Dans les geôles de Poutine

Alyosha Deminn · Chapitre 2 sur 31

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Dans les geôles de Poutine

1 - L'opposition

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L’opposition

 

Il fut un temps où la roulette russe était le jeu le plus risqué au monde. Une balle dans le barillet. Une chance sur six d’y rester. Aujourd’hui, il est un jeu plus mortel encore qui se joue en Russie, un jeu qui ne requiert ni revolver, ni balle, ni totale inconscience, et qui consiste à remettre publiquement en question la politique menée par le chef de l’État. Quoi qu’il arrive, on y perd à chaque fois. Quelques membres de sa famille, certains amis. On peut aussi y perdre son avenir, y laisser sa liberté. Et à l’extrême, on peut y perdre son goût à la vie ou même sa vie. Six chances sur six de perdre quelque chose ou quelqu’un ; un jeu malheureux et nécessaire. Que d’aucuns se rassurent : on ne naît pas opposant politique. C’est le plus souvent par un concours de circonstances ou par la force des choses qu’on le devient, qu’on se retrouve à devoir choisir : passer outre ou agir, fuir ou faire. On adopte rarement ce choix consciemment. Il n’empêche qu’une fois fait, il n’y a pas de retour en arrière.

C’est lors de la « révolution blanche », aussi appelée « révolution des neiges », que je suis moi-même devenue ce que l’État russe appelle une opposante politique. Le 5 décembre 2011, au lendemain des élections législatives qui ont vu Russie unie, le parti de Vladimir Poutine, remporter la majorité absolue des sièges, j’ai compris avec quelle grossièreté le pouvoir en place avait volé ces élections, avec quel culot surtout il avait cette fois opéré. Sites de médias indépendants mis hors service la veille et le jour du scrutin, menaces à l’encontre de journalistes d’opposition et de membres d’ONG, observateurs refoulés, bourrages d’urnes, bulletins falsifiés, votes multiples contre une rémunération, décomptes farfelus… Une fraude grotesque et publique. Il fallait alors être aveugle pour ne rien voir et idiot pour ne pas comprendre que tout cela n’était que les marques d’un retour en arrière dramatique. En modifiant d’abord la législation, Vladimir Poutine a placé les bases de son maintien au pouvoir. Comme à l’ère soviétique, il s’est ensuite appliqué à contenir les oppositions, au point de réimposer dans les faits un parti unique, Russie unie, une formation politique désormais indéboulonnable.

Les catastrophes ne tombent pas soudainement du ciel. Il y a toujours des signes annonciateurs. Une ou deux gouttes avant le déluge, quelques rafales avant l’ouragan, une légère agitation avant l’éruption volcanique. Cette farce électorale de 2011 fut un signe certain du déclin à venir, du retour à une autocratie absolue. Au lendemain de ce scrutin, et à l’appel du mouvement libéral Solidarnost entendu par hasard, je n’avais pu que me rendre sur le grand boulevard Tchistye Prudy dans le centre de Moscou pour alors dénoncer ce qui me paraissait être une honte, une véritable supercherie. J’avais là rejoint plusieurs milliers d’autres personnes, tout comme moi désœuvrées, pour marcher pacifiquement et exprimer mon mécontentement. Cette marche non autorisée n’alla pas jusqu’au bout. En rejoignant le siège de la Commission électorale centrale, les autorités décidèrent d’en finir en nous chargeant, nous frappant, nous dispersant pour certains, nous embarquant pour d’autres. Une violence gratuite qui m’a marquée au point de faire naître en moi le besoin de toujours m’opposer au régime de Vladimir Poutine, de faire barrage à Russie unie, de résister à la nomenklatura.

On devient opposant politique. Et alors on le reste. Malgré les intimidations, les insultes, les coups bas, malgré les répressions, les détentions et les condamnations, on continue à s’opposer, on ne quitte pas le jeu.

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