Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 7 sur 17

Pages du PDF

Correspondance

1955. Lettres 17 à 28

1955

 

17 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

La Frette, 18 juin 1955

Étonnant, écrasant par toutes les supériorités votre Paul Morand

(Christine Garnier 1).

J’espère que vous avez reçu l’article de Robert Poulet sur les

Morandiens ( 2 Rivarol).

C’est à lire.

 

Votre

Jacques Chardonne

 

1. L’Homme et son personnage, Christine Garnier, Grasset, 1955.

2. Robert Poulet, « Antoine Blondin, L’Humeur vagabonde  ; Kléber Haedens, Adieu à la rose ; Jacques Perret, Le Machin », Rivarol, 9 juin 1955, p. 13. La phrase qu’évoque Chardonne était la suivante : « Au milieu du chaos de la littérature actuelle, il y a les morandiens. J’appelle ainsi les conteurs qui, visiblement, ont gardé dans l’oreille les dures et brillantes cadences de Tendres Stocks, d’Ouvert la nuit, voire de Lewis et Irène. »

 

18 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

20 septembre 1955

 

Cher ami,

 

Je suis revenu le cœur gros, gonflé d’air natal. Il me semble que

j’ai retrouvé mon enfance à Chardonne. Pourtant j’avais 36 ans. C’est

là-bas que je voudrais vivre. Europe incommode !

Je note le nom de votre hôtel. À la dernière minute nous avons

visité la pension Beau-Site (à Corseaux, entre Vevey et Chardonne) ;

le site est en effet admirable. C’est une humble pension, mais au

dernier étage, sous les toits, nous aurions la paix (tout l’étage). Cela

manque de salons ; mais pour les gens que l’on y voit je m’en

passerai.

La liste de votre service de presse prend figure. La Folle amoureuse.

C’est bien. Il faut des titres que l’on puisse prononcer. Je me réjouis

en pensant que ce livre, mon préféré, va paraître. Il est absolument

inconnu à Paris. Ce sera un choc. La morne inondation des livres nuls

a commencé. Vous arriverez sur ce flot comme Lohengrin 1.

Au sujet des « valeurs », j’ai bien écouté ce que vous avez dit.

Grand profit. En retour, puisque vous vous intéressez aux titres

belges, je vous donne un « tuyau ». Les plantations de caoutchouc ont

de l’intérêt, mais c’est un domaine scabreux, interdit aux profanes.

L’unique que je recommanderai, parce que je la connais depuis

quarante ans ; parce qu’elle comprend moitié hévéas, moitié palmiers

à huile ; parce qu’elle est située pour moitié en Malaisie, pour moitié

au Congo, c’est Plantations Tropicales, siège social : Banque Hallet, rue

Royale, Bruxelles ; cotée seulement à la bourse de Bruxelles.

Vous avez beau temps, je pense. Il fait beau ici.

Nous regrettons bien de n’avoir pu saluer madame Morand le

dernier jour ; dites-lui notre bon souvenir.

Votre

Jacques Chardonne

 

P.-S. Je bois du cassis d’une façon déraisonnable.

 

1. Personnage de la légende arthurienne, fils de Perceval, se déplaçant sur une nacelle tirée par des cygnes, que Richard Wagner immortalisera dans un opéra.

 

19 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

La Frette, 7 octobre 1955

 

Cher ami,

 

Comme vous le savez, « Parfaite » manquait dans le manuscrit.

Elle a été récupérée le lendemain chez Amiot.

On fera toujours ce que vous voulez.

Vous paraîtrez au tout début mars (service de presse, fin février).

Février est le plus mauvais mois de l’année, pour la vente (mais

vous n’êtes pas acheté par les prolétaires). Tout de même, attendons

la première semaine de mars. Autre chose : trois livres importants

paraissent au début de l’année : le vôtre 1 (votre chef-d’œuvre),

Matinales 2 (de J.C.), et un livre de nouvelles, de premier ordre, par

Marcel Arland 3, chez Stock, Albin Michel et Gallimard. Il ne faudrait

pas qu’ils paraissent le même jour. Je ne sais quelle date a choisi Albin

pour moi (ce sera février, je me sacrifie, ou fin mars).

Entendu pour la « Folle, amoureuse » (Il faut une virgule n’est-ce

pas).

Ce que vous voulez sera toujours accepté.

Vous avez dû recevoir une lettre d’André Bay.

André Bay c’est mon beau-fils, le n˚ 1 chez Stock. Il a 33 ans ; bon

écrivain (menu excellent : 4 Où sont nos amoureuses ?, L’École des

vacances 5 6 , La Fonte des neiges) au surplus, éditeur dans l’âme.

Il a été transporté par sa lecture. Il s’est (vaguement) demandé si

la nouvelle qui va paraître dans 7 La Revue de Paris n’allait pas rompre,

étant de couleur moins forte, l’espèce d’unité qu’il voit dans les trois

autres (il pense que les trois autres forment un bloc).

Laissez-le dire. On n’écoutera que vous.

Je regrette l’ancien titre : Escolastica. Tant pis. Vous pouvez

toujours entendre ce qu’il dit et faire ce que vous voulez.

 

Regardez 8 Le Figaro Littéraire de cette semaine (« Le sourire du

Quai d’Orsay »). Vous y tenez votre rôle. À côté, le discours de

Cocteau. C’est très brillant, étonnant. Il arrive à donner de la

profondeur au superficiel. Il veut toujours attraper des papillons. Il

en attrape ; mais il court ; il a chaud. Mauriac, dans son fauteuil, laisse

courir sa plume. Il peut écrire, et très bien, tout le jour ; il peut écrire

autant que madame Morand peut lire.

Voyez aussi Plaisir de France du mois d’octobre. Vous verrez mon

jardin, ma personne sous les plus belles couleurs. Les photos

mentent, comme le reste. Non, mon jardin n’est pas grandiose ; c’est

une terrasse.

 

Votre

Jacques Chardonne

 

P.-S. Une écurie à Rambouillet, ce n’est pas mal.

 

1. La Folle amoureuse, Librairie Stock, Delamain et Boutelleau, 1956.

2. Jacques Chardonne, Matinales, Éd. Albin Michel, 1956.

3. Marcel Arland, L’Eau et le Feu, Éd. Gallimard, 1956.

É

4. Éd. Stock, 1946-1948.

5. Éd. Gallimard, 1950.

6. Éd. Gallimard, 1953.

7. « La clef du souterrain », La Revue de Paris, novembre 1955.

8. François Mauriac, « Le sourire du quai d’Orsay », Le Figaro littéraire, 8 octobre 1955, p. 1-4.

 

20 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 10 octobre 1955

Cher ami,

 

Je reçois votre lettre du 7 au moment de partir huit jours pour la

campagne, faire le cow-boy amateur. Résultat de plusieurs essais,

jamais transformés, sauf cette fois-ci, en but.

A. Bay, dans une seconde lettre, suggère la fin de l’année. Ce

serait l’idéal. À lui, à vous, à Stock de décider. Je serais de retour ici le

16 octobre. En tout cas, fin décembre me trouvera, comme l’an

dernier, à Paris.

Non, pas de virgule, surtout, après La Folle. Vous ne voudriez pas

écrire : Le malade, imaginaire ?

Je vais lire Plaisir de France. Quant au Figaro, je ne le lis point. Ce

journal a été acheté en 33 (?) 12 millions à François Coty, quand il

tirait à 55 000. Nous l’avons remonté (Romier, Ormesson, Maurois et

moi) par notre plume hebdomadaire (Maurois et moi) ou

quotidienne (pour les autres). Je l’ai quitté en 38, quand je suis parti

pour défendre nos intérêts sur le Danube, et depuis je ne m’y

intéresse plus (et encore moins au Danube, clé de l’Europe). Si

l’Europe, de 1814 à 1939, a voulu que le Danube fût européen, et non

russe, c’est que c’est par là qu’on arrive à Paris, depuis 1000 ans. J’ai

lutté sur le limes de 1938 à 1944 ; à Bucarest, j’avais sauvegardé, malgré les Allemands, tous les droits des pétroliers et des compagnies

de navigations françaises sur le bas Danube, de même que tous les

droits pétrolifères de la France en Roumanie ; les Allemands

n’avaient touché à rien ; pas plus qu’à nos 42 professeurs, à notre

Institut Général, etc… Je les avais forcé à tout respecter. Faites faire le

bilan aujourd’hui par le Commerce extérieur ou par les Relations

dites culturelles, dirigées si longtemps pourtant par le soviétophile

Joxe 1 : j’attends le résultat de pied ferme.

Assez de ronchonnages de général en retraite, je m’égare. Ce qui

est cuit est cuit ; mieux même : calciné.

 

À vous tout

Paul Morand

 

P.-S. J’ai vu 2 3 Nana hier soir. Le découpage de Jeanson n’est pas

mal, sauf la fin. Je préférais ma conclusion, cercueil de Nana, sur la

neige de l’hiver 70-71, aux avant-postes ; on voyait, à la fois,

s’effondrer la société factice du Second Empire et la fortune fragile

de Muffat. Quant à la mise en scène, de voir Muffat Grand

Chambellan, rester assis à son bureau, pendant que Napoléon III lui

parle debout  ! Et tous les hommes en gilet blanc, alors que le gilet

blanc, avec l’habit du soir, date de 1908. Charles Boyer 4 très vieux.

Tout est sauvé par les seins admirables de Martine Carol 5.

 

1. Louis Joxe, ambassadeur à Moscou de 1952 à 1955, sera secrétaire général du ministère des Affaires étrangères de 1956 à 1959.

2. Film de Christian-Jaque tourné en 1955. Paul Morand, en 1942, avait écrit pour Marie Bell un scénario de Nana, d’après Zola, qui fut repoussé par la Commission de censure cinématographique… dont il était le président.

3. Henri Jeanson (1900-1970), auteur dramatique et dialoguiste.

4. Charles Boyer (1897-1978), acteur français naturalisé américain.

5. Martine Carol (1920-1967), comédienne et actrice de cinéma.

21 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

 

La Frette, 26 octobre 1955

 

Cher ami,

 

J’ai vu les phrases biffées par vous dans le contrat Stock. Votre

volonté sera respectée sans un murmure.

Ce n’est pas l’éditeur qui vous écrit, c’est un « confrère ». Je crois

que votre erreur est grande, et que vous en pâtirez. Je vais tâcher de

vous éclairer. Cela vous sera peut-être utile dans l’avenir.

Il y a deux façons d’éditer un livre. On se borne à fabriquer un

volume, on l’envoie aux critiques et aux libraires (s’ils veulent bien le

recevoir), on fait un peu de publicité. Tout cela n’est rien ; le livre est

mort le lendemain.

Aujourd’hui, « lancer un livre », c’est une autre affaire. Aucun

rapport avec les méthodes du temps de Grasset. Le monde a changé.

Le rôle de l’éditeur est très important. Si votre premier soin est de

couper les ailes à l’éditeur auquel vous êtes accroché, le livre tombe à

plat.

Le rôle des « book-clubs » est devenu très important. Ils ont, tous

ensemble, plus de 200 000 adhérents. En réalité ils sont devenus une

annexe de l’éditeur. Tous sont en rapports constants et étroits avec

l’éditeur. Ils ont besoin de l’éditeur. Ils prennent ce que l’éditeur leur

offre ; rien d’autre. Jamais (les clubs sérieux) ils ne s’adressent à

l’auteur. C’est pourquoi il est juste que le bénéfice soit partagé entre

l’éditeur et l’auteur. C’est aujourd’hui presque l’unique bénéfice de

l’édition. Si vous supprimez le bénéfice de l’éditeur, il ne s’occupera

pas de votre livre ; cela se comprend. Perte sérieuse. Depuis des

années, on ne vend plus un exemplaire des Jeunes filles de Montherlant, ni chez Grasset ni chez Gallimard. Ce roman vient

d’atteindre 80 mille (en deux ans) dans une annexe ( Matinales

paraîtra à la fois chez Mermoud et chez Albin Michel ; mais je n’ai pas

refusé à mon éditeur Albin Michel sa part de bénéfice).

De même pour les reproductions dans les revues et journaux.

Elles sont souvent utiles pour le lancement d’un livre. Presque

indispensables aujourd’hui. Si vous prélevez tout le bénéfice de ces

reproductions, l’éditeur ne s’en occupera pas. C’est un travail, il faut

de l’initiative, des « rendez-vous ». N’attendez pas, même d’hommes

jeunes et allants, de l’énergie gratuite.

Il se peut que vous ayez des relations personnelles dans le monde

du cinéma ; relations prévisibles ; et le temps de vous occuper de ces

choses. Alors je ne dis rien. Stock a fait prendre maints romans

étrangers par le cinéma. Je ne le fais pas, sans récompense. C’est bien

naturel.

De même pour les traductions. Je ne crois pas que le personnel

que cela demande, la minutie, le contrôle qu’il faut maintenir dans

ces affaires délicates, et que l’éditeur peut fournir, soient

négligeables. Mais ne lui demandez pas de prendre des initiatives,

sans rétributions. Je m’en suis aperçu, comme auteur, à mes dépens.

Je n’ai plus, et depuis longtemps, votre intransigeance.

 

Votre

Jacques Chardonne

 

22 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

4 novembre 1955

Cher ami,

 

Dans une lettre précédente, je vous ai dit que les modifications

que vous consentirez au contrat seront fixées dans une conversation

entre vous et André Bay, plus tard.

Stock vous a adressé les épreuves avec le bon à tirer avant le

15 janvier.

Je vais vous écrire une longue lettre. Lisez-la, quand vous aurez

digéré le courrier qui vous attend. Ne me répondez pas.

Chez Stock, les gens ne sont pas abrutis par ce qu’ils publient. On

publie peu. On s’intéresse aux livres que l’on édite. Ils sont lus. Six

personnes ont déjà lu votre manuscrit. On en parle. On ne parle

même que de ça. Ces six personnes comprennent de fins lettrés et des

employés de la fabrication qui représentent le peuple. C’est déjà une

opinion publique. Tous ces gens vous avaient un peu perdu de vue

(songez que Mistler, qui lit tout, ignore L’Inquisition).

Il y a unanimité : le saisissement. Personne n’est encore revenu de

sa lecture.

Il faut vous dire, parce que vous ne pouvez pas le savoir, rien dans

votre grand passé n’est au niveau de cette œuvre ; même si je pense

aux meilleures nouvelles de Magie noire, qui en approchent, à Hécate,

je ne vois rien de semblable à ce sublime indéfinissable. Le sublime

ne se définit pas ; il nous surpasse.

Tenez compte de cette opinion publique. Je viens de lire La Clef du

souterrain 1. C’est excellent. Rien à dire. Je comprends pourquoi vous

l’ajoutez aux autres : elle est de la même famille. Elle ne rompt pas

l’unité. Nous sommes toujours chez les diaboliques.

Je vous dirai seulement mon opinion toute personnelle, qui a

vraiment peu d’importance, vraiment peu d’importance, parce que

c’est trop personnel. Je trouve que cela en fait trop ; cela excède les

capacités de la mémoire, et même du cerveau. Une liqueur aussi forte à gros bouillon, on s’étouffe. Je sais bien qu’il y a les cathédrales, et

tout leur détail perdu, fait pour les hirondelles. J’aimerais mieux le

livre en trois nouvelles. Cela a plus de mine.

Et je verrai la quatrième au début d’un nouveau livre de

diaboliques. Est-ce qu’il n’y a pas d’autres nouvelles du récent passé à

sortir de la pénombre ? Est-ce que 2 Feu M. le Duc a un propriétaire ? et

qu’en fait-il ? Les livres ne sont pas faits pour dormir chez un éditeur.

Stock a pour principe le respect de l’auteur. Vous ferez ce que

vous voudrez, dans le silence et le respect général.

Pour décider en toute liberté, il faut être informé. Je le fais, ce

n’est pas Stock. Je ne veux pas peser sur votre décision ; je veux

seulement l’éclairer. Croyez-le, votre décision, je sais que ce sera la

meilleure.

 

Chez tous, et cela fait un certain nombre, je perçois un trouble

touchant 3 La Clef du souterrain . À ce nombre, il faut ajouter Roditi lui-

même.

Quel est ce trouble ? Je n’ai pu le démêler. Personne n’a pu le

formuler. Je crois qu’elle gêne dans le voisinage des autres. Là on

change un peu d’atmosphère. L’atmosphère du sublime, dont vous

ne pouvez juger.

Une seule personne a pu définir son opinion touchant cette

nouvelle. C’est une employée de la fabrication, et je trouve assez joli

le tour qu’elle a donné à son jugement : « Dans cette nouvelle, le

talent se voit. Jusque-là, je n’y pensais pas. »

 

Votre

Jacques Chardonne

 

P.-S. J’ai beaucoup aimé vos lignes pour Grasset.

1. Une des quatre nouvelles constituant La Folle amoureuse.

2. Feu M. le Duc avait été publié à Genève, aux Éd. du Milieu du Monde, en 1942. Il sera repris dans Fin de siècle, Éd. Stock, Delamain et Boutelleau, 1957.

3. Georges Roditi était le directeur littéraire des Éd. Plon.

 

23 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

11 novembre 1955

 

Cher ami,

 

Bien sûr Stock suivra vos ordres et votre ordre pour la suite des

nouvelles. Vous pensez ! qui est meilleur juge que vous ? Vous avez

raison. Et ainsi, je ne verrai pas 1 Sérieuse amputée avant sa mort.

Vous auriez pu conserver les épreuves. En tout cas, le livre ne sera

tiré qu’au début de février, pour paraître en mars.

Vous avez toujours de la dextérité dans les voyages. Je suis bien

plus ankylosé.

Sacrifions tout de suite la Méditerranée ; hâtons l’Histoire. L’Inde

est bolchevik, et tout l’Orient. Cet Orient-là, même guidé par la

Russie, c’est une immense gabegie. Il lui faudra du temps (combien

de générations ?) pour s’équiper comme il le désire.

Vous dites : l’Europe alors est ruinée. Est-ce que le monde blanc et

« capitaliste » ne porte pas la ruine en soi, produisant demain

beaucoup plus que l’on ne pourra consommer, sous son régime et

dans ses limites ?

Est-ce que cet Orient bolchevik, qui a des appétits maintenant,

n’est pas une immense clientèle qui sauve le monde blanc de la

ruine ?

Question que je me pose tout à coup, en lisant votre lettre (avant-

dernière) ; pas assez savant pour y répondre.

Votre

Jacques Chardonne

 

1. Est-ce une façon pour Chardonne de signifier son projet de détacher de La Folle amoureuse la nouvelle intitulée La Clef du souterrain ? Les lettres de Morand précédant celle-ci ne figurant pas dans le dossier, il est difficile de l’affirmer.

 

24 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Mercredi 23 novembre 1955

Cher ami,

 

Hier, j’ai vu chez Stock la prière d’insérer. Elle m’a paru très bien.

Vu aussi la couverture du livre. Elle est parfaite.

On avait reçu chez Stock les épreuves du Kleist 1 adressées par

erreur, et destinées à Denoël. On a transmis à Denoël.

Tout est bien.

Votre livre est au tirage.

 

À vous

Jacques Chardonne

 

P.-S. Laurent 2, c’est le pamphlétaire froid. Un genre nouveau ; qui

a de la portée.

 

1. Heinrich von Kleist, Théâtre. Catherine de Heilbronn, trad. de Paul Morand, Éd. Denoël, 1956.

2. Jacques Laurent (1919-2000).

25 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 18 décembre 1955

 

Cher ami,

 

J’ai renvoyé aujourd’hui placards corrigés — très peu — et prière

d’insérer. Comme le travail est agréable avec Stock ; c’est la première

fois qu’on relit, avant moi et soigneusement, mes épreuves.

L’article de Jacques Laurent sur l’ennui-roi (dernier numéro

d’ 1 Arts) est ravissant.

André Germain 2 me dit que Mauriac a eu, dans Le Figaro, un mot

aimable pour moi. C’est le premier depuis onze ans. Cela me serait

indifférent si je ne lisais, à travers les lignes, votre influence.

En 1947, Denise Bourdet ayant demandé à Mauriac de préfacer

un court croquis de son mari Édouard Bourdet, celui-là, qui fut des

intimes de Bourdet et lui dut ses débuts au Français, répondit que

puisque Morand était nommé parmi les amis d’E.B. il ne préfacerait

pas le livre. À quoi Denise répliqua très loyalement qu’elle se passerait

de la présentation mauriacienne.

Ce petit point d’histoire littéraire fixé, en passant, je n’ai rien

trouvé dans le 1 er 3 tome des Présences contemporaines ; il doit s’agir du

second.

Bon Noël ; vous n’acceptez jamais qu’une tasse de thé ; de sorte

que votre image sort à cette heure (4 h 45) du Souchan fumé et de

ses parfums comme Combray sortait de la madeleine. Aussi, au lieu

de la passoire, j’ai pris le stylo, soudain.

 

Paul Morand

 

1. Jacques Laurent, « L’ennui souverain », Arts, 14 décembre 1955, p. 1-7.

2. André Germain, critique littéraire.

3. Pierre Brodin, Présences contemporaines de la littérature, Éd. Debresse, t. 2, 1956.

 

26 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

19 décembre 1955

 

Cher ami,

 

Je croyais vous avoir écrit, dans un mot dicté chez Stock le

lendemain de notre rencontre, que le Présences contemporaines en

question, c’était le tome II. Mais je ne sais plus très bien ce que je fais.

Je vous disais aussi que les experts de Stock vous signalaient Le Rat

d’Amérique 1 comme l’unique livre qui méritait lecture parmi les 340

romans récents. Ce n’est pas bien sûr. Ce que vous devez lire c’est

Tristes Tropiques 2, chez Plon.

Je verrai la prière d’insérer demain, chez Stock.

Souvenez-vous que le 10 mars (ou un peu avant) vous aurez

rendez-vous chez Stock pour le service de presse. Tout le monde sera

là pour vous saluer, et on ne vous empêchera pas de travailler.

J’ai vu par mille annonces que vous étiez de l’équipe Paris-Presse.

Les chroniques ont commencé à paraître. Perret, Laurent, Nimier,

Frossard, etc. Elles sont éblouissantes. On ne faisait pas mieux, jadis.

Paris-Presse est un journal très bien fait.

Mauriac a eu deux fois un mot aimable pour vous depuis six mois.

Il est noyé dans la pire politique. La plus futile. Son journal (L’Express)

est ridicule. Je ne le vois plus depuis un an, je n’en ai aucune envie. Il

m’ennuie à présent. Il a la foi (« la gauche »). Son stupide petit

journal, qui veut rendre le Maroc aux Marocains, crie chaque jour,

parce que la Sarre se prétend allemande. Pas de jour sans rappeler la guerre de l’Indochine, mais jamais un mot sur celle de 39, qui n’était

pas si opportune.

Vous avez payé quelque temps pour les excès de jeunesse ; excès

en tout. Trop de succès, trop de talent ; trop d’aise dans la vie.

Mauriac en a beaucoup souffert.

Tout le monde à Paris a le rhume de madame Morand. Elle est

guérie je pense.

 

Affections

Jacques Chardonne

 

P.-S. Naguère Mauriac a écrit (justement dans L’Express) un article

enflammé sur les Lettres à R.N. où vous n’êtes pas maltraité. Il peut

tout pardonner ou oublier, sauf le bruit que l’on fait dans le monde.

 

1. Jacques Lanzmann, Le Rat d’Amérique, Éd. Julliard, 1955.

2. Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Éd. Plon, 1955.

 

27 – JACQUES CHARDONNE À PAUL

MORAND

 

24 décembre 1955

 

Cher ami,

 

Paris-Presse est le journal des honnêtes gens. C’est le mien. Il

appartient à Lazareff 1, comme France-Soir. C’est un juif qui a l’esprit

souple ; il a une publicité charmante, le comble du scepticisme. Paris-

Presse 2 est son journal de droite qui soutient Faure, et fait des

plaisanteries sur Minou-Drouet 3 4 . France-Soir soutient Mendès France ; il est pro-Minou (pourquoi l’affaire Minou-Drouet sépare la gauche et

la droite c’est un mystère qu’il faudrait creuser. Cela s’est fait

spontanément).

Paris-Presse est très bien fait. Jacques Laurent y est maître. Tout à

coup on a annoncé 20 nouveaux collaborateurs de premier choix

(« Hélas, dit Mauriac, le talent est à droite »). Vous seriez en bonne

compagnie.

Il y a une quinzaine Nimier m’a dit que vous en étiez ; il le savait

par Parinaud qui rassemble ce beau monde. Êtes-vous certain que

Parinaud ne vous a rien dit (vous faites tant de choses, et si vite, vous

pourriez en laisser tomber) ?

En tout cas, j’ai alerté Nimier. Je parlerai à Parinaud. Sans doute

vous allez recevoir des nouvelles.

À La Frette, Noël passe inaperçu.

 

Votre

Jacques Chardonne

 

1. Pierre Lazareff (1907-1972), journaliste, reporter à Paris-Midi, directeur à Paris-Soir, puis à France-Soir, producteur de l’émission télévisée « Cinq Colonnes à la une » de 1959 à 1968.

2. Edgar Faure (1908-1988), député radical, président du Conseil de 1952 à 1955, ministre de l’Éducation nationale en 1968, président de l’Assemblée nationale de 1973 à 1978, élu à l’Académie française en 1978.

3. Minou Drouet, âgée de huit ans, est l’auteur de lettres et de poèmes publiés par Julliard en septembre 1955.

4. Pierre Mendès France (1907-1982), député radical-socialiste, ministre de l’Économie nationale dans le gouvernement provisoire (1944-1945), président du Conseil en 1954-1955, ministre des Affaires étrangères en 1954-1955, ministre d’État en 1956 et créateur de l’Union des forces démocratiques.

28 – JACQUES CHARDONNE À PAUL

MORAND

 

31 décembre 1955

 

Cher ami,

 

Je comprends vos raisons ; celles que vous ne dites pas. Vous

n’avez point l’intention de jeter des bombes ; simplement, vous n’êtes

pas un chroniqueur. C’est un don, et qui exclut tous les autres. Un

chroniqueur, c’est Frossard ; c’est Jacques Perret. Héros de la

littérature, qui ont du talent tous les jours, d’emblée, à tous propos ;

méconnus, qui ne laisseront rien. Laurent aussi est un chroniqueur,

dans le sérieux. C’est un genre où il ne faut rien de trop. Vous avez

tout, en trop.

Fin d’année, où j’en gagne une. J’aurai demain 72 ans. Cela ne

m’affecte pas, j’y suis préparé ; depuis six mois je dis que j’ai 72 ans.

Ce qui m’affecte davantage, c’est que j’ai, comme vous, un livre sous

presse 1 ; rien sous roche. Et je n’ai ni cheval, ni chien, ni voiture ; si

j’avais une voiture, je n’aurais pas de buts. L’avenir me paraît long. Il

me reste, pour remplir la journée, l’air du temps et la lumière du

jour, ce que les morts doivent désirer. Cela ne suffit pas pour un

vivant.

On demande à lire les épreuves de La Folle amoureuse de divers

côtés. Robert Poulet vous demandera de le recevoir, en février (il

s’agit d’un portrait pour une revue). Je lui dis qu’il peut bien

l’inventer. Il préfère vous regarder. On sent les prémices du succès

dans l’air. Mais on sera étonné.

 

À

À vous

Chardonne

 

P.-S. Je rouvre ma lettre. Nimier me téléphone. Non je ne suis pas

fou. Il était inquiet sur le degré de ma température. Il vient de lire La

Folle amoureuse. Il est de mon avis. À son tour, il est pris de délire.

Une lecture merveilleuse, Mœurs des abeilles par Karl von Frisch

(Albin Michel).

 

1. Matinales, qui sera publié chez Albin Michel en 1956.

OceanofPDF.com