l’eau n’est plus caressante qu’à

contre-courant.

 

Tout à vous,

P. Morand

 

1. Jean-Luc de Carbuccia.

2. Charles Cressent (1685-1768), ébéniste et sculpteur.

 

603 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Loèche, 24-25 janvier 1960

 

Cher ami,

 

Pour Balzac 1 , de J.-L. Bory, contient de jolies pages de critiques,

fines et justes (Julliard). Je l’ai lu avec plaisir. Un étrange petit théâtre, de

l’antiquaire Brémond d’Ars 2, traite (sans originalité) un sujet

original, qui aurait ravi Gautier. Et dont Pieyre de Mandiargues aurait

fait un chef-d’œuvre.

J’ai lu, vous l’ai-je dit, je crois que oui, le Pierre le Grand de

Vallotton, qui n’est pas grand-chose, et Le Bûcher de Montségur de Zoé

Oldenbourg 3 ; que de livres sur les Cathares, ces temps-ci.

Je riais tout seul, en lisant le Balzac de Bory, et en pensant à mon

portrait, tel que Balzac l’eût fait, dans un de ses inventaires généraux

d’appartements. Quelque chose de ce genre : « Il est à Paris, et plus

encore, peut-être, en province, des lieux plus révélateurs d’un

homme, d’une famille, d’une vie, qu’un visage ou un habit, et qui en

disent long sur des êtres par ailleurs plus enclins à se [ mot illisible]…

Ouvrant sur une de ces avenues froides, humides, défilées, conquises

sur le gravier des alluvions de la Seine, au bord de ce Champ-de-Mars

qui est la frontière entre le noble VII e arrondissement et le populaire

XV e, avec sa population d’Arabes, de garagistes et de réparateurs de

cycles pour l’ancien Vélodrome d’Hiver, et qui lui ont survécu, l’hôtel

de celui que Proust nommait le plus perfide des attachés d’ambassade, ou

plus exactement celui de sa femme, car P. M. n’y devait entrer

qu’après son mariage, engageait une vitre immense, en plein nord,

dans une froide lumière d’atelier, sous la jambe sud-ouest de la tour

Eiffel, cette cathédrale du fer, de ce fer-Roi qui, sous la III e

République, venait de détrôner la reine grise du Second Empire, la

Fonte. Que de rêves, dans ce salon aussi grand qu’une de ces sale qui

traversent d’un bout à l’autre les palais vénitiens ; rêve d’un avenir de

conquête, pour une femme éblouissante, qui éblouissait Proust,

comme le maréchal Foch, et voulait éblouir sans doute Paris, la ville

éblouissante. Un demi-siècle avait passé là-dessus et l’on ne savait ce

qu’il fallait le plus admirer, en entrant dans cette église Tudor aux

vitraux losangés de plomb, dans ces pièces dont les boiseries Louis XV

craquaient sous le souffle des bouches de chaleur comme des os

arthritiques, ou la courbe en dents de scie d’un destin dispersé et

ruineux, ou le hasard d’une survie inespérée, ayant permis à

l’immense vaisseau de flotter encore dans un univers misérable et

menacé que ses proportions insultaient », etc…

Je vous fais mille bonjours.

PM.

 

1. Jean-Louis Bory, Pour Balzac et quelques autres, Éd. Julliard, 1960.

2. Yvonne de Brémond d’Ars, Un étrange petit théâtre, Éd. H. Lefebvre, 1960.

3. Éd. Gallimard, coll. « Trente journées qui ont fait la France », 1959.

 

604 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 27 janvier 1960

 

Cher ami,

 

Ce qu’écrit Nimier dans 1 Arts d’aujourd’hui, sur Le Monde en 1960,

est excellent, et la photo très drôle. Pendant ce temps, Alfred est à

Genève au procès Jaccoud. Je n’aurais pu me permettre, si j’avais

accepté d’aller donner des impressions d’audiences, son paragraphe

insolent de la page 4, 2 e 2 colonne, sur Genève ; en outre, il est

obligatoire, lorsqu’on donne son avis avant le jury, de prendre

position, qu’on le veuille ou non, pour ou contre. De sorte que, pour

avoir voulu faire de l’esprit, comme dans un dîner, on devient

indirectement responsable de la condamnation d’un éventuel

innocent. La défense, britannique, aux journalistes de parler avant,

sous peine d’une très lourde amende, le 3 contempt of court, montre

l’abîme qu’il y a entre les mœurs juridiques françaises et anglaises. En

France, le Droit n’existe pas ; il n’a jamais existé.

J’ai goûté l’article d’Aymé 4 qui reproche aux Anglais de s’apitoyer

sur les massacres de chevaux irlandais, et d’être restés indifférents au

supplice des Hambourgeois 5 enduits de phosphore. Aymé ne

comprend pas qu’en Angleterre, un demi-sang irlandais, c’est

beaucoup plus qu’un homme et un Allemand beaucoup moins.

Quelqu’un qui doit rire dans sa tombe, car il avait beaucoup

d’humour, c’est Pétain. La discipline militaire est un tout ; si on y

touche, tout l’ourlet s’en va. Et comment exiger d’un para qu’il tire,

si soi-même on en a jugé autrement, lorsqu’en 40 on recevait l’ordre

de rentrer en France et qu’on le jetait au panier ? C’est pourquoi je

dis toujours que l’honneur est un sentiment subjectif et anti-social.

En tout cas, la voyante suisse qui « voyait » en Algérie la fin de la

V e, ainsi que je vous l’écrivis en 58, n’était pas sotte ; son erreur fut de

dire que Malraux ferait cause commune avec Massu.

Lisez 6 Paris-Jour , en ce moment ; Philippe Boegner étant le beau-

frère de Massu, si je ne me trompe, cela doit être intéressant.

« L’allusion rituelle au dieu Morand » dont parle Galey dans

l’article sur vous, du 7 Cahier des Saisons, m’a bien amusé. Comme vous

devez agacer les gens, en leur parlant de moi, à commencer par la

folle du logis ! Dans un mois l’hiver est fini.

 

Reçu lettre de Nourissier, qui sort du plâtre. Je le conjure

d’attendre 2 mois avant de se remarier ; il promet de m’écouter.

 

À vous,

PM.

 

1. Roger Nimier, « Ce siècle a soixante ans », Arts, 27 janvier 1960, p. 3.

2. Alfred Fabre-Luce, « Jaccoud : psychanalyse d’une société », Arts, 27 janvier 1960, p. 1-4.

3. Outrage à la cour.

4. Marcel Aymé, « France-Irlande », Arts, 27 janvier 1960, p. 1.

5. Allusion aux bombardements alliés sur la ville de Hambourg pendant la Seconde Guerre mondiale.

6. Philippe Boegner (1910-1991), journaliste, avait épousé en juillet 1935 Catherine Rosambert, dont la sœur Suzanne était l’épouse du général Massu.

7. Matthieu Galey, « Portrait de Chardonne », Les Cahiers des Saisons, hiver 1960, p. 424-426.

605 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

 

Vevey, 27 janvier 1960

 

Cher ami,

 

Ça sent bon le printemps, déjà ; le sol devient élastique, les

fontaines retirent leur cravate de paille et sur les toits, les paysans

découpent à la pelle de gros carrés d’omelette norvégienne et vous

assomment le passant au fond des ruelles, avec leurs petites

avalanches. On entend vers 16 heures des concerts de merles à ravir

J. Delamain. Il n’y a que vers 2 000 m qu’il pend encore aux

gouttières des morves de cristal et que les sapins restent enrobés dans

une couronne blanche ; mais déjà leur sommet tourne au roux,

comme les soutanes des vieux prêtres.

Vous avez raison, pour Josette ; mais à peine parle-t-on d’elle

(surtout en bien) que ce n’est plus vrai. (J’entends Camille : « Quel

monstre… ») M. Galey continue à entretenir votre renommée de

méchant, si peu conciliable avec ce doux paysage charentais auquel il

vous associe. Il est vrai que le docteur Guillotin était, lui aussi,

charentais, je viens de l’apprendre dans le livre sur l’abolition de la

peine de mort, que Maître Naud 1 vient de m’envoyer.

J’ai lu cette nuit la moitié du livre de La Varende sur Versailles 2,

son second livre posthume.. C’est ravissant. Cet homme est un

antiquaire ; il sait tout, il a toujours le mot exact. Sa description de la

Grotte de Louis XIII (à la place de l’actuelle chapelle) fait rêver. Mais

vous ne vous intéressez qu’aux êtres et à la nature…

Je vois, au ton de la presse suisse, que l’échauffourée d’Alger 3 va

se terminer ; samedi, on nommait les barricades des insurgés ; lundi,

ils n’étaient plus qu’émeutiers ; demain, ce seront des hors-la-loi. Néanmoins, on a l’impression que l’armée n’est pas très pressée de

les anéantir et se les conserve comme moyen de pression sur Paris.

Chaque petit coup d’État se perfectionne : ceux d’il y a 10 ou 20 ans

étaient enfantins (Action française, Croix-de-Feu, etc…). Cela devient

aujourd’hui beaucoup plus fin, et les joueurs d’échecs bien plus calés.

Savez-vous et pouvez-vous me dire quel poids maximum peut avoir

un colis postal en France. Je parle de ceux que le facteur apporte à

domicile. La prochaine fois que j’irai en France, je pense vous

expédier de Savoie quelques nouveaux doubles de gros bégonias

tâchetés qui me paraissent inédits et plaisants.

 

Tout à vous,

PM.

 

P.-S. Un proverbe arabe dit : « Deux choses prennent de l’odeur

dès le deuxième jour : le poisson et les invités. » Que dire des hôtes,

surtout sur un bateau, où l’on a les deux ?

 

1. Albert Naud (1904-1977), avocat à la cour, défenseur de Céline, venait de publier Tu ne tueras pas , Éd. Morgan, 1959.

2. Jean de La Varende, Versailles. Essai d’histoire et d’art, Éd. Lefebvre, 1960.

3. Des émeutes avaient commencé le 24 janvier après l’annonce du limogeage du général Massu par de Gaulle.

 

606 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

28 janvier 1960

Cher ami,

Camille n’est pas scandalisée. « Impossible », c’est bien le mot qui

convient pour Josette. Nous n’avons pas de nouvelles depuis

longtemps. Mais si l’on n’avait pas un peu d’affection pour les gens

impossibles, on serait bien seul.

Frank aussi est impossible : en deux mois, il s’est brouillé avec Arts,

L’Express (qui lui payait cent mille francs par mois une chronique sur

la télévision), La Revue de Paris (parce qu’il a blessé, sans en avoir la

moindre intention, la duchesse de La Rochefoucauld dans Les Cahiers

des Saisons).

Le seul inconvénient de vos deux domaines (Floquet et Vevey),

c’est qu’on ne sait où vous adresser les revues ou livres. Je pense que

l’on vous a adressé Les Cahiers des Saisons. Je vous le signale parce que

la revue contient deux pages de Josette 1, que Kléber Haedens admire

beaucoup.

Je considère toujours de Gaulle comme un beau spectacle. Cette

seconde image de Pétain, curieux.

On s’aperçoit (L’Express) que les principes de la Révolution

française (égalité) ont ruiné l’agriculture. (Le morcellement des

terres, en divisant l’héritage.) L’industrie a pu s’en tirer en tournant

la loi : la maison allait à l’aîné. On vomit le « Bourgeois » qui a fait

cette révolution et qui en est le fils. Toujours, on veut autre chose, et

l’on vomit ce que l’on a fait.

Dans Arts de cette semaine un étonnant Fabre-Luce sur Genève.

Bon Nimier.

J’espère que vous avez trouvé le texte de votre article à Vevey. Trois

fois ils m’ont dit (à Arts) combien il était bienvenu. J’aimerais bien le

lire enfin dans Arts.

Le poids d’un colis postal c’est trois kg. Mais un kg suffit bien.

Merci pour la pensée, en tout cas.

Votre

JC.

 

P.-S. Vous avez bien fait de faire le procès de Genève. Impossible

pour un habitant de Vevey. Je ne vous vois pas là-dedans. Vu par

Balzac, votre Floquet change de siècle. Les « romans de mœurs » ce

sont des façons de voir. Il faudrait expliquer pourquoi l’œil change.

L’histoire de l’œil, ce serait la véritable histoire des mœurs.

 

1. Josette Day, « Les amours d’Anémone », Les Cahiers des Saisons, hiver 1960, p. 481-483.

 

607 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 28 janvier 1960

 

Cher ami,

 

Ne m’oubliez pas dans vos prières ; à part une lettre de

K. Haedens, je n’ai aucune nouvelle des amis, sauf par les journaux. À

Genève, les actions du bâtonnier Jaccoud ont baissé, hier, les experts

ayant affirmé que le bouton trouvé dans le jardin du crime

appartenait à son pardessus. Je vais voir Simenon, qui suit les débats,

pour savoir ce qu’il en pense.

Je vous disais hier que, pour les Anglais (à propos de l’article de

Marcel Aymé, dans Arts), un Allemand, c’est moins qu’un homme.

Les Anglais détestent et redoutent les Allemands ; ils ont pour eux la

haine du frère pour le frère, du feignant pour le travailleur. Les seuls

Allemands qu’ils ont admis c’est la famille royale d’Angleterre. Ils les

détestent, mais ils ne les méprisent pas, comme ils méprisent les

Latins. (« Les nègres commençent à Calais », phrase connue.) Contre les Français, en particulier, les Anglais ont cette dent (ou plutôt, ces

dents)-ci : les Français mangent en tenant leur couteau trop près de la

lame ; ils pêchent la truite au ver ; ils tuent le renard au fusil ; ils font

minette aux dames ; ils ne se marient pas sans dot. (Il est vrai qu’une

aventure amoureuse porte, en Angleterre, un drôle de nom : an

affair.)

De Gaulle va, cet après-midi, devant le Conseil d’État, tout comme

Napoléon ! Les Suisses (qui lui sont favorables) se demandent si c’est

pour se faire nommer empereur par plébiscite ?

Je me demande si les communistes des divers pays d’Europe

ouvriront la voie aux Russes, en cas d’occupation, comme

l’Internationale jacobine a permis à la France, en 1793, de s’installer

sans coup férir, ou presque, en Europe ? Car enfin, les Suisses, depuis

Guillaume Tell, si impatients du joug étranger (Habsbourg ou

autres), ont avalé sans (presque) broncher l’occupation française et

l’ont vu cesser en 1814-1815, sans (presque) de drames, tellement la

franc-maçonnerie avait préparé les voies à la République française, en

Suisse romande ? Les Suisses sont courageux ; ce n’est donc pas par

lâcheté qu’ils se sont soumis à nos préfets, pendant 20 ans.

Il est vrai que déjà à partir de Louis XVI et de Necker, c’est la

Suisse qui avait pris les devants et nous avait envahis.

 

Votre

PM.

 

608 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 30 janvier 1960

Cher ami,

 

Hélène revient d’un déjeuner dans le monde (de Lausanne).

« Tous les sujets du jour ont été abordés, dit-elle, et je n’en reviens pas

du conformisme des convives. » C’étaient des gens de la société, mais

bien différents pourtant les uns des autres ; à beaucoup, il était arrivé

des « choses » ; certains avaient eu des histoires peu ordinaires : une

des dames, une Viennoise, était une sorte de courtisane mondaine,

richissimement entretenue, après avoir eu des tas de maris, des

aventures bizarres ; son amant, qui était présent, avait vécu caché un

an et demi, en France, à la Libération, chez une modiste, dans une de

mes anciennes propriétés ; il y avait là, aussi, un médecin mondain

(suisse), qui avait été plus ou moins expulsé d’Angleterre, après des

histoires de drogue, etc… Or, tous proféraient l’opinion la plus

comme-il-faut, récitaient leur journal, n’avaient qu’une idée, ne pas

sortir de l’ordre social de la banalité et de la fadeur des vieilles dames

de province ! Pourquoi ce contraste ?

Nous avons pris un jeune valet de chambre catalan, pour épargner

au vieux Robert les gros travaux ; le résultat est que, pris d’émulation

et piqué au vif, Robert se tue de travail et va jusqu’à laver la cuisine, ce

qui ne lui était jamais arrivé.

La radio de ce soir annonce que Massu est relaché ; cela doit être

une des conditions mises par l’armée d’Algérie à son obéissance ; elle

va arbitrer le débat. « L’État, c’est elle. »

La tragédie, pour ce pauvre Gaulle, c’est qu’il est né de

l’insurrection, en juin 40 ; qu’il est re-né de l’insurrection, le 13 mai

1958 ; et qu’il retrouve en face de lui l’insurrection, le 24 janvier

1960. Quel boomerang historique… On comprend son complexe de

la légalité, pareil à celui d’une maîtresse tardivement épousée. Il est si

incroyable (bien qu’en matière de complexes, tout soit croyable) ce

complexe, que, dans son speech d’avant-hier, à la radio, Gaulle a été jusqu’à dire, sans rire : « Moi qui représente la légalité depuis

20 ans 1 ! » Si c’est comme ça qu’il entend faire l’union des Français…

Il y a deux cancers secrets dans ce cœur orgueilleux, qui ont

déterminé et expliqueront sa politique : sa haine de Vichy, de Vichy

qui fut la légalité, rêve de tous les aventuriers ; et sa haine de ses alliés

anglo-saxons, dont il a été obligé d’être le serviteur pendant 4 ans et

qui ne lui ont pas ménagé les avanies. (Pas à cause de la nécessité

d’en recevoir des subsides ; cela c’est secondaire.) Sans ça, comment

expliquer qu’à la fin de 44 (et demain, au printemps 60, vous verrez

cela recommencer) il se soit jeté dans les bras de l’URSS ? Et

qu’aussitôt au pouvoir, en 58, il se soit d’abord rapproché d’une

Allemagne pour qui il a une admiration curieuse ? Tous les dictateurs

ont envie d’être à la tête d’un peuple qui serait l’Allemagne, le plus

efficace, le plus facile à gouverner.

 

Votre

PM.

 

1. Allusion à l’allocution radiodiffusée et télévisée prononcée au palais de l’Élysée le 29 janvier 1960. La phrase exacte est la suivante : « En vertu du mandat que le peuple m’a donné et de la légitimité nationale que j’incarne depuis vingt ans, je demande à tous et à toutes de me soutenir, quoi qu’il arrive » (Discours et messages. Avec le renouveau 1958-1962, Éd. Plon, 1970, p. 166).

 

609 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

31 janvier 1960

Cher ami,

Cette lettre contiendra deux prières. La première, c’est Camille

qui vous l’adresse. Elle vous demande de bien vouloir penser à lui

rapporter une grande boîte d’Arterosan en comprimés ; elle vous

paiera cette boîte en francs suisses, de ses économies.

La seconde, pour être énoncée, demande des explications assez

longues ; mais, si vous y prenez garde, après un instant de réflexion,

la réponse peut tenir en deux mots.

Retour de Sintra, j’ai décidé que ce serait notre dernier voyage ;

trop vieux à présent. Sans Caracalla, nous n’en serions jamais revenus.

Deux têtes faibles. Pour voyager, il faut penser à des tas de choses.

Quand Camille, pour le départ, ferme la maison, ayant pensé à sa

valise, à l’électricité, etc…, c’est une morte que je dépose dans le taxi.

À Paris, deux heures dans la semaine, nous faisons illusion. C’est du

vernis.

Déon, qui est dans une île à quatre heures de bateau d’Athènes

(Spetsai) nous demande d’aller les voir, chez eux, où ils ont deux

chambres pour nous. Pas question d’aller chez eux plus de deux

jours. Mais il y a Athènes, la Grèce que je ne connais pas, et c’est

seulement à quatre heures d’avion.

Et voici la question. Je suis un homme de l’océan, un homme de

Roscoff. La Méditerranée m’est indifférente. Cependant le golfe de

Salerne, la mer dans ce golfe (Positano, Amalfi, Pestum) m’ont

enchanté. J’ai pensé : c’est la Grèce. On m’a dit : non. La Grèce, c’est

autre chose. C’est beaucoup plus beau. Voilà la question. Est-ce vrai ?

Il faut vous dire que, sauf le Parthénon, je regarderai la Grèce comme

j’ai regardé le golfe de Salerne : la mer, la côte, les gens. Le Louvre

me suffit pour le reste. Ils ne font que se répéter. Et puis, je n’en suis

pas digne.

Donc, voici la question : est-ce que 15 jours à Athènes (ou bien

dans un village, sur la côte, tout près d’Athènes) cela vaut le voyage, dans les conditions que vous savez : vieil arbre qui ne veut plus être

transplanté, sauf Lausanne et Roscoff ?

 

À vous,

JC.

 

P.-S. Josette, complètement perdue de vue.

 

610 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

er

1 février 1960

Cher ami,

 

Je ne lis plus Simenon, sachant, une fois pour toute, qu’il a de plus

en plus de talent. Madeleine Chapsal-Schreiber voulant publier les

« conversations » de L’Express, j’ai refait entièrement la nôtre. Celle

qui avait été publiée (sans que je la lise) était une incohérente farce.

Elle me pose cette question : « Que pensez-vous de la littérature

actuelle ? » Réponse : « Je ne vois rien de neuf. Simenon est toujours

l’unique romancier français. »

Je me demande qui on appellera « Résistant » plus tard : les

communistes qui faisaient dérailler les trains pendant l’Occupation

ou nos « Paras » d’Algérie. Ce ne sont pas les mêmes gens.

Les Russes couvrant l’Europe ? Nos yeux ne le verront pas. Ce sont

des gens sages, puissants, intelligents, très patients ; ils ne feront pas

de bêtises. On fait des bêtises quand on est pressé, comme Hitler.

Les communistes en France, c’est un mot. Je le vois, étant au

centre : Argenteuil, Bezons, La Frette. Une bonne partie, c’est un

ramas de nullités et de dégénérés, dont ils devront se débarrasser ;

une partie, des farceurs, qui n’en pensent pas un mot, étant riches. Le fort et vrai noyau n’est pas gros. Nos « paras » représentent une autre

force. Pour faire une grève, il y aura du monde ; pas pour recevoir les

Russes.

Hitler a goûté des plaisirs de l’occupation. Les Russes ont

sûrement retenus la leçon. Ce ne sont plus les armées qui comptent.

C’est les maquis, la guerilla, impossible à atteindre, sauf par les

otages, ce qui n’arrange pas les choses. Souvenez-vous de l’Espagne.

C’est ce que les Russes trouveraient partout. Et pour quoi faire ? Quel

avantage ?

C’est l’excuse de Yalta. Roosevelt a voulu leur donner tout de suite

ce qu’ils jugeaient nécessaires. « À présent, restez tranquilles. »

L’Allemagne seule (je crois) peut brusquer les choses, si elle se tourne

vers la Russie. Et penser que la Chine peut donner du souci aux

Russes. La vaine occupation de l’Europe ferait de l’Europe son

ennemie. Pas d’autre profit. Quand on a l’avenir pour soi (c’est le cas

de la Russie), il n’y a qu’à dormir. Penser aussi que les Russes ont un

grand mépris (ils l’ont dit) pour les communistes français et italiens.

Nous sommes toujours clos à La Frette. Peu de nouvelles des

autres ; aucune de Josette, qui a l’air de bouder.

Les chefs russes savent très bien (comme Hitler le savait et s’en

préoccupait) qu’un Allemand, un Russe, sur le sol étranger, surtout

vers l’ouest, se décompose. D’un Allemand, en Charente, au bout de

six mois, il ne restait plus rien. Voilà la protection.

Camille espère que vous penserez à ses Arterosan en granulés. Son

sommeil est entre vos mains.

 

Votre

JC.

 

P.-S. À propos de la phrase suivante, votre avis me serait précieux.

Pardon. « On ne peut parler de rien, avec personne. » D’instinct, cela me paraît bon. J’entends du point de vue grammaire. Si je réfléchis,

j’ai des doutes ; cela me semble baroque, à l’analyse.

 

611 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

3 février 1960

 

Cher ami,

 

De votre lettre d’hier, je retiens que la Grèce est belle, et qu’il faut

la voir ; que l’on peut demeurer à Athènes et, de là, circuler un peu,

et qu’avril, c’est un peu tôt.

Vous parlez d’un bateau-Josette. Elle ne serait pas du voyage. Ah !

non ! Le train, c’est très long. Un tortillard, me dit Déon, à partir de

la Suisse ou de l’Italie.

En mai, le jardin me réclame, pour certaines plantations.

La question qui se pose, c’est de savoir si nous serons plus vieux

ou moins vieux l’an prochain. Il me semble que nous sommes vieux

cette année. Et Camille, pas solide, redoute beaucoup de voyager avec

moi. Elle voudrait quelqu’un d’autre, cette honnête femme.

Dans La N.R.F. de février, intéressant, du moins judicieux, article

de Ionesco 1 sur les bourgeois progressistes, les bourgeois qui n’ont

jamais fait que se haïr entre eux, s’entre-détruire ; qui ont suscité

toutes les révolutions, ameuté « le peuple » contre d’autres bourgeois.

J’approuve, avec dépit, car je viens de l’écrire ; et il faut ravaler ma

sagesse.

 

À vous,

J.

P.-S. Après un long silence, des nouvelles de Josette. Elle semble

encore souffrante, mais revient à Paris dimanche.

 

1 er . Eugène Ionesco, « Pages de Journal », La Nouvelle Revue française , 1 février 1960, p. 220-233.

 

612 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 3 février 1960

 

Cher ami,

 

Josette, qui rentre vendredi, me dit qu’elle rapporte beaucoup

d’Arterosan pour Camille et qu’il est inutile de lui en envoyer.

J’aimerais mieux, peut-être : « On ne peut parler de rien, avec

quiconque. »

Votre : « nos yeux ne le verront pas » (l’entrée moscovite en

Europe) ne me rassure pas. La leçon des événements, c’est que tout

s’accélère, comme la pierre qui tombe. Le péril jaune de 1900 prévu

pour l’an 2000, la prise de conscience africaine : on nous donnait ½

siècle, il a fallu 5 ans. La bolchevisation de la Chine, imprévisible en

44 : dix ans après.

Je relis, ce matin, avec plaisir, 1 Le Vigneron et sa vigne, de Jules

Renard, discours non plus mélancoliques que divers. Il y a une

vacherie-1900 que Frank, avec plus d’intelligence, fait revivre. (« Ce

n’est pas au doigt des femmes qu’il faut passer l’anneau, c’est dans le

nez. »)

 

Tout à vous,

PM.

P.-S. La France se trouve désormais privée de la plus ancienne de

ses libertés, la liberté d’élever des barricades. Cela vous a un côté

Pierre le Grand, punition de Strelitz (pluriel : Streltsy 2) qui doit

plaire à Malraux. Ne serait-ce pas haute époque, Massu décapité au

Champs-de-Mars et Lagaillarde torturé à l’Élysée ? Puis, canonisation

et statue par Falconet 3. Élu par les droites, le général vient de faire un

solide front populaire. La IV e était un piédestal qui changeait de

statue, la Ve est une statue qui change de piédestal.

 

1. Publiés en 1894, ces récits seront augmentés, dans l’édition de 1900, de Nouvelles du pays et de Tablettes d’Éloi.

2. Nom du corps d’infanterie russe institué par Ivan IV le Terrible en 1550, formant la garde particulière du tsar, qui s’opposa à Pierre le Grand en 1698 et fut dissous après des exécutions massives.

3. Étienne Falconet (1716-1791), sculpteur, directeur des ateliers de sculpture de la manufacture de Sèvres à qui l’on doit le monument à Pierre le Grand de Saint-Pétersbourg.

 

613 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 4 février 1960

 

Cher ami,

 

Josette vous apportera demain les bégonias saumon (bulbes).

J’espère qu’ils réussiront mieux que les iris. Elle m’explique, à 1

heure du matin, dans un téléphone helvétique, qu’elle n’a plus

d’amant depuis un an et qu’elle n’en veut pas. Le malheur, c’est

qu’elle déteste l’homme et qu’elle en aime le membre. Combien

d’hommes sont dans une situation inverse ! Le bordel est une chose,

la solitude morale, une autre. Mais les gens confondent tout.

D’ailleurs il existe des pays (latins) où cette confusion a d’heureux effets, et où le lupanar est également le café, l’agora, le cercle où l’on

se vide les couilles en s’emplissant le cœur de chaleur humaine ;

formule périmée, archaïque, paternaliste, qui avait du bon et valait

autant qu’un foyer rural communiste ou l’Y.M.C.A 1.

Vous ai-je dit, hier, en vous recommandant Le Vigneron de Jules

Renard, d’y choisir Éloi, homme de lettres ?

Floriot 2 a parlé 6 heures, au procès Jaccoud, hier. Si j’étais du jury,

et même si cet avocat m’avait séduit, au début, je n’aurais, après sa

Continuer : partie 2 sur 11