Dans les geôles de Poutine

Alyosha Deminn · Chapitre 21 sur 31

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Dans les geôles de Poutine

20 - Tout a changé et tout est comme avant

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Tout a changé et tout est comme avant

 

Une des premières choses que j’ai comprises une fois sortie de ce camp rouge est que le monde n’avait pas cessé de tourner en mon absence. Rien de surprenant à cela, diront certains. Mais constater qu’il avait ainsi poursuivi sa course avec la même idiotie me désempara quelque peu. Je le découvris juste après avoir été recueillie par des militants des droits humains de la région de Biriouliovo. Ils se nommaient Pavel, Evguenia et Julia, et ils résidaient tous les trois dans un immeuble à deux pas de cet enfer, de cette boucherie. C’est avec eux que je passai mes premières heures de liberté recouvrée : une demi-bénédiction. Une demie seulement, car aujourd’hui encore, en pensant à ces trois-là, je ne peux m’empêcher de penser que la vie est mal faite.

Il y a parfois des gens détestables que l’on rencontre à des moments heureux, et des gens merveilleux que l’on rencontre à des moments de malheur. Autant les moments heureux font oublier le reste, autant le malheur colle à tout. Les gens merveilleux rencontrés dans un cadre tragique en deviennent indissociables, ce qui rend toute pratique amicale difficile. Le simple fait de les revoir, de leur parler, ramène au-devant de l’esprit le jour de la première rencontre, la détresse alors ressentie, la douleur, la terreur et le complet désespoir. Rencontrés en d’autres temps et circonstances, je ne doute pas un instant que Pavel, Evguenia et Julia seraient devenus de vrais amis. J’aurais certainement pu partager avec eux nombre de plaisirs, de fous rires. J’aurais encore pu grandir à leurs côtés et apprendre. Mais la vie est ainsi faite que l’on ne peut que regretter.

Des nouvelles du monde que je pus lire à ma sortie grâce à ces trois personnes remarquables, j’appris que le président des États-Unis Joe Biden avait traité Vladimir Poutine de « tueur », ce que son homologue turc Recep Erdoğan avait vivement critiqué tout en soulignant la « classe » du maître du Kremlin. Une classe d’escroc, certainement. Au détour d’un autre journal paru pendant ma détention, j’en eus d’ailleurs la confirmation en découvrant que Poutine avait fait adopter une loi lui permettant de rester au pouvoir en tant que président jusqu’en 2036. Je lus aussi que ce champion des urnes avait été deux jours plus tard de nouveau élu « l’homme le plus séduisant de Russie ». Fin mars 2021, auréolé de ce merveilleux titre, l’homme le plus séduisant de Russie avait apparemment échangé avec Angela Merkel et Emmanuel Macron au sujet du vaccin russe anti-Covid, du sort d’Alexeï Navalny et de la Libye.

En ce qui concerne le sort de l’opposant, je découvris sans surprise que les dirigeants des deux plus grandes puissances européennes s’étaient contentés d’« attirer l’attention du président Poutine sur sa situation et sur la nécessité que ses droits soient respectés, conformément à la Convention européenne des droits de l’homme, et que sa santé soit préservée ». Une déclaration qui, comme toujours, n’avait servi à rien et ne servirait pas davantage dans l’avenir.

Les conditions de détention d’Alexeï Navalny en témoignaient d’ailleurs déjà. Les médias faisaient état de ses détériorations, et cette nouvelle me surprit. En sa qualité de prisonnier surmédiatisé, l’on aurait plutôt attendu une certaine retenue de la part des autorités pénitentiaires. Privé de sommeil, isolé, laissé sans soins, il avait au tout début du mois d’avril entamé une grève de la faim pour ainsi dénoncer le système pénitentiaire russe. Par le biais de ses avocats, il l’avait d’ailleurs alors décrit comme « inhumain » et avait souligné le sort des dizaines de milliers d’autres prisonniers. Retranscrite, sa déclaration m’avait remuée. Lui-même soumis à la brutalité carcérale, il n’avait pas oublié les autres et avait dit : « Ils sont inconnus, personne ne les protégera, personne ne s’en souviendra, personne ne contestera à leur place ce système inhumain trompeur. »

Je vis que du côté de la rue en Russie, du côté de ceux qui réagissent, les manifestations s’étaient poursuivies, tout comme les arrestations, les inculpations et les condamnations. Je lus aussi qu’une partie du monde avait décelé dès la mi-avril les premiers signes de la guerre en Ukraine. Je lus que Poutine avait commencé à masser ses troupes à la frontière ouest. Il était fait mention de quatre-vingt mille soldats pour officiellement effectuer des exercices et autres manœuvres. Mais comme je l’ai déjà écrit, en Russie il y a toujours deux versions à toute chose : la vraie version et l’officielle.

Tant de nouvelles en Russie, et aucun changement. Tant de nouvelles dans le monde, et la répétition des mêmes erreurs, la prolongation des mêmes problèmes.

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