Correspondance
1953. Lettres 5 à 12
1953
5 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
La Frette, 15 mars 1953
Cher ami,
Les livres ne parviennent pas toujours à Vevey. Apprenez donc que
je vous envoie aujourd’hui (à Vevey) un petit roman, 1 Vivre à Madère.
« Escolastica 2 » est une merveille. Tout le monde le dit. Le saviez-
vous ? Et ce qu’on peut lire, çà et là, toujours excellent. Cela fait du
bien.
Votre
Jacques Chardonne
1. Éd. Grasset, 1953. Republié dans la collection « Les Cahiers rouges » en 1988.
2. La Revue de Paris, janvier 1953. Cette nouvelle sera republiée en 1956 sous le titre La Folle amoureuse.
6 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
16, rue Bakali
Tanger 29 mars 1953
Cher Chardonne,
Merci pour Vivre à Madère venu me trouver dans mon vivre à
Tanger. Un de vos plus curieux carnets de la route humaine, plein de
richesse, de joyaux ; et de la lecture la plus prenante. On s’attend à
un roman coulant dans son lit, entre des quais parisiens, français, et
on trouve un fleuve insouciant, aux divagations les plus détachantes et
les plus attachantes, qui vous ramène en amont alors qu’on attendait
l’aval, un quelque chose de tropical par les méandres, de saharien par
le mirage, de très dépaysant, ce qui n’est pas dû aux décors de
Madère, mais à vous-même ; cela commence au chapeau abandonné
de héros pas mort, et vous accompagne jusqu’au plumeau d’Angèle
qui met sur votre bureau un ordre exécrable et fatal.
J’ai lu votre livre dans la nuit et avec le plaisir le plus aigu. Nous
serons à Paris pour un mois le 15 avril, mais pas à l’auberge ; nous
serons logés au Palais-Royal et vous téléphonerons aussitôt. Bonnes
Pâques. Que la joie soit avec vous. Je vous baise à l’épaule, en bon
musulman.
Paul Morand
P.-S. Merci pour Escolastica. Thiébaut a coupé des « obscénités »
que je considérais capitales. Ce que vous dites sur Giraudoux,
optimiste par orgueil, toute sa vie, et finissant par un rugissement de
douleur, est d’une brève et parfaite vérité.
7 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
19 octobre 1953
Mon cher ami,
Quel conseil puis-je donner à un grand maître, et qui le fut en bas
âge, et qui donnerait des leçons à tout le monde ? Mais, vous lire, et
en manuscrit, sans me presser, je vous l’assure, voilà un plaisir. Donc,
j’attends.
Vous avez lu de Madame Guitard-Auviste Vie et art de Jacques
Chardonne 1. C’est un livre bien fait, n’est-ce pas ? On demande à cette
dame un Paul Morand pour la collection « Écrivains de toujours 2 ».
Vous seriez en bonne société. Les volumes ont 150 pages. Quelques
pages sur « la vie ». Si vous acceptez, je vous demanderais de bien
vouloir recevoir cette dame (femme d’un avocat, 30 ans, je crois,
intelligente). Il faudra la guider pour « la vie ». Enfin, il est
indispensable de causer.
D’Uckermann 3 m’avait demandé de dîner avec vous cette
semaine. Mais il y a dix personnes. Je ne mets pas de l’eau dans un
pareil vin. Je lui ai dit que je ne sortais pas le soir. Homme très rangé.
Veuillez me rappeler au souvenir de madame Paul Morand et me
croire toujours votre ami.
Jacques Chardonne
1. Ginette Guitard-Auviste, La Vie de Jacques Chardonne et son art, Éd. Grasset, 1953.
2. L’ouvrage ne sera pas publié dans cette collection, mais, avec une préface de Pierre de Boisdeffre, aux Éditions universitaires, dans la collection « Classiques du e XX siècle », en 1956. Ginette Guitard-Auviste publiera, en 1981, aux Éd. Hachette, Paul Morand (1888-1976), légende et vérités.
3. René d’Uckermann.
8 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
La Frette, 4 novembre 1953
Cher ami,
Le livre que fait en ce moment Madame Guitard est un livre qu’on
lui a commandé. Elle est limitée dans le format et dans le genre.
Mais elle voudrait écrire sur vous un autre livre (pour Grasset ou
Flammarion), bien plus approfondi (si vous l’aidez un peu). Elle
comprend que tout est à dire ; il y a là une énorme affaire à déterrer.
Le succès vous a caché ; ou n’a rien vu.
Mais sans votre assistance, personne ne pourra s’en tirer. Il n’y a
que vous qui soyez capable de parler de vous.
Votre
Jacques Chardonne
9 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
La Frette, 5 novembre 1953
Cher ami,
Je vais vous demander un service.
J’écris un petit livre qui a pour titre : 1 Lettres à Roger Nimier. Il y
entre beaucoup de choses (même un roman en filigrane). Cela
paraîtra en 1955.
Présentement, j’en suis à une page où il est question de votre
terrible génie 2. Et je n’y vais pas doucement.
Je voudrais dire (entre autres choses) comment vous apparaît
1925. Je veux le dire en cinq lignes. C’est moi qui traduis votre pensée
(vous êtes personnellement en dehors de l’affaire). Mais je suis incapable de faire cette traduction. J’ai mal saisi ce que vous m’avez
dit l’autre jour, chez vous.
Quand vous aurez dix minutes (ce n’est pas urgent ; mais ne
l’oubliez pas je vous en supplie) écrivez-moi en cinq lignes ce que
signifie 1925 pour vous.
Votre
Jacques Chardonne
1. Il sera publié aux Éd. Grasset en 1954, et repris dans la collection « Les Cahiers rouges » en 1985. Cet ouvrage, malgré le titre, n’a aucun rapport avec les véritables lettres à Roger Nimier, dont un choix sera publié par Marc Dambre (Jacques Chardonne, Roger Nimier, Correspondance 1950-1962, Éd. Gallimard, 1984).
2. Il s’agit des pages 69 à 71 de l’édition de 1985.
10 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE
Paris, 8 [janvier 1] 1953
Cher ami,
1925, vous disais-je, n’est pas une date. Les gens l’ont inventée
après coup, 2 vingt ans après , ayant lu les mémoires-souvenirs de Sachs,
Brasillach 3, etc., trop jeunes pour avoir connu l’époque d’après-
guerre.
1917 est une date. Après le no man’s land 1914-17, c’est tout notre
aujourd’hui qui surgit brusquement : nous découvrons Proust,
Giraudoux, Larbaud, La Jeune Parque, etc., jusqu’alors réservés aux
happy-few, ignorés du public depuis dix ans. Le début du dadaïsme,
Adrienne Monnier 4 5 , le jazz, Cendrars, les stocks américains, Parade,
les ballets russes (seconde manière), les Radiguet 6, les ventes de
Kahnweiler 7, premières enchères sur les Braque ; Chandelles romaines
d’Auric (première audition chez Étienne de Beaumont, fin 1916), les
Six 8, le retour de Claudel, etc., tout ça, c’est 1916-17. À chaque page
du 9 Journal d’un attaché, cela apparaît.
1925, c’est déjà la vulgarisation, Marie Laurencin et Picasso
diffusés sur les affiches des Galeries Lafayette, l’exposition des Arts-
déco, le surréalisme, etc., 10 Le Bœuf sur le toit qui éclate, fait sauter son
toit, gagne les quartiers neufs, en 25, j’avais tellement assez de cette
après-guerre, que je pars pour le Siam, Cocteau dans le Midi, etc.
Voilà ce que je disais à Nimier. Et Auric, à qui j’en parlais, par
hasard, le lendemain au concert des Six (splendide rétrospective,
pleine d’émotion, etc.) abondait dans mon sens.
Excusez ce griffonnage ; j’écris au lit.
Je ne puis vous envoyer mon récit 11 ; j’ai tellement corrigé que
plus un seul exemplaire du manuscrit n’est au point, sauf celui de
Flammarion. J’en attends des épreuves.
À votre dévotion
P. Morand
1. Dans un souci de cohérence, nous avons placé ici cette lettre, bien que Mme Guitard-Auviste, dans son édition des Lettres à des amis et à quelques autres de Paul Morand (La Table ronde, 1978), l’ait datée du mois de janvier.
2. Maurice Sachs, Au temps du Bœuf sur le toit, Éd. de la Nouvelle Revue critique, 1948.
3. Robert Brasillach, Notre avant-guerre, Éd. Plon, 1941.
4. Adrienne Monnier (1892-1956), écrivain, éditeur, tenait une librairie-salon au 14 rue de l’Odéon où se retrouvaient les écrivains. C’est elle qui éditera Ulysse de James Joyce.
5. Ballet de Jean Cocteau, sur une musique d’Erik Satie.
6. Raymond Radiguet (1903-1925) avait publié Le Diable au corps (1923), Le Bal du comte d’Orgel (1924) et un recueil de poèmes, Les Joues en feu (1920).
7. Daniel-Henry Kahnweiler (1884-1979), marchand de tableaux et critique d’art.
8. Le groupe des Six, réunion de six jeunes compositeurs français, Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc, Germaine Tailleferre, autour d’Erik Satie et dont Jean Cocteau était le porte-parole.
9. Paul Morand, Journal d’un attaché d’ambassade, 1916-1917, Éd. de La Table ronde, 1948.
10. Le Bœuf sur le toit, café de la rue Duphot, s’était installé rue Boissy-d’Anglas.
11. Il s’agit de Hécate et ses chiens, qui sera publié aux Éd. Flammarion en 1954.
11 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
La Frette, 11 novembre 1953
Merci, cher ami,
Cela, vous l’avez dit, et même plusieurs fois (dans une
conférence). Mais je ne l’avais pas bien entendu, comme je viens de le
faire. Si depuis des siècles on ne répétait pas tous les jours les paroles
du Christ, il n’aurait jamais existé.
Admettez, acceptez, le petit livre sur Paul Morand dans une
collection qui le désire (très bonne compagnie) et qui a son public.
Sorte de préface. Un autre gros Paul Morand, complet, avec des
images, viendra après. La difficulté sera de vous voir un peu pour ce
gros livre.
Votre
Jacques Chardonne.
P.-S. Et vous jugerez, sur le premier petit livre, si l’auteur est
capable d’écrire le second. Ceci est très important.
12 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND
La Frette, 16 novembre 1953
Cher ami,
J’ai quitté votre grande salle (un peu écrasé par sa hauteur,
charmé par le contenu) sans emporter votre manuscrit. Vous y
penserez, quand vous voudrez y penser.
Madame Guitard, à qui j’ai téléphoné ce matin, n’est pas encore
au bout de votre œuvre, mais bien plongée dedans. Comme je le
pensais, elle est éblouie ; et même consternée. On ne connaît jamais
l’œuvre d’un auteur ; seulement des bribes. D’ailleurs, si on
connaissait vraiment l’œuvre d’un grand écrivain, il n’y aurait pas de
place pour les autres.
J’ai des yeux lézardés. J’avais très mal vu Peyrefitte la première
fois. Il est charmant.
On a beaucoup mangé chez vous. Ce buffet doit avoir de la
réputation.
Mes hommages à Madame, et mes compliments pour sa réception.
Votre
Jacques Chardonne
OceanofPDF.com
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