Dans les geôles de Poutine
Avant-propos
C’est une chose importante que l’opposition politique en Russie. Ignorer les opposants russes, ce n’est pas simplement faire fi de la réalité, c’est aussi faire le jeu de Vladimir Poutine. Depuis l’émergence d’une véritable opposition à sa politique et à sa personne, le chef du Kremlin n’a eu de cesse d’agir. Il a fait le tri dans son entourage, il s’est débarrassé de ses proches critiques. Il a démembré la presse libre, intimidé les journalistes. Il a empêché des candidats politiques de se présenter face à lui ou à son parti, les a écartés des médias. Il n’a cessé d’étendre son champ d’action, il a réprimé toujours plus largement, plus durement et plus systématiquement ses opposants. Cette évolution se montre particulièrement dans ses discours. Là où hier encore il décrivait l’opposition russe comme « insignifiante » et « ridicule », il n’hésite plus aujourd’hui à la déclarer « dangereuse ».
Poutine ne craint rien, il est le barrage à l’Occident ! À l’instar des dirigeants de l’Union soviétique qui l’ont précédé, le président de la Fédération de Russie sait comment resserrer les rangs autour de lui. Il n’a pour cela qu’à jouer sur la plus vieille peur qui anime les Russes, celle des ingérences occidentales. La désignation de ses opposants comme « agents de l’étranger », « membres de la cinquième colonne », « traîtres à la patrie » ou encore « espions de la CIA » en est une parfaite illustration. En se positionnant comme le garant de la Russie traditionnelle, une Russie qu’il prétend attaquée de toutes parts, il contraint le peuple russe à la méfiance envers tout autre discours que le sien et le pousse à le défendre corps et âme. Ceux qui veulent renverser Poutine… veulent en vérité renverser la Russie : là est la principale propagande du Kremlin.
Ce danger fantasmé que représenterait l’opposition, cette menace fabriquée de toutes pièces et exposée par les médias aux ordres du pouvoir, lui permet de désormais réprimer au grand jour et de manière plus brutale encore la moindre marque ou vague de protestation. De l’extérieur, toutes ces manœuvres interpellent tant elles paraissent grossières. Mais de l’intérieur, c’est une tout autre histoire. Vladimir Poutine jouit toujours auprès d’un nombre considérable de Russes de cette image de sauveur, acquise lors de son accession au pouvoir à la toute fin du siècle dernier. Après neuf années de misère noire suite à l’effondrement de l’URSS et à la politique désastreuse menée par Boris Eltsine, il a réussi à mettre fin au chaos social et aux drames économiques qui étranglaient alors la Russie. Auprès du peuple russe, il s’est aussi présenté comme un prosvechenny patriot – un patriote éclairé – et a ainsi fini par acquérir de la majorité une confiance qui dépasse l’entendement.
Depuis 2020, les manœuvres successives et les changements de stratégie opérés par le Kremlin pour faire face à la contestation ont fait évoluer la problématique première des opposants russes. Le souci de l’opposition n’est aujourd’hui plus de se faire entendre, mais d’être écoutée. Dans cette Russie répressive, abreuvée de mensonges et désespérément isolée du monde, cette tâche paraît de plus en plus impossible. Pourtant, les opposants n’ont pas abandonné le combat. Ils continuent de manifester, de s’exprimer et de s’exposer, plus que jamais, aux représailles gouvernementales, aux dérives du Kremlin. Certains opposants sont ainsi quotidiennement intimidés. Descentes de police, mises sur écoute, appels anonymes, pertes d’emploi, menaces sur les proches. Quelques-uns sont piégés, d’autres empêchés. D’autres encore sont interpellés, maltraités physiquement, puis relâchés avant d’être de nouveau attrapés et encore maltraités. Ils peuvent être privés de liberté pour des raisons absurdes. Parfois, ils sont condamnés à des mois ou des années de détention.
Ces opposants sont plus ou moins connus.
Ce sont Alexeï Navalny, Lilia Chanysheva, Ilya Yashin. Ou Andreï Pivovarov, Alexandra Skotchilenko, Vladimir Kara-Murza. Et tous ces autres citoyens, ces Russes ordinaires épris de justice et de liberté, ces jeunes et moins jeunes ouverts sur le monde. Chacun d’entre eux a une histoire. Une histoire en cours comme celle de Dima, de Katya, de Sergueï, ou achevée comme celle d’Aleksandr, de Vova, d’Anya. Certains résistent, d’autres périssent de cette répression plus large, plus dure et systématique, mise en place par Vladimir Poutine. L’opposition russe a ses qualités, ses faiblesses, ses raisons et ses histoires. Des histoires individuelles et collectives, éloignées et proches, parfois courtes mais toujours humaines. Toutes sont importantes, comme l’est et le sera toujours l’opposition politique.
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