Dans les geôles de Poutine

Alyosha Deminn · Chapitre 29 sur 31

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Dans les geôles de Poutine

28 - L'opposition poursuivie

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L’opposition poursuivie

 

Aux lendemains du 24 février 2022 et de l’invasion de l’Ukraine par l’armée de Poutine, nombre de ses opposants directs n’eurent d’autres choix que de s’exiler.

À l’esprit de chacun d’entre eux demeurait certainement le souvenir de Boris Nemtsov, assassiné alors qu’il préparait une critique sur la guerre du Donbass de 2014 ; un rapport publié l’année suivante par Ilya Yashin, dans lequel on put lire les véritables raisons de cette offensive, le poids de la propagande dans son acceptation en Russie et finalement en Occident, mais aussi comment le Kremlin avait financé et armé les séparatistes, ou encore le réel coût humain de cette tragédie.

Le hasard voulut peut-être que Vladimir Poutine déclenche officiellement la guerre totale en Ukraine trois jours avant l’anniversaire de l’assassinat de Nemtsov, survenu sept ans plus tôt. Une coïncidence qui ne résonna pas moins douloureusement dans le cœur de l’opposition russe.

Avec le peu de perspectives qu’il leur restait et la pression constante, la menace permanente du pouvoir, l’exil fut donc au plus vite entrepris par nombre de dissidents. Ne pensez pas qu’ils escomptaient se refaire une autre vie. À ce stade, ils n’espéraient plus qu’échapper à la prison ou à la mort, ou à s’en éloigner un peu, à la repousser encore. Car il serait bête de croire que, lorsque l’ennemi d’une dictature arrive à fuir, il ne craint plus rien. Une dictature n’a pas de frontière, les dictateurs n’ont aucune limite.

Je me souviens qu’enfant j’entendais souvent mon père dire que le KGB était partout. Lorsqu’une nouvelle tête apparaissait dans le quartier, lorsqu’il était frappé d’une sensation de déjà-vu, lorsqu’une belle voiture s’approchait trop de nos rues, il s’arrêtait toujours, l’observait longtemps et décrétait comme tout à fait possible que cela soit le KGB. C’était drôle, à l’époque. D’autant plus qu’il n’y avait absolument rien à voir, à trouver ou à suspecter dans les bas-fonds de Voronej. Mais il ne pouvait s’en empêcher.

Lorsque nous avions été contraints de nous exiler à la toute fin de l’année 1999, papa avait emporté avec lui sa certitude : le KGB pouvait être partout, et ce, y compris en Europe de l’Ouest, y compris dans ce petit village qui nous avait accueillis, dans son église, son épicerie et ailleurs.

À force sans doute de l’entendre, j’avais moi-même fini par le croire. De ma mère, j’avais bien hérité d’une tache de naissance au milieu de mon dos. Cela ne m’étonnait donc pas de finalement hériter de mon père cette profonde certitude. Le FSB – ex-KGB – pouvait être partout. Le danger pouvait être partout. Et les faits, ces dernières années, l’ont hélas et nombre de fois prouvé.

Des empoisonnements, réussis ou ratés – Litvinenko en 2006, Skripal en 2018 –, des règlements de comptes plus discrets, des agressions, des défaillances de voitures, et encore des suicides maquillés, d’étranges chutes. Un nombre étonnant d’« accidents » arrivent aux exilés russes, opposants au régime de Poutine, des « accidents » survenus sitôt la frontière passée.

Cette apparente malchance a d’ailleurs fait naître une bien curieuse plaisanterie au pays. Chez nous, depuis quelques années, on dit ainsi que les dissidents russes en Europe ont de la chance. En Russie, ils risquaient la prison ou la mort. En Europe, ils ne risquent que la mort.

Ça prête à sourire, ainsi dit, mais ça n’en reste pas moins dramatique. D’autant plus que tout cela continue et suscite de moins en moins l’indignation. Le cas récent d’Osechkin en témoigne.

Le 12 septembre 2022, alors qu’il se trouvait à Biarritz, Vladimir Osechkin, qui via sa fondation Gulagu. net dénonce et documente les faits de torture dans les prisons russes depuis plus de dix ans, remarqua un point rouge se déplaçant sur sa balustrade puis sur l’un des murs de son appartement. Il se coucha au sol, lui et sa famille, appela la police et attendit. À l’arrivée des forces de l’ordre, deux détonations retentirent, bruits de tir confirmés par les voisins.

Des méthodes crapuleuses, dignes de la Russie de Poutine, qui n’ont pourtant pas empêché certains de montrer encore quelque étonnement. Malgré les nombreux précédents, malgré les menaces de mort reçues par Osechkin, une des réactions largement partagées au lendemain de cette tentative d’assassinat fut le doute. Avait-il vraiment été visé par des tirs ? N’avait-il pas simplement mal interprété les événements ? Et avec ce doute apparut cette remarque, cet étrange constat déjà formulé : si Poutine avait voulu le tuer, il serait mort.

Je lus ces quelques mots un peu partout et ne voulus d’abord y croire.

Cela faisait bientôt sept mois que le régime de Poutine bombardait l’Ukraine, qu’il offrait quotidiennement et au monde entier des preuves de sa folie, de sa barbarie. Et pourtant, subsistait chez certains cette éventualité que Vladimir Poutine pouvait être innocent des malheurs de son opposition.

Ces réactions me ramenèrent immédiatement quelque deux années en arrière à l’époque de l’empoisonnement d’Alexeï Navalny. En réponse aux condamnations légitimes des politiques à cet acte criminel, je me souviens que certains journalistes, commentateurs et simples citoyens européens n’avaient alors déjà pu s’empêcher d’affirmer que si Poutine avait voulu l’empoisonner, il serait mort.

C’est sidérant comme rien ne change. C’est aussi terrifiant de constater comme la propagande du Kremlin trouve encore prise en Europe, comme certains se refusent toujours à simplement admettre l’évidence : si un opposant russe gêne Poutine, le FSB s’en occupera ; et si rien n’est fait pour le protéger, le FSB le tuera.

Le FSB peut être partout, le danger aussi. L’opposition en exil n’est pas à l’abri du pire.

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