Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 11 sur 17 · partie 1/8

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Correspondance

1959. Lettres 443 à 589

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

1959

 

 

443 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 1er janvier 1959

 

Bonne année à tous les deux. Je crains Gaulle, de plus en plus ;

c’est resté un fou (voir les 8 premières lignes de son discours, où il

parle, presque, de la 18 e 1 année de son règne) ; mais c’est désormais

un fou qui se surveille, qui a toute la prudence et la ruse des fous ; il

sait qu’il doit s’accrocher, qu’on ne le rappellera pas une 3e fois. Lisez

l’article de Dacier dans le dernier 2 Écrits de Paris de décembre, la

note, en bas de la page, de la page 7 ; ce qu’auraient donné les

élections avec les différents modes de suffrages : la représentation

proportionnelle eût donné 88 communistes, le scrutin uninominal à

un tour, lui, envoyait 59 communistes, etc… Cela prouve que le

suffrage universel n’existe pas, qu’il y en a 4 ou 5, sans parler de

l’arbitraire du découpage des circonscriptions.

La dévaluation d’hier ne sera pas la dernière si la guerre d’Algérie

continue à coûter 1 milliard par jour ; toute notre substance y

passera, car le litre de pétrole saharien, plus la solde de

600 000 hommes (un commandant, avec indemnités de campagne,

coûte 3 millions ½), nous reviendra, pendant 30 ans, plus cher que si

on le payait en dollars. Et lorsque le Sahara sera amorti, il y aura belle lurette que le pétrole n’aura plus d’intérêts, puisqu’il va être

remplacé, dans dix ans par l’énergie atomique.

Le numéro d’Arts est gentil, les articles sur J. Laurent, amicaux,

sans plus. Ce n’est pas du tout le numéro spécial dont Martine m’avait

parlé. Le Jean d’Ormesson 3 sur Brisson, impertinent et drôle ; c’est si

gai et si jeune, ce qu’il écrit.

Nous partons demain ; l’horticulteur, en vous, se réjouit-il en

apprenant que les premières pousses de jacinthes percent de leur

corne verte l’humus noir ; on a même vu une anémone en montagne.

Nous avons passé une New Year’s Eve très calme, après avoir été voir

une nouveauté théâtrale française de 1862, 4 Le Bossu. En fait d’orgie,

un verre de bière. Curieux comme les Yankees, dans leurs romans,

s’enivrent avec préméditation ; ils disent : « Je vais me soûler ; … ce

soir, je me soûlerai. » C’est le contraire de la classique ivresse latine :

« Tout à coup, je me sentis pompette. » Entre drunk, brutal et terrible,

et pompette, il y a un monde ; celui qu’en une vie nous traversâmes, du

paradis à l’enfer.

Vous prendrez plaisir à lire, dans le même numéro des Écrits (V. ci-

dessus) l’excellent Fabre-Luce sur l’architecture 5.

 

Bonne année

encore.

PM.

 

P.-S. Il paraît que Paris est plein de papillons du P.C. : « Vous le

vouliez, vous l’avez. » Est-ce vrai ?

On me dit que B.B. rapporte plus de dollars au Trésor français

que la Renault Dauphine.

Le chef des insurgés cubains s’appelle Fidel Castro.

Il paraît qu’Arts, flanche et qu’il ne tire plus qu’à 12 000

exemplaires.

1. Allocution radiodiffusée et télévisée prononcée le 28 décembre 1958 par le général de Gaulle, élu président de la République le 21 du même mois, dans laquelle il déclarait : « La tâche nationale qui m’incombe depuis dix-huit ans se trouve, de ce fait, confirmée. Guide de la France et chef de l’État républicain, j’exercerai le pouvoir suprême dans toute l’étendue qu’il comporte, désormais et suivant l’esprit nouveau qui me l’a fait attribuer » (Charles de Gaulle, Discours et messages, Éd. Plon, 1970, t. 3, p. 64).

2. Michel Dacier, « Le jeu de l’élection et du hasard », Écrits de Paris, décembre 1958, p. 5-10.

3. Jean d’Ormesson, « Double Cœur, de Pierre Brisson », Arts, 31 décembre 1958, p. 5.

4. Pièce tirée du roman de Paul Féval, Le Bossu ou Le Petit Parisien, publié en 1858.

5. Alfred Fabre-Luce, « Architectures », Écrits de Paris, décembre 1958, p. 20-30.

 

444 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Paris, 2 janvier 1959

 

Guérissez vite, qu’on se voie !

Servan-Schreiber dit dans 1 L’Express, au sujet des élections : « Ce

n’est pas un succès gaulliste, c’est un triomphe pétainiste. » Il devrait

savoir (il le sait, mais la Résistance a toujours feint de l’ignorer) que

90 % des vichyistes étaient ardents gaullistes. C’est même parce que je

n’en étais pas, qu’ils m’ont puni, en août 40.

 

Votre

PM.

 

1. Jean-Jacques Servan-Schreiber, « La Nation. Un vote gaulliste ? », L’Express, 27 novembre 1958, p. 3.

 

445 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

8 janvier 1959

Cher ami,

 

Le dimanche, il n’y a qu’un seul train ; nous serons chez vous vers

quatre heures.

Hier soir, chez Fabre-Luce, c’était sinistre. Deux fois sinistre pour

nous : prendre un train à 7 heures, sous la bruine glacée ; retour à

10 heures pareillement, doutant si on trouvera un taxi. On ne m’y

reprendra plus.

Reste un mystère : pourquoi une telle réunion est-elle charmante

et vive chez vous (avis général) et si morne chez Fabre-Luce ? Cela

frappait Mme Fabre-Luce elle-même. Ce n’est pas sa faute, elle reçoit

très agréablement.

J’étais si distrait par l’ennui que je n’ai pas fait assez attention à un

beau spectacle : la fille de l’ambassadeur d’Haïti, une splendide

noire. Je n’avais jamais vu une belle noire : cela efface tout. Je ne lui

ai parlé qu’un instant. Elle m’a dit, dans un français parfait : « Il y a

six ans, Paris m’avait plu ; cette fois, je trouve Paris triste, et il faut que

je reste encore un an, à cause de mon père. »

J’étais assis auprès d’elle, et j’aurais pu y rester un moment ; mais

je l’ai quittée vite, par habitude, allant vers Déon, Sérant, et nos

pauvres petites blanches.

Fabre-Luce a une particularité : c’est un homme sous verre. Sous

sa cloche, un monceau de documents, et il peut faire un article

politique comme personne. Votre particularité est autre. Vous êtes

une abeille, toujours voletant, se posant à peine, mais ramassant tout

d’une aspiration énergique et inconsciente.

Il me semble que presque tout en art dépend des relations de

l’homme avec le monde extérieur. Cela commande presque tout, et

varie de l’un à l’autre.

Votre

J.

 

446 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

12 janvier 1959

 

Cher ami,

 

La misère du Périgord (dit Bonnet) ; la facilité de

l’enrichissement chez les bricoleurs et autres prolétaires de La Frette

(une fortune en 20 ans) c’est une des faces du dérèglement général.

L’Algérie sera sans doute le tombeau de la France. Mais de Gaulle, j’ai

idée, fera pour le mieux. Là-bas, de toute manière, on est vite

débordé. Nous sommes dans une tragédie.

J’ai envie (nous avons envie) de faire une cure à Roscoff, sans

doute en septembre. Il faudra que nous en parlions. À présent, je

désire la pluie ; au moins sa menace ; sortir sans mon parapluie, c’est

triste.

Certes, nous ressentons durement, à La Frette, l’ordre que l’on

met dans les finances. Je supprime Ronce-les-Bains. En mars, Sintra

(avec les Caracalla), dix jours, ne coûtera presque rien. Roscoff ? On

verra alors où nous en sommes.

12 mille exemplaires pour un journal (Arts) c’est une misère ;

mais c’est le chiffre du public littéraire. On ne peut rien fonder

(surtout la vie) sur la littérature, seulement l’immortalité.

 

Votre

JC.

447 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 18 janvier 1959

 

Cher ami,

 

Hélène prétend qu’il y a toujours des valises dans la maison, soit

qu’on les ferme, soit qu’on les déboucle. Le fait est qu’elle est arrivée

à 15 heures par le train, avec les siennes, et que moi, j’avais déjà vidé

les miennes, et qu’elles étaient, à nouveau, bouclées de lourds

vêtements de sport d’hiver, car je pars demain pour la montagne.

Tous les tuyaux de Passy 76-17 (état des routes) étaient d’ailleurs en

retard de six jours et, après du brouillard jusqu’à Fontainebleau, j’ai

trouvé du temps de Côte d’Azur jusqu’ici. Le vol d’amour des cygnes

a commencé et le cyclamen sort de la neige. J’ai lu en arrivant vos

pages de 1 La N.R.F . sur la vieillesse : « La vieillesse a sa jeunesse ! »

C’est magnifique et, par bonheur, exquisement vrai. C’est en tous cas

mieux que la vieillesse de la jeunesse. Et c’est — même court — un

bon moment à passer, sur lequel on ne comptait pas, du rab.

Hélène a lu, sur votre recommandation, Science fausse, de Jean

Rostand. J’ai trouvé ici 2 Les Impostures de l’histoire de Berl et le curieux

Duc de Beaufort 3 d’Isabelle de Broglie, la folle que vous vîtes ici.

Le 4 Versailles de Nimier est très lui-même, cocasse, impertinent, la

grâce même, et de la profondeur dans la conclusion. C’est un très bel

ouvrage, et les commentaires sur les photos, excellents, d’un acrobate

qui ne rate jamais le trapèze.

 

Votre ami

PM.

P.-S. Hélène a appris par Fred que Jean-Louis avait été opéré, il y a

quelques jours. L’autre opération, celle qui attend, devait presser.

Quelles misères.

Lolotte 5 me paraît amoureuse folle.

43, rue Violet (15e 6 ), c’est l’adresse de Mme Cousteau, au cas où

vous voudriez lui envoyer vos condoléances.

 

1 er . Jacques Chardonne, « La vieillesse », La Nouvelle Revue française , 1 janvier 1959, p. 28-31.

2. Éd. Grasset, 1959.

3. Isabelle de Broglie, Le Duc de Beaufort, Éd. Fasquelle, 1958.

4. Roger Nimier, Jacques Perret et Pierre Gaxotte, Versailles que j’aime, photographies de Robert Descharnes, Éd. Sun, 1958.

5. Charlotte Fabre-Luce.

6. Veuve de Pierre-Antoine Cousteau.

 

448 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 19 janvier 1959

 

Cher ami,

 

Les deux plus beaux spectacles de ce mois : l’exposition des

diamants à Londres et l’inondation du Doubs ; très voisines par

l’éclat. Chez Christie’s, l’exposition était organisée par la De Beers.

Colliers de Marie-Antoinette, tiare de la défunte reine, le Koh-i Nor,

etc… Il y avait des photos d’un petit nègre abreuvant son cheval, au

pied d’une montagne ; cette montagne en plaine, à Kimberley, c’est la

terre qu’il a fallu extraire pour y trouver une poignée de noisettes, à

peine translucides, et qui sont les diamants. Que de montagnes

d’humanité pour faire un héros que les Soviets veulent réduire à l’état de souris ! L’ogre communiste a toujours peur que la souris ne se

change en ogre.

Quant au Doubs, il était devenu le Nil ; on le traversait grâce aux

levers de la route qui permettaient de naviguer sans se mouiller les

pneus ; un soleil de feu, un ciel bleu (« la neige était sale » jusqu’à

Fontainebleau) et des nappes de lumière, un peu lilas vers la fin de la

journée, sur lesquelles flottaient des toits. Des arbres là-dedans, au

lieu de barques ; s’il y avait des arbres au milieu de la mer, elle y

gagnerait beaucoup, et des maisons, pour couper la monotonie des

Orénoque et des Potomac ; c’était le cas. (Une inondation est sans

doute à l’origine du Bœuf sur le toit ?)

J’ai envoyé un mot à Gérard Boutelleau. J’ai lu son livre dans la

nuit. Il en a certainement vu de très dures, cela se sent et a laissé des

traces ; qu’un résistant comme lui n’ait rien rapporté de la tombola et

qu’il ait repris modestement son bureau, au lieu d’être général

antillais, avec 80 conseils d’administration, force l’étonnement et

l’estime.

Je lis Le Duc de Beaufort d’Isabelle de Broglie, cette aimable folle

que vous vîtes, je crois, ici, et qui se croit l’amante du Roi des Halles,

depuis plus de 25 ans ; Beaufort, « Prince de Martigues » est un

Cyrano qui n’a jamais trouvé son Rostand, ce qui est injuste. Lu aussi

le dernier volume de Green (Julien) 1 Le Bel Aujourd’hui (1955-1958),

que je n’ai pas beaucoup aimé ; c’est un esprit profondément

religieux ; bref, comme tant d’invertis, un ange, un ange américain,

comme tous ceux d’aujourd’hui. « Comme le jour me semble loin où

Grasset, dans le salon de Paul Morand, me donnait le conseil de

publier ces carnets… », écrit Green. Mon Dieu, 30 ans… Ce que

j’aime et estime chez Green, c’est, comme il le dit « qu’il n’a plus

aucune ambition terrestre ». Green, c’est la vieillesse de la jeunesse,

dont je vous parlais dans ma précédente lettre (un peu comme moi, aussi), alors que vous, c’est la jeunesse de la vieillesse, un don d’une

rareté et d’une beauté sans pareille.

 

Votre

PM.

 

1. Éd. Plon, 1958.

 

449 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 21 janvier 1959

 

Cher Chardonne,

J. Green, dans son Bel Aujourd’hui, appartient de plus en plus au

parti pédé-chrétien. « Il y a un je ne sais quoi de retranché,

d’indifférent à la condition des autres hommes, dans ce livre de

Green. Les ponts sont coupés », écrit, de ce 1 Journal , Mauriac dans

L’Express . Il lui appartient bien, à ce vieux diable de province, de

parler d’amour et de don de soi ! Sans compter que ce raisonnement

nie l’existence des ordres contemplatifs ; or, un Green qui préfère

tourner le dos au siècle (ne pas faire de politique, ce que Mauriac

prend pour une leçon) est un ascète contemplatif, et c’est bien son

droit. C’est sans doute l’aristocrate yankee du Sud, habitué à vivre au

milieu des esclaves ? Je ne comprendrai jamais les jansénistes : « Dieu

ne connaît pas le Temps. Il sait, il a toujours su, qu’il y aurait des élus

et des réprouvés, avant qu’ils n’existent » ; alors, à quoi sert la

Rédemption, l’effort individuel de toute une vie, si c’est joué

d’avance ?

Le Stephen Hecquet d’ 2 Arts disant que les femmes continuent à

« faire le ménage » dans l’Agrégation et dans la Rédaction, est drôle et juste. L’émancipation féminine du début du e XX , fut l’annonce de

la libération de Caliban 3, des nègres et des forces primitives, celle qui

fait aujourd’hui trembler, et qui va balayer le monde.

Parinaud m’a demandé d’expliquer dans Arts que les voyages dans

la lune étaient « sans importance pour l’avenir du monde » ! Je vous

recommande le G. Duhamel qui commence par : « Comme je suis de

formation scientifique… »

Hier soir, à la Radio, il y a eu un Hadrien de Marcel Schneider,

commenté par Jouhandeau et Fraigneau. La pièce, pas très bonne,

mais le hors texte a donné à Jouhandeau l’occasion de faire, avec une

voix étranglée par l’émotion, une déclaration d’indépendance

pédérastique. Va-t-il y avoir, en France comme en Angleterre, une

Société pour la Réforme de la législation ? Dans le Times d’il y a 8

jours, cette Société, qui y fait régulièrement de la publicité, disait en

substance : « La loi est muette, en ce qui concerne l’homosexualité

entre femmes. Pourquoi s’écrit-elle seulement contre les hommes ? »

Ce matin, j’ai couru à cheval la forêt du Rhône. 10 ˚C. Les bouts

des tiges d’arbres se violaçaient, avec un mois d’avance, et les

branches qui, dans les sentiers, venaient me gifler, étaient toutes

flexibles, déjà ; l’herbe verdissait ; les oiseaux, à la tombée du jour, se

réunissaient pour des chorales. Les jours allongent d’une demi-heure.

C’est fort plaisant. Sentez-vous déjà tout cela à La Frette ?

 

Tout à vous

PM.

 

1. « Le bloc-notes de François Mauriac », L’Express, 8 janvier 1959, p. 36.

2. Stephen Hecquet, « Voici le temps des femmes », Arts, 7 janvier 1959, p. 1-2.

3. Personnage de la comédie de Shakespeare, La Tempête, né d’un démon et d’une sorcière, incarnation des forces élémentaires en révolte permanente contre l’ordre établi.

450 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

 

22 janvier 1959

 

Cher ami,

 

Vous m’écrivez une lettre éblouissante, toute miroitante de

diamants, ceux de la nature et les vôtres ; vous lisez toute la nuit — il

le faut pour absorber tant de livres — le jour, ce n’est que

mouvement ; et vous parlez de vieillesse. Elle ne vous a pas frôlé. C’est

une chose toute physique que la jeunesse ; c’est la vigueur du corps,

intacte chez vous. L’esprit ne vieillit jamais ; il peut souffrir

seulement : quand on est sourd, ou aveugle, ou paralysé. On confond

maladie et vieillesse. Je ne crains, chez vous, que l’abus de la jeunesse.

M. Bair, à Madère, qui a 90 ans, fait encore du cheval tous les

jours, se baigne et danse. Mais tout cela modérément. Un temps vient

où il faut être modéré. Je reviendrai, un autre jour, sur ce sujet.

Merci pour les renseignements sur Roscoff. Après y avoir un peu

songé, je doute que Camille s’y décide. En réalité, elle ne veut pas

bouger. Enfin j’aurai toujours les renseignements.

Je viens d’enfouir vos lettres de 58 (le dossier 58) dans le coffre

blindé, incrusté dans mon divan, à l’abri de tout, où je mettrais mon

or, si j’en avais.

Lisez dans 1 Arts de cette semaine le Vigny de Bernard Frank. Cela

en vaut la peine.

Kléber Haedens a été l’ami de l’amant de Mme F.L. C’est son

souvenir qu’elle respire sur Kléber, dit-il.

Je vous remercie d’avoir lu le roman de mon fils, et surtout de lui

avoir écrit. Vous n’avez pas de fils ; c’est bien sage. Pour moi, c’est une

tragédie. Je ne vois que ses défauts, et je me sens inique ; double

affliction. On me dit que son roman est bien ; je ne l’ai pas lu. Je sais qu’il ne peut même pas écrire dix lignes qui ne soient du charabia.

Comment est-il romancier ? Ainsi pour tout. Il a été à Londres (à

25 ans) pour Le Figaro  ; fondateur et directeur de Carrefour ; partout,

toujours, dans des situations au-dessus de sa portée, en souffrant, le

voulant, se surpassant dans la panique, les nerfs tendus, faibles,

malades. Je me suis toujours senti trop sévère, à son endroit, et je l’ai

abandonné à Géraldy (dont le fils s’est tué) préférant m’occuper des

enfants des autres.

Je reviens à la jeunesse. Elle est intacte chez vous. Une diminution

des forces viendra dans quelques années. Il faudra transiger. Un peu

moins de tout. Ce n’est pas grave. Il n’y a pas rupture (sauf maladie).

L’écrivain restera intact. C’est beaucoup. Il doit être plus difficile

pour lui-même ; mais enfin cela demeure.

Je dois beaucoup à l’opération de la prostate : d’abord délivré

d’une éventualité assez terrible, elle m’a délivré aussi de toute

sexualité précise (cela est personnel) ; bien dégagé de ce côté, les

femmes me font plaisir (et cela peut durer) d’une manière toute

nouvelle ; un peu comme les jeunes filles « bien » se plaisent dans la

compagnie des jeunes hommes (jadis) ; tout est à fleur de peau, sans

complications ; des « sens » tout nouveaux, des sens de jeunes filles.

 

À vous

JC.

 

1. Bernard Frank, « La dernière bouteille à la mer d’un poète témoin muet et glacial de son temps », Arts, 21 janvier 1959, p. 3.

 

451 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

Vevey, 23 janvier 1959

 

Cher ami,

 

La presse annonce que des cumulo-nimbus passent sur Paris ; sur

nous aussi.

J’aime, de Green (allusion à Mauriac) « il y a toujours un carnet

noir dans la vie de chaque homme ». J’aime aussi, toujours chez

Green, cette citation de l’Américain Longan Pearsall Smith 1 qui,

après bien d’autres, estime que Shakespeare doit être lu : « Il n’y a

pas de plus grande tragédie de Shakespeare qu’une représentation de

Shakespeare. » Et aussi, de Green : « Qu’on me donne des journaux

où il n’y ait que de bonnes nouvelles, et j’écrirai des romans

optimistes. » Approuvez-vous son : « Le secret, c’est d’écrire

n’importe quoi, parce que, lorsqu’on écrit n’importe quoi, on

commence à dire les choses les plus importantes ; il faut un peu

laisser la main courir sur le papier. » Je ne crois pas que ce que je vous

écris soit important, certes, mais il n’y a que lorsque je vous écris que

ma main court sur le papier. J’aime enfin ce mot de saint Bernard, en

forêt : « Tu trouveras dans les bois quelque chose de plus que dans les

livres. » C’est ce que les juifs, et les esprits abstraits, ne comprendront

jamais.

Les Suisses profitent des nouvelles facilités données par Paris aux

capitaux étrangers et achètent des chimiques et de la sidérurgie

française.

Ce soir j’emmène Mme Arthème Fayard à un cocktail chez

Simenon ; je vous raconterai. Je viens de lire 2 Le Président, le dernier

Simenon, sorte de reportage sur Clemenceau, à la fin de sa vie. Il y a

entre Simenon et un écrivain tout l’écart qu’il y a entre un très bon

photographe de Match et un portrait de Manet. Il écrit la vie, il ne la

réécrit pas.

Avez-vous lu les Mémoires « mordants » du maréchal

Montgomery 3 ?

Que d’histoire dans la presse mondiale pour les 400 Cubains

fusillés ; pour les 106 000 Français exécutés sommairement à

l’automne 1944, le silence fut absolu, même chez les neutres. Quand

on est fusillé, il faut savoir tomber du bon côté.

 

Votre

PM.

 

1. Logan Pearsall Smith (1865-1946), linguiste anglais.

2. Éd. Presses de la Cité, 1958.

3. Bernard Law Montgomery, Mémoires, Éd. Plon, 1958.

 

452 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 24 janvier 1959

 

Cher ami,

 

J’ai lu avec ravissement votre lettre du 22. Mon abus de la jeunesse

vient de cette hâte stupide, grossière et enfantine, qu’on nomme les

bouchées doubles. Comme si on ne partait pas toujours vaincu ! C’est

que vous imaginez mal sur quelle corde raide je vis, aujourd’hui : la

bombe, naturellement, l’insécurité morale, le grand âge d’Hélène sur

qui je repose, sans doute beaucoup plus que je ne l’imagine, mon

campement à l’étranger, un domestique irremplaçable, mais qui

tombe en poudre ; le fait que tout cela tient ensemble et fonctionne,

me donne nuit et jour le sentiment d’un miracle, d’un sursis. Je pense

au pauvre Cocteau qui n’arrive plus qu’à me tracer, hier, quelques lignes tremblantes, pour me dire qu’il est étendu, immobilisé par une

hémorragie intestinale.

Si vous trouvez, à La Frette, une dactylo incapable de fuites et qui

accepterait, sans les transporter, de copier toutes mes lettres (à des

heures qui vous conviendraient) pendant quelques mois, engagez-la

sur l’heure. Et si elle donne satisfaction, je rapporterais à Paris toutes

les vôtres pour copie, ce qui, en tout, lui ferait bien 3 mois de travail

assuré.

Pour K. H. je comprends… Ce T. était un gentil journaliste, pas

bien fort, qu’elle adorait. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour qu’elle ne le

lâche pas, jadis, tout pour lui. Elle lui a gardé une fidélité d’outre-

tombe, allant en pèlerinage sur les lieux de l’accident, conservant au

garage local la voiture qui l’a tué. Dans un monde où le cœur

n’étouffe pas toujours les femmes, L. est une nature franche, sincère,

honnête, pas putain du tout et n’ayant jamais trouvé son équilibre. Je

l’ai connue depuis qu’elle eut 16 ans, elle en a 50.

Je n’ai pas fait exprès d’être sans enfants. Je disais hier à

Mme Fayard, qui en riait : « Ce qui m’a tellement uni à Hélène, c’est

que nous n’avons pas eu d’enfants. » Ladite Mme Arthème F. (78 ans

avoués) m’a donné 1 Silhouettes de son gendre Wiriath, avec une étude

sur Mauriac. « Une certaine niaiserie le porte à croire que la grâce se

rencontre de préférence au bout d’un itinéraire de perdition. Sa

théologie, à la fois inquiète et frénétique, joue la foi par la bande. Si

c’est un grand romancier, maître de son style, c’est aussi un

journaliste qui n’est pas maître de ses nerfs, et qui obéit à tout, à

l’agacement, à l’insulte, à la peur, à des rancunes, à la couleur du

temps… Soufflant successivement la pitié et la haine, il s’enfonce

dans des contradictions qui le rendent suspect à tout le monde…

C’est un grand nerveux qui se prend volontiers pour le Commandeur

des Croyants. Il touche à tout, tranche à tort et à travers… et ne dédaigne ni les honneurs, ni les cérémonies officielles, où sa longue

tête hébétée lui donne l’air d’un cheval posant chez le photographe ;

entre-temps, il tente de tyranniser l’Académie française, avec le

concours de Duhamel qu’il traîne derrière lui comme un bedeau

émerveillé… »

Le morceau est bon, de la part d’un simple directeur de banque ?

 

Votre

PM.

 

1. Marcel Wiriath, Silhouettes, Éd. Self, 1949-1950.

 

453 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 25 janvier 1959

 

Cher ami,

 

Les libertins du e XVII sont vraiment des Valmont, en avance d’un

siècle. Je lisais les 1 Mémoires de Bussy-Rabutin (qui sont loin de valoir

la Correspondance). Il parle déjà d’une « Présidente, qui ne paraissait

pas devoir durer un moment, tête-à-tête avec un homme

entreprenant ». C’est du Laclos, non ? Et ceci : « Je ne pouvais plus

souffrir ma maîtresse, tant elle m’aimait. » Ainsi à chaque page.

Écoutez encore : « Dans les commencements de ma pensée, je fus

assez maître pour ne la point vouloir épouser, ne me voulant pas

ruiner pour l’amour d’elle, et quand l’amour m’eût mis en état de ne

plus songer à mes intérêts, je songeai aux siens et je ne la voulus pas

rendre malheureuse en l’épousant, ni la ruiner pour l’amour de moi.

Ainsi, je ne la voulus jamais épouser. » Fameux cru.

Avant-hier, je fus chez Simenon, au château d’Echallens près de

Lausanne. Chef-d’œuvre de la standardisation. « J’ai l’impression

qu’Eugène Schneider 2 me fait visiter Le Creusot » dit Hélène. Le

contraire d’un intérieur d’artiste : des armoires Renaissance suisse de

chalet d’industriels zurichois, s’ouvrant sur des T.V., des milliers de

disques, des pick-ups, etc… Le château est charmant, dominant

Lausanne et Morges. e e XV avec boiseries XVIII en mélèze, escaliers

tournants, pièces voûtées gothiques blanchies à la chaux, où courent

des rayons de sapin, pleins des œuvres complètes du maître, aux vives

couleurs, en japonais, en tamoul et en bantou, en luxe et en papier

journal. La dame du lieu, canadienne, enceinte, figure dure et

ingrate, s’apprête à lui donner un troisième enfant. Buffet excellent.

Lui, pipe à la bouche, méthodique formidablement organisé et

installé, un masque de cordialité, mais avec, j’imagine, une vie moins

simple qu’il n’y paraît. Dans son bureau, un grand calendrier

américain où 6 jours, dans le mois, sont encadrés au crayon bleu ; ce

sont les six jours où il crée le monde, où il écrit son roman. 3 autres

jours suivent, encadrés au crayon rouge, indiquant que le roman est

retravaillé et recopié. Le tout est dactylographié, microphotographié,

pour éviter les fautes de frappe. On dirait le paraffinage, le calibrage

et l’empaquetage des oranges en Californie. Moi qui n’ai pu écrire 10

lignes depuis un an, j’étais émerveillé.

Je suis à Crans.

 

Votre

PM.

 

1. Roger de Rabutin, comte de Bussy, dit Bussy-Rabutin (1618-1693). Ses Mémoires avaient été publiés en 1696.

2. Eugène Schneider (1868-1942), industriel.

454 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

 

26 janvier 1959

 

Cher ami,

 

Je réponds à plusieurs lettres de vous. Vous sentez poindre le

printemps, en y mettant un peu du vôtre. La Frette est assez stagnant.

Atmosphère d’étang.

Ce qui marque la saison, ces jours-ci, ce sont les comptes du

comptable. Chez Stock, les salaires des cadres (directeur, chef de

fabrication, etc…) se montent à 20 millions. Les nouveaux impôts

obligent à payer à l’État dix millions, par la société, pour ce chiffre.

C’est lourd. Il y a des maisons qui vont le sentir durement. Sans

compter ce que chacun paye pour ses revenus. Ce qui me revient (par

Stock et rentes de l’État) ne fait pas un chiffre négligeable ; mais

l’État prélève presque la moitié. Ce qui reste me suffit, parce que

notre vie est très réduite. Ceux qui en prennent à leur aise, comme

nos jeunes Villon 1, m’étonnent toujours. Tout cela est adouci pour

moi, par le merveilleux comptable qui depuis 35 ans s’occupe de mes

finances (paperasses) et m’épargne tout. Ce fut le luxe de ma vie. Il

est immense.

Green. Il dit qu’il faut quelquefois laisser courir sa plume, et que

le meilleur viendra par surprise. Distinguons. S’il s’agit d’un livre,

donc de lecteurs, cela ne sera que du bavardage ; le lecteur sera

fatigué avant l’auteur. Pour ma part, je n’ai rien écrit que par infinis

creusements préalables, multiples retouches, patient surplace ; rien

obtenu que par resserrements et repentirs ; rien livré qui ne soit bien

pesé. Il y a un « naturel », pourtant, très rare, qui donne l’illusion d’une plume à l’abandon ; Diderot jadis ou Saint-Simon, aujourd’hui

Frank. Je soupçonne ce « naturel » d’être fort surveillé.

Le « Journal » c’est à part. Genre amphibie dont je me méfie, et

n’aime guère. On le destine à des lecteurs. Mais on joue le secret. Il y

aura des morceaux qui imitent l’abandon (« J’ai un rhume ce

matin »). À quoi répond ce choix ? Exception pour le Journal de

B. Constant 2. Celui-là est vrai. Tout dépend de l’auteur. Comme je

n’aime pas Green (le personnage, ce malingre reclus, qui réunit dans

sa personne tout ce que je déteste) je ne lis pas son journal (plein de

choses agréables, je le sais) ; celui de Gide, passe encore.

Les lettres. Cela est différent ; genre honnête ; on s’adresse à une

personne définie, et cela commande tout. Alors on peut laisser courir

sa plume. Si elle court, c’est comme un cheval au galop, bien tenu en

main. On n’écrit pas n’importe quoi ; il y a un choix qui vient de la

personne à qui on écrit. C’est clair. Votre meilleur ouvrage, sera sans

doute vos lettres, ce galop, cet abandon. Quelque chose d’absolument

nouveau chez vous.

 

Simenon. J’ai lu un Simenon il y a 20 ans, très bon, dans La Revue

de Paris 3 . L’Auberge du cheval blanc, je crois. Récemment j’ai lu Strip-

Tease 4. Cela me suffira. Vous lui faites de l’honneur, en le comparant

aux photos de Match, car il ne sait même pas décrire. Il nomme les

choses, c’est tout. Incroyable, le dénuement de ce fécond auteur. La

phrase la plus pauvre. Rien, absolument rien. Avec rien, il fait tout de

même un roman tous les mois, ce que l’on peut admirer.

On voudrait s’occuper de Bonnard 5. Le rapporteur, ami de

Delamain, est bien disposé pour lui. Il voudrait que des écrivains

interviennent pour vanter chez lui l’écrivain. Mauriac parlera en sa

faveur, pour embêter Romains sans doute. On a dû vous écrire. Je ne

dirai rien ; je n’ai rien à dire. De Gaulle a dit au Conseil : « C’est fini

cette histoire » (Vichy). Alors, c’est fini pour Bonnard.

À

À vous

J.

 

1. Allusion à la jeunesse aventureuse du poète François Villon (1431-1463).

2. Le Journal de Benjamin Constant (1767-1830) avait été publié de façon imparfaite, sous le titre Journal intime de Benjamin Constant et Lettres à sa famille et à ses amis aux Éditions Ollendorf en 1895. Il sera réédité, complet, sous le titre Journaux intimes, par Alfred Roulin et Charles Roth, Éd. Gallimard, 1952, et repris dans Œuvres, « Bibliothèque de la Pléiade », 1957, p. 187-789.

3. Il s’agit d’extraits du roman Le Cheval blanc, publié aux Éd. Gallimard en 1938.

4. Éd. Presses de la Cité, 1958.

5. Cf. le retour d’exil d’Abel Bonnard.

 

455 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

27 janvier 1959

 

Cher ami,

 

On me dit que Mikoyan 1 a eu, en USA, un succès fou. Ces cons de

Yankees méritent tout ce qui nous arrive. L’Amérique est une grande

province où on s’ennuie ; on va y chercher, ou y voir, les étrangers, à

leur arrivée — avion ou bateau — comme à Landerneau, on se rend à

la gare, le soir, pour se distraire. Ce goût du nouveau jouet est

enraciné chez eux. Lisez l’excellent Michel Clerc, ci-inclus, sur le

sujet. On croit que les Américains s’amusent chez eux ; c’est faux ; ils

attendent, 10 mois par an, le moment où ils viendront en Europe se

désennuyer. Pendant ces 10 mois, ils vivent de l’air qu’on leur apporte

du dehors. Vous êtes « news » ou vous ne l’êtes pas. Ils ne fabriquent

pas leur oxygène, ils l’importent.

Le Berl qui vient de paraître (Les Impostures de l’histoire) est brillant,

vrai, amusant ; il explique qu’il n’y a jamais eu de bataille de Poitiers.

Mon père disait que sans Charles Martel 2, nous aurions eu

l’Alhambra 3 4 à Paris et le Generalife à Montmartre.

L’histoire est pleine de rancunes anciennes et de complexes dont

les causes ont disparu depuis longtemps, mais qui sont

indéracinables. La France continuera de détester l’Allemagne,

comme elle a détesté l’Espagne jusqu’au e XVIII siècle, alors que tout

danger espagnol avait disparu depuis Louis XIII, et qu’il n’y avait plus

depuis deux siècles qu’une Espagne croulante.

Mon pauvre Cocteau perd de plus en plus de globules rouges,

c’est effrayant.

Reçu deux longues lettres de Josette (Singapour). Le yacht n’a

évidemment pas le tonnage pour ces mers violentes. Millau les a

précédés en avion, il est à Hong-Kong. C’est charmant, chez Josette,

sa curiosité, sa vitalité, sa passion de savoir et de connaître ; quand on

a vu tant de femmes riches endormies, blasées et ne pensant qu’à

leurs lunettes noires et au carmin de leurs orteils !

 

Votre ami

PM.

 

1. Anastase Mikoyan (1895-1978), membre du praesidium du Comité central du parti communiste de l’Union soviétique, premier vice-président du Conseil des ministres en 1955 et président du praesidium du Soviet suprême de 1964 à 1965.

2. Charles Martel (688-741), unificateur de l’État mérovingien et vainqueur des Arabes à Poitiers en 732.

3. Ancienne résidence des princes arabes de Grenade, construite à partir de 1238.

4 e . Résidence d’été des souverains maures de Grenade, décorée au XIV siècle.

 

456 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

27 janvier 1959

 

Cher ami,

 

Ce que vous dites de Cocteau est bien dramatique ; sans doute

c’est une vie brûlée de mille feux qui s’éteint, brûlée d’alcool aussi

(l’endroit du mal l’indiquerait). Ces dernières années il a vécu

follement, car il est frêle. Le précepte : ne pas dételer, est insensé. Je

m’y attendais. Vous usez des forces que vous avez, d’une vigueur bien

consolidée. Un jour, il faudra mettre les freins ; je vous préviendrai.

Fontenelle 1 a vécu cent ans, mais sans bouger, à partir d’un certain

déclin. La corde raide dont vous parlez, croyez bien qu’elle ne m’avait

pas échappé.

J’ai lu le Berl. Très bon. Et le Michel Clerc, il y a quelque temps.

Cela, c’est très fort. Je voulais le voir ; je lui ai écrit, mais il est parti

pour Tahiti.

Je trouverais difficilement une dactylo pour vos lettres, à La Frette.

Les transporter à Paris, les confier à une dactylo de Paris, ce n’est pas

la sécurité absolue. Le plus simple, il me semble, ce serait que je vous

les apporte, accompagné de Camille, à Paris, quand vous y serez. Et

vous en ferez ce que vous voudrez. C’est tout à fait inutile de copier

les miennes, dont les fautes d’orthographe font le prix. On peut les

laisser en l’état ; il adviendra ce que l’on verra.

Ce qu’il faut spécifier, c’est que si l’on publie les vôtres, on les

publie sans les miennes, à la suite ; sans quoi cela détruit tout !

Ne manquez pas de lire Arts (B. Frank) de mercerdi dernier.

Camille n’a jamais pu profiter de vos conseils de bourse parce que

tout son argent était bloqué dans des valeurs en sérieuses baisses,

achetées au plus haut. Elle vient de vendre des obligations, et a 300

mille francs liquides. Si vous avez un avis à donner, elle écoute.

Je voulais vous parler encore de la plume qui court ; ce sera pour

une autre fois.

É

Étonnante Amérique (cette province) sous votre plume.

L’objection que vous faisiez au titre Le Ciel dans la fenêtre, c’est que

l’on dirait un livre de poèmes ; et pourquoi ne serait-ce pas des

poèmes ? J’ai fait un plébiscite ; avis unanime, sauf Nimier qui ne se

prononce pas. Ce que je sais, c’est que le livre lu, on ne se doute pas

que c’était bien le titre qu’il voulait. Assez souvent Cela m’a suffi a paru

un peu catégorique, sec, presque prétentieux, ou encore rappelant

ces villas de jadis : « Ça m’suffit ».

 

Votre

J.

 

P.-S. Josette est une personne rare, bien curieuse et attachante.

Elle devrait s’appeler Malgrétout. Le nom d’une villa de Pontaillac.

 

1. Bernard Le Bovier de Fontenelle (1657-1757), philosophe.

 

457 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

28 janvier 1959

 

Cher ami,

 

Depuis l’Académie, Cocteau est malade de la fièvre de vieillesse.

Cette perpétuelle exposition de sa personne, c’est une usure que l’on

ne supporte pas longtemps à son âge, quand on a tenu la scène

depuis si longtemps. L’âge veut que l’on se surveille beaucoup ; l’âge

de l’économie. C’est vrai aussi pour les écrits. Grande économie,

grande prudence de ce côté. Une œuvre, cela se fane souvent par le

sommeil, se flétrit de haut en bas. C’est arrivé à Jules Romains, qui

 

À

s’est perdu dans ses derniers livres. À d’autres. Une belle carrière, la

vôtre par exemple, a la forme d’un croissant. Si elle se relève à la fin,

dans la génération qui suit, on est sauvé. À noter que justement dans

la dernière phase, si importante, ces années-ci, des critiques tels que

Clouard, Haedens, disent : tout mon chapitre Morand est à refaire. La

« postérité » s’est prononcée. Vos œuvres dernières, depuis 1940, sont

une pointe (la pointe extrême on la cherchera entre Le Flagellant et

La Folle amoureuse , je ne sais où exactement), elle ne sera pas dépassée.

La mienne, c’est Vivre à Madère. Il ne s’agit plus que de se maintenir.

Donc, prudence. En réalité, l’affaire est bouclée.

Reste les inédits. Vous verrez dans le Frank que je vous ai signalé,

leur importance. Un magnifique inédit, pour vous, c’est votre

correspondance. Mais qui en prendra soin ? Y avez-vous songé ? Le

mieux, il me semble, ce serait de tout léguer à un puissant éditeur (à

la maison d’édition qui aura toujours un représentant). Il n’y en a

qu’un seul, assez sûr, c’est Gallimard.

Vous avez en formation un livre dont je réponds, s’il est constitué

avec rigueur, et le temps qu’il faut, c’est un livre de « Variétés ».

Ce qui m’a sauvé, c’est que, pour moi, le seul plaisir d’écrire, c’est

le plaisir de me corriger. Je peux indéfiniment me corriger. Ainsi, je

peux garder six ans un petit livre de 200 pages, comme le prochain.

Ce n’est pas du tout la plume qui court sur le papier. Il s’agit

seulement de lui en donner l’apparence. En réalité, je clarifie, je

dénude. Au contraire, Colette, si appliquée à la fin, ornait trop.

Quand les puristes nous examinent (Georgiens 1 et autres

Critiens), je suis liquidé en deux lignes : « rien à dire, impeccable »,

alors que l’on trouve quantité de poux chez Gide. Cela est bien

curieux que je ne sache pas l’orthographe ; ce n’est rien, c’est la faute

de l’Amérique ; mais je n’ai aucun soupçon de ce que l’on nomme la grammaire, la syntaxe ; j’ai le vocabulaire le plus réduit. Il y aurait

donc un instant de la langue. Je ne vois rien d’autre chez moi.

 

Votre banquier parle bien de Mauriac. Je serai plus sévère, et plus

juste, je crois. Les romans ne valent rien, trop bâclés ; mais il y a

toujours vingt bonnes pages, disait Bidou. Aucune de ses œuvres ne

restera, je crois. Restera un je ne sais quoi que l’on peut appeler un

grand écrivain, le journaliste en somme. Peu importe qu’il ne soit pas

sérieux, c’est bâclé avec une certaine grandeur. Il a été sauvé par la

facilité.

 

À vous

JC.

 

1. École littéraire regroupant les poètes anglais des années 1910, pour laquelle les considérations formelles étaient essentielles.

 

458 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 31 janvier 1959

 

Cher ami,

 

Merci pour les 3 précieuses lettres trouvées ici à ma descente de

Crans. Avez-vous lu le récit par Bevan de son entretien avec

Khrouchtchev ? Bevan lui dit : « La BOMBE rend caducs beaucoup de

principes marxistes ; il existe entre le capitalisme et vous, désormais,

un lien commun. — Lequel ? — La nécessité de survivre. Si vous

voulez modifier la société, il faut qu’il y en ait une. » Khrouchtchev,

paraît-il, n’a pas été touché par l’argument. Cela n’est pas étonnant

puisque la vie n’a pas le même prix pour un bolchevik que pour un Occidental ; mais jamais un Anglo-Saxon ne comprendra ça. Voir

dans le 1 Tamerlan de Berl ce que comptait (rien n’a changé) une

armée de cent mille prisonniers ; on les exécutait en une heure.

L’affreux Guillemin 2, malmené (pas assez) par B. Frank, vient de

faire à Genève une causerie sur Zola ; il a lu des pages de 3 Lourdes et

déclaré que Zola était béni de Dieu et qu’on ferait avec son œuvre

religieuse « une grande anthologie catholique » ( Journal de Genève)

Zola avec nous ! Lorsque j’étais à Berne, je ne savais où mettre mes

livres tant les œuvres complètes de Guillemin, dédicacées à l’amiral

Bard 4, mon prédécesseur vichyssois, encombraient mes rayons.

Paul Gérin, dont je viens de lire 5 L’Algérie du 13 mai dit que

Delbecque 6 7 et Serigny ont lancé le nom de Gaulle 2 jours avant

l’insurrection.

Lisez L’Express  : ce monde de héros-tueurs, c’est du Jacques

Laurent ; ballets roses 8 compris, du Butard, on croirait un chapitre

d’ 9 Ici Clotilde. L’obéissance de la nature à l’art, décrite par Wilde, est

certaine.

Pour répondre à votre question, ici on conseille l’O.F.S.I.T.

(Orange Free Trade Investment Trust), complexe des meilleures

mines d’Orange 10, très en faveur actuellement ; c’est coté à Paris.

L’hémorragie de Cocteau vient, paraît-il, de l’excès

d’anticoagulants nécessaires au traitement de l’infarctus ; cela va

parfois jusqu’à l’hémophilie. Tout ce que vous dites est la sagesse

même, sur la nécessité d’économiser ses forces. Il faut gaspiller

l’économie quand on vieillit.

Léguer à Gallimard, certes, mais par les temps qui courent on ne

sait jamais si l’éditeur le plus puissant ne tombera pas dans le gouffre

d’une édition d’État, communiste ou fasciste. Oui, vous avez un

instinct de la langue (cette explication en vaut une autre) incomparable. Pour Mauriac, son côté Bossuet-à-la-une, cela va

donner quoi, à relire, dans 50 ans ?

Les Ballets Roses, qu’attend Peyrefitte ?

Votre « j’ai un rhume ce matin » des journaux intimes, m’a bien

fait rire.

De Gaulle, pour diverses raisons, n’est plus sûr de personne

(Soustelle, Lacoste…) sauf des vichyssois. Comique, mais évident.

Je ferai naturellement copier toutes vos lettres, en même temps

que les miennes, mais je n’ai personne ; les très bonnes dactylos sont

trop occupées et risquent d’égarer des feuilles. Il faudra une femme

retraitée, retirée en province, prenant son temps et pas ruineuse.

 

Votre

PM.

 

1. Emmanuel Berl, Histoire de l’Europe, t. 1, D’Attila à Tamerlan, Éd. Gallimard, 1946.

2. Henri Guillemin (1902-1992), professeur à l’université de Bordeaux, résidant en Suisse depuis 1942, avait été attaché à l’ambassade de France à Berne en 1945.

3. Premier roman de la trilogie Les Trois Villes, publié en 1894.

4. François Bard (1889-1944), contre-amiral, préfet de police de Paris de mai à juin 1942, en poste à l’ambassade de France à Berne du 1 er er juin 1942 au 1 avril 1944.

5. Éd. Gallimard, collection « L’Air du temps », 1958.

6. Léon Delbecque, vice-président du Comité de salut public d’Alger en mai 1958.

7. Alain de Sérigny, directeur de L’Écho d’Alger.

8. L’affaire des « ballets roses » venait d’éclater après la parution d’une enquête dans France-Soir . Des notables, des policiers et des personnalités politiques furent accusés de détournement de mineurs à l’occasion de parties fines.

9. Cécil Saint-Laurent, Ici Clotilde, Éd. Presses de la Cité, 1958.

10. Province d’Afrique du Sud, productrice d’or et de diamants.

 

459 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

er

Vevey, 1 février 1959

 

Cher ami,

 

J’écris à Lacretelle : « Dis au Cardinal que je ne suis pour rien

dans les Ballets roses que Le Troquer 1 vient de tirer d’Hécate. »

Quant au Général, il connaît maintenant l’impopularité que vaut

la déflation, le renoncement aux mensonges financiers et autres, bref,

ce qui coula Laval en 36. Il a beau essayer des causeries au coin du

feu, dans le style feu Maréchal, c’est un feu où ne veut bouillir aucune

marmite. Les Français veulent être glorieux sans frais, comme on dit

en anglais : « 2 Have their cake and eat it. »

Veinard de Peyrefitte, juste au moment où va sortir son livre sur

Capri et sur les fêtes de Tibère renouvelées par Adelsward, le

projecteur s’abat sur les fêtes de Butard, où Paul Poiret 3 serait bien

étonné des mœurs, cinquante ans plus tard, qui habilleraient les

Français, non pas en Turcs, mais en adamistes. On a l’impression

d’une guerre entre deux gangs, car ces deux affaires sont le type des

affaires qui, en France, s’arrangent et se sont toujours arrangées. Cela

nous promet un nouveau Clotilde  ; notre Jacques Laurent a

l’imagination fertile, mais moins que l’Histoire, ou, du moins, la

petite Histoire, beaucoup moins rabâcheuse que la grande.

Pour en revenir à Adelsward, je crois vous avoir raconté quel

ravage il faisait vers 1902-1903 dans ma classe de Carnot. Venant à

pied de la rue de Marbeuf, je cueillais, en passant chaque matin rue

de Berri, deux de mes amis, dont le fils du baron Locré 4, qui, lui, était

de ces saturnales (ravissante figure), et qui nous racontait, à notre

émerveillement, qu’Adelsward Fersen l’emmenait dîner en cabinet

particulier. Fersen, dégoûté sans doute des femmes par les amours de

son ancêtre 5 avec Marie-Antoinette, faisait la sortie du lycée, avec des

yeux peints et une canne à la Jaloux (honni soit…) imitant J. Lorrain 6 et M. de Phocas. Je crois aussi vous avoir raconté comment, 60 ans plus

tard, j’envoyai Peyrefitte, avide de documentation, audit Louis,

devenu un père de famille respectable (ceci, très Proust) et qui lui

répondit : « Fersen… il était très amoureux de ma sœur. »

 

Votre ami

PM.

 

P.-S. J’ai retardé ma venue. Je ne pense plus venir avant une bonne

quinzaine. Mes hommages d’amitié à Camille.

 

1. André Le Troquer (1884-1963), avocat, député, président de l’Assemblée nationale de 1953 à 1954, puis de 1956 à 1958. Inculpé d’outrage aux bonnes mœurs.

2. « On ne peut tout avoir, il faut choisir. »

3. Paul Poiret (1879-1944), couturier et décorateur.

4. Louis de Locré.

5. Hans Haxel, comte de Fersen (1755-1810).

6. Jean Lorrain (1855-1906) avait publié Monsieur de Phocas en 1901.

 

460 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

4 février 1959

 

Cher ami,

 

Le 2 février, avec un mois de retard, les Dos Santos avaient

organisé une petite fête en l’honneur de mes ans, qui n’en

demandaient pas tant ; mais je ne peux rien refuser aux Dos Santos.

Ce qui a arrangé les choses, c’est que Amália Rodrigues 1 est venue, et

j’en ai fait le centre. Rodrigues, c’est cette merveilleuse chanteuse de

fado, en ce moment à l’Olympia, au surplus très belle. J’aurai pu

imposer une loi : on n’invite personne au-dessus de 40 ans.

J’ai remarqué, ce soir-là, écoutant les conversations, que la

génération qui en suit une autre corrige ses jugements (de la

précédente) sur les écrivains qui l’ont précédée. Ainsi, ces jeunes,

ayant trouvé un Anatole France enterré, le découvrent. J’ai dit qu’il

avait beaucoup plus de talent que Barrès, ce qui fut vivement

applaudi. Il ne faut pas trop croire au présent immédiat. Ce fut

l’erreur de Cocteau. Les nouveaux venus ont besoin de passé, refuge

contre leurs successeurs.

J’ai eu plaisir à voir d’Ormesson, tout brûlant d’intelligence.

Déon, très cordial, venu avec Mme de Castelbajac, fille d’officier

supérieur (« nous fîmes courir le bruit que nous étions fils d’officiers

supérieurs »), plus qu’une jeune fille, ultra-comme-il-faut ; il achète

une voiture, et ils vont s’installer dans une maison de Sintra, tout cela

sans le sou, ni l’un, ni l’autre. Nous allons à Sintra, avec les Caracalla,

dans le bel hôtel, le 15 mars, par le train (mais de beaux trains).

La question de vos lettres se rattache à une affaire plus vaste : vos

inédits. Qui s’occupera dans le futur de vos inédits, qui en aura

l’administration ? Vous avez dû y penser, ou bien vous devez y penser.

Ce point réglé, qui suppose un gîte pour ces manuscrits, ou imprimés

non publiés, et une personne qui en dispose, laquelle est mortelle,

tout est simple. Je vous remets vos lettres, et elles vont rejoindre, telles

quelles, vos autres papiers, et les miennes tout naturellement.

Pour votre principal établissement, vous ne serez jamais mieux

qu’à Vevey. Tout ce qui vous plaît encore (« la littérature et la

nature » ; de beaux restes) vous le trouverez à Vevey ; le ski, le cheval,

l’eau. Et Lausanne, pour la ville. Sachez-le, goûtez-le.

De Gaulle, c’est Pétain, en plus jeune, en plus fort, meilleur

homme d’État.

Peut-être vous a échappé cette malice amusante de Françoise

Giroud à votre endroit : « À présent Paul Morand pourra se présenter à l’Académie comme pétainiste. »

J’ai l’intention de lui faire l’hommage de mon prochain livre (à de

Gaulle) à ce titre.

 

Votre

JC.

 

1. Amália Rodrigues (1920-1999), chanteuse portugaise.

 

461 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 4 février 1959

 

Cher ami,

 

Que faut-il lire de Claude Ollier et de Claude Simon ( 1 L’Herbe) ?

Je trouve que Dominique (le fils de Ramon et de sa première

femme 2) Fernandez a bien du talent, d’après ses notes de La N.R.F.

J’allais écrire « feu Fernandez », mais je trouve ce mot de feu,

appliqué à des êtres, au moment même où ils n’ont plus de feu,

déplaisant et ridicule.

On me dit qu’à Paris c’est un tollé anti-Jules Romains ? Vaudoyer a

été opéré, très affaibli, paraît-il. Par contre, Marcelle, la femme de

Pierre Benoit, magnifique de courage, lutte tant qu’elle peut.

Je pense qu’avant la fin du mois, nous serons de retour à Paris.

Pâques est très tôt, et je voudrais prendre la route auparavant, pour

aller voir, en fleurs, la forêt de mimosas de Tanger ; imaginez 5 ou

6 km d’arbres jaunes, du jaune le plus chinois-Ming, le plus « soie

impériale » qu’il est possible. À propos de soie, j’ai lu que toutes les

pièces de soie du Palais, à Pékin, ont été, sous un certain règne, lacérées parce que la favorite aimait entendre le bruit de la soie qu’on

déchire, et faisait mettre tout en loques. Peut-être l’Empereur lui

portait-il simplement sur les nerfs, et, faute de pouvoir l’égratigner…

mais cela enlève à l’histoire sa beauté artistique, le bruit, la musique

du déchirement l’emportant sur le plaisir de toucher une étoffe rare ?

Si vous recevez Écrits de Paris (janvier) lisez les pages 17-20 de

Pleyber 3. Hier soir, nous avions à dîner les Nicolas de Roumanie, puis

nous avons été voir 4 Les Grandes Familles, bon film où les héros de

Druon se font des crocs-en-jambe financiers. « C’est la même chose

dans les familles royales », me dit le prince. En somme, c’est vrai

partout, sauf dans les familles grecques et juives, qui s’entraidaient

(au moins jadis) dans le malheur. Peut-être Nicolas faisait-il allusion à

l’énorme fortune que son frère, le roi Carol 5, avait amassée sur les

fournitures de guerre, entre 35 et 38, et qui a disparu, confisquée à

Lisbonne par la Lupescu qui s’y est réfugiée ?

Je vous quitte pour remonter à Crans, ce matin. Je loge chez le

pâtissier ; ma chambre y est exactement pareille à celle de la villa

Solvay. C’est ça la démocratie, l’égalité dans les cabinets propres, les

boîtes à ordures fermant hermétiquement, le dallage lavé et les

parquets cirés, qu’ils soient d’un ouvrier ou d’un archimilliardaire.

Continuer : partie 2 sur 8