Dans les geôles de Poutine

Alyosha Deminn · Chapitre 31 sur 31

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Dans les geôles de Poutine

30 - Pour votre liberté et pour la nôtre

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Pour votre liberté et pour la nôtre

 

Je me souviens que dans le salon de mon enfance, là-bas à Voronej, était exposé un morceau de carton rouge de la taille d’un livre de poche sur lequel était inscrit en lettres capitales : « ЗА ВАШУ И НАШУ СВОБОДУ » – pour votre liberté et pour la nôtre. Cette petite pancarte était fatiguée, déchirée par endroits, mais bien visible ainsi punaisée au milieu du pan de mur dédié aux icônes, ainsi mis en valeur par tous les saints qui l’entouraient. À sa façon, ce bout de carton était lui aussi sacré. Il n’était pas de l’ordre du divin, mais de l’humain. Il supportait la raison de la lutte permanente, de la persistance, de la résistance des opposants politiques.

Pour votre liberté et pour la nôtre.

C’est avec ce mot d’ordre que j’ai grandi, cette idée qu’un peuple qui en opprime un autre ne peut être un peuple libre. Et je ne suis certainement pas la seule.

Ces dernières années, de manifestation en rassemblement, en plein cœur de Moscou ou au fin fond des campagnes délaissées, j’ai rencontré des centaines de Russes pour qui le mot « liberté » avait un sens. Pour eux, ce n’était pas un simple concept en opposition avec la vie réelle, mais du concret, une valeur essentielle à l’homme, un droit que nous méritions toutes et tous de posséder. Et pour enfin le posséder, ces Russes avaient fait le choix de la lutte. Un choix toujours difficile en Russie.

La quête de la liberté au pays de Poutine est éprouvante. L’entreprendre, c’est souvent risquer la prison ou la mort. Mais l’instinct de vie qui pousse à la révolte est chez certains et heureusement plus fort que l’instinct de survie qui maintient en soumission.

Il reste regrettable que le nombre d’opposants déclarés soit si faible en comparaison de cette masse que représente « le peuple russe » et qui, de l’extérieur, semble toujours aussi docile, aussi peu enclin à déclarer ses désaccords. Même si au fond de moi, je le comprends. Je comprends l’attitude de cette majorité, je comprends sa peur.

À son besoin de liberté s’oppose celui d’obéissance. C’est le résultat de soixante-dix ans de répressions soviétiques.

Je comprends que pour la plupart des Russes le prix à payer paraît démesuré, que le gain promis – notre liberté et celle des autres – semble abstrait. Je comprends aussi que cette misère qu’ils vivent et parviennent à surmonter leur convient.

Je les comprends, et en même temps je les maudis. Je les maudis autant que je chéris tous les opposants qui, eux, sont toujours à la lutte, tous les soldats du bien qui combattent et résistent encore.

Aujourd’hui, devant la passivité d’un grand nombre de mes compatriotes, devant leur indolence et leur refus de se mêler des affaires de l’État et de cette guerre en Ukraine, j’entends l’Occident se demander si ce « peuple russe » trouvera un jour prochain le courage de prendre des risques pour sa liberté et celle des autres, de reprendre sa vie en main.

Sans hésiter, j’affirme que oui, nous le trouverons.

Malgré ma condamnation et mon séjour dans ce « camp rouge », malgré toutes les répressions, les humiliations, les tortures, je crois toujours que la Russie sera un jour libre et heureuse. Et par là même, je crois que les peuples attaqués, jadis soumis et encore menacés, le seront eux aussi.

Un jour prochain, le peuple russe saisira qu’il est coupable de s’être toujours tu, d’avoir tacitement soutenu un régime destructeur. Il saisira qu’il est responsable des peines et des malheurs subis par des peuples innocents qui avaient ceci de plus que lui d’avoir déjà acquis et apprécié la liberté. Il saisira aussi qu’il est préférable de vivre brièvement que de survivre longtemps, et que la liberté n’est pas une notion abstraite, qu’elle est réelle et indispensable à tout homme. Il saisira enfin que cette liberté mérite qu’on souffre pour l’obtenir, qu’elle mérite qu’on lui consacre et sacrifie sa vie.

En Russie, les opposants ne sont pas des victimes. Ils ne sont pas non plus des héros. Ce sont de simples hommes et femmes qui en conservant leur dignité ont découvert la liberté et qui se battent pour que les autres la trouvent ou la retrouvent.

Pour votre liberté et pour la nôtre. Un jour prochain, la Russie sera libre et heureuse.

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