Coup d'envoi
Reconnaissance.
LA SEMAINE suivante sembla heureusement normale.
Le travail se passait bien : le panier de fruits de Monsieur l’Interlocuteur Galant fut très apprécié et Skip et Carpenter en profitèrent beaucoup. La carte l’accompagnant disait « Merci de ne pas me poursuivre pour harcèlement sexuel. J’espère que votre petit ami vous a bien soigné ».
Ils portèrent un toast à leur nouvel ami en mangeant de grosses poires japonaises qui avaient un goût paradisiaque et Skip, se souvenant d’un épisode presque oublié de sa jeunesse, envoya une vraie carte de remerciement manuscrite lorsqu’il eut fini.
Il s’arrêta de pleuvoir au cours de la semaine, les laissant avec du brouillard et de l’humidité, mais comme c’était normal pour un mois de novembre, cela le déprima à peine. Richie et lui s’envoyèrent un SMS à peu près une fois par heure et Skip commença à jouer à Des Mots entre Amis avec lui, pas parce que l’un d’eux était un joueur au-dessus de la moyenne, mais parce que cela voulait dire qu’une fois par heure il pouvait faire savoir à son petit ami qu’il pensait à lui.
Richie faisait pareil et il était particulièrement doué pour trouver des mots salaces dans son tirage de lettres, un don qui ne cessait jamais d’étonner Skip. Le mot « vulve » gagna le jeu de mercredi et Skipper fut élogieux.
Richie arriva au football avec près d’une demi-heure de retard, et Skip se servit de cela à la fin de l’entraînement bien qu’il n’ait aucune envie de lui crier dessus. Il l’appela pour qu’il l’aide à ramasser les cônes orange afin qu’ils puissent discuter de ce qui l’avait mis en retard.
L’entraînement pour le tournoi d’hiver se tenait à Rush Park au lieu du collège, parce que ce stade était éclairé et ils étaient les deux dernières personnes ici, se déplaçant lentement, leur silence pour seul compagnon. Ils se retrouvèrent au bout du terrain et Skip rassembla tous les cônes et commença à se diriger vers leurs voitures. Le parking était raisonnablement éclairé, en particulier par les lumières du stade et si leurs souffles n’avaient pas fait de la vapeur alors qu’ils parlaient, cela aurait pu être un endroit agréable pour une conversation nocturne.
Skip parla à voix haute et invita son coéquipier à monter dans sa voiture afin qu’il puisse l’emmener jusqu’à sa voiture qui se trouvait à l’extrémité du parking, et Richie se glissa sur la place passager avec reconnaissance.
— Je suis désolé, Skip, dit-il aussitôt qu’il eut fermé la porte. Mon père… Il s’est passé beaucoup de choses, tu sais ? Il a frappé à ma porte un soir comme s’il voulait me border. Paul et Rob ont tout à coup rencontré Jésus et j’ai eu droit à tout ce qu’il ferait à un pédé dans une nuit sombre…
— D’accord, donc c’est à propos des deux idiots les plus abrutis de la planète. Il y a quatre ans, les gens auraient acheté cette merde, mais est-ce que les gens n’ont pas compris que Jésus était gay, maintenant ?
— Oh, je leur ai dit, répondit-il en lui souriant. J’ai cité le chapitre et le verset…
— Tu connais bien ta bible ?
Ce n’était pas quelque chose qu’ils avaient abordé au cours de leurs conversations tardives.
— Non, je connais bien mon Gay, corrigea celui-ci en hochant la tête. J’ai un ordinateur portable… j’ai fait des recherches. Je sais que tu étais mal la semaine dernière, mais tu as dit le mot magique, Skipper. Tu as dit « gay » et cela m’a donné une ligne de recherches. Maintenant, je connais mes références bibliques et Rob et Paul peuvent aller se faire voir.
Skip se mit à rire alors qu’il s’arrêtait près de la voiture du jeune homme et il se gara, la laissant tourner au ralenti.
— C’est formidable, dit-il en le pensant vraiment avant de se calmer. Alors, je suppose que nous jouerons ensemble dans la ligue gay si les gars le découvrent, n’est-ce pas ?
Richie soupira et appuya sa tête contre l’épaule de son compagnon.
— Oui, eh bien, il existe des choses pires que de ne pas participer au tournoi d’hiver, Skipper. Veux-tu simplement leur dire ? Je veux dire…
Il posa un baiser sur la clavicule de Skip et celui-ci embrassa sa tempe.
— Carpenter m’a surpris, tu sais ? C’est grâce à toi aussi. Même mon père le sait. Il n’y aurait pas eu assez d’eucalyptus dans le monde pour dissimuler l’odeur de ta maison dimanche matin et il continue d’être surpris lorsqu’il vient chez moi, comme s’il s’attendait à une grande orgie gay. Mais il sait. Que se passera-t-il si on le dit simplement et…
Skip tourna la tête et vit que son petit ami le regardait avec des yeux écarquillés et limpides comme s’il le suppliait pour quelque chose.
Il n’aimait pas l’idée de le faire supplier. Il l’embrassa alors sans se cacher et Richie soupira et s’immergea dans ce baiser. Ce fut urgent et contenu parce qu’ils n’allaient pas s’envoyer en l’air dans la voiture de Skip. Ils pouvaient attendre le week-end pour ça. Mais c’était passionné. Il aimait à jamais le goût de la bouche de Richie dans la sienne. C’était toujours la reconnaissance que ce qui avait commencé dans la voiture de Skip s’était transformé en autre chose qu’un désir ardent. Cela les avait changés et ils avaient besoin de comprendre qui ils étaient.
Ils étaient les deux mêmes hommes qui s’étaient rencontrés à l’institut de Sciences et Technologie et qui s’étaient progressivement rapprochés depuis. Ils étaient les mêmes types qui avaient découvert leur première vraie relation sexuelle, leur premier baiser et leur premier amour ensemble.
Skip revint à la réalité après quelques instants, sachant qu’il avait une érection, mais ressentant le poids d’être un adulte.
— Après Thanksgiving, dit-il pendant que Richie clignait des yeux comme s’il essayait de déterminer quel jour on était.
— Quoi ?
— Après Thanksgiving. Nous avons un entraînement vendredi après-midi. Je leur dirai à tous. Je vais juste leur dire que je suis gay, si tu veux. S’ils deviennent méchants, je te laisserai en dehors de…
— Ce sont des conneries, Skipper, dit Richie en secouant la tête. Tu penses que je ne sais pas ce que tu risques ? Tu risques ton… ton unité familiale là…
— Et toi aussi, répondit-il doucement.
Les cheveux de Richie avaient poussé eux aussi et Skip enroula une boucle en sueur autour de son doigt.
— Ton père a déjà…
— Tu connais la chose la plus triste à propos de mon père en ce moment ? demanda Richie d’une voix forte.
— Quoi ?
— Il n’a rien qui puisse me retenir, Skip. Rien que je veuille. Rien dont il puisse me menacer. Rien qui puisse me faire changer d’avis sur ce que je ressens lorsque je suis avec toi.
Skip sourit, une sorte de sérénité se répandant dans sa poitrine.
— D’accord, dit-il en embrassant le front du jeune homme. Alors, nous sommes la seule famille dont nous avons besoin. Je… je peux vivre avec ça. Cela se passe bien, n’est-ce pas ? Je me sens heureux.
Le matin suivant, Richie lui téléphona pour lui dire que la casse automobile avait été complètement vandalisée. Les carcasses de voiture avaient été incendiées, le meilleur de leur stock avait été mis dans le broyeur, c’était un vrai bazar et le père du jeune homme demandait à tout le monde de faire des heures supplémentaires jusqu’à ce qu’ils aient un devis pour leur assurance.
Donc, pas de Richie ce week-end, pas de sexe, pas de chaleur et certainement aucun projet de sortie.
Il ne lui restait plus qu’à passer un long week-end solitaire et attendre Thanksgiving chez les parents de Carpenter.
CARPENTER N’AVALA aucune de ces conneries.
— Il ne sera pas là du week-end ? dit-il lorsque Skip lui expliqua au déjeuner.
Son collègue et ami se déplaçait beaucoup plus rapidement maintenant. Ils disposaient donc de plus de temps pour discuter pendant le déjeuner. Skip ne savait pas si c’était correct de dire combien il était fier, mais c’était le cas. Son ami s’était vraiment mis au football et s’était entraîné seul depuis Halloween, du moins c’est ce qu’il soupçonnait.
— C’est le moyen de subsistance de son père, commenta-t-il.
Il avait commandé de la soupe, mais cela ne semblait pas fonctionner pour le réconforter.
— Richie commence à soupçonner que c’est plus que du simple vandalisme, poursuivit-il.
Son petit ami lui avait envoyé un texto juste avant le déjeuner disant qu’il était certain que toutes les parties essentielles de leur meilleur stock manquaient avant que les carcasses de voitures aient été broyées.
C’était comme si on avait ôté tout ce qui avait de la valeur avant qu’elles soient détruites. Et les alarmes n’étaient pas éteintes et elles auraient dû fonctionner.
— Donc, c’est vraiment un gros problème, constata Carpenter, soulagé.
— Oui, il n’essaie pas simplement de me larguer, dit-il en lui jetant un coup d’œil avec un lent sourire.
— Tu sembles inquiet.
— Son père…
— Oui… je l’ai vu lorsqu’il est venu au match. Il ne m’a pas semblé…
— Chaleureux, déclara Skipper.
C’était le mot adapté. La famille de son petit ami n’était pas chaleureuse.
— Et il déteste mon cul brusquement gay avec une force que tu ne peux même pas imaginer, continua-t-il.
Cela devenait-il plus facile à dire ? Il pensa que c’était peut-être le cas depuis qu’ils le disaient tous les deux.
Est-ce pour cela que je ne l’ai jamais dit auparavant ? Et pour cela que Richie s’est tu ? Parce que nous avions peur de le dire seul ? se demanda-t-il dans un petit coin de son cerveau.
— J’ai compris ça, dit son ami en haussant sèchement ses sourcils fauves. Beau mouvement d’avoir vomi sur le terrain, en passant. Je crois que tous les gays devraient utiliser cela pour éviter de sortir du placard.
— Oui, c’était classe, n’est-ce pas ? commenta Skip en se couvrant les yeux avec sa paume.
Sa manière d’être un homme fiable.
— Hé, Richie n’était pas prêt. Je pouvais le voir. Personne ne veut dire quelque chose de personnel sur un terrain de football. C’est pour ça que les hommes se lient autour du sport, bon sang.
Skip hocha la tête et se redressa sur son siège, essayant de se concentrer sur sa soupe.
— Richie continue encore à dire qu’il peut tout faire lui-même, reprit-il. Mais…
Il but bruyamment et avala. Sa poitrine était encore un peu douloureuse et le liquide l’apaisait.
— Mais… ?
— Mais, je pensais que tout allait bien quand j’étais malade, reprit-il, encore un peu embarrassé. J’ai eu de la chance que le médicament contre la toux n’ait pas agi pendant que je conduisais. Et si Richie et toi n’aviez pas pris soin de moi, je serais probablement mort et Hazel mangerait mon visage en ce moment.
Carpenter posa le reste de son sandwich à la dinde et à l’avocat avec un air dégoûté.
— C’est super. Ce n’est pas suffisant que tu m’aies fait jouer au football, m’entraîner et manger sainement, maintenant, tu veux que je déteste les aliments aussi ?
— Non, oublie la partie chat. Le fait est que j’avais besoin d’aide. J’avais besoin de Richie et de toi et j’aurais dû l’admettre plus tôt, mais je le fais à présent. Cependant, je ne l’aurais pas fait si mon petit ami n’avait pas insisté pour que je promette que je n’essayerai jamais de me renfermer sur moi-même et de mourir seul à nouveau.
— C’est un bon petit ami, déclara Carpenter en s’attaquant à nouveau avec enthousiasme à son sandwich avocat dinde. Et tout ça pour dire ?
— Qu’il a besoin d’un peu d’aide pour parler à son père. Pas ce week-end. Il est occupé ce week-end.
Et ses idées noires et sa frustration firent leur réapparition.
— Oh, merde, non, s’écria Carpenter en mettant le dernier bout de son sandwich dans sa bouche. Si tu n’as rien à faire ce week-end, tu me dois un service.
— Je te dois un service ? répéta Skip en le fixant avec suspicion. De quoi as-tu besoin ?
— J’ai besoin d’un partenaire de golf, annonça-t-il. Sérieusement. Deux fois par an, mon groupe du lycée se réunit pour faire un golf et compare leurs conquêtes du monde. J’y vais. Je déteste ça. Je n’ai toujours rien à dire. Ils ont tous un diplôme universitaire…
— Comme toi, se sentit obligé de souligner Skip.
Contrairement à lui, Carpenter avait un diplôme universitaire en informatique et non un certificat de l’institut de Sciences et Technologie. Il avait l’impression que son collègue traçait son chemin chez Tesko parce que c’était facile et que personne n’attendait rien de lui, ce qui était démoralisant, d’une certaine manière. Avoir un travail avec des avantages était le rêve de Skip. Eh bien, jusqu’à ce qu’il ait embrassé Richie. Maintenant, il en avait un autre.
— Oui, eh bien, ils se servent de leurs diplômes, ils font beaucoup d’argent et ce sont des bâtards arrogants à ce sujet.
Cela semblait si amusant que Skip aurait préféré être malade.
— Et tu veux que je vienne parce que…
— Parce que tu es ce que j’ai de plus intéressant dans ma vie.
— Oh, Carpenter… s’écria son ami en le fixant d’un air horrifié.
— Oui, je sais. C’est pathétique. Mais c’est la vérité. Tu peux venir et être un entraîneur de football gay… je sortirai mon drapeau libéral parce que certains sont aussi conservateurs que les diamants sur lesquels sont posés leurs culs et toi et moi pourrons parler de si oui ou non, Assassin’s Creed Syndicate a vraiment racheté la dernière version merdique.
— Euh… hésita le jeune homme parce qu’il n’était pas convaincu, même si tous les magazines de gamers disaient que c’était la meilleure version à avoir.
— Oui, n’est-ce pas ? Nous pourrions passer toute la journée à parler de ça. Et Skip… dit son collègue en souriant comme un enfant devant un bonbon. Skip… C’est un exercice volontaire.
— Tu t’es entraîné sur le terrain de football, répliqua-t-il en riant un peu. Tu ne peux pas me tromper. Tu as l’air vraiment bien.
— Oui, eh bien, c’était parce que j’ai cru que j’allais mourir après ce premier entraînement. Je ne peux cependant pas te promettre que cela continuera. Donc, alors ? Puisque Richie et toi ne pouvez pas être ensemble ce week-end, puis-je t’avoir pour le golf ?
Eh bien, qu’est-ce qu’il pouvait dire ? Cet homme l’avait aidé à se rétablir.
— Oui, mais je te préviens. Richie devient jaloux… Tout ça craint et nous devrons nous plaindre de ça avec force ou il voudra te supprimer.
Carpenter se mit alors à rire, un véritable rire, et Skip se sentit légèrement mieux. Richie avait raison lorsqu’il disait que chacun avait besoin de gens autour de lui. Il était heureux d’être l’un des gens de Carpenter.
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