Dans les geôles de Poutine

Alyosha Deminn · Chapitre 3 sur 31

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Dans les geôles de Poutine

2 - L'arrestation

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L’arrestation

 

Il y a des dates qui nous marquent plus que d’autres. La date d’une rencontre amoureuse, de l’anniversaire d’un être cher. Celle encore de la mort d’un proche ou de la guérison d’un autre. Des dates intimes, qui ne concernent souvent qu’une ou deux mémoires. Puis il y a des dates plus grand public, des dates qui touchent un peuple entier, qui marquent les esprits de plusieurs générations. Ainsi, nombre de gens se souviennent certainement où ils étaient le 11 septembre 2001 lors des attaques terroristes du World Trade Center et, pour les plus âgés, lorsque Youri Gagarine a conquis l’espace ou lorsque Neil Armstrong a marché sur la Lune. En Russie, la plupart d’entre nous se rappellent à coup sûr de ce qu’ils faisaient le 26 décembre 1991, le jour où l’URSS est tombée.

J’étais pour ma part à Voronej, enfouie sous une épaisse couverture, à grelotter dans le fauteuil familial. La veille, en jouant avec mon frère sur la rivière gelée qui court jusqu’à Tambov, j’étais passée au travers de la glace et j’avais eu le corps entièrement saisi. Je n’étais qu’une enfant, pourtant je n’ai pas oublié. Je me souviens de ce lendemain de frayeur, de ce jour particulier. La maison sentait encore le chou, maman en avait cuit la veille. Assises à la table du salon, elle et tante Ninia cousaient alors à la main quelques bords de pantalon. Elles ne parlaient pas. Elles écoutaient d’une oreille distraite la radio tout en jetant de temps à autre un œil sur moi, la pauvre enfant aux os gelés.

À l’époque, nous n’avions pas la télévision. Les programmes diffusés sur les ondes courtes nous offraient nos seules distractions. J’aimais assez cela, en vérité. J’aimais entendre ces musiques traditionnelles ou nouvelles, ces programmes variés. J’aimais aussi tous ces débats régionaux, écouter ces inconnus discuter, argumenter, presque s’étriper en direct. Je n’y comprenais pour ainsi dire rien, mais tous ces échanges qui volaient, qui fusaient de toutes parts m’amusaient beaucoup.

Ce jour-là, ce 26 décembre 1991, un flash spécial était venu chambouler le programme radiophonique. Si ma mémoire m’est fidèle, la station diffusait alors les titres à la mode, bruyants à souhait, de cette vague rock qui avait déferlé à l’Est au lendemain de la chute du mur de Berlin, deux ans plus tôt.

Au beau milieu d’un énième chaos d’AC/DC qui exaspérait certainement maman, un son aigu avait retenti avant qu’une voix grave ne résonne et lise un communiqué sans doute écrit à la hâte par un porte-parole du pouvoir. Encore une fois, je n’avais pas compris grand-chose. Mais j’avais tout de même saisi l’importance du moment. L’heure était grave. Avec toute l’attention et la concentration dont est capable une enfant de quatre ans, je m’étais dès lors employée à suivre cet événement. Avec maman et tante Ninia d’abord, puis avec papa parti en catastrophe de l’usine, puis avec mon frère et ma grande sœur revenus de l’école, et encore avec le grand-oncle Matveï, et plus tard avec quelques autres voisins. J’avais toute la journée tenté de comprendre ce renversement, toutes ces annonces, ces rectifications, ces retournements, ces différentes versions, comprendre surtout pourquoi cette détresse soudain palpable, pourquoi cette peur chez mes parents.

Dans la vie, on sait rarement quand une époque commence, mais on sait souvent quand elle s’achève : lorsque le cœur devient plomb, lorsque l’incertitude devient reine. Que cette époque fût rude, injuste ou scandaleuse, sa fin pourtant fait toujours naître quelques regrets chez celles et ceux qui l’ont traversée, expérimentée, parfois même combattue. C’est étrange, mais c’est ainsi. Aussi étrange que ces souvenirs que l’on en garde finalement, ces odeurs, ces voix, les réactions de chacun et les doutes ressentis, les peurs éprouvées.

Il y a indubitablement des dates différentes des autres, de celles qui nous marquent et qui nous changent. Certaines sont universelles, d’autres moins, inoubliables néanmoins pour ceux qu’elles concernent. L’une d’elles, remarquable pour moi, est le 23 janvier 2021. Elle est récente, sa trace est nette, son empreinte saillante. D’ailleurs, j’ai toujours un peu l’impression que ce jour se prolonge encore, qu’il s’étend toujours plus, que son dénouement m’échappe. Ce 23 janvier me reste à l’esprit, au travers de la gorge, et m’encombre ; un jour marquant.

C’était un samedi. J’étais à Vladivostok. J’avais rallié cette ville à la frontière de la Chine et de la Corée du Nord pour honorer une promesse faite quelques mois plus tôt au jeune fils de mon meilleur ami ; celle de lui restituer la crosse de hockey de son père tout juste décédé, une crosse que ce dernier avait un jour abandonnée chez moi. Par un malheureux concours de circonstances, je n’avais pas eu le temps de la rapporter au garçon avant qu’il ne déménage. Orphelin de mère depuis sa naissance, le petit avait été contraint de trop rapidement quitter la capitale et de rejoindre l’extrême-Est pour vivre chez une de ses tantes. Mais une promesse est une promesse. J’avais donc fini par faire le voyage.

La veille de ce 23 janvier, comme toute la Russie, j’avais entendu l’appel à manifester lancé à la suite de l’arrestation d’Alexeï Navalny à son retour au pays. Cinq mois après avoir été empoisonné puis soigné en Allemagne, Navalny avait été interpellé à l’aéroport Cheremetievo et immédiatement privé de liberté. Une arrestation abusive, une de plus, et un énième signe de la dérive autocratique du maître du Kremlin. Juste avant son arrestation, dans le hall de cet aéroport moscovite, Alexeï Navalny avait déclaré : « Ici, c’est chez moi… Je n’ai peur de rien et je vous appelle à n’avoir peur de rien » ; des mots qui ne pouvaient inviter qu’à l’action.

Loin de chez moi et de mes camarades, j’avais toutefois hésité une bonne partie de la nuit à m’exprimer. Je ne m’étais décidée qu’au petit matin à rejoindre le point de rassemblement le plus proche de mon hôtel pour faire acte de présence, acte de résistance. D’aucuns pourraient penser que manifester en Russie ne sert à rien. Mais ne pas manifester sert encore moins. Décidée, je m’étais donc mise en route, puis en quête d’autres manifestants, que j’avais bien vite et facilement trouvés.

Malgré le froid et la tension, des milliers de Russes, de différents groupes sociaux, jeunes et moins jeunes, étaient eux aussi sortis dans les rues pour afficher leur mécontentement. Qu’ils soient opposants de la première heure, partisans de Navalny ou simplement las des dérives du Kremlin, ils avaient osé braver l’hiver, s’exposer au grand jour et montrer leur colère face à l’inertie et aux régressions.

Les Russes, depuis toujours, marchent à l’espoir ou à la colère. Avec l’espoir, ils peuvent hisser le pays au sommet. En colère, ils sont capables de le pousser vers les abîmes. Est-ce la crainte de voir la Russie sombrer dans le néant qui poussa finalement les autorités à verser dans cette répression inédite depuis la fin de l’URSS ? Je l’ignore. Mais jamais de ma vie je n’avais vu vague aussi violente déferler soudain. Alors que nous déambulions toutes et tous pacifiquement sur la Svetlankaïa depuis deux bonnes heures, le monde bascula dans le chaos. Les officiers casqués de l’OMON, ce « détachement mobile à vocation particulière » du ministère de l’Intérieur, déboulèrent en nombre des entrailles de Vladivostok puis nous encerclèrent ; un ballet sans grâce, indigne de la Russie. Et ce qui suivit le fut tout autant. Une bruyante charge, quelques minutes d’une violence rare, et le plus gros de l’affaire fut réglé.

Je me revois encore l’instant d’avant, quand j’inspirais l’air froid de Vladivostok, et celui d’après, alors que je suffoquais dans un fourgon surchargé. L’absence de sommation, l’utilisation démesurée de la force et de contraintes : des méthodes qui n’ont pas leur place dans une société juste, mais que le régime de Poutine a remises au goût du jour, et même légitimées pour étouffer toute contestation.

L’histoire est-elle vouée à se répéter sans cesse ? En Russie cela semble être le cas. Les époques se suivent et, au fond, se ressemblent, comme si la société russe était simplement incapable de se débarrasser de ses démons.

À Vladivostok, ce samedi 23 janvier 2021, et une fois enfermée dans ce fourgon de police avec d’autres malchanceux, c’est à l’ancienne époque que je pensai finalement, à cette époque soviétique et à mon grand-oncle Matveï, à mon grand-père et à tous ces autres qui, dans leur jeunesse, avaient eux aussi expérimenté ces répressions domestiques.

Entre 1976 et 1984, mon grand-oncle Matveï avait été arrêté seize fois. Je le sais, car c’est avec un certain plaisir qu’il m’avait raconté chacune de ses arrestations ; avec plaisir, fierté et nombre de détails, au grand dam de maman. Pour avoir protesté, refusé de rentrer dans le moule, de devenir ce parfait citoyen soviétique pensé, façonné, dirigé par Brejnev, son Politburo et sa nomenklatura, mon oncle avait en son temps subi nombre de charges policières, d’intimidations, de pressions, et reçu multitude de coups. Un parfait miroir de notre temps. Au début des années 1980, les dissidents politiques avaient l’habitude de décrire leurs contestations comme « les nuits les plus sombres avant l’aube ». Quarante ans plus tard, force est de constater que l’aube ne s’est toujours pas levée.

À travers la Russie, ce 23 janvier 2021, plus de 160 000 personnes se sont rassemblées pour dénoncer l’arrestation d’Alexeï Navalny et ont protesté contre les dérives du Kremlin. Au cours de ces rassemblements, près de 3 000 d’entre elles ont été interpellées. Rien qu’à Vladivostok, c’est plus de trois cents qui ont été arrêtées. La Russie de Poutine ne fait pas dans le détail.

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