Dans les geôles de Poutine

Alyosha Deminn · Chapitre 16 sur 31

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Dans les geôles de Poutine

15 - Les soins

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Les soins

 

Sur toute la durée de ma réclusion, je n’ai vu qu’une seule fois un médecin. Il ne l’était d’ailleurs pas vraiment. Selon ce que j’en sais, c’était un ancien vétérinaire, un retraité actif au service de l’État. Je le rencontrai presque à la fin de ma détention, alors que j’étais dans un état critique à cause d’un gardien qui avait passé ses nerfs sur moi sous prétexte que j’avais fait trop de bruit à son passage. Sous l’un de ses coups, j’avais hérité d’une plaie au front qui ne voulait pas se refermer d’elle-même. Je perdais sans discontinuer quantité de sang et ne parvenais bientôt plus à rester debout. Cette épreuve-là fut un réel coup dur. D’autant qu’avec le temps, j’avais fini par supporter la plupart de mes blessures. Si Sobolev ne me surprenait désormais plus – une autre torture consistait à débouler de manière erratique –, je parvenais à garder constant le nombre de mes entailles et de mes ecchymoses. La majorité des premières plaies avait même déjà cicatrisé.

Alors que j’étais bien malgré moi dans cette fâcheuse posture, Sobolev finit donc par me conduire au rez-de-chaussée de la prison pour que ce docteur m’ausculte et me soigne, choses qu’il fit avec une minutie à laquelle je ne m’attendais pas. Je passai d’ailleurs dans cette petite pièce blanche les quarante minutes les plus douces de ma détention, et ce, malgré la brûlure de l’alcool à 90° déversé sur ma plaie et les huit points de suture qu’il réalisa à la naissance de mes cheveux sans véritable anesthésie.

Sans doute est-ce la rencontre de ce médecin qui me permit de souffler, la présence d’un soignant et non d’un bourreau, d’un consolateur et non d’un tortionnaire. Quand j’y pense aujourd’hui, je comprends qu’il fut le seul que je croisai en cet endroit qui, d’une façon ou d’une autre, n’augmenta pas ma misère. Il ne me sauva pas non plus, mais il me convainquit de nouveau que je pouvais encore l’être, que je pouvais certainement m’en sortir. C’est en me parlant comme on parle à un être humain qu’il m’en persuada. C’est en me soignant comme on soigne quelqu’un qui va encore vivre, en faisant preuve d’un peu d’empathie. Pendant quarante minutes, je fus ainsi soignée et, à demi-mot, à mots retenus, consolée. Cela paraît peu à l’échelle du reste. Mais sans cette rencontre, j’ignore ce qu’il serait advenu de moi.

Le souvenir du saut dans le vide d’un de mes camarades d’infortune ne me quittait plus, comme celui des nombreux cris de désespoir des autres. C’était l’idée même d’en finir qui avait fini par me saisir, une idée qui n’avait ensuite plus cessé de me poursuivre. Certains pensent qu’il faut être lâche pour abandonner sa vie. Je crois, pour ma part, que la lâcheté n’habite que celui qui nous pourrit l’existence au point de nous faire croire qu’il est mieux de la fuir.

La rencontre de ce médecin, à ce moment critique de ma détention, m’a sans doute doublement sauvée. Elle m’a d’abord sauvée d’une hémorragie qui, en quelques minutes, aurait pu me vider, puis de ces pensées sombres qui, en quelques heures, auraient pu me détruire.

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