Dans les geôles de Poutine

Alyosha Deminn · Chapitre 6 sur 31

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Dans les geôles de Poutine

5 - Le « camp rouge »

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Le « camp rouge »

 

Le système pénitentiaire russe est certainement l’un des plus complexes au monde. Hérité du système pénitentiaire soviétique, que la glasnost des années 1980 avait pourtant dénoncé, il a conservé ses vices et offre toujours une juste image de l’enfer sur terre. La plupart des lieux de détention en Russie sont encore des colonies pénitentiaires collectives ou des prisons communautaires, legs en l’état des goulags. Mon grand-oncle Matveï m’a un jour raconté son passage dans une de ces prisons. C’était en 1979, à la suite d’une bagarre dans le sud de Moscou il fut enfermé avec quarante-trois autres prisonniers vingt-trois heures sur vingt-quatre dans une cellule humide. Il m’a relaté l’ambiance de ces longs jours, l’inconfort pesant et permanent et la lutte de tous les instants pour surmonter la promiscuité, pour ne pas attraper tuberculose ou autres joyeusetés, et pour conserver le peu d’intimité qui lui restait alors. C’était il y a plus de quarante ans, mais les choses n’ont que peu changé. En 2001, au lendemain de l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, en réponse aux critiques internationales lancées sur le milieu carcéral russe et le non-respect des droits de l’homme, des réformes structurelles avaient pourtant été annoncées puis, en théorie, initiées. Mais le poids de la tradition est tel qu’il écrase tout changement.

En arrivant sur les lieux de ma propre détention, j’avoue ne pas avoir su tout de suite quoi en penser. Sans doute m’attendais-je à voir se dresser devant moi une tout autre architecture. D’ailleurs, en découvrant le bâtiment en question, je me retrouvai aussitôt à douter. Était-ce possible que ce soit là ? Du dehors, rien ne laissait imaginer que ces murs dissimulaient une prison. Le bâtiment possédait une façade classique, celle d’un immeuble d’habitation standard, tels ceux qui le jouxtaient ou qui lui faisaient face. Étonnant. La prison était-elle volontairement camouflée, dissimulée ? Dans le fourgon que je venais de quitter, l’un des officiers cadets avait mentionné un bâtiment réhabilité par l’État, mais jamais je n’aurais imaginé qu’il le fût de la sorte.

Et je m’interrogeai forcément. Je m’interrogeai davantage. Existe-t-il sur le territoire russe d’autres prisons comme celle-là, d’autres prisons à l’apparence si modifiée ? C’était tout à fait possible. Et c’était par-dessus tout terrifiant.

Car il était terrifiant de penser, d’envisager, d’imaginer que d’autres vieux immeubles, petites surfaces commerciales, antiques théâtres, anciens établissements scolaires ou que sais-je encore avaient peut-être été eux aussi déjà transformés par le Kremlin en lieux de détention pour opposants. À l’évidence, ça se pouvait. Et cette seule idée me glaçait le sang.

Aujourd’hui encore, il m’est pénible de songer que derrière chaque façade, chaque devanture, chaque mur peut se cacher l’inconcevable. Il peut d’autant plus s’y cacher que personne ne s’en doute ou n’en a cure, que personne ne regarde vraiment.

À Biriouliovo, en attendant la suite devant ce bâtiment, j’eus tout le loisir de le constater. Aucun des passants, pourtant en nombre à cette heure, ne prêta le moindre regard à cette façade, à cette prison qu’elle dissimulait. J’aurais certainement pu crier, révéler cet état de fait aux badauds présents. Mais j’ignore pourquoi je n’en eus à ce moment-là même pas l’idée. Peut-être étais-je simplement en état de choc ou perdue dans mes réflexions. Toujours est-il que j’en fus sortie d’une manière surprenante. Alors que je contemplais encore la façade de ce bâtiment, une voiture nous fonça droit dessus, s’arrêtant de justesse à quelques centimètres de mes genoux.

« Il est en retard », marmonna dans sa barbe l’un des trois officiers cadets en souriant faussement. « Il l’est toujours », nota le plus gros.

À l’intérieur de la voiture, et malgré ma proximité, je n’apercevais que deux silhouettes indistinctes. Le moteur ronronnait toujours devant nous. C’était un diesel, il crachait sa misère et chargeait l’espace de gaz d’échappement. Le vent, faible mais présent, m’attaquait de face. Toutes les émanations du véhicule fondaient sur moi. L’air extérieur était froid et ne rendait ce gaz que plus visible encore. Le contraste était là. La neige, tombée ce matin, était toujours d’un blanc renversant. Lorsque le soleil parvenait à percer la chape nuageuse, quelques scintillements sautaient même aux yeux. Mais c’était rare. Depuis que nous étions descendus du fourgon, soit cinq ou six minutes, je n’avais ressenti que deux fois la chaleur de ses rayons.

Cette journée avait certainement tout pour être belle. Mais ma situation la rendait affreuse. Je préférais tout de même être au-dehors dans cette pollution et ce froid plutôt que dedans cette étrange prison. Après quelques secondes d’attente, les deux individus sortirent enfin du véhicule. Les silhouettes difformes prirent alors un contour net, celui d’un bouffi quinquagénaire et d’une jeune dame longiligne.

« Quelle plaie, ces travaux ! » lança aussitôt le bouffi bonhomme en jetant un œil sur le bas de caisse de sa rutilante Bentley. Il faut être à Moscou ou à Saint-Pétersbourg pour voir de pareilles voitures. Dans les campagnes russes, elles n’auraient de toute façon pas leur place. Au fin fond des kraïs, on n’admire pas les courbes, les carrosseries ou la puissance des véhicules, mais plutôt leur capacité à tenir les routes non bitumées, à gravir les côtes escarpées ou à éviter les poules égarées.

« Monsieur le magistrat ! » l’accueillit finalement le plus vieux des trois officiers cadets, qui me serrait alors l’épaule.

« Ah, je sais ! répliqua l’intéressé. Je suis en retard. Mais ça roulait mal ! Allons, allons, finissons-en ! »

Et aussitôt dit, je fus poussée vers la porte du bâtiment, que je passai le plus simplement du monde. Pas de gardien à l’entrée, pas de portique de sécurité, pas même de véritable verrou sur la porte principale ; rien n’avait de sens. D’ailleurs, j’y entrai comme un âne dans un moulin. Ou plutôt, comme une abeille égarée dans une ruche voisine. Oui, c’est bien ainsi que m’apparut d’abord le rez-de-chaussée de ce bâtiment, comme une ruche bruyante et bondée. Il contenait un grand espace central bordé de plus petits à demi cloisonnés. Chaque centimètre carré était éclairé d’une lumière jaune terne, sans doute émise par des ampoules obsolètes, des plafonniers antiques. Partout, des uniformes grouillaient en discutant et en se plaignant. Il y avait un bourdonnement incessant. C’était désagréable et oppressant.

Je traversai cet espace d’un pas rapide, poussée dans le dos par mon escorte. Un pas devant moi, le bouffi magistrat et sa fine secrétaire m’ouvraient la route. Nous rejoignîmes ainsi une première porte étroite. Nous la passâmes pour déboucher sur un couloir qui s’enfuyait vers la gauche et vers la droite. À gauche toute, nous fîmes encore une vingtaine de pas, puis nous échouâmes dans un large bureau de cinq mètres sur quatre dans lequel nous attendait ce qui semblait être la responsable de ce lieu de détention, une dame que le magistrat me présenta comme une ancienne employée des services du renseignement et nommée Olesya Kotova, ainsi qu’un gardien d’une soixantaine d’années dénommé Sobolev. Sur une chaise trônant au milieu de la pièce, je fus ensuite assise, puis scrutée par chaque paire d’yeux présents.

Et je me sentis soudain comme une anomalie à contrer, un problème à régler. Je devais certainement l’être pour eux.

La plupart des monstres se considèrent comme les derniers des saints. Ils pensent mal, agissent mal, mais clament le faire au nom du bien. Une hérésie.

Peut-être s’attendaient-ils alors à ce que je fasse ou dise quelque chose qui prouverait ma sauvagerie ? Je m’abstins de bouger, et même de respirer.

« Qu’elle est maigre ! » siffla finalement cette Olesya Kotova en se tournant vers le magistrat.

Ce dernier haussa les épaules.

« Elle est comme elle est, répliqua-t-il aussi.

– Et qu’est-ce que tu veux que j’en fasse ? lui demanda-t-elle.

– Ce que tu veux », retourna le bouffi bonhomme avant de lui glisser que j’aurais tout aussi bien pu finir à Mnevniki ou à Solntsevo.

Cette précision eut le don d’enchanter immédiatement la directrice de cette prison. Les colonies pénitentiaires de Mnevniki et de Solntsevo ont toujours eu pour réputation d’accueillir de redoutables criminels. Ce magistrat était-il sérieux en avançant que j’y aurais eu davantage ma place ? Je ne pouvais le croire. Mais qui sait ce que ce diable pensait vraiment.

« Ah, foutaises ! » claqua-t-elle cependant après une courte réflexion.

Là encore, le magistrat haussa les épaules. Et Olesya Kotova de me jauger de nouveau, puis d’ajouter tout du même : « Nous verrons bien ! »

Je levai alors les yeux vers elle, croisai son regard et le regrettai aussitôt. Les monstres n’aiment pas croiser d’autres regards. Ils courent le risque d’y voir le reflet d’une âme et de ressentir qu’ils en sont eux-mêmes dépourvus. Je compris mon erreur à son changement d’expression. En une seconde, son visage tout entier se crispa et ses yeux s’enflammèrent. Je rabaissai au plus vite la tête, mais c’était trop tard. Le mal était fait.

« Certains prétendent qu’il vaut mieux commencer en douceur ! attaqua-t-elle alors, mais je suis d’un tout autre avis. Je pense au contraire qu’il faut commencer franchement… Te voilà désormais pensionnaire de ce camp rouge. En théorie, tu as droit à une visite médicale. Mais au diable cette connerie ! Au diable d’ailleurs à compter de maintenant ce que tu considères être tes droits ! Cet endroit n’est pas une colonie de travail et encore moins une colonie de vacances. Il a pour objet de te remettre sur le droit chemin, celui du respect des valeurs traditionnelles et du socle sacré que sont Dieu, la famille et la défense de la vérité historique russe… C’est pourquoi ce camp est soumis au régime le plus strict. N’attends aucune visite extérieure. N’espère même plus rien. C’est une refonte qui sera ici opérée. Une rééducation sévère… Ainsi donc, Sobolev, notre petit personnel, va dès à présent te conduire dans ta cellule. Tâche de l’apprécier, car tu n’en sortiras pas de sitôt. Tu n’en sortiras pas tant que je ne l’aurai décidé ! »

Aussitôt, elle fit un signe de tête au geôlier mentionné. Je le vis fondre sur moi et me préparai au pire. Mais sa patronne le stoppa. Ou plutôt, il s’arrêta de lui-même en la voyant soudain saisir mon sac et en vider le contenu sur le sol. Je regardai alors, aussi surprise que lui, mes quelques affaires s’y étaler sous les yeux scrutateurs des autres. Puis j’observai, impuissante, cette Olesya Kotova les trier une à une avec un étrange plaisir. Je la vis ainsi tout sourire saisir puis balancer ce qu’il y avait sans doute de plus précieux en cet endroit, jeter simplement à la poubelle ces quelques livres, mes livres, que j’avais osé emporter avec moi.

Ensuite, je la vis hésiter devant mes autres affaires, devant mes carnets, mes crayons, mon icône de saint Serge, montée en pendentif, et mes vêtements. Elle les épargna finalement, non sans alors montrer quelque dégoût.

Enfin, elle remit le tout dans mon sac et laissa le geôlier me rejoindre, saisir mon épaule et me donner l’ordre de me lever. Nouvelle erreur de ma part, j’obtempérai trop rapidement. Je quittai ma chaise, fis un pas vers la porte et montrai un trop grand entrain. L’administratrice de ce camp rouge n’en avait certainement pas fini avec moi, c’eût été trop beau. Je le compris en l’entendant siffler la charge, puis en la voyant tendre à ce Sobolev une petite boîte en carton, qu’il attrapa machinalement avant de l’ouvrir devant moi et d’en sortir une bobine.

Il ne me fallut pas longtemps pour comprendre ce qui allait suivre, déjà serrer les dents et retenir mon souffle.

En luttant pour rester impassible, je tendis vers ce geôlier mes mains et lui exposai ainsi mes poignets un peu tremblants malgré mes efforts, poignets que ce salaud n’hésita pas à lier ensemble de deux tours de ce fil particulier, de ce fil de fer barbelé, sous les yeux satisfaits de l’odieuse responsable de cette prison, du magistrat et de son assistante. Les trois officiers cadets, quant à eux, restèrent immobiles, froids et figés.

Était-ce donc là un exemple des valeurs traditionnelles de la Sainte Mère Russie que cette détention était supposée m’apprendre ? L’apathie, l’indifférence, la cruauté ? Le droit chemin qui venait de m’être promis devait certainement mener aux Enfers.

Les monstres étant ce qu’ils sont, je ne m’attardai pas davantage sur eux. La douleur attirait de toute façon trop mon regard, comme finalement mon propre sang attira toute mon attention. À peine le lien fut-il attaché que ma peau céda sous les pointes acérées de ce fil barbare. Et ainsi cédant, je la vis rendre, par douzaine voire davantage, des petites larmes de sang, mon sang, que je n’avais jamais vu aussi rouge, que je n’avais jamais senti aussi chaud.

La douleur fut soudain telle que j’eus l’impression de perdre mes deux bras. Mais pour la cheffe de ce camp, ce n’était sans doute pas encore suffisant. Sans aucune retenue, elle me le prouva en venant bousculer du coude le geôlier, puis, après avoir retroussé d’un coup sec les manches du pull que je portais alors, en dévidant la bobine de barbelé pour mieux me l’enrouler cette fois autour de mes avant-bras, puis à quatre autres reprises jusqu’aux plis de mes bras, où elle effectua deux tours de plus en serrant hargneusement, là, juste au niveau de mes veines, céphalique, médiane et basilique, qui, attaquées comme jamais, se mirent à battre à tout rompre.

Le corps humain est une merveille et une escroquerie à la fois. Il peut résister au pire, et céder à pas grand-chose. Il offre aussi et souvent des réactions surprenantes, des sensations étranges. À ce moment-là, ma peau se déchirant encore et à d’autres endroits, mon corps réagit en libérant une quantité terrifiante de sang, qui me parut, aussitôt hors de moi, aussi brûlant que de la lave. Il n’était plus question de quelques gouttes, de quelques larmes, mais bien de rivières, de torrents. Pour ne pas défaillir, j’en appelai dès lors à Dieu. Ma vieille baba, Baba Luisa, me répétait sans cesse que dans les pires difficultés Dieu serait toujours là. Et non pour faire rempart au mal, mais pour me soutenir de sa présence et mieux l’affronter, mieux le terrasser. J’avais besoin de soutien, alors pourquoi ne pas profiter de sa présence.

Les dents serrées, les larmes toujours retenues et les bras désormais en sang et en feu, je contemplai les ravages qu’avait créés ce barbelé et je pensai au Tout-Puissant. Il aurait été naïf de croire que je vivais là le pire de cet endroit. Ce n’était certainement qu’une introduction, l’avant-goût d’une détention sans règle, sans garde-fou, sans contrôle. Et ce qui se passa dans la foulée me le confirma.

Ainsi attachée, je fus contrainte de quitter ce bureau pour rejoindre le couloir, dans lequel m’attendaient cette fois vingt-quatre surveillants, chapka sur la tête et matraque à la main. Ils formaient par douzaine deux lignes et un passage étroit, une haie de déshonneur que j’étais obligée d’emprunter. À chaque pas, je ne pouvais en douter, j’allais recevoir deux coups de matraque, et ce jusqu’au bout de ce couloir, de ce corridor d’abattage, tout du long de cette distance qui, de là où j’étais, m’apparaissait aussi longue que celle séparant la Terre de la Lune.

Un pas, deux coups. Douze pas, vingt-quatre coups. Le compte était bon, le parcours du supplicié complet. Et c’est forcément à grand-peine que je le traversai, et en grande souffrance que je le terminai. Abasourdie, terrifiée ; je fus ainsi réceptionnée par Sobolev qui s’était, lui, contenté de contourner la meute pour me cueillir et me pousser plus vite encore vers l’étape suivante.

Dans un brouillard rouge de sang et de douleur, un brouillard épais et lourd, mon geôlier me dirigea ensuite vers une cage d’escalier sombre, puis il me conduisit dans les étages pour rejoindre ma cellule. Un étage, deux étages, trois étages. En silence, je les grimpai péniblement. La quatrième volée de marches fut la plus douloureuse à gravir. La fatigue me plombait. Et à mesure de l’ascension, c’est la panique qui s’emparait de moi, la crainte d’être tout de suite confrontée à pire.

Je parvins toutefois à atteindre cet étage, puis à me traîner jusqu’à une porte d’un bleu caillé supportant en son centre une trappe coulissante en métal. Devant cette porte, Sobolev s’arrêta pour mieux farfouiller dans sa poche. J’ignore pourquoi je remarquai alors les boulons rouillés qui maintenaient la coulisse en place. Sans doute mon déclin me poussait-il à me concentrer sur quelque chose d’insignifiant pour m’accrocher tant que possible.

Mon geôlier trouva enfin la clé et l’inséra dans la serrure. Le voyant faire, je ne pus m’empêcher de lancer : « Là ? » en faisant l’erreur de désigner la porte du doigt, d’un de ces doigts – mes doigts  –, au prolongement de ma main droite liée à ma gauche par le fil de fer barbelé. Et Sobolev d’acquiescer avant de marmonner : « Estime-toi heureuse de ne pas finir avec une demi-douzaine d’autres détenus dans un dortoir ! » Et disant cela, il déverrouilla la porte, l’ouvrit grande sur ma cellule, puis me jeta dedans. Après avoir été privée de ma liberté d’agir et de mouvement, je me retrouvai désormais privée d’espace, et même déjà d’air. Ce ne pouvait en être autrement. Cette cellule, ce trou, ce caveau faisait tout au plus cinq mètres carrés. Il était d’ailleurs à peine plus grand que le box des accusés de la salle d’audience du tribunal de Tverskoï que j’avais visitée un peu plus tôt.

En un coup d’œil, je vis tout ce qu’il contenait, soit rien de plus qu’un malheureux W-C, un évier, un matelas posé directement sur le sol et une unique chaise. Pas de table, pas de lampe, pas de radiateur ni aucun autre moyen de chauffage. Pas non plus de tapisserie sur les murs ni de plinthes, de rideaux à la fenêtre. Seulement de grossiers barreaux déjà aussi rouillés que les boulons de la trappe coulissante sur la porte.

Avant ce jour, j’avais habité dans pas mal de logements différents en Russie. Dans l’isba familiale, à Voronej, qui m’avait vue naître et grandir jusqu’à mes douze ans. Dans l’appartement, aussi à Voronej, qui nous avait accueillis à notre retour d’exil. Dans un kommounalka – un studio communautaire – pendant mes études universitaires dans la capitale. Dans un deux-pièces, au cœur d’une khrouchtchoba dans la banlieue sud de Moscou. Et enfin dans l’appartement du quartier Dorogomilovo que j’avais été contrainte de quitter précipitamment.

Cinq endroits misérables à des degrés divers. Mais certainement pas autant que cet endroit, la cellule de ce camp rouge, l’antichambre de l’enfer. « Je vais rester ici longtemps ? » balbutiai-je tandis que mon geôlier ôtait mes entraves et délestait ma chair de toutes ces pointes aiguisées. « Le temps qu’il faudra », répliqua-t-il sèchement. Et je le regardai rembobiner le fil avec une certaine expertise, le ranger dans sa boîte puis dans sa poche. Et puis je le regardai quitter la pièce, cette cellule, ce trou, en silence, sans un regard pour moi. Je le regardai s’en échapper presque comme un voleur, sur la pointe des pieds.

Un claquement de porte et deux tours de clé plus tard, c’en était fini. Ou peut-être cela ne faisait-il que commencer. Privée d’air, de liberté, privée de certitude, je vacillai alors. Mère Teresa avait un jour dit que « la solitude et le sentiment de n’être pas désiré sont les plus grandes des pauvretés ». Elle avait sans aucun doute raison. Soudain seule, je me sentis pauvre et démunie, pauvre et perdue.

Que faire ici, dans cet espace si petit ? Que faire dans ce vide abyssal, avec cette collection d’absences ?

J’en fis le tour, cinq ou six fois. Je le parcourus de long en large et en travers. Je le balayai rigoureusement du regard, à la recherche de quoi que ce soit. J’usai de chaque coup d’œil pour en prendre la mesure, pour essayer de la comprendre. Mais rien. Je ne trouvai rien. Je ne parvins à rien.

Qu’était exactement ce lieu ? Un camp rouge ? Mais qu’est-ce que ça voulait dire ? Que ce n’était pas une colonie, pas une prison, que c’était autre chose ? Dans ce cas, quoi d’autre ?

La seule chose dont je pouvais être sûre, c’est qu’il ne s’agissait en rien d’un zagon. Cet endroit n’était pas un enclos à bestiaux, mais bel et bien déjà une boucherie.

Plus j’y pensais, plus je l’observais, plus je m’interrogeais encore et m’y perdais davantage.

Les prisons russes ont pignon sur rue. D’aucuns savent où elles se situent et quel genre de criminels elles renferment. En arrivant sur les lieux de celle-ci, j’avais remarqué tout le contraire. Les passants que j’avais aperçus n’avaient montré qu’indifférence, signe certainement qu’aucun d’entre eux ne savait ce qui se tramait derrière ces murs.

Qu’était-ce donc que cet endroit ? Et moi-même, en y entrant, qu’étais-je devenue ? Qu’étais-je encore ? Que n’étais-je plus ? Avec ma liberté, n’avais-je pas laissé derrière moi autre chose ? N’avais-je pas perdu mon existence tout entière, n’étais-je pas devenue une simple statistique de l’État ? Avais-je conservé mes droits, ceux d’être dignement traitée ? Le discours d’accueil de la responsable de cet endroit, cette odieuse et terrifiante Olesya Kotova, m’avait clairement indiqué le contraire. Elle avait envoyé au diable tous mes droits. Mais n’était-ce pas des paroles en l’air, des paroles pour me faire peur ? Je ne savais pas. Je ne savais plus rien.

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