Dans les geôles de Poutine

Alyosha Deminn · Chapitre 8 sur 31

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Dans les geôles de Poutine

7 - Le vide, la lumière et le froid

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Le vide, la lumière et le froid

 

J’ai toujours pensé que la différence entre chez soi et ailleurs tient aux choses qui s’y trouvent. Plus un lieu est chargé d’objets qui sont nôtres, plus il nous appartient et plus on s’y sent bien. Chez moi, par exemple, dans mon appartement de Dorogomilovo, il y a deux tables basses dans mon salon. Non seulement elles encombrent l’espace, mais en plus elles ne s’accordent pas ensemble. Une est carrée et noire, l’autre est ronde et brune. J’ai acheté la seconde pour remplacer la première, mais je n’ai jamais eu le cœur de le faire. J’ai donc deux tables basses. Dans mes placards, je dois aussi avoir entassé une centaine de bougies. Des grandes, des petites, des plates, des parfumées. Des bougies flottantes, d’autres en forme de boule ou de sapin. Une centaine de bougies. Pourtant, depuis mon emménagement dans cet appartement, pas une seule fois je n’en ai allumé une. Je possède également trois aspirateurs. Deux ne fonctionnent plus depuis longtemps, mais je les ai conservés, Dieu seul sait pourquoi.

Dans ma bibliothèque, j’ai aussi dix exemplaires de tel livre, dix de tel autre. J’ai même encore, c’est dire, deux annuaires téléphoniques qui traînent dans mon entrée. Des bottins ! Objets inutiles par excellence que j’ai néanmoins gardés. Sans doute les ai-je un jour trouvés quelque part, par hasard, puis je les ai ramenés chez moi et simplement oubliés. Je les ai oubliés, comme j’ai oublié tout le reste, oublié jusqu’alors, jusqu’à ce que je m’en souvienne dans ce camp rouge de Liovo, dans ma cellule désespérément vide. Et je sais parfaitement le moment exact où ces annuaires me sont revenus en tête en ce drôle d’endroit. C’était au cours d’une nuit glaciale, la quatrième depuis mon arrivée. Je subissais alors, désarmée, les attaques de l’hiver.

En Russie, on dit que le printemps commence le 1er mars, mais c’est un piège. Il peut neiger jusqu’à la mi-avril. Au beau milieu de cette nuit, et alors que je somnolais, je sentis le gel saisir mes doigts. Une attaque, une étreinte d’une violence telle qu’elle me serra au point de changer la couleur de ma peau, un changement que je pus par contre distinguer sans problème.

Ma cellule, j’ignore pourquoi, était en permanence éclairée. Depuis que ce Sobolev m’y avait jetée, l’ampoule encastrée dans le plafond ne s’était pas une seule fois éteinte. Elle avait déjà montré quelques signes de fatigue, elle avait tremblé parfois, mais elle s’était toujours reprise. Cette lumière était agréable, au début. La première nuit, j’avais même été heureuse de ne pas voir s’ajouter la terreur de l’obscurité à toutes celles qui m’oppressaient déjà. Mais à force, je n’en pouvais plus.

Dans l’obscurité, on se cache. Dans le noir, on s’oublie. Et Dieu sait qu’il est bon de parfois s’oublier. Quatre nuits d’affilée sans pouvoir m’oublier, mes nerfs étaient à vif. Et sous la lumière artificielle qui ne variait que très peu, avec mon attention aiguisée, j’eus finalement tout le loisir de voir le froid marquer ma peau.

Il la bleuit d’abord par endroits, des touches discrètes et espacées, avant d’étendre son mal. Du bleu, l’ensemble de mes doigts passèrent très vite au violet ; violet clair dessus, violet foncé côté paume. Les teintes se renforcèrent encore jusqu’à atteindre le pourpre et l’indigo, jusqu’aux engelures.

Le plus étrange reste cette drôle de sensation que je ressentis tout du long, celle d’une chaleur intense, d’un feu nourri. Plus le froid les attaquait, plus j’avais l’impression que mes deux mains brûlaient, qu’elles se consumaient. C’était étrange et dérangeant. Et mes doigts gonflèrent au fil de ces changements, ils gonflèrent au point de me priver de toute sensibilité au petit matin suivant.

Je le remarquai lorsque j’entrepris, au lever du soleil et sur un coup de tête, d’examiner les effets personnels que j’avais emportés en cet endroit. Par chance, si l’on peut dire, aucun uniforme ne m’avait été imposé à mon arrivée. J’avais eu le droit de prendre quelques vêtements et surtout de les garder. C’était surprenant. Lorsqu’on vous jette en prison, on vous retire généralement tout. C’est une manière de vous ôter votre identité, de vous transformer en bagnard, en sous-homme. Mais cette prison n’en était pas vraiment une. Cette prison était un camp, et un camp rouge. C’était un endroit à part.

Ce qui valait pour ailleurs ne valait pas pour ici. Ce qui valait pour ici ne valait pas pour ailleurs. J’avais au moins déjà compris cela. Quoi qu’il en soit, j’étais rassurée d’avoir pu garder avec moi mes quelques affaires. Elles étaient des biens propres, les miens, et elles me rappelaient en quelque sorte qui j’étais.

Malgré mes doigts endoloris par le froid, et pour contrer l’ennui et la peur qui se faisaient chaque seconde plus redoutables, je trouvai finalement l’idée de passer en revue mes vêtements, de les étudier, de les trier. Une activité inutile, certainement. Mais lorsqu’on n’a pas grand-chose, on se contente de peu. Sans hésiter, et malgré la douleur de ces engelures tout juste apparues, je finis donc par vider le contenu de mon sac et par scruter, étudier chaque morceau de tissu.

Je réalisai ainsi une inspection minutieuse. J’alignai chacune des pièces pour mieux les apprécier, et jugeai chaque fibre, chaque couture, chaque défaut. Le hasard fait-il bien les choses ? À l’évidence pas pour moi. Je fus forcée de l’admettre après avoir déplié pantalons et pulls, sous-vêtements et chaussettes. Au bout du compte, je réalisai aussitôt que je n’en avais embarqué que très peu. Si l’on excepte ceux que je portais alors, je n’avais ici avec moi que deux exemplaires de chaque pièce, de surcroît usés et troués de partout. Comment diable avais-je fait pour ne pas le remarquer plus tôt ! Est-ce que le souci du détail ne nous apparaît que lorsque d’autres tracas nous tiennent déjà ?

Devant mes vêtements désormais disposés sur mon matelas souillé de mon sang et grouillant de mille et une bestioles – des punaises et autres araignées qui faisaient un festin de mon corps à toute heure du jour et de la nuit –, je me rendis compte que, si l’envie me prenait de trop souvent me changer, je devrais rapidement trouver un moyen de les laver ; une perspective qui ne pouvait guère m’enchanter.

À ma disposition en cet endroit je n’avais évidemment aucune machine d’aucune sorte. En ces conditions, laver mon linge, le faire sécher ou le repasser ne pouvait être qu’une activité compliquée, usante et douloureuse pour les bras et le moral ; des bras que j’avais déjà blessés par l’étreinte du fil de fer barbelé reçue le jour de mon arrivée, et un moral trop entamé par le reste. Est-ce pour cela que je perdis soudain pied ? Je l’ignore. Mais en posant mes yeux sur mon évier recouvert de calcaire et en apercevant un mince filet d’eau trouble et glacée s’écouler du robinet, je sombrai entièrement.

D’abord, je crus voir la pièce onduler, puis, devant moi, je vis apparaître ma babouchka Maria. De l’au-delà, elle venait de surgir pour me lancer : « Comme à l’isba, tu n’auras qu’à frotter en croix ! »

Comme à l’isba familiale, là-bas à Voronej, dans l’évier de sa cuisine qui faisait à peu de chose près deux fois la taille de cette cellule, et en dessous des cordes tendues qui supportaient déjà le linge lavé dégoulinant lentement, Baba Maria frottait en croix et avec énergie nos cottes et nos frocs pour les décrotter et retrouver de la sorte le propre que nos jeux d’enfants avaient fait fuir.

En croix, toujours en croix ; Baba Maria revenait d’entre les morts pour me dire d’ainsi procéder. Et bien vite, à sa suite, c’est Baba Luisa qui m’apparut pour m’expliquer comment au mieux les sécher, avant que la silhouette ronde de tante Ninia ne se forme et que sa voix ne résonne pour me prodiguer quelques conseils de repassage.

En cet instant, je n’étais plus seule. Je n’étais pas avec un ange, mais avec mes aïeules. Ce n’était pas un miracle, mais un délire. Et je le réalisai finalement. Je réalisai que ressentir les esprits de mes ancêtres, les voir si nettement, les entendre si clairement, alors que ça ne faisait même pas une semaine que j’avais été privée de liberté, n’était pas bon signe. À chaque seconde, je le sentais, et malgré la lumière vive qui baignait ma cellule, le néant m’absorbait un peu plus.

Si je voulais éviter de sombrer entièrement, il me fallait trouver un moyen de faire fi du vide, de la lumière et du froid ; une tâche ô combien difficile dans un endroit où ils règnent en maître.

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