Correspondance
1960. Lettres 590 à 800
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.
1960
590 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Londres, 1er janvier 1960
Cher ami,
Le 1er janvier, ici, n’est pas férié ; pas de temps perdu. Hier soir, les
Londoniens se promenaient coiffés de chapeaux fantaisie, casques de
policemen, tubes gris, chapeaux de paille, feutres mousquetaires,
etc… Je parle de la rue ; les gens bien sont à la campagne ; ils laissent
Londres aux garagistes de province et aux niggers, qui sont, non pas
des nègres, mais tout ce qui est étranger. Le mot horrible d’ 1 alien, en
usage jadis, est remplacé désormais ici par un autre, non moins
insultant par l’accent qu’on y met : non-British. Ce qui me frappe dans
les rues, c’est une vaste population indéfinissable, inclassable, de
18 ans genre Saint-Germain-des-Prés, avec des bandes de fillettes B.B.
à queues-de-cheval, garçons à barbe carrée ou favoris, tous sans
chapeau, en blue-jeans, etc… On voudrait savoir si c’est l’influence
James Dean ou Sartre ?
Les femmes, toujours aussi jolies que l’an dernier, cheveux flous
en chrysantèmes, platinés blond, fond de teint très blanc, les yeux au
charbon, longs cils noirs, paupières peintes très noir. C’est fort joli.
La pelisse (bourgeoise et tsariste) est remplacée, l’hiver, par la
canadienne en peau doublée de mouton blanc ; chez les P.D., revers
de manche et col apparents, en mouton blanc.
Beaucoup de juifs, ici en pays conquis, malgré les swastikas, hier, à
Nottinghill Gate. Ces swastikas sont certes (surtout en Allemagne) des
provocations communistes, pour refaire l’union occidentale
antiallemande.
J’ai décidé de me faire incinérer (les vers me dégoûtent). C’est
peut-être ce qui m’attire dans les grill-rooms anglais où crépitent les
sirloins , paterhouse steak, fillet, etc… Repas traditionnel chez Scott’s,
dans le décor blanc et acajou de ma jeunesse. L’acajou aura duré
150 ans ; on s’en moque, mais comme on le regrette quand le
contreplaqué le remplace !
J’admire tout de vous ; la façon dont vous tenez le coup, sans
effort. Moi, je lutte tellement. J’ai toujours, ou presque, eu ce qu’il
fallait pour être heureux ; j’ai été très raisonnable ; je décide donc
d’être heureux ; mais ma nature doit s’y opposer, car ces bonnes
résolutions se dissolvent instantanément en colères, mélancolies,
scrupules, regrets du passé (passé où, d’ailleurs, avant de rencontrer
Hélène, je n’étais pas plus heureux qu’aujourd’hui, en ayant toutes
les raisons de l’être). Ceci pour vous expliquer mon caractère
pessimiste et chagrin, si contraire au vôtre. Vous m’êtes un reproche
vivant. Bonne année nouvelle à tous les deux.
PM.
1. Étranger.
591 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
4 janvier 1960
Mon cher ami,
Psychologie
Remarques sur Nimier.
Il m’a dit : « Je ne m’occupe plus de Arts » ; et puis on a vu qu’il
s’en occupait. Les deux choses étaient vraies. Il s’en occupe et il ne
s’en occupe pas. Je crois qu’il est incapable de s’occuper vraiment
d’une chose, d’adhérer à une chose, d’une façon continue, efficace,
patiente ; ni chez Gallimard (où son rôle heureusement est assez
dispersé), ni comme mari. Il y a toujours du flottant chez lui ; un peu
de cabriole. Dans le fond, il y a quelque parenté avec son plus cher
ami : Blondin.
Josette.
Elle a été actrice. Une actrice ne revient plus jamais tout à fait
dans la « vie civile ». Elle joue à merveille plusieurs rôles dans la
journée. L’humeur est changeante, selon l’heure, le champagne.
C’est sa nature. Tout au fond de cette mascarade et légère
fantasmagorie, il y a une nature assez forte ; il y a des sentiments vrais
(qui ont peu de chaleur, mais qui existent).
Ainsi, elle est attachée à son mari. Aucun doute. Elle l’est d’une
façon assez profonde, elle l’a montré, cela se voit (quand elle en
parle, et si elle lui téléphone).
Il ne faut pas en juger sur son attitude, quand elle a trois
personnes à déjeuner. Il n’en paraît rien. C’est son pouvoir de
transfiguration instantanée.
Son mari va mourir. Elle en est profondément affectée (à un point
que l’on ne peut guère apercevoir). Elle est dans une complète solitude. Effrayante, à vrai dire. (Plus grande chez les très riches, à qui
on demande toujours de l’argent.)
Elle vous reproche (et cela, je dois le dire, avec une véhémence
qui ne m’a pas semblé comédie) de n’avoir pas compris qu’elle était
dans un triste moment de sa vie, de l’avoir abandonnée à ce moment-
là, et d’avoir été même, par quelques mots, dur avec elle.
À vous,
JC.
592 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Paris, 6 janvier 1960
Cher ami,
Il paraît qu’avant-hier soir, à l’agonie, Gregh 1, apprenant
l’accident où Camus laissa la vie, aurait dit : « Il me fait rater ma
mort. » Tiré de la clandestinité (la T.V. s’en gargarise, bien sûr), je
crains que Camus n’y retourne. De toute façon, son destin était court.
Jacques Laurent et nos jeunes l’avaient écrit, au lendemain du Nobel.
C’était un journaliste de talent. Le mauvais œil qu’a Malraux apparaît
clairement une fois de plus : il paraît que c’est lui qui venait de
convoquer Camus à Paris pour lui offrir la place de Boisanger 2.
Simone est pleine de souvenirs pittoresques sur les Gregh (quand il
apparaissait, avec sa smala, Cocteau disait : « Le voici, traînant ses
grègues… »), avec sa barbe du Mur des lamentations. Il laissera un
Hugo très lisible ; sa maison, au Hameau de Boulainvilliers, était un
dernier vestige du parc des antilopes à l’Exposition de 89. Mais aussi
une antilope symboliste. Les histoires de Simone sur les hypothèques
des Gregh à la Libération et leurs heureuses spéculations, je pense
qu’elle les racontera un jour ; c’est à mettre dans les Comédies du
ghetto 3 de Zangwill.
Ce que vous dites des qualités que doublent des défauts est vrai ;
mais ce qui est plus diabolique encore, c’est que le contraire n’est pas
vrai.
Votre
PM.
1. Fernand Gregh était décédé le 6 janvier 1960. Albert Camus et Michel Gallimard s’étaient tués deux jours plus tôt dans un accident de voiture.
2. Claude Bréart de Boisanger, diplomate, avait été nommé administrateur de la Comédie-Française par André Malraux le 9 avril 1959.
3. Les Enfants du ghetto, roman de l’écrivain anglais Israel Zangwill (1864-1926), publié en 1892.
593 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
7 janvier 1960
Cher ami,
Je vous ai communiqué une brève traduction des sentiments de
Josette, sans vous dire ma pensée ; la voici : tout vient de ce que vous
êtes des amis intimes. Intimité = il est permis à l’un et à l’autre de tout
dire. C’est impossible avec une femme, ou bien c’est le mariage, rude
entreprise ; si cette femme est Josette, si elle a la permission de
téléphoner la nuit, ce sera une suite de catastrophes ; brouilles et
réconciliations alternées. Pour ma part, je conserve une prudente
distance ; un déjeuner chez elle, surtout si elle a un invité, et si (ayant
un chauffeur) elle nous fait prendre à La Frette et nous ramène, c’est
charmant. C’est la bonne, agréable, intelligente, fraîche et solide
Josette. Déjà, Crans, c’est dangereux. Pas d’avantage, ou bien grand
péril. Dans ce péril, vous êtes en plein. Vous finissez, dans l’intimité, à
parler chacun un langage inintelligible pour l’autre.
De Kléber Haedens, je ne sais plus rien. Je ne sais où il est. Seule
certitude : ils seront au Claridge le 12, et ils restent quatre jours.
Je n’ai pas besoin de la lettre publique tout de suite ; il suffira que
vous y pensiez. Je viens de mettre le lot 1959 dans un coffre, à l’abri
du feu. Reste à y joindre celle que je vous ai retournée, et qui ne doit pas disparaître. Elle a droit à sa place, dans la correspondance
complète. Ce qui est dans le coffre est à votre disposition.
Gregh, c’est mon plus vieux souvenir des hommes-écrivains ; il
venait en Charente, voir Gabriel Trarieux. Il était jeune, sa femme
jolie. François Porché était là, jeune ; c’était le temps du symbolisme ;
vers 1900 ; c’était pour moi Paris. Temps calme, alors. Il y avait
seulement, comme troubles, les mauvaises affaires.
Curieux, le vieillissement rapide pour beaucoup d’écrivains. Mon
pharmacien de La Frette lit La Reine évanouie de Vaudoyer. Il ne
comprend pas ce qu’il dit, il ne comprend pas que l’on ait pu écrire
de la sorte. La « postérité », c’est une affaire réglée en 40 ans, le plus
souvent. C’est peut-être dans la mesure où l’on suit l’époque, ce
vieillissement. Il vaut mieux créer l’époque, comme vous l’avez fait.
Votre
JC.
594 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
Vendredi [8 janvier 1960]
Cher ami,
Oui, dans le courrier de ce matin, il n’y a que vous.
Une lettre de Déon. Je lui avais envoyé une lettre de vous qu’il me
retourne. Je pouvais communiquer cette lettre sans inconvénient. La
raison, c’étaient les premières lignes où vous parliez de lui d’une
façon qui devait lui faire plaisir. Il me dit (après m’avoir dit, en effet,
son plaisir) : « La richesse de cette lettre est inouïe. » Vous avez bien
lu ; ce n’est pas moi, un envoûté, qui parle ; ce n’est pas à vous qu’on le dit. Sachez-le, une bonne fois. Cette lettre était bonnement comme
les autres.
Vous trouverez ici la lettre de Nimier ; c’est le plus simple.
Arrangez-vous avec eux. Il faut que cet article paraisse.
Et je reçois 1 L’Europe galante. Très joli. La préface de Muller, bien
de lui, à sa façon, sans se hausser, est charmante. Camille s’en délecte
en ce moment. Elle est montée dans sa chambre, parce qu’elle me
gênait en riant. Que vous fassiez rire, c’est un comble. Un succès pour
Muller. Je trouve sa discussion très sage, touchant le livre lui-même.
Les paroles supprimées seront dites par moi.
Je vois que Grasset avait sur le service de presse la même opinion
que moi. Il y a d’autres gens que les critiques qui comptent.
Cet ouvrage, tel qu’il est présenté, et le contenu, est important
pour vous en ce moment. Il sera absorbé par des « abonnés », foule
stupide. Je me figure que l’éditeur ne fait pas de service de presse, ou
peu. En tout cas, il néglige l’essentiel. Donc, tout se passera comme
s’il ne s’était rien passé.
Il faut intervenir. Serait-ce à vos frais, faites adresser le volume aux
quelques noms ci-joints 2. Cela, c’est absolument nécessaire. Il y en
aurait d’autres utiles ; à votre disposition.
Votre
JC.
P.-S. Je recommande tout cela à Hélène. Je vais l’appeler ainsi
désormais. Je vois des gamins de 25 ans qui appellent Camille,
Camille, quand ils l’ont vue trois fois. Il faut être de son temps.
1. Éd. Les Amis du Club du livre du mois et de la Bibliothèque mondiale, Loos-lez-Lille, 1959.
2. Jacques Chardonne avait joint à sa lettre la liste suivante : Adresses pour L’Europe galante e : Bernard Frank, 67 rue des Saint-Pères, Paris (7) ; Matthieu Galey, 24 boulevard des Invalides ; Jacques Brenner, 14 rue Guisarde, Paris (6e) ; Dominique Aury, 10 rue Vavin, Paris (6 e e ) ; François Nourissier, 20 rue Jacob, Paris (7) ; Solange Fasquelle (Mme Jean-Claude F.), 29 rue Octave-Feuillet (16e) ; Michel Déon, Spetsai, Grèce ; Nimier ; Françoise Sagan ; Albérès à e Arts ; Kléber Haedens ; Jean-Paul Caracalla, 7 rue Gounod, Paris (16).
595 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Paris, 11 janvier 1960
Cher ami,
Je vous rendrai la lettre que vous m’avez renvoyé, c’est entendu.
Merci mille fois pour le M. Noël et les autres Stock. Je ne voudrais pas
que Cl. Elsen 1 soit embêté, s’il vient à savoir mon opinion, mais je
vous la donne : il traduit comme un saligaud (Angus Wilson). Bordure
herbacée pour herbaceus border, il y a de quoi faire rire. Chacun sait que
ce sont ces plates-bandes de fleurs étagées, caractéristiques de tout
jardin anglais qui se respecte.
De Gaulle, ce n’est pas l’orgueil, c’est la vanité. Un orgueilleux ne
fait pas de la fausse grandeur. Je n’ai vu personne, parmi les amis de
Pinay, et j’ignore ce qu’il va faire. Mais comme Gaulle a cédé,
finalement, aux curés, dans l’affaire de l’École libre, peut-être va-t-il
obéir au capitalisme au sujet de la politique financière de Pinay ? En
tout cas, le libéralisme avait commencé à réussir ; l’arrêter net par de
la politique financière national-socialiste ce serait une tragédie à
dénouement rapide. Vichy pour la Constitution, ce fut Weimar ;
Munich pour les finances ; Gaulle poursuit, sous d’autres noms, un
rêve abandonné, interrompu, par ses ennemis, depuis 20 ans. On ne
tue que ce qu’on aime. (Ceci est du domaine du subconscient.)
Pétain, lisant les projets constitutionnels d’Alger, m’a dit, à dîner, à Vichy, en juin 40 : « Mais c’est tout à fait ma Constitution. » (Je crois
vous avoir déjà cité cela.)
Ayant lu le très médiocre Valloton, 2 Pierre le Grand, cela m’a donné
l’idée d’écrire une fausse relation de voyage d’un des boyards
moscovites de la suite du tsar, à travers la Hollande, Londres, le Paris
de la Régence, etc… Un boyard habillé en charpentier hollandais,
comme l’était Pierre I er, à la fois sauvage, prolétaire, soudard et
asiatique, en 1725. Je m’amuserai, en tout cas, beaucoup plus que
d’aller au procès Jaccoud 3. Je n’aime pas le contact humain direct,
j’ignore tout des coulisses judiciaires, je méprise l’éloquence, les
avocats, la justice ; enfin, je déteste avoir à griffonner sur une table de
café et me précipiter au téléphone, en dix minutes, pour dicter un
article, à l’autre bout, défiguré par la sténo, et qui, finalement, restera
au marbre.
Le mot de Gregh que je vous citai n’est pas de lui, mais de sa fille ;
parlant de l’accident de Camus, elle a dit : « Papa va rater sa mort. »
Et, en effet, il n’a eu qu’une 4 e page, au Figaro.
Votre ami,
PM.
1. Claude Elsen avait traduit, d’Angus Wilson, Attitudes anglo-saxonnes (Éd. Stock, 1957), Les Quarante Ans de Mrs. Eliot (Éd. Stock, 1958) et Saturnales (Éd. Stock, 1960).
2. Henry Valloton, Pierre le Grand, Éd. Fayard, 1958.
3. Le procès très attendu de l’affaire Jaccoud devait s’ouvrir le 18 janvier à Genève. Un avocat réputé y était accusé du meurtre du nouvel amant de sa maîtresse.
596 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
11 janvier 1960
Cher ami,
Hélène voudrait que je donne un avis, à quoi je suis toujours prêt.
Je crois que l’on vous demande pour Le Jour, un journal très répandu.
Ce que l’on vous demande, sans vous déranger, ne manque pas
d’intérêt, et même peut vous amuser. Vous le ferez à merveille ;
j’achèterai Le Jour. C’est honorable. Il y a des précédents (Gide,
Giono). Aucune raison de refuser, donc on accepte. (Il y a une phrase
de Nietzsche sur le philosophe qui ne veut pas sortir, et c’est dans sa
promenade qu’il trouve ce qu’il cherchait.) Il ne faut jamais refuser
une promenade, sans bons motifs. Vous n’avez pas de bons motifs.
Mais je ne suivrai pas Hélène jusqu’au bout. Le motif (il n’y a pas
besoin de motif) qu’elle invoque : « rentrer dans le circuit », je ne le
comprends pas. Vous êtes en plein dedans. (Et ce n’est pas Romains.)
Vous avez tout, admiré de tous, pour les œuvres passées, pour les
récentes. Camille s’écriait : « Il ne sait donc pas ! »
Plus désolant encore quand vous dites : « Je n’intéresse plus ! »
Dante aménagea pour vous, pour les ingrats, le cercle le plus cuisant
de l’Enfer.
À vous,
JC.
P.-S. Il n’y a qu’une seule raison que l’on puisse admettre : « Cela
m’ennuie ! » Ça, c’est respectable, si c’est vrai.
597 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
12 janvier 1960
Cher ami,
Voilà de bonnes raisons pour refuser le procès Jaccoud. Ne jamais
faire ce qui ennuie ; règle de vie. Au moins à nos âges (pardon) on a
gagné cela. Rien que le plaisir.
Gaulle ? Je ne sais que penser. C’est tragique la décision de tantôt.
Le royaliste Bonnard, à la fin de Vichy, me disait : « Le gouvernement
d’un seul (à la fin, têtu) rien de pire. » Ni un seul, ni plusieurs ;
c’était la thèse de Proudhon, je crois. En France, aucun
gouvernement n’est possible.
Téléphone de Kléber, ce matin. Il a une bonne voix.
Je vais vous dire mon opinion sur les traductions. Pendant trente
ans, je n’ai pas vu une traduction où quelqu’un ne relève une faute
ou plusieurs ; pas du tout. Les fautes n’ont aucune importance, sinon
pour le plaisir qu’elles donnent à les découvrir. Ce n’est point par ce
côté qu’il faut juger une traduction. À supposer qu’il existe une
traduction sans une faute, elle peut être très mauvaise. Ce qui
compte, c’est le ton.
Je me suis toujours opposé à la traduction de mes livres. Cela s’est
produit quelques rares fois, pourtant, et j’ai dit : je veux un artiste
dans la langue de la traduction ; cela m’est égal, s’il ne sait pas le
français. Pas de traduction fidèle ; un équivalent, et je demande un
écrivain. C’était aussi l’opinion de Gide.
À vous,
JC.
P.-S. Bien ; vous me retournerez la lettre quand vous voudrez. Mais
il m’en faut une pour mon livre. Absolument nécessaire. Je vous la
laisse écrire ; vous avez le temps.
598 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Paris, 15 janvier 1960
Cher ami,
Je vous ai téléphoné ce matin, mais vous étiez sorti ; traîneau ou
ski ? Les bricoleurs français sont en ce moment à leur affaire, avec le
matériel national à dure épreuve. Les deux mots qu’on entend le plus
sont : « Je suis débordé… » et « … mais je vous dépannerai ».
Pourquoi cet en-panne perpétuel ? Ouvrez le Bottin, comme je l’ai
fait hier, à Télévision, puis à Réfrigérateur ; à chaque nom succède le
mot : Dépannage. Or, j’ai en Suisse un vieil ascenseur qui, depuis 13
ans, ne s’est pas arrêté une seule fois ; et depuis 9 ans, un Kelvinator
qui n’a jamais cessé de fonctionner. Qui m’expliquera cette course
française, ininterrompue, à la réparation ? Ce n’est pas parce que les
appareils sont trop bon marché, puisque plus chers qu’ailleurs ?
Autre chose : à Londres, à Cologne, à Amsterdam, à Bruxelles, en
janvier, vous pouvez, dans les quartiers les plus populaires, acheter des
fleurs ordinaires, pour des prix dérisoires. Pourquoi pas ici ? Le
Français, étant du Midi, n’a pas besoin de fleurs sans doute ? J’étais à
Bermondsey, il y a dix jours, quelque chose comme le Saint-Ouen
londonien : des seaux d’iris bleus ou jaunes, de narcisses, de
jonquilles, etc… pour 4 ou 5 NF ; de quoi réjouir tous les logements
ouvriers, or le charbon français n’est pas plus cher que les autres ?
Mystère.
Le Robert Poulet sur Camus, excellent. Cet accident, comme je
vous l’écrivais, marque la fin de la carrière d’un garçon fin,
intelligent, mais sans personnalité ; le Nobel, c’est la Résistance. Les
funérailles quasi nationales se font toujours devant des cercueils
moralement vides, c’est curieux ! Non, pas curieux…
Cette absence de réaction des USA à l’annonce russe de
prochaines bombes dans le Pacifique, au nez et à la barbe de l’oncle
Sam, est stupéfiante et terrifiante. Nous qui avons été élevés depuis 1900, depuis Théodore Roosevelt, dans le dogme du Pacifique, lac
américain, mesurons tout à coup, à un tel événement, l’incroyable
perte de prestige pour les Yankees.
Baumgartner n’a aucune personnalité ; c’est le bon yes-man, le
technicien, gentil et courtois, qui fera ce qu’on lui dit de faire ;
l’inspecteur des finances protestant, un peu juif sur les bords
(Mercier 1) ; classique. C’est le « rigide protestant » flexible.
Aucune nouvelle des K. Haedens ; ils ne doivent pas me savoir à la
chambre ?
Tout vôtre,
PM.
1. Christiane Mercier, nom de jeune fille de Mme Baumgartner.
599 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
20 janvier 1960
Cher ami,
Nous sommes restés clos, sauf un jour, pour voir les Kléber au
Claridge. Je commence à sentir le déplacement La Frette-Paris.
Nimier ? Perdu de vue.
Entre Kléber et vous, j’ai idée que les choses furent confuses. Il
m’a seulement dit : « Morand a changé de numéro de téléphone. » Je
crois qu’il n’a pas osé vous téléphoner, vous sachant souffrant. La
politesse, c’est souvent embarrassant.
Ils sont partis samedi soir. Je ne les ai pas revus. Il allait bien. Ils
ont vu Nimier (pas en très bon état) à un affreux dîner chez le duc d’Harcourt, devenu célibataire, et qui n’entend rien à un repas.
Je lis (terminé) avec un émerveillement continu le livre de Fabre-
Luce 1. Je le dis partout où mes lettres arrivent.
À vous,
JC.
1. Alfred Fabre-Luce, Le Monde en 1960, Éd. Plon, 1960.
600 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 20 janvier 1960
Cher ami,
Pas de lettres de vous, ni à Paris, ni ici. Je soupire après vous. Ici,
doux et dégel. À Paris, l’avenue Charles-Floquet prend enfin figure.
Josette est immobilisée à Crans, avec grosse fièvre.
Herbaceous border. Je réponds à votre réponse. Ce n’est pas l’erreur
d’un mot, pris au hasard ; c’est une profonde ignorance de
l’Angleterre que cela révèle. L’Angleterre, c’est le jardin ; le jardin
anglais, c’est l’herbaceous border.
Avez-vous remarqué que quand les pneus sont lisses, c’est qu’ils
ont beaucoup servi ; pour les visages, c’est le contraire.
Dans 1 De l’homme à Dieu de Massis, au chapitre sur Proust, lisez (ou
relisez) l’étonnant portrait physique de Proust (« vieille dame juive »
etc…) par Boylesve 2. Et aussi une admirable citation de Fénelon sur
l’inconsistance du moi.
Joxe, Maurois, Halévy en photo à l’occasion du prix de la Ville de
Paris, ça en dit long. Joxe, c’est l’agent le plus actif du rapprochement avec Moscou. Le dernier obstacle, c’était Pinay. Il a sauté. Quant à
Massu, encore un « général-qui-n’écoute-que-sa-conscience ». C’était
très bien porté en juin 40.
Tout à vous,
PM.
1. Henri Massis, De l’homme à Dieu, Nouvelles Éditions latines, 1959.
2. René Boylesve (1867-1926), écrivain, ami de Proust, membre de l’Institut.
601 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 23 janvier 1960
Cher ami,
Je monte à Loèche, qui combine la piste de ski des jeunes et la
piscine probatique et radioactive des vieux. Maupassant, le pauvre,
y soignait le tabès par la douche, qu’on nommait alors « effusion
d’eau chaude ». Sans la vérole, lui et Manet vivraient encore. Il est
vrai que la vérole a disparu, mais, en même temps qu’elle, Manet et
Maupassant.
Un inconnu, Dominique de Roux, m’envoie son premier livre,
Mademoiselle Anicet 1. Il n’est pas sans talent, mais c’est le talent de tout
le monde. Je cite : « J’irai dans vos bras », dit-elle (c’est une jeune
fille) — « oui, dans mes bras, si vous voulez » (lui répond le jeune
homme) « sachant que c’était le seul moyen d’avoir la paix ». Quand
on pense qu’à 20 ans, si une femme m’avait dit ça, j’aurais éjaculé sur
place, on mesure l’infinie distance qui nous sépare, nous, les vieux,
d’aujour-d’hui.
Cela me fait drôle de ne plus astiquer, assembler, cheviller,
recoller, balayer, comme à Paris, tout ce que les années avaient
disjoint, gâté, brisé. Saint-Joseph, patron des menuisiers, fut mon
homme au cours des 3 derniers mois. J’étais Crusoë, ramenant de
l’océan des âges des débris de ma vie, du fond des armoires, des
caisses, des caves, souvenirs de Chine, livres dépareillés, dédicaces
bouffonnes. (Ex : Le Couple France-Allemagne, avec dédicace d’un Jules
Romains nazi !) Et que d’offrandes attendrissantes de Maurois ; que
de « cordialités » de ce grand cœur, Duhamel ! Le tout voisinant avec
des balais sans poils, des fauteuils sans pieds et des couvre-lits
déplumés. Par –10˚, je brûlai des forêts, dans la grande cheminée du
salon, qui ronflait comme une forge ; je brûlais des stères de bois
offerts, en 1934, par Paul-Louis Weiller, au temps où les Juifs me
faisaient des cadeaux. Trois camions d’Emmaüs, c’est-à-dire de l’abbé
Pierre, réquisitionnés, sont venus enlever du matériel, sans réussir à
rien vider.
Ce sont les maisons, et non les gens, qui devraient écrire leurs
Mémoires !
Mon affectueux souvenir à Camille.
Tout à vous,
PM.
1. Éd. Julliard, 1960.
602 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 23 janvier 1960
Cher ami,
Voilà Bidault qui se plaint de l’illégalité, alors qu’il lui doit la vie,
puisqu’il y est né ; mais peut-être que la clandestinité anoblissait
tout… à moins que ce ne soit le succès ?
Il faut que je vous tienne au courant des Bains de mer. Pardon de
vous parler de moi, mais puisque c’est vous qui avez eu la bonté d’en
saisir La Guilde, je dois vous informer de « l’état de la question ».
Fin décembre, Albert Mermoud m’a, je vous l’ai dit, demandé
mon manuscrit pour pouvoir le donner à composer en janvier et
sortir à la fin du printemps. Je lui répondis que je ne voulais pas lui
infliger un éventuel procès avec Carbuccia, et que je préférais voir
d’abord, à Paris, où en était l’affaire. Cela avait l’avantage de tirer
ladite affaire au clair, mais aussi l’inconvénient d’attirer l’attention de
Carbuccia, au lieu de le mettre devant le fait accompli, comme vous
me l’aviez conseillé. Je téléphonai donc amicalement à Horace de
Carbuccia lui disant que, bien que sachant qu’il ne s’occupait plus des
Éditions de Paris, je lui demandais d’user de son autorité de père
pour faire pression sur son fils 1. Il me répondit que les Éditions ayant
été, depuis lors, renflouées d’une quasi-faillite par Hachette, mon
contrat avait fait partie d’un actif d’où il n’avait plus le loisir de le
distraire.
À la réflexion, je suis arrivé à une solution qui me libère, tout en
me mettant à l’abri d’un procès. Puisque ce qui intéresse La Guilde,
c’est un texte assez court, pour illustrer un album sur L’Histoire des
bains, j’ai décidé de distraire, au profit de La Guilde, un tiers de
l’ouvrage, intitulé « Bains dans le passé », de le donner à Mermoud,
quitte à étoffer le reste pour Carbuccia, au cas où ce dernier exigerait
encore l’ouvrage. Bref, de scinder en deux l’ancien livre.
Les 3 mois passés à Paris étaient fatigants ; je n’ai vu personne,
aucune pièce, aucun film. Mais j’ai grand plaisir à retrouver une
maison perdue depuis 14 ans. Ce n’est pas un hôtel conventionnel,
meublé par un décorateur, avec des commodes de Cressent 2 de 30
millions, mais c’est un palais plein de poésie (la poésie des ruinés),
avec ce calme total du Champ-de-Mars, qui, dans le brouillard d’hiver,
ne finit pas, ces kilomètres de parquet, qui font penser qu’un jour les
Français seront, comme les Hongrois, rationnés à 2,50 m 2 par
personne et qu’il faut jouir de ces derniers espaces qui vont à rebours
du sens de l’histoire. La mauvaise conscience est un sentiment
délicieux, un memento amori, et jamais l’eau n’est plus caressante qu’à
contre-courant.
Tout à vous,
P. Morand
1. Jean-Luc de Carbuccia.
2. Charles Cressent (1685-1768), ébéniste et sculpteur.
603 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Loèche, 24-25 janvier 1960
Cher ami,
Pour Balzac 1 , de J.-L. Bory, contient de jolies pages de critiques,
fines et justes (Julliard). Je l’ai lu avec plaisir. Un étrange petit théâtre, de
l’antiquaire Brémond d’Ars 2, traite (sans originalité) un sujet
original, qui aurait ravi Gautier. Et dont Pieyre de Mandiargues aurait
fait un chef-d’œuvre.
J’ai lu, vous l’ai-je dit, je crois que oui, le Pierre le Grand de
Vallotton, qui n’est pas grand-chose, et Le Bûcher de Montségur de Zoé
Oldenbourg 3 ; que de livres sur les Cathares, ces temps-ci.
Je riais tout seul, en lisant le Balzac de Bory, et en pensant à mon
portrait, tel que Balzac l’eût fait, dans un de ses inventaires généraux
d’appartements. Quelque chose de ce genre : « Il est à Paris, et plus
encore, peut-être, en province, des lieux plus révélateurs d’un
homme, d’une famille, d’une vie, qu’un visage ou un habit, et qui en
disent long sur des êtres par ailleurs plus enclins à se [ mot illisible]…
Ouvrant sur une de ces avenues froides, humides, défilées, conquises
sur le gravier des alluvions de la Seine, au bord de ce Champ-de-Mars
qui est la frontière entre le noble VII e arrondissement et le populaire
XV e, avec sa population d’Arabes, de garagistes et de réparateurs de
cycles pour l’ancien Vélodrome d’Hiver, et qui lui ont survécu, l’hôtel
de celui que Proust nommait le plus perfide des attachés d’ambassade, ou
plus exactement celui de sa femme, car P. M. n’y devait entrer
qu’après son mariage, engageait une vitre immense, en plein nord,
dans une froide lumière d’atelier, sous la jambe sud-ouest de la tour
Eiffel, cette cathédrale du fer, de ce fer-Roi qui, sous la III e
République, venait de détrôner la reine grise du Second Empire, la
Fonte. Que de rêves, dans ce salon aussi grand qu’une de ces sale qui
traversent d’un bout à l’autre les palais vénitiens ; rêve d’un avenir de
conquête, pour une femme éblouissante, qui éblouissait Proust,
comme le maréchal Foch, et voulait éblouir sans doute Paris, la ville
éblouissante. Un demi-siècle avait passé là-dessus et l’on ne savait ce
qu’il fallait le plus admirer, en entrant dans cette église Tudor aux
vitraux losangés de plomb, dans ces pièces dont les boiseries Louis XV
craquaient sous le souffle des bouches de chaleur comme des os
arthritiques, ou la courbe en dents de scie d’un destin dispersé et
ruineux, ou le hasard d’une survie inespérée, ayant permis à
l’immense vaisseau de flotter encore dans un univers misérable et
menacé que ses proportions insultaient », etc…
Je vous fais mille bonjours.
PM.
1. Jean-Louis Bory, Pour Balzac et quelques autres, Éd. Julliard, 1960.
2. Yvonne de Brémond d’Ars, Un étrange petit théâtre, Éd. H. Lefebvre, 1960.
3. Éd. Gallimard, coll. « Trente journées qui ont fait la France », 1959.
604 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 27 janvier 1960
Cher ami,
Ce qu’écrit Nimier dans 1 Arts d’aujourd’hui, sur Le Monde en 1960,
est excellent, et la photo très drôle. Pendant ce temps, Alfred est à
Genève au procès Jaccoud. Je n’aurais pu me permettre, si j’avais
accepté d’aller donner des impressions d’audiences, son paragraphe
insolent de la page 4, 2 e 2 colonne, sur Genève ; en outre, il est
obligatoire, lorsqu’on donne son avis avant le jury, de prendre
position, qu’on le veuille ou non, pour ou contre. De sorte que, pour
avoir voulu faire de l’esprit, comme dans un dîner, on devient
indirectement responsable de la condamnation d’un éventuel
innocent. La défense, britannique, aux journalistes de parler avant,
sous peine d’une très lourde amende, le 3 contempt of court, montre
l’abîme qu’il y a entre les mœurs juridiques françaises et anglaises. En
France, le Droit n’existe pas ; il n’a jamais existé.
J’ai goûté l’article d’Aymé 4 qui reproche aux Anglais de s’apitoyer
sur les massacres de chevaux irlandais, et d’être restés indifférents au
supplice des Hambourgeois 5 enduits de phosphore. Aymé ne
comprend pas qu’en Angleterre, un demi-sang irlandais, c’est
beaucoup plus qu’un homme et un Allemand beaucoup moins.
Quelqu’un qui doit rire dans sa tombe, car il avait beaucoup
d’humour, c’est Pétain. La discipline militaire est un tout ; si on y
touche, tout l’ourlet s’en va. Et comment exiger d’un para qu’il tire,
si soi-même on en a jugé autrement, lorsqu’en 40 on recevait l’ordre
de rentrer en France et qu’on le jetait au panier ? C’est pourquoi je
dis toujours que l’honneur est un sentiment subjectif et anti-social.
En tout cas, la voyante suisse qui « voyait » en Algérie la fin de la
V e, ainsi que je vous l’écrivis en 58, n’était pas sotte ; son erreur fut de
dire que Malraux ferait cause commune avec Massu.
Lisez 6 Paris-Jour , en ce moment ; Philippe Boegner étant le beau-
frère de Massu, si je ne me trompe, cela doit être intéressant.
« L’allusion rituelle au dieu Morand » dont parle Galey dans
l’article sur vous, du 7 Cahier des Saisons, m’a bien amusé. Comme vous
devez agacer les gens, en leur parlant de moi, à commencer par la
folle du logis ! Dans un mois l’hiver est fini.
Reçu lettre de Nourissier, qui sort du plâtre. Je le conjure
d’attendre 2 mois avant de se remarier ; il promet de m’écouter.
À vous,
PM.
1. Roger Nimier, « Ce siècle a soixante ans », Arts, 27 janvier 1960, p. 3.
2. Alfred Fabre-Luce, « Jaccoud : psychanalyse d’une société », Arts, 27 janvier 1960, p. 1-4.
3. Outrage à la cour.
4. Marcel Aymé, « France-Irlande », Arts, 27 janvier 1960, p. 1.
5. Allusion aux bombardements alliés sur la ville de Hambourg pendant la Seconde Guerre mondiale.
6. Philippe Boegner (1910-1991), journaliste, avait épousé en juillet 1935 Catherine Rosambert, dont la sœur Suzanne était l’épouse du général Massu.
7. Matthieu Galey, « Portrait de Chardonne », Les Cahiers des Saisons, hiver 1960, p. 424-426.
605 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 27 janvier 1960
Cher ami,
Ça sent bon le printemps, déjà ; le sol devient élastique, les
fontaines retirent leur cravate de paille et sur les toits, les paysans
découpent à la pelle de gros carrés d’omelette norvégienne et vous
assomment le passant au fond des ruelles, avec leurs petites
avalanches. On entend vers 16 heures des concerts de merles à ravir
J. Delamain. Il n’y a que vers 2 000 m qu’il pend encore aux
gouttières des morves de cristal et que les sapins restent enrobés dans
une couronne blanche ; mais déjà leur sommet tourne au roux,
comme les soutanes des vieux prêtres.
Vous avez raison, pour Josette ; mais à peine parle-t-on d’elle
(surtout en bien) que ce n’est plus vrai. (J’entends Camille : « Quel
monstre… ») M. Galey continue à entretenir votre renommée de
méchant, si peu conciliable avec ce doux paysage charentais auquel il
vous associe. Il est vrai que le docteur Guillotin était, lui aussi,
charentais, je viens de l’apprendre dans le livre sur l’abolition de la
peine de mort, que Maître Naud 1 vient de m’envoyer.
J’ai lu cette nuit la moitié du livre de La Varende sur Versailles 2,
son second livre posthume.. C’est ravissant. Cet homme est un
antiquaire ; il sait tout, il a toujours le mot exact. Sa description de la
Grotte de Louis XIII (à la place de l’actuelle chapelle) fait rêver. Mais
vous ne vous intéressez qu’aux êtres et à la nature…
Je vois, au ton de la presse suisse, que l’échauffourée d’Alger 3 va
se terminer ; samedi, on nommait les barricades des insurgés ; lundi,
ils n’étaient plus qu’émeutiers ; demain, ce seront des hors-la-loi. Néanmoins, on a l’impression que l’armée n’est pas très pressée de
les anéantir et se les conserve comme moyen de pression sur Paris.
Chaque petit coup d’État se perfectionne : ceux d’il y a 10 ou 20 ans
étaient enfantins (Action française, Croix-de-Feu, etc…). Cela devient
aujourd’hui beaucoup plus fin, et les joueurs d’échecs bien plus calés.
Savez-vous et pouvez-vous me dire quel poids maximum peut avoir
un colis postal en France. Je parle de ceux que le facteur apporte à
domicile. La prochaine fois que j’irai en France, je pense vous
expédier de Savoie quelques nouveaux doubles de gros bégonias
tâchetés qui me paraissent inédits et plaisants.
Tout à vous,
PM.
P.-S. Un proverbe arabe dit : « Deux choses prennent de l’odeur
dès le deuxième jour : le poisson et les invités. » Que dire des hôtes,
surtout sur un bateau, où l’on a les deux ?
1. Albert Naud (1904-1977), avocat à la cour, défenseur de Céline, venait de publier Tu ne tueras pas , Éd. Morgan, 1959.
2. Jean de La Varende, Versailles. Essai d’histoire et d’art, Éd. Lefebvre, 1960.
3. Des émeutes avaient commencé le 24 janvier après l’annonce du limogeage du général Massu par de Gaulle.
606 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
28 janvier 1960
Cher ami,
Camille n’est pas scandalisée. « Impossible », c’est bien le mot qui
convient pour Josette. Nous n’avons pas de nouvelles depuis
longtemps. Mais si l’on n’avait pas un peu d’affection pour les gens
impossibles, on serait bien seul.
Frank aussi est impossible : en deux mois, il s’est brouillé avec Arts,
L’Express (qui lui payait cent mille francs par mois une chronique sur
la télévision), La Revue de Paris (parce qu’il a blessé, sans en avoir la
moindre intention, la duchesse de La Rochefoucauld dans Les Cahiers
des Saisons).
Le seul inconvénient de vos deux domaines (Floquet et Vevey),
c’est qu’on ne sait où vous adresser les revues ou livres. Je pense que
l’on vous a adressé Les Cahiers des Saisons. Je vous le signale parce que
la revue contient deux pages de Josette 1, que Kléber Haedens admire
beaucoup.
Je considère toujours de Gaulle comme un beau spectacle. Cette
seconde image de Pétain, curieux.
On s’aperçoit (L’Express) que les principes de la Révolution
française (égalité) ont ruiné l’agriculture. (Le morcellement des
terres, en divisant l’héritage.) L’industrie a pu s’en tirer en tournant
la loi : la maison allait à l’aîné. On vomit le « Bourgeois » qui a fait
cette révolution et qui en est le fils. Toujours, on veut autre chose, et
l’on vomit ce que l’on a fait.
Dans Arts de cette semaine un étonnant Fabre-Luce sur Genève.
Bon Nimier.
J’espère que vous avez trouvé le texte de votre article à Vevey. Trois
fois ils m’ont dit (à Arts) combien il était bienvenu. J’aimerais bien le
lire enfin dans Arts.
Le poids d’un colis postal c’est trois kg. Mais un kg suffit bien.
Merci pour la pensée, en tout cas.
Votre
JC.
P.-S. Vous avez bien fait de faire le procès de Genève. Impossible
pour un habitant de Vevey. Je ne vous vois pas là-dedans. Vu par
Balzac, votre Floquet change de siècle. Les « romans de mœurs » ce
sont des façons de voir. Il faudrait expliquer pourquoi l’œil change.
L’histoire de l’œil, ce serait la véritable histoire des mœurs.
1. Josette Day, « Les amours d’Anémone », Les Cahiers des Saisons, hiver 1960, p. 481-483.
607 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 28 janvier 1960
Cher ami,
Ne m’oubliez pas dans vos prières ; à part une lettre de
K. Haedens, je n’ai aucune nouvelle des amis, sauf par les journaux. À
Genève, les actions du bâtonnier Jaccoud ont baissé, hier, les experts
ayant affirmé que le bouton trouvé dans le jardin du crime
appartenait à son pardessus. Je vais voir Simenon, qui suit les débats,
pour savoir ce qu’il en pense.
Je vous disais hier que, pour les Anglais (à propos de l’article de
Marcel Aymé, dans Arts), un Allemand, c’est moins qu’un homme.
Les Anglais détestent et redoutent les Allemands ; ils ont pour eux la
haine du frère pour le frère, du feignant pour le travailleur. Les seuls
Allemands qu’ils ont admis c’est la famille royale d’Angleterre. Ils les
détestent, mais ils ne les méprisent pas, comme ils méprisent les
Latins. (« Les nègres commençent à Calais », phrase connue.) Contre les Français, en particulier, les Anglais ont cette dent (ou plutôt, ces
dents)-ci : les Français mangent en tenant leur couteau trop près de la
lame ; ils pêchent la truite au ver ; ils tuent le renard au fusil ; ils font
minette aux dames ; ils ne se marient pas sans dot. (Il est vrai qu’une
aventure amoureuse porte, en Angleterre, un drôle de nom : an
affair.)
De Gaulle va, cet après-midi, devant le Conseil d’État, tout comme
Napoléon ! Les Suisses (qui lui sont favorables) se demandent si c’est
pour se faire nommer empereur par plébiscite ?
Je me demande si les communistes des divers pays d’Europe
ouvriront la voie aux Russes, en cas d’occupation, comme
l’Internationale jacobine a permis à la France, en 1793, de s’installer
sans coup férir, ou presque, en Europe ? Car enfin, les Suisses, depuis
Guillaume Tell, si impatients du joug étranger (Habsbourg ou
autres), ont avalé sans (presque) broncher l’occupation française et
l’ont vu cesser en 1814-1815, sans (presque) de drames, tellement la
franc-maçonnerie avait préparé les voies à la République française, en
Suisse romande ? Les Suisses sont courageux ; ce n’est donc pas par
lâcheté qu’ils se sont soumis à nos préfets, pendant 20 ans.
Il est vrai que déjà à partir de Louis XVI et de Necker, c’est la
Suisse qui avait pris les devants et nous avait envahis.
Votre
PM.
608 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 30 janvier 1960
Cher ami,
Hélène revient d’un déjeuner dans le monde (de Lausanne).
« Tous les sujets du jour ont été abordés, dit-elle, et je n’en reviens pas
du conformisme des convives. » C’étaient des gens de la société, mais
bien différents pourtant les uns des autres ; à beaucoup, il était arrivé
des « choses » ; certains avaient eu des histoires peu ordinaires : une
des dames, une Viennoise, était une sorte de courtisane mondaine,
richissimement entretenue, après avoir eu des tas de maris, des
aventures bizarres ; son amant, qui était présent, avait vécu caché un
an et demi, en France, à la Libération, chez une modiste, dans une de
mes anciennes propriétés ; il y avait là, aussi, un médecin mondain
(suisse), qui avait été plus ou moins expulsé d’Angleterre, après des
histoires de drogue, etc… Or, tous proféraient l’opinion la plus
comme-il-faut, récitaient leur journal, n’avaient qu’une idée, ne pas
sortir de l’ordre social de la banalité et de la fadeur des vieilles dames
de province ! Pourquoi ce contraste ?
Nous avons pris un jeune valet de chambre catalan, pour épargner
au vieux Robert les gros travaux ; le résultat est que, pris d’émulation
et piqué au vif, Robert se tue de travail et va jusqu’à laver la cuisine, ce
qui ne lui était jamais arrivé.
La radio de ce soir annonce que Massu est relaché ; cela doit être
une des conditions mises par l’armée d’Algérie à son obéissance ; elle
va arbitrer le débat. « L’État, c’est elle. »
La tragédie, pour ce pauvre Gaulle, c’est qu’il est né de
l’insurrection, en juin 40 ; qu’il est re-né de l’insurrection, le 13 mai
1958 ; et qu’il retrouve en face de lui l’insurrection, le 24 janvier
1960. Quel boomerang historique… On comprend son complexe de
la légalité, pareil à celui d’une maîtresse tardivement épousée. Il est si
incroyable (bien qu’en matière de complexes, tout soit croyable) ce
complexe, que, dans son speech d’avant-hier, à la radio, Gaulle a été jusqu’à dire, sans rire : « Moi qui représente la légalité depuis
20 ans 1 ! » Si c’est comme ça qu’il entend faire l’union des Français…
Il y a deux cancers secrets dans ce cœur orgueilleux, qui ont
déterminé et expliqueront sa politique : sa haine de Vichy, de Vichy
qui fut la légalité, rêve de tous les aventuriers ; et sa haine de ses alliés
anglo-saxons, dont il a été obligé d’être le serviteur pendant 4 ans et
qui ne lui ont pas ménagé les avanies. (Pas à cause de la nécessité
d’en recevoir des subsides ; cela c’est secondaire.) Sans ça, comment
expliquer qu’à la fin de 44 (et demain, au printemps 60, vous verrez
cela recommencer) il se soit jeté dans les bras de l’URSS ? Et
qu’aussitôt au pouvoir, en 58, il se soit d’abord rapproché d’une
Allemagne pour qui il a une admiration curieuse ? Tous les dictateurs
ont envie d’être à la tête d’un peuple qui serait l’Allemagne, le plus
efficace, le plus facile à gouverner.
Votre
PM.
1. Allusion à l’allocution radiodiffusée et télévisée prononcée au palais de l’Élysée le 29 janvier 1960. La phrase exacte est la suivante : « En vertu du mandat que le peuple m’a donné et de la légitimité nationale que j’incarne depuis vingt ans, je demande à tous et à toutes de me soutenir, quoi qu’il arrive » (Discours et messages. Avec le renouveau 1958-1962, Éd. Plon, 1970, p. 166).
609 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
31 janvier 1960
Cher ami,
Cette lettre contiendra deux prières. La première, c’est Camille
qui vous l’adresse. Elle vous demande de bien vouloir penser à lui
rapporter une grande boîte d’Arterosan en comprimés ; elle vous
paiera cette boîte en francs suisses, de ses économies.
La seconde, pour être énoncée, demande des explications assez
longues ; mais, si vous y prenez garde, après un instant de réflexion,
la réponse peut tenir en deux mots.
Retour de Sintra, j’ai décidé que ce serait notre dernier voyage ;
trop vieux à présent. Sans Caracalla, nous n’en serions jamais revenus.
Deux têtes faibles. Pour voyager, il faut penser à des tas de choses.
Quand Camille, pour le départ, ferme la maison, ayant pensé à sa
valise, à l’électricité, etc…, c’est une morte que je dépose dans le taxi.
À Paris, deux heures dans la semaine, nous faisons illusion. C’est du
vernis.
Déon, qui est dans une île à quatre heures de bateau d’Athènes
(Spetsai) nous demande d’aller les voir, chez eux, où ils ont deux
chambres pour nous. Pas question d’aller chez eux plus de deux
jours. Mais il y a Athènes, la Grèce que je ne connais pas, et c’est
seulement à quatre heures d’avion.
Et voici la question. Je suis un homme de l’océan, un homme de
Roscoff. La Méditerranée m’est indifférente. Cependant le golfe de
Salerne, la mer dans ce golfe (Positano, Amalfi, Pestum) m’ont
enchanté. J’ai pensé : c’est la Grèce. On m’a dit : non. La Grèce, c’est
autre chose. C’est beaucoup plus beau. Voilà la question. Est-ce vrai ?
Il faut vous dire que, sauf le Parthénon, je regarderai la Grèce comme
j’ai regardé le golfe de Salerne : la mer, la côte, les gens. Le Louvre
me suffit pour le reste. Ils ne font que se répéter. Et puis, je n’en suis
pas digne.
Donc, voici la question : est-ce que 15 jours à Athènes (ou bien
dans un village, sur la côte, tout près d’Athènes) cela vaut le voyage, dans les conditions que vous savez : vieil arbre qui ne veut plus être
transplanté, sauf Lausanne et Roscoff ?
À vous,
JC.
P.-S. Josette, complètement perdue de vue.
610 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
er
1 février 1960
Cher ami,
Je ne lis plus Simenon, sachant, une fois pour toute, qu’il a de plus
en plus de talent. Madeleine Chapsal-Schreiber voulant publier les
« conversations » de L’Express, j’ai refait entièrement la nôtre. Celle
qui avait été publiée (sans que je la lise) était une incohérente farce.
Elle me pose cette question : « Que pensez-vous de la littérature
actuelle ? » Réponse : « Je ne vois rien de neuf. Simenon est toujours
l’unique romancier français. »
Je me demande qui on appellera « Résistant » plus tard : les
communistes qui faisaient dérailler les trains pendant l’Occupation
ou nos « Paras » d’Algérie. Ce ne sont pas les mêmes gens.
Les Russes couvrant l’Europe ? Nos yeux ne le verront pas. Ce sont
des gens sages, puissants, intelligents, très patients ; ils ne feront pas
de bêtises. On fait des bêtises quand on est pressé, comme Hitler.
Les communistes en France, c’est un mot. Je le vois, étant au
centre : Argenteuil, Bezons, La Frette. Une bonne partie, c’est un
ramas de nullités et de dégénérés, dont ils devront se débarrasser ;
une partie, des farceurs, qui n’en pensent pas un mot, étant riches. Le fort et vrai noyau n’est pas gros. Nos « paras » représentent une autre
force. Pour faire une grève, il y aura du monde ; pas pour recevoir les
Russes.
Hitler a goûté des plaisirs de l’occupation. Les Russes ont
sûrement retenus la leçon. Ce ne sont plus les armées qui comptent.
C’est les maquis, la guerilla, impossible à atteindre, sauf par les
otages, ce qui n’arrange pas les choses. Souvenez-vous de l’Espagne.
C’est ce que les Russes trouveraient partout. Et pour quoi faire ? Quel
avantage ?
C’est l’excuse de Yalta. Roosevelt a voulu leur donner tout de suite
ce qu’ils jugeaient nécessaires. « À présent, restez tranquilles. »
L’Allemagne seule (je crois) peut brusquer les choses, si elle se tourne
vers la Russie. Et penser que la Chine peut donner du souci aux
Russes. La vaine occupation de l’Europe ferait de l’Europe son
ennemie. Pas d’autre profit. Quand on a l’avenir pour soi (c’est le cas
de la Russie), il n’y a qu’à dormir. Penser aussi que les Russes ont un
grand mépris (ils l’ont dit) pour les communistes français et italiens.
Nous sommes toujours clos à La Frette. Peu de nouvelles des
autres ; aucune de Josette, qui a l’air de bouder.
Les chefs russes savent très bien (comme Hitler le savait et s’en
préoccupait) qu’un Allemand, un Russe, sur le sol étranger, surtout
vers l’ouest, se décompose. D’un Allemand, en Charente, au bout de
six mois, il ne restait plus rien. Voilà la protection.
Camille espère que vous penserez à ses Arterosan en granulés. Son
sommeil est entre vos mains.
Votre
JC.
P.-S. À propos de la phrase suivante, votre avis me serait précieux.
Pardon. « On ne peut parler de rien, avec personne. » D’instinct, cela me paraît bon. J’entends du point de vue grammaire. Si je réfléchis,
j’ai des doutes ; cela me semble baroque, à l’analyse.
611 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
3 février 1960
Cher ami,
De votre lettre d’hier, je retiens que la Grèce est belle, et qu’il faut
la voir ; que l’on peut demeurer à Athènes et, de là, circuler un peu,
et qu’avril, c’est un peu tôt.
Vous parlez d’un bateau-Josette. Elle ne serait pas du voyage. Ah !
non ! Le train, c’est très long. Un tortillard, me dit Déon, à partir de
la Suisse ou de l’Italie.
En mai, le jardin me réclame, pour certaines plantations.
La question qui se pose, c’est de savoir si nous serons plus vieux
ou moins vieux l’an prochain. Il me semble que nous sommes vieux
cette année. Et Camille, pas solide, redoute beaucoup de voyager avec
moi. Elle voudrait quelqu’un d’autre, cette honnête femme.
Dans La N.R.F. de février, intéressant, du moins judicieux, article
de Ionesco 1 sur les bourgeois progressistes, les bourgeois qui n’ont
jamais fait que se haïr entre eux, s’entre-détruire ; qui ont suscité
toutes les révolutions, ameuté « le peuple » contre d’autres bourgeois.
J’approuve, avec dépit, car je viens de l’écrire ; et il faut ravaler ma
sagesse.
À vous,
J.
P.-S. Après un long silence, des nouvelles de Josette. Elle semble
encore souffrante, mais revient à Paris dimanche.
1 er . Eugène Ionesco, « Pages de Journal », La Nouvelle Revue française , 1 février 1960, p. 220-233.
612 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 3 février 1960
Cher ami,
Josette, qui rentre vendredi, me dit qu’elle rapporte beaucoup
d’Arterosan pour Camille et qu’il est inutile de lui en envoyer.
J’aimerais mieux, peut-être : « On ne peut parler de rien, avec
quiconque. »
Votre : « nos yeux ne le verront pas » (l’entrée moscovite en
Europe) ne me rassure pas. La leçon des événements, c’est que tout
s’accélère, comme la pierre qui tombe. Le péril jaune de 1900 prévu
pour l’an 2000, la prise de conscience africaine : on nous donnait ½
siècle, il a fallu 5 ans. La bolchevisation de la Chine, imprévisible en
44 : dix ans après.
Je relis, ce matin, avec plaisir, 1 Le Vigneron et sa vigne, de Jules
Renard, discours non plus mélancoliques que divers. Il y a une
vacherie-1900 que Frank, avec plus d’intelligence, fait revivre. (« Ce
n’est pas au doigt des femmes qu’il faut passer l’anneau, c’est dans le
nez. »)
Tout à vous,
PM.
P.-S. La France se trouve désormais privée de la plus ancienne de
ses libertés, la liberté d’élever des barricades. Cela vous a un côté
Pierre le Grand, punition de Strelitz (pluriel : Streltsy 2) qui doit
plaire à Malraux. Ne serait-ce pas haute époque, Massu décapité au
Champs-de-Mars et Lagaillarde torturé à l’Élysée ? Puis, canonisation
et statue par Falconet 3. Élu par les droites, le général vient de faire un
solide front populaire. La IV e était un piédestal qui changeait de
statue, la Ve est une statue qui change de piédestal.
1. Publiés en 1894, ces récits seront augmentés, dans l’édition de 1900, de Nouvelles du pays et de Tablettes d’Éloi.
2. Nom du corps d’infanterie russe institué par Ivan IV le Terrible en 1550, formant la garde particulière du tsar, qui s’opposa à Pierre le Grand en 1698 et fut dissous après des exécutions massives.
3. Étienne Falconet (1716-1791), sculpteur, directeur des ateliers de sculpture de la manufacture de Sèvres à qui l’on doit le monument à Pierre le Grand de Saint-Pétersbourg.
613 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Vevey, 4 février 1960
Cher ami,
Josette vous apportera demain les bégonias saumon (bulbes).
J’espère qu’ils réussiront mieux que les iris. Elle m’explique, à 1
heure du matin, dans un téléphone helvétique, qu’elle n’a plus
d’amant depuis un an et qu’elle n’en veut pas. Le malheur, c’est
qu’elle déteste l’homme et qu’elle en aime le membre. Combien
d’hommes sont dans une situation inverse ! Le bordel est une chose,
la solitude morale, une autre. Mais les gens confondent tout.
D’ailleurs il existe des pays (latins) où cette confusion a d’heureux effets, et où le lupanar est également le café, l’agora, le cercle où l’on
se vide les couilles en s’emplissant le cœur de chaleur humaine ;
formule périmée, archaïque, paternaliste, qui avait du bon et valait
autant qu’un foyer rural communiste ou l’Y.M.C.A 1.
Vous ai-je dit, hier, en vous recommandant Le Vigneron de Jules
Renard, d’y choisir Éloi, homme de lettres ?
Floriot 2 a parlé 6 heures, au procès Jaccoud, hier. Si j’étais du jury,
et même si cet avocat m’avait séduit, au début, je n’aurais, après sa